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9 Roland DUBILLARD (décembre 2011)

23 décembre 2011

ROLAND DUBILLARD

(2 décembre 1923-14 décembre 2011)

Je voudrais partager un souvenir

AVANT

Il fut un temps — car il y a un avant et un après — où le Quartier Latin pullulaient de petites salles de spectacle où se produisaient poètes, débutants de la chanson dont Anne Sylvestre,  du mime, des humoristes dont Bernard Haller, le premier homme-robot, Jacques Dufilho, etc. Ouverte dès 21 h, on pouvait en sortir à 2 heures du matin, devant une seule boisson à quelques francs. Même fauchée, on pouvait s’offrir l’entrée, il suffisait de sauter un repas et de revendre le ticket de restaurant universitaire. Assis spartiatement sur un tabouret, on était gavé de courts spectacles se renouvelant une partie de la nuit.

C’est dans une petite salle de la rue Champollion — ex-Théâtre des Noctambules, qui abrita un temps une très bonne librairie vouée au cinéma, absorbée aujourd’hui par le cinéma Reflet Medicis — que j’ai écouté, gratuitement, Brassens, lors de sa PREMIÈRE sortie publique.

Les jours de moins grande fauche, accompagnée d’un grand escogriffe Philippe M. qui ressemblait au chevalier qui joue aux échecs avec la Mort dans un film de Bergman, Le Septième sceau, j’allais à la Contrescarpe sur la Montagne Sainte-Geneviève où se produisaient de temps à autre, Roland Dubillard et son complice Claude Piéplu. Que de doux fous rires ! Je me souviens encore du Compte-gouttes. Ce soir là, je nous revois, à un mètre des deux comparses, riant aux éclats, larmes aux yeux.

La salle était minuscule, les deux corps se tenaient droit devant le public, sur une estrade étroite. Presque immobiles.

Je ré-entends les deux voix. Des voix qui ne théâtralisaient pas, des voix qui ne faisaient pas du texte un sketch qui vise à forcer le rire, qui ne surjouait pas ce qui était donné à entendre, non, le texte était dit avec légèreté, la voix était neutre, uniforme, comme détachée des corps immobiles. Ils faisaient confiance à notre écoute. La voix de Pieplu avait un petit quelque chose de métallique qui donnait à l’humour qui tissait les mots entre eux sa dimension unheimilich. C’était précisément cette tension entre une situation banale explorée dans ce qu’elle peut avoir d’incongru où les objets s’animent, imposent leur Tücke-malice, disait l’humoriste allemand Karl Valentin et l’absence de théâtralisation qui faisait mouche, le texte vous pénétrait, s’insinuer sans effraction, mettait en mouvement le réel, créait des liens inattendus entre vous-mêmes et vos objets courants ‘animés’ subitement de volonté. On était ailleurs avec ces gouttes et leur compte-gouttes, qui ne fonctionne que dans un sens, se refuse à reprendre les gouttes comptées.

« – Bah, oui ! Ça compte les gouttes qui sortent, pas les gouttes qui rentrent. Y a un sens quoi. C’est comme les tire-bouchons.

Je vous demande un peu à quoi ça servirait de les compter deux fois, les gouttes, pour un compte-gouttes. Et puis ça aurait l’air malin si on trouvait pas le même compte la deuxième fois.»

Nous n’étions plus sûrs de rien, un peu ivres comme les escargots de Prévert qui vont à l’enterrement d’une feuille morte. Nous adorions ces amoureux des mots, ils en jouaient, les interrogeaient, se plaisait à répéter les mêmes mots à rebours, le réel avait des airs feu follet. Doucement absurde. Absurde avec gaieté.

« J’écris non pour obtenir un succès, mais pour que mon angoisse se prolonge.»

APRÈS

Dans ces « boîtes à » — jamais je n’ai entendu le mot cabaret — les propos étaient souvent insolents. Poétiquement/politiquement insolents. Les politiques des années 60-70 étaient chatouilleux. Interdire étant difficile et peu démocratique, nos démocrates trouvèrent une bonne solution : taxer ces « boîtes » comme des boîtes de nuit, avec lesquelles elles n’avaient aucun rapport, car c’étaient bien des boîtes, minuscules, sans chaises pour gagner de la place. La taxation : une idée de Giscard d’Estaing et son équipe, Inspecteur des Finances (1959-1974) avant de devenir Président de la République.

Ainsi, les boîtes du Quartier Latin disparurent les unes après les autres.

J’ai appris la raison de leur disparition beaucoup plus tard, à l’Écluse (Quai des Grands- Augustins), où l’on pouvait encore dans les années 70-72, écouter des chansons politisées, mais le prix des consommations était devenu sélectif, le public avait changé, moi-même je n’étais plus étudiante. J’y avais convié un médecin russe qui fut enchanté par l’atmosphère, nous avions écouté des chansons de Jean Ferrat, de Léo Ferré, dont Le temps des roses rouges, interprétés par une chanteuse convaincue Francisca Soleville. L’Écluse capitula financièrement en 1975. Il est vrai aussi que la chanson yé-yé, qui commençait à envahir l’espace sonore, exigeait des salles moins confidentielles…

Aujourd’hui, L’Écluse est un Bar à vins, qui fait partie d’une chaîne.

Certes, Mai 68 nous vengera, mais une fois encore, nos démocrates, sous couvert de libéralisme économique, s’attaqueront avec succès au Quartier Latin qui lentement, mais sûrement se sébastopolisa. Sur le Bd Saint-Michel, le processus est aujourd’hui achevé. C’est même pire que le Bd de Sébastopol que j’ai connu. La Montagne Sainte-Geneviève est en partie ravagée, livrée à des marchands du temple d’un genre nouveau. Je ne dirai rien de la Place de la Contrescarpe, ni de l’espace autour de la rue de la Huchette. La désolation !

Si les taxes furent un moyen démocratique de censurer, la marchandisation des espaces urbains a tué l’esprit Quartier Latin. Les librairies poétiques, politiques ont disparu les unes après les autres. Avant internet et le numérique. Seules, quelques salles de cinéma d’Art et d’essai résistent encore.

Si j’étais musicienne, j’écrirai un Requiem. Non par nostalgie, mais parce que la marchandisation radicale suicide les sociétés, de bien des manières. Mais peut-être que les crises à répétition ouvrent sur un futur autre. Où le fantôme de Roland Dubillard aurait plaisir à venir souffler sur nos mots…

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