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Jean-Charles LEGRAND, avocat des causes perdues (21 mars 2014)

Mise à jour SEPTEMBRE 2017

Avocat des causes perdues… et gagnées au péril de sa vie.

Dans les cartons de livres, rapatriés de Grasse à Paris, j’ai retrouvé un ouvrage oublié : Jean-Charles LEGRAND, JUSTICE, patrie de l’Homme. Défenses devant les Tribunaux militaires du Protectorat 1953-1955, Casablanca, 171, rue Blaise-Pascal (avril 1960), 415 pages (avec de nombreux documents et photos). Le livre a été publié à compte d’auteur, écrit après coup POUR LES PRINCIPES. De l’ordre de la nécessité intérieure.

LEGRAND mériterait le Panthéon pour avoir défendu au péril de sa vie une certaine idée de la France. Ancien résistant, avocat, il osa non seulement dénoncer la politique ‘française’ au Maroc (ou plus exactement celle des profiteurs), mais aussi les effets d’une justice expéditive à la solde d’intérêts douteux. Il défendit, le plus souvent gratuitement, des Marocains emprisonnés pour l’exemple, de «manière préventive». Il se fit beaucoup d’ennemis : le 14 juillet 1955, six-cents petits Blancs forcèrent les portes de son appartement pour le mettre à mort. Il se défendit pistolet chargé. La police intervint mollement, avec beaucoup de retard. Jean-Charles Legrand fut écroué à la Prison Civile de Casablanca, tandis que les émeutiers continuaient d’incendier, lyncher, piller…

En ces temps douteux, et parce que Jean-Charles Legrand semble être tombé dans l’oubli, du moins en France, je transfère ici les citations de l’ouvrage produites sur le site du journal Le Monde, 16/01/2006. Textes éthiquement musclés. De l’oxygène quand l’air du temps est pollué…

*

AVIS AU LECTEUR

Ce livre rassemble des documents. Il a pour but, après le recul des ans, de marquer ce qui a été dit et écrit par un Français à une époque tragique de la vie de la France et du Maroc. Il apporte à la proche Histoire, — oubliée, déformée ou ignorée, — un témoignage.

Les Marocains y trouveront l’évocation de leurs luttes. Peut-être les Français rendront-ils justice maintenant à ceux d’entre eux qui, par leurs paroles et par leurs actes, ont servi la tradition de la France en servant la Défense.

J. C. L.

*

Avant d’évoquer le sort de nombreux combattants anticolonialistes, Jean-Charles Legrand évoque ironiquement la liesse de Novembre 1955 :

« C’est l’heure, désormais, des ralliements précipités et des reniements enthousiastes. L’adversaire d’hier creuse sa génuflexion devant l’ennemi victorieux et la souplesse de son échine épanouit sa soumission. Quel cortège! Quelle pompe! Que de dignitaires retrouvés! Que d’affections neuves! Que de dévouements frais!… Que de nausées!»

Il poursuit :

« J’élève la voix au nom de ceux que j’ai connus en ces dures années, de 1953 à 1955 : ce n’était ni les grands, ni les puissants.

« Je parle au nom des silencieux.

« Ceux-là, ce sont les condamnés des tribunaux militaires, ce sont les fusillés d’El Hank et de l’Adir que j’ai accompagnés jusqu’au poteau d’exécution par tant de matins blêmes. Ce sont les torturés des geôles de police. Ce sont les réclusionnaires des prisons centrales, condamnés sans mesure, pour l’exemple.

« Je parle aussi au nom des humbles inconnus, ceux du douar ou de la médina, qui ne pouvaient que prier dans l’attente, de la justice inexorable — et au nom de la foule de ces mères, de ces femmes qui m’entouraient quand je quittais les prisons des villes diverses du Maroc où j’étais allé voir les leurs, et qui appelaient sur moi, — seul et inestimable salaire, — la protection de Dieu.»

À QUI le sultan du Maroc doit-il son retour ?

Il répond :

« Ce ne sont ni les politiques, ni les penseurs, ni les savants en intrigues et en visites, — ces forces nécessaires, mais abritées, — qui ont ramené Sidi Mohammed Ben Youssef sur son trône et en ont fait Sa Majesté Mohammed V. Le restaurateur du Roi, c’est l’ouvrier, c’est le savetier, c’est le boulanger, c’est le fripier, c’est le marchand de menthe. Ce sont ces modestes qui, un jour, ont quitté leur travail et leurs familles et se sont voués au combat pour leur Patrie et pour leur Roi.

