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6 BORDEAUX, ville des Lumières (octobre 2010)

Mise à jour le 12 février 2017

Paris, le 18 octobre 2010

De retour de Bordeaux.

Le soir de mon retour, j’ai rêvé de beaux espaces urbains, je me suis réveillée sur une jolie place. Traces. Effets de l’espace urbain sur la psyché.

Quelle ville ! Si l’on veut comprendre quelque chose au Siècle des Lumières, il faut aller à Bordeaux. Une architecture à hauteur d’homme, gracieuse dans ses pierres blondes, voire blanches, légères à la psyché, agréables à la main, douces à l’œil. Une idée du bonheur, du bien vivre au quotidien affleure. Une idée neuve à l’époque.  En contraste avec la puissance des restes romains. Écrasants comme tous les restes impériaux.

Et ses quais qui encadrent la puissante Garonne ! Quel bonheur ! On dit qu’ils ont changé la vie des Bordelais. Je le crois. L’appropriation ludique de cet espace en témoigne. Jeunes et vieux, des presque-encore-bébés sur des roulettes, des jeunes gens sur patins, des cyclistes, des promeneurs, des sportifs qui font du jogging… partagent, sans se gêner, cet espace balayé par les vents. On y respire… le large. Le Dimanche, on y pic-nique, le Marché offre huîtres, brochettes de poisson pour Gargantua, posées sur une tranche de pain grillé… Les Bordelais respectent leur espace, pas un papier, pas une bouteille ne traînent après les agapes. Les éboueurs passent bien sûr, après le marché et les pic-niques, mais leur travail reste léger. Oui, un espace convivial, civilisateur !  Michel de Montaigne en fut le maire (1581-1585), un signe symbolique fort à mes yeux, plus tard, les Girondins affirmeront leur indépendance face aux Jacobins centralisateurs, ils ont élevé face à la mer, une colonne avec au sommet une statue de femme brisant ses chaînes.

J’ai aimé ce long tête à tête avec Bordeaux, je l’ai arpenté à pieds, des heures durant. Me faisant éponge, absorbant les odeurs, écoutant ses silences, reluquant les façades, observant la décontraction de ses habitants.

Bordeaux est à la fois ouverte sur le monde par son port et refermée sur elle-même dans ses rues étroites et labyrinthiques qui sentent parfois l’humidité moisie. Secrète, avenante avec distance.

Un paquebot de croisière a séjourné trois jours. Comme elle est grosse la bête ! dit une jeune bordelaise en passant devant cet immeuble nomade, massif et lourd qui barrait l’horizon, face à des bâtiments gracieux et légers. Le contraste était frappant. Bordeaux, ville des Lumières, supporte mal la pesanteur de la démesure.

Au Musée d’Aquitaine, j’ai révisé mes connaissances préhistoriques, j’ai pu voir ‘en vrai’ la Femme à la corne de Laussel, nommée par un préhistorien qui pense grec, Venus à la corne, j’ai vu en fac-similé, la « frise des cerfs » de la grotte de Lascaux. De petits bonheurs bons à prendre. S’y déploie l’histoire d’une ville qui commence avant notre ère et s’inscrit dans un espace plus vaste où les préhistoriques ont laissé de nombreuses traces de leur passage. Le traitement pictural des animaux semble livrer un état du monde d’avant l’état de guerre, marque du néolithique. Bordeaux en sera marqué. Guerres de conquête, romaine, anglaise, guerre de Cents Ans… Enrichissement par le commerce du vin … et des échanges liés à l’esclavage. Une histoire mouvementée qui donne épaisseur à cette ville qui a su  alchimiser les ravages, les douleurs… Une ville qui, curieusement, semble digérer les discontinuités de l’histoire, les fait tenir ensemble, comme si l’architecture des Lumières parvenait à subsumer le passé en s’ouvrant sur l’avenir.

Ville ancrée dans la tradition ou ville en avance sur son temps ? Comme ville ancrée dans la tradition, elle me semble manquer ses rapports à l’art moderne. Ce que j’y ai vu m’a paru médiocre, en particulier dans cette cathédrale de la marchandise qu’est le CAPC, un superbe entrepôt douanier où pierre, briquette et bois d’un beau brun rouge (pin d’Oregon dit la documentation) flattent l’œil du pénétrant. De même, les sculptures d’artistes bordelais disséminées dans la ville ne m’ont pas intéressée. Mais sa capacité à se transformer sans saccager son patrimoine architectural, son art de vivre lui donnent quelque avance. Un modèle pour le futur ?

On y mange correctement et pour pas cher. La vie est presque moitié moins chère qu’à Paris. À Bordeaux, les restaurants exotiques (chinois, pseudo-japonais, italiens…) ferment souvent leurs portes. Pour tenir, il faut être un très bon. La culture culinaire oblige à respecter le client.

Une ville bien gérée. Sans périphérie abandonnée. Le tramway tisse des liens entre des espaces éloignés. Comme à Berlin, le centre est toujours à portée de pieds. Le flâneur est bienvenu… Comme à Berlin, de très beaux bâtiments (hôtels particuliers entre autres), de petites maisons d’artisans (quartier des Chartrons), etc. attendent leur rénovation. Les nouveaux quartiers en construction m’ont paru intéressants. Il semble que les architectes soient obligés de tenir compte d’un certain art de vivre. Oui, Bordeaux a du futur.

J’y ai mesuré la catastrophique gestion de Paris par le RPR.

*

P.-S. novembre 2010. À titre de complément.

Le mercredi 24 novembre 2010, on pouvait assister au MAHJ  (Paris) à une conférence sur les  «Les Juifs de Bordeaux. Bordeaux. Cosmopolitisme marchand, nations juives et sociétés urbaines» par  Évelyne Oliel-Grausz.

Je reproduis ici l’argument:

«L’histoire des Juifs du Sud-Ouest est diverse, paradoxale, contrastée. Elle l’est dans le temps, car, s’ils ont été admis comme « nouveaux chrétiens », la fiction de catholicité de leur statut s’estompe à l’orée du siècle des Lumières, et, à la veille de la Révolution, il s’en faut de peu qu’un Juif ne soit élu aux états généraux.
Elle l’est dans l’espace régional, car de Bordeaux à Bayonne, ou dans les localités modestes de Peyrehorade ou Labastide-Clairence, la visibilité urbaine des Juifs, leur degré d’inclusion civile, sociale et culturelle connaît des variations sensibles.
La participation de grands négociants séfarades à la prospérité atlantique de Bordeaux et leur intégration relative aux élites bordelaises constituent une démonstration achevée du lien entre utilité économique, cosmopolitisme marchand et tolérance confessionnelle qui caractérise les grandes villes portuaires de l’Europe moderne.»

***

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