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3 Francis JEANSON (août 2009)

Le 2 août 2009


Où « racaille » n’est plus une insulte


Francis Jeanson. Pour ma génération, un phare en haute mer qui veille à protéger la vie, qui voit loin, très loin, ce que personne ne sait, ne veut voir. Un clairvoyant. Un racaill-eux aux yeux de ses adversaires de gauche.

En mai 1950,  il publiait  un long  article dans la revue Esprit, intitulé : Cette Algérie conquise et  pacifiée, dont le premier sous-titre dénonçait Une politique de sabotage.  Il analysait, avec vigueur et lucidité, la nature du terrain qui allait  nourrir la violence qui éclata QUATRE ANS plus tard. Examinant ensuite les partis d’opposition algériens pour en dégager les grandes tendances, il éclaire les futures luttes fratricides. En quelques lignes vigoureuses, il dit les raisons de la faiblesse du  PCA :   « son incapacité à formuler correctement les problèmes propres à la situation algérienne »  et « son obstination  corrélative à proposer des solutions (des modes de lutte) sans rapport avec les préoccupations concrètes des autochtones » (p.846). D’où les conflits entre les  travailleurs et les syndicats CGT dont ils contestent l’autoritarisme politique. Une autre très vieille histoire d’infaillibilité pontificale des cadres communistes.

En conclusion, Francis Jeanson écrivait — en 1950 (j’y insiste) — ces pages qui sont un modèle de discours éthique,  contre le discours dominant, y compris celui de cadres socialistes, qui méprisaient ouvertement « Toute cette faune, […] tous ces agrégés qui travaillent à la désagrégation morale du pays, pensent-ils que leur formation livresque a quelque chose de commun avec le bon sens de la masse ouvrière ? Leur position “intellectuelle“ est indigne de l’Université française et une injure à la cause du monde du travail. Il semble incroyable que des gens équilibrés et sains puissent être solidaires de cette racaille (sic !) perverse. »


* Cité par Marc SADOUN, Les socialistes entre principes, pouvoir et mémoire, in LA GUERRE D’ALGÉRIE ET LES FRANÇAIS, Colloque de l’Institut d’histoire du temps présent sous la direction de Jean-Pierre Rioux, Paris, Fayard, 1990, p. 233

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Oyez et cherchez plus clairvoyant :


« Or, même en dehors de toute prise de position politique, il y a deux plans sur lesquels peuvent et doivent lutter dans ce sens tous les éléments conscients de la population française d’Algérie : la scolarisation effective de l’enfance musulmane, le développement d’une hygiène sociale satisfaisante. Bornons-nous ici à considérer le premier de ces deux plans. Il se trouve d’ailleurs que c’est celui à propos duquel se manifestent en général les réticences les plus graves. L’idée selon laquelle « il est dangereux d’instruire les Arabes » demeure en effet fort répandue. Je l’ai pour ma part entendu exprimer à maintes reprises. Je la tiens pour une criminelle absurdité. Ce qui est dangereux, ce n’est pas d’instruire les Arabes, et ce n’est pas davantage de les exercer au fonctionnement des institutions démocratiques : ce qui est dangereux, ce qui est à la fois mortel pour ce pays et abject de la part des responsables, c’est de maintenir d’énormes masses d’hommes dans l’abrutissement d’une condition quasi animale, c’est de leur enseigner la violence et de les contraindre à la ruse, et c’est de les jeter ainsi dans les bras des premiers agitateurs venus — pour des aventures probablement sans espoir mais non pas sans conséquences. Il arrive aux policiers les plus subtils de déclencher des mécanismes dont le fonctionnement leur échappe ensuite plus ou moins.
«  Où en est, aujourd’hui, la scolarisation des enfants algériens ? Un décret du 27 novembre I944 portait exécution d’un « plan de scolarisation totale ». L’article 47 du Statut de l’Algérie place cette exécution sous l’autorité du Gouverneur Général. Mais en I950 les résultats obtenus sont assez peu sensibles. La majorité qui vote le budget ne se soucie guère d’y inclure les dépenses que nécessiterait l’exécution du  plan. Par ailleurs, des crédits existants sont reportés d’année en année, sans pouvoir être utilisés. M. Naegelen ne déclarait-il pas que, pour débuter vraiment, il faudrait disposer de 100 milliards? Et les quelques milliards consentis ne le sont que théoriquement, une forte proportion provenant du plan Marshall et subissant de la part de la Métropole d’assez sérieuses ponctions. De l’aveu de tous, le plan, déjà fort en retard, est à peu près en panne, Par manière de compensation, on annonce triomphalement que les effectifs ont été doublés : mais cela signifie que les mêmes locaux et les mêmes maîtres voient défiler chaque jour deux fournées d’élèves, suivant le système des classes à mi-temps — dont on imagine à quel point il peut être fécond. En réalité, si l’on excepte quelques réalisations, tapageusement proclamées, fort peu de classes nouvelles ont été créées au regard de ce qui devrait et pourrait être fait 1. .