« Ils ont subi les arrestations brutales, les matraques et les perquisitions sauvages et viles, les rafles que régularisaient des aveux trop parfaits ou les propos de mouchards diligents; ils ont été livrés au pillage des «milices supplétives » ; ils ont été traqués et parqués. Ils ont enduré dans les lieux de police le supplice par l’électricité, par la bassine, par le pal, la pendaison par les pieds, la tête dans l’eau savonneuse, l’asphyxie lente dans certaine geôle [l’affaire d’Oujda, relatée page 219], la faim et la soif pendant des jours et des mois de détention, illégale mais commode.

« Ce n’est pas des palais, ni des bureaux, ni des salons que Mohammed Ben Youssef revient sur son trône: c’est du carré des suppliciés (1).

[1 Emplacement réservé, dans les cimetières, aux corps des condamnés à mort.]

« Ceux-là, je les ai bien connus. Je leur ai donné, répondant à leur appel selon ma mission de défenseur, mon appui désintéressé. Je les ai vus dans leurs prisons; ils se sont révélés devant moi et m’ont dit les raisons de leurs actes. J’ai tenté alors de parler en leurs noms et d’expliquer leurs pensées. Je me suis efforcé de les faire comprendre et respecter. Parfois, j’ai été écouté. Rarement, j’ai été entendu, car les impératifs des juges militaires d’alors comportaient, parmi les devoirs de leur discipline, la surdité pour l’auditeur et la soumission pour le défenseur.

« J’ai enfreint la règle du silence que certains prétendaient ériger en devoir patriotique ; car la Justice est aussi ma Patrie. J’ai parlé, non sans risque pour ma robe d’avocat et pour ma vie. J’ai dit ce qui devait être dit pour que les hommes jugés ne soient pas livrés à une formalité d’audience où l’éclat des apparences ajoutait à la répression une hypocrisie solennelle, et j’ai proclamé, avec obstination, que la justice française ne devait pas être un simulacre.

« D’autres, en petit nombre, se sont levés à la barre à mes côtés comme nous étions seuls, n’est-ce pas? mon ami Luigi au verbe vibrant et intrépide, et vous, Maître Abdallah Lamrani et Maître Maurice Meissonnier, mes fidèles de tous ces combats, et vous, Marguerite Lozac’h, imperturbable et impeccable sténographe !

« Mais ce furent des heures exaltantes lorsque, sur une terre étrangère, dans le silence de la terreur, sous la menace de représailles professionnelles ou meurtrières, sous les insultes et sous les huées, des hommes se lèvent pour rappeler aux Juges, d’ailleurs impatientés, les droits de la Défense, qui se confondent avec les droits de l’Homme, — lorsqu’ils proclament les règles do conscience dominant la préparation d’un dossier et le prononcé des sentences, — lorsqu’ils ont pour mission de défendre des soldats obscurs qui n’ont à offrir que pur dévouement et leur vie au service de leur Foi et de leur Patrie – lorsqu’en face d’un appareil écrasant de policiers, de soldats, de fonctionnaires que meut davantage une volonté de défense politique ou sociale qu’un désir de justice, ces hommes se lèvent, seuls, à la barre de la Défense et disent à l’injustice: «Halte !» il est bon que ces hommes soient Français.

« C’est mon honneur et ma fierté d’avoir été l’un de ceux-là. »

*

Au sujet des intérêts financiers qui s’affichent patriotiques et manipulent des petits Blancs (français, espagnols, italiens, grecs…), il écrivait :

p. 372
« Le triomphe de ce Consortium pour l’exploitation du Maroc à son profit, et son apothéose, ce fut la déportation de Mohammed V en août 1953. «Maintenant, nous sommes tranquilles pour vingt ans», disait avec jubilation à Paris, en septembre 1955, un homme politique français, ancien sous-secrétaire d’État aux Affaires Étrangères. «Vous voulez dire vingt jours» lui répondit son interlocuteur.

« Cette bande avait — et a — ses chefs, ses financiers, sa presse, sa police, ses avocats, ses mandataires politiques, ses militaires, ses juges.

« Elle avait —et a (1) — aussi ses tueurs.

[(1) Assassinat de M. Thuveny, substitut général à Rabat le 23 novembre 1958.]

« Son succès fût d’entraîner un certain nombre de braves gens, dupes impérissables des minorités agissantes, gibier traditionnel de leurs journaux et de leurs radios, échos disciplinés des propos convulsifs qui vibrent chez les débitants de liquides et dans les salons des gens du monde.

