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VOIR ET REVOIR Jalsaghar (12 décembre 2013)

Le salon de musique- Jalsaghar (1958)

de  Satyajit  Ray

J’adore le cinéma et je revois avec bonheur de vieux films. Chaque fois, je mesure la différence entre voir et revoir, où le voir devient regard.

Quand on voit pour la première fois, on est dans la découverte : découverte du script qui organise le déroulement de l’histoire, découverte de l’écriture cinématographique, etc. La découverte met en mouvement des processus qui, pour comprendre, se concentrent sur le déchiffrement et qui donc nécessairement élaguent, laissent de côté ce qui ne participe pas du déchiffrement immédiat, déchiffrement d’urgence, aussi une quantité de détails sont non vus, détails qui pourtant font la richesse du film, sa chair, où se glissent les échanges conscients/inconscients qui portera le désir de revoir. Traces poétiques, musique d’un poème que l’on aime dès la première lecture, sans pour autant en avoir découvert la richesse.

J’ai revu Le salon de musique de Satyajit Ray.  Je n’étais plus dans l’urgence de la découverte, du déchiffrement, je me laissais porter par la lenteur du film. Je regardais, je devenais voyeur. Je me souvenais du script, de ses  segments importants (mort de la femme et du fils unique/mort du héros dans un chute de cheval). Mais, je ne cessais d’être confrontée aux oublis. J’avais oublié les balayages répétés de la caméra sur les lustres de cristal à différents moments de la vie du salon de musique, lumières artificielles qui participent du rituel de musique, qui délimitent un espace intime, où le héros peut oublier le monde du dehors, désertique et menaçant. Balayages répétés qui font des lustres de cristal des figures vivantes qui scandent le passage du temps. Quand les lumières progressivement s’éteignent, le maître de maison s’inquiète, il y voit des signes annonciateurs de la fin, le fidèle serviteur évente l’angoisse palpable du maître, c’est normal, en fin de concert, les bougies s’éteignent, le jour s‘est levé, dehors, il fait clair. La vie continueUne micro-séquence, belle dans son évidente simplicité. Deux mondes s’opposent en teintes douces de pastel. Une figure du Réel, une figure d’un Passé qui n’est déjà plus qu’un souvenir, celui d’un corps qui met du temps à s’éteindre.

J’avais oublié les ralentis de la caméra sur le miroir central, encadré par les portraits des ancêtres : le premier est debout, un sabre à la main, premier ancêtre, conquérant, bâtisseur. Le dernier, le héros du film, se contente de parader dans un fauteuil, jambes croisées, l’attitude est nonchalante, élégante. Affirmation de la puissance versus charme de l’héritier-fin de siècle. De fines notations, des effets de profondeur : le personnage se mire, note les changements physiques (il a pris du ventre et ça commence à se voir)… Il est encore jeune. Le voyeur entre dans l’intimité d’une vie.

Oubliée l’araignée noire aux longues pattes, sur la jambe du portrait de l’héritier. Un détail que la caméra balaie avec insistance, l’araignée devient figure annonciatrice d’une fin qui approche, elle enveloppera de ses toiles les lustres de cristal recouverts de poussière. Le patriarche, après l’avoir longuement regardée, la chasse doucement de la main. Mais elle est maîtresse des lieux. Elle reviendra.

J’avais oublié les passages caressants de la caméra sur les visages : visage du parvenu donné à voir avec ses tics, visages des musiciens que la chanteuse surprend. Visages de connaisseurs. Du plaisir. Visage hypnotisé du maître.

La passion de la musique, apparemment partagée, est une jouissance autiste non humanisée et donc destructrice. La scène avec l’épouse qui s’inquiète de savoir ses biens dilapidés, souligne la force destructrice de cette jouissance murée, il n’entend rien, ne veut rien entendre, ni les paroles de sa femme, ni celles de l’intendant, ni les bruits du monde extérieur, tout est menace : le ronronnement du transformateur, mais aussi la musique du voisin qui fête l’initiation de son fils, troublant le silence désertique sur la terrasse du palais…

Oubliés (ou non vus ?) les menus détails qui annoncent le drame familial : un  insecte dans un verre se noyant, sur lequel le regard du maître de maison s’arrête ;  le petit voilier qui se renverse sur une commode, que le maître de maison remet en place au moment où le ciel devient orageux et menaçant. L’inquiétude trouve ses signes. Des ellipses, trois questions, et la venue d’un domestique tenant le jeune adolescent dans ses bras.

J’avais oublié la danse finale. Il me semble me souvenir que cette danse m’avait ennuyée. Cette fois, je la goûte, admire les jeux de pieds…

Trous, indifférence, oublis, traces d’une manière de voir, trouée d’ignorances sur la culture indienne.

Oublié le cheval et l’éléphant que l’enfant aimait… Le parvenu, lui, se déplace en voiture, comme les Anglais qui acceptent ses invitations.  Si allusif qu’on pourrait ne pas prêter attention.

J’ai aimé le regard empathique et distancé de Ray sur ce vieil homme qui va lentement à sa perte et qui le sait, sur le fils d’un parvenu, toujours en quête de reconnaissance toujours refusée. Humilié. Deux mondes : l’un se meurt, un autre prend sa place, aussi rapace que le premier. Le descendant d’une noble lignée, dont il vantera la qualité du sang, sur un ton si pathétiquement auto-persuasif, qu’il en efface le comique, a été contraint d’accepter la venue de cet Autre sur la ‘terre des rois’, mais ses prétentions à jouer les égaux, lui sont insupportables. Tension sourde qui accélère sa perte. Le fils de l’usurier en devient l’agent : il précipite, sans même sans rendre compte, par ses invitations, la ruine programmée du patriarche. Aux deux invitations à un concert, le seigneur défié répond par un concert qui l’assèche, désespérant son intendant. La dissipation des biens précède la mort physique, comme si Biens et Corps du patriarche était une même chose, une liaison fatale. Le Corps du patriarche n’est pas pensable sans son Palais. Comme son maître, le Palais se dresse, solitaire sur des terres ravagées par les caprices du fleuve Padma. Deux statues d’un temps qui semble immémorial, que la nature engloutira.

La passion de la musique ne serait-elle pas la forme esthétique, visible, de la passion ‘seigneuriale’, jouissance phallique absolue, sans rémission ?

Si le patriarche est incapable de s’adapter, le parvenu, lui, progresse : lors du premier concert, il singeait la classe des connaisseurs, lors du second concert, il semble entrer dans la musique, la danse… Il est alors humilié  par le maître de maison qui retiendra sa main vulgairement donatrice de quelques pièces comptées et non sans regret – avec la crosse de sa canne princière qui fait griffe –  un geste agressif, rapide et inattendu, qui remet l’intrus à sa juste place sociale. Le maître de maison tend alors une bourse avec ses dernières pièces d’or. Cruauté froide des rapports de classe. Regard éthique du cinéaste qui se tient à distance de ces deux mondes.

Une remarque du fidèle domestique, ce go-between entre le dedans et le dehors, me reste énigmatique : le maître est à terre, mort, il le regarde et dit : du sang… Sang ‘noble’ de le généalogie dont le maître était fier ? Ou surprise ?  Les statues ne saignent pas…

*

Revoir, c’est comprendre le désir de revoir, les émotions ont changé de nature, le film les renouvelle. Je suis plus sensible aujourd’hui à la mélancolie de l’inéluctable qui traverse tout le film. La mélancolie Des soleils couchants.

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