Note 1. Plus d’un million d’enfants sont encore à la rue. En février dernier le Syndicat national des instituteurs adressait à tous les délégués de l’Assemblée algérienne le texte suivant, en prévision du vote imminent du budget : « Le syndicat national des instituteurs, fervent partisan d’une bonne politique humanitaire et sociale de la France en Algérie, s’émeut des retards considérables que subit la scolarisation de l’enfance algérienne (le dixième de la population musulmane d’âge scolaire est à peine instruit).— Les crédits de 1949, votés par l’Assemblée algérienne, n’ont été utilisés que pour réaliser une partie des programmes antérieurs à l’année en cours. — Ces crédits, représentant le cinquième de ceux sollicités par le directeur de l’Education nationale en Algérie, laissent à l’état de projet tout le programme de I949. Cette reconduction risquant de devenir continuelle rendrait irréalisable tout le plan de scolarisation établi pour vingt ans le 27 novembre 1944, plan d’ailleurs insuffisant (150.000 enfants évincés lors de son élaboration, 150 000 naissances en excèdent en moyenne par an non prévues)… Le syndicat national des instituteurs demande aux autorités compétentes de ne plus laisser l’Algérie se débattre dans une crise scolaire néfaste pour son avenir et pour celui de la France ». Les divers considérants de ce texte ont été notablement précisés dans une lettre ultérieure au président de l’Assemblée algérienne, entre autres conséquences directes de la non-exécution du plan, on relève :  « Moyenne de 50 élèves par classe. — D’après le rapport de M. le Recteur, au 31.12.1948, sur I.808 classes nouvelles, 1.072 d’entre elles fonctionnaient à temps réduit. »

« Mais il y a plus grave. La majorité politique et l’Administration ne se contentent pas, sur ce point essentiel, d’entraver la mise en œuvre des dispositions légales. Il existe en Algérie un groupement, l’Association des Oulémas, composé d’intellectuels de langue arabe ayant fait leurs études dans les Universités de Tunis et du Caire. Ce groupement s’est proposé deux tâches fondamentales :   1°  débarrasser la religion musulmane en Algérie de toutes les déviations et interprétations provoquées tout au long des siècles par les commentateurs du Coran ;  2° généraliser I’enseignement de la langue arabe par l’édification d’établissements scolaires appelés médersas.  Cette double tâche, de caractère progressiste puisqu’elle vise à l’émancipation du peuple, inquiète l’Administration. Aussi cette dernière s’efforce-t-elle d’opposer aux Oulémas les « marabouts »,  parmi lesquels elle recrute un clergé vénal et rétrograde — très apte à maintenir la religion dans le rôle d’« opium du peuple ». De la même façon, il importe de réduire l’enseignement de  la langue arabe à sa plus simple expression  :   on laissera donc subsister les « écoles coraniques »,  ainsi dénommées parce que les enfants apprennent en tout et pour tout à psalmodier les versets du Coran. Par contre, on suscitera aux médersas les pires difficultés sur le plan des souscriptions locales, des réglementations juridiques, des programmes, etc.
« On ira même jusqu’à en fermer quelques-unes, çà et là, sous des prétextes divers, à seule fin d’étudier les réactions de l’opinion1. Ainsi, organiquement incapable de réaliser la scolarisation de l’enfance musulmane, la présence française n’hésite cependant pas à se signaler par sa lutte contre des efforts accomplis sur le plan privé et visant à pallier ses propres carences.