« Le véritable intérêt français, soutenu comme toujours par une poignée seulement d’esprits lucides qui jugeaient possible alors une coopération franco-marocaine d’avenir succédant à un protectorat périmé, était méconnu, et ses défenseurs traités, selon l’usage, de vendus et de traîtres: tel est le lot de ceux qui ont raison trop tôt, c’est-à-dire avant qu’il soit trop tard.

« La loi des évolutions et la fatalité de la Justice, sont cependant souveraines et, de discours en communiqués, de députations en banquets, de rasades en attentats, d’enlèvements en fusillades, de rodomontades en assassinats, ces maquignons de nos trois couleurs durent en venir à la capitulation de la Celle Saint-Cloud le 2 mars 1956 (2). [(2) Proclamation de l’Indépendance du Maroc.]»

p.373
« Mais pour arracher les convives à la table de leur banquet, le sang a dû couler: du sang français et du sang marocain. Là est le crime de ces gens: ils ont tué et fait tuer pour leur argent. « L’organisation des attentats par les terroristes français a été avouée par un des leurs, Damiani. Il est constant qu’il a existé au Maroc, entre 1953 et 1955, une bande d’assassins, pourvus d’armes, de munitions, d’explosifs, riches d’argent, de voitures, d’essence, et bénéficiant de hautes protections [Voir Le Monde du 20 juillet 1955].

« Voici la liste des crimes avoués: cette liste n’est pas exhaustive.
« — Meurtre de Sebti — Meurtre de Diouri — Meurtre de Slaoui —Tentative de meurtre contre Abddellcader Benjelloun —Tentative de meurtre contre Clostermann —Tentative de meurtre contre Jean-Charles Legrand —Attentat à la bombe contre El Yacoubi — Attentat à la bombe contre Reitzer.

« Et voici, selon un communiqué officiel, la liste des terroristes européens qui furent enfin arrêtés en juin 1955… et libérés avec des non-lieux à la faveur d’une loi marocaine d’amnistie, ingénieusement utilisée par certains magistrats d’alors. »

[Suit une liste de 13 noms, (1 tenancier de bar, 1 barmaid, 1 ouvrier tôlier, 1 chef mineur et des fonctionnaires de police)]

*

De quelques questions qui sont toujours et partout les mêmes.

p. 374
« Aucune enquête n’a été faite pour rechercher quels étaient les chefs et les bailleurs de fonds de ces tueurs. On sait seulement que le Président de Présence Française, était le docteur Causse (2), son Président d’Honneur, Me Busquet (3), son vice-président Me Le Coroller (4), ses dirigeants (5) Maxence-Thomas, Jean-Guy Duchateau, Matteï. Mais qui les commandait ? Car ces personnages sont des figurants suffisants, mais des penseurs chétifs.

[ « (1) A une audience du Tribunal Militaire, Paoli*, bombant le torse, avait reçu les félicitations solennelles de M. le Président Hémeury. Son rôle dans le déclenchement des incidents des Carrière Centrales en décembre l952, et ses relations avec Boniface sont connus.
« (2) Expulsé du Maroc et réinstallé en France avec un prêt officiel.
« (3) Expulsé du Maroc en 1956, mais maintenu inscrit au Tableau des Avocats de Casablanca jusqu’au ler janvier 1960, grâce à la sympathie de ses confrères, qui ont laissé fonctionner son cabinet sous son nom et à son profit pendant plus de 3 ans.
« (4) Expulsé du Maroc en 1956. Actuellement, à Paris, collaborateur de l’avocat Tixier-Vignancour.
« (5) Selon le Petit Marocain du 16 juillet 1955. »]

* Paoli était inspecteur de police (laissé en liberté provisoire)

*

Legrand cite un article du Monde du 20 juillet 1955, intitulé « Les émeutes de Casablanca ne sont pas spontanées » qui mériterait d’être cité. Le journaliste décrivait les auteurs du complot comme une «camerilla, en partie mondaine, en partie administrative, en partie policière, qui prétendait dominer l’action de la France au Maroc et défendre, par tous les moyens, des positions acquises et des intérêts particuliers. » (p. 376).

*

Quand, après son arrestation et pour le soustraire à la vindicte des insurgés, il fut transféré à la prison centrale de Port-Lyautey, la nouvelle fit feu d’artifice.

p. 398
« Le Parquet de Casablanca s’alarma: sa responsabilité risquait d’être encourue. La prison fut entourée par la troupe ; mais les gardiens firent connaître qu’il n’entendaient pas se faire tuer par les émeutiers et qu’ils livreraient les clés. A partir de 18 heures, des coups de mitraillette commençaient à claquer autour de la prison, qui est située en Médina, des boutiques flambaient. Dans la soirée, une camionnette de police emmenait Jean-Charles Legrand, avec une forte escorte commandée de Rabat par le Parquet général, et le conduisait à la prison centrale de Port-Lyautey.

« Il y fut écroué dans la cellule d’un condamné à mort, provisoirement à l’infirmerie: c’était Abdallah ben Mohamed Chefchaouni pour lequel Jean-Charles Legrand avait plaidé à Fès devant le Tribunal des Forces Armées le 8 avril précédent. L’avocat et le condamné se rencontrèrent le lendemain, sous la douche, et Chefchaouni sauta au cou de son défenseur. (2)

[(2) Il fût passé par les armes le 1er août : il est le dernier fusillé du Tribunal militaire (voir supra, page 355).]

« La nouvelle de l’attentat contre Jean-Charles Legrand et de son arrestation fit le tour de la prison. Le lendemain, à la promenade dans le préau entouré des cellules où étaient entassés les condamnés de la Justice Militaire, les visages des détenus, par dizaines, étaient collés aux barreaux ; des cris montèrent pendant plusieurs minutes : «Vive Charles Legrand ! Vive notre avocat !» avec de grands gestes et des applaudissements. Le directeur de la prison, Mr Raclin qui, comme M. Fourcade, à la Prison de Casablanca, avait été la courtoisie même, se boucha les oreilles et ferma les yeux. »

*

« Le 18 juillet, à 9 heures du matin, Jean-Charles Legrand était l’objet d’un arrêté d’expulsion. Dans le même avion, deux membres de Présence française, déclarés organisateurs des troubles et expulsés comme lui : Mattéï, secrétaire général de Présence Française, et Cambiazo, celui-là même qui avait conduit les émeutiers chez Me Jean-Charles Legrand et avait fait défoncer sa porte pour l’assassiner, auteur du tract « Tous à la prison civile pour pendre l’avocat assassin.» Un Italien, spécialiste à Présence Française, des attentats à la bombe (Le Monde, 19 juil.) ».

***

L’Histoire de la colonisation, l’Histoire de la décolonisation sont singulièrement répétitives quelles que soient les couleurs du drapeau. Méthodes et structures actantielles sont relativement stables. Des intérêts économiques puissants, toujours associés à des privilèges exorbitants, portés par des individus, organisés en réseaux, qui sont parvenus à faire croire qu’ils incarnent l’intérêt général, toujours luttant pour persévérer dans leur être, et toujours trouvant des auxiliaires dans TOUTES les structures de l’appareil d’État (Police, Justice, Armée) et à TOUS les niveaux de la hiérarchie — et dans TOUTES les couches de la population, du plus haut au plus bas. Individus qui s’agglutinent, qui à un moment font masse pour défendre ce qu’ils considèrent comme des intérêts partagés.

Ce sont ces liens objectifs/subjectifs entre les éléments les plus verticaux et les éléments les plus horizontaux qu’il faut traquer, pour tenter sinon de comprendre, du moins d’éclairer les glissements fascisants du politique.

Car la question reste béante de savoir pourquoi de « petites gens » qui n’ont jamais des cuillères assez longues pour manger avec le diable, s’embarquent-elles dans des aventures qui ne sont pas les leurs, qui ne devraient pas être les leurs ? La logique la plus élémentaire voudrait que les « petits », en l’occurrence ces républicains espagnols réfugiés ou leurs descendants ou ces gagne-petit Italiens, « macaronis » aux yeux des « petits » Français rejoignent les « petits », c’est-à-dire le peuple marocain (ou le peuple algérien). Mais non ! Une majorité prend le parti des puissants, de manière plus ou moins active. Quelques-uns même deviennent leurs tueurs à gages. Allez démêler les inextricables pourquoi !

NOTA. Cet ouvrage absent des bibliothèques de France (à ma connaissance) mériterait d’être numérisé et mis à la disposition du grand public. Je suis à la recherche d’une solution.

***

P.-S. du 9 septembre 2017.  Je le déposerai un jour à la bibliothèque de la Sorbonne. Mais, j’ai du mal à m’en séparer. Patience, donc.

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