*

« Il faut conclure, et cependant tout reste à dire. Un livre d’ailleurs n’y suffirait pas. J’ai volontairement, entre autres,  négligé l’examen de la situation algérienne sous l’angle économique. Non point que cet aspect me soit apparu secondaire, mais bien plutôt parce qu’il m’a semblé être le plus visible de tous — le seul sans doute sur lequel une fraction importante de l’opinion française d’Algérie se trouverait spontanément d’accord avec la plupart des critiques formulées par les trois partis d’opposition. Et comme il m’a semblé d’autre part qu’un accord de cette sorte ne pouvait mener à rien aussi longtemps que subsisterait un désaccord plus fondamental, c’est à l’exploration de ce dernier que j’ai cru devoir surtout m’attacher. Mais là encore, bien sûr, cette étude est loin de pouvoir se prétendre complète. Il aurait fallu en particulier insister bien davantage sur le rôle que l’on fait jouer dans ce pays à la trop célèbre “raison d’État “, montrer à l’œuvre une police plus soucieuse de constituer sans cesse de nouveaux dossiers à l’encontre des Musulmans, que de rouvrir celui d’un Achiary ;  faire état des pouvoirs extraordinaires de la Sécurité Générale, pour laquelle un crédit de six milliards vient d’être voté (le I/7 du budget ordinaire)… Il aurait fallu passer en revue quelques-uns des « incidents »   les plus graves qui se sont déroulés depuis deux ans sur la terre algérienne : les scènes de terreur à Sidi Ali Bounab, les procédés d’enquête employés par les gendarmes aux Amouchas, les sauvages comportements de la Légion étrangère à Mascara, et tant d’autres tragédies qui ne sont rendues possibles que par l’absurde psychose criminellement entretenue dans la population européenne. Ce pays est administré par l’intermédiaire de la peur — au nom de la sécurité d’1/10 de ses habitants. Mais finira-t-on par comprendre qu’il y a aussi un danger du chantage au danger ? Ce machiavélisme primaire et puéril aura tôt ou tard des conséquences tragiques.
[…]
« Il faut que les Français d’Algérie le comprennent : les hommes actuellement au pouvoir mènent une politique à courte vue, il ne s’agit pour eux que de tenir quelques mois de plus ;  après quoi ils s’en iront, laissant derrière eux une situation encore plus douloureuse, encore plus tendue. La « présence française » ? C’est une absence superbe :  l’absence de tous ceux qui, ne le dirigeant pas eux-mêmes, laissent diriger de la sorte un pays qu’ils prétendent aimer.
« Et certes ce pays a bien de quoi se faire aimer. Ce pays est admirable, il est d’une saisissante grandeur. L’Indochine aussi était, paraît-il, un assez beau pays… Mais on ne saurait naturellement comparer les problèmes africains aux problèmes asiatiques et, bien sûr, ce genre de complications ne concerne pas l’Algérie. Tout de même… J’ai entendu des colons de Madagascar déclarer, à la suite des événements que l’on sait, qu’absolument rien dans la situation de l’île avant la guerre n’aurait pu les laisser pressentir… Peut-être vaudrait-il mieux s’informer quand les informations peuvent encore servir à quelque chose.
« Pour ma part, je ne vois guère qu’une solution, et qui consiste pour les Français d’Algérie à revenir sur leur immense démission, à retirer au plus vite par leur protestation active le blanc-seing qu’ils ont donné à des hommes qui ne s’en servent que pour les mener à l’abîme. Une œuvre splendide les attend,  pour peu qu’ils veuillent enfin travailler avec ce peuple, sans le libre travail duquel ce se sera jamais qu’une œuvre de mort.
« Les chiens aboient, la caravane passe »,  s’écriait récemment M. Naegelen à la tribune de l’Assemblée algérienne. « Les chiens », c’était naturellement cette opposition minoritaire, encore trop bruyante à son gré. Mais « la caravane »,  l’avez-vous vue passer ? Français d’Algérie, regardez-la de près, et dites en conscience s’il n’est pas grand temps de mettre fin à cette pitoyable et sinistre cavalcade… »

Francis JEANSON. Esprit, 1950, n° 5, p.858-861

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