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4 Anna POLITKOVSKAÏA (mai 2010+11 janvier 2014)

Dimanche 2 mai 2010

J’ai commencé ma journée par la lecture de poèmes d’Henri Meschonnic, et trois chapitres de La Beauté et l’Enfer de Roberto Saviano, ce Sicilien au regard d’enfance, menacé de mort, pour avoir écrit Gomorra (2007). L’un des trois chapitres lus évoquait l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, journaliste russe qui dénonça les crimes de guerre en Tchétchénie.

En voici, le début :

Qui écrit, meurt

Anna rentrait chez elle après avoir fait ses courses, le 7 octobre 2006. Une femme visiblement fatiguée, au supermarché de la rue Frunzenskaïa, qui longe la Moskova. Elle revient de l’hôpital où sa mère, rongée par un cancer, est hospitalisée. Son père, qui était très attaché à sa femme, est mort d’un infarctus dès qu’il a su qu’elle était malade. Un destin mauvais semble s’acharner sur son sort, ces jours-là.

Divorcée, Anna a deux grands enfants, qu’elle voit peu; à la maison l’attend Van Gogh, c’est un gros chien à présent, mais qui a été un chiot maltraité. Elle disait de lui : « De nouveau, c’est le soir. je tourne la clé dans la serrure et Van Gogh vole vers moi, toujours et quoi qu’il arrive. Même s’il a mal au ventre, quoi qu’il ait mangé, même s’il dormait profondément. Il est la source d’un perpétuel mouvement affectueux. On peut vous lâcher, on peut en avoir assez de vous; le chien, lui, ne cesse jamais de vous aimer. »

Elle a trois sacs du supermarché dans sa voiture, qu’elle gare devant la porte d’entrée de son immeuble, au no 8 de la rue Lesnaïa. Il est facile de trouver une place. C’est un quartier bourgeois, plutôt protégé et de bon goût. Ceux qui y habitent exercent souvent une profession libérale dans la nouvelle Russie. On ne peut pénétrer dans les immeubles qu’avec un code d’accès. Anna monte chez elle et pose les deux premiers sacs, pleins d’aliments et de produits ménagers. Puis elle redescend pour prendre le dernier sac, qui contient des produits pharmaceutiques pour sa mère, car on en manque à l’hôpital. Elle prend l’ascenseur et monte au premier étage ; dès que les portes s’ouvrent, alors qu’elle est encore à l’intérieur de la cabine, elle se retrouve face à un homme et une femme. L’homme est maigre, jeune; il porte, enfoncé sur la tête, un petite couvre-chef dont la visière lui cache les yeux – c’est ce que diront les témoins. À côté de lui se trouve une femme. Il pointe sur la poitrine d’Anna un pistolet IZH muni d’un silencieux. Sur le côté gauche de la poitrine. Il tire trois fois. Deux coups atteignent le cœur, qui éclate en trois morceaux, un troisième coup dévie sur l’épaule. Puis, pour s’assurer qu’il a bien accompli son travail, une fois que le corps est à terre, il tire dans la nuque. L’homme et la femme ont suivi Anna depuis le supermarché, ils connaissaient les codes d’accès de l’immeuble et l’ont attendue sur le palier. Après l’exécution, ils laissent dans la flaque de sang le pistolet avec son matricule abrasé, et s’en vont. Peu après, une femme appelle l’ascenseur. Lorsque celui-ci redescend au rez-de-chaussée et que les portes s’ouvrent, elle pousse un hurlement et, tout de suite après, dit une prière.

Elle vient de trouver le cadavre d’Anna. »

Roberto SAVIANO, La Beauté et l’Enfer, Paris, Robert Laffont, 2010, traduction de Marguerite Pozzoli, p. 295-296.

*

la vie va trop vite

les noms qui passent

je ne peux pas les lire

je ferme les yeux pour retrouver

ma lenteur

retrouver mes paroles

nous nous faisons des signes

empêtrés dans nos attentes

ce sont les départs

qui nous restent

nous les gardons dans nos bras


Henri Meschonnic, Demain dessus demain dessous, Arfuyen, 2010, p. 39

*

P.-S. SAMEDI 11 JANVIER 2014

Sur le site de la Fondation du Journal DIE ZEIT, dans la rubrique MINIATUREN, j’ai découvert un beau portrait d’Anna Politkovskaïa. Je vous invite à le découvrir.

http://www.zeit-stiftung.de/home/index.php?id=699

http://www.zeit-stiftung.de/ufile/4_541_6.pdf

****

Fin mai 2010

Pierre-Emmanuel DAUZAT *

Ces rencontres qui réconfortent

«Grâce» aux Bienveillantes, l’ouvrage à succès de Jonathan Littell, j’ai rencontré les travaux de Pierre-Emmanuel DAUZAT.

Parce que je travaillai depuis plusieurs années sur le nazisme, mon entourage me demanda ce que je pensais des Bienveillantes. Je n’en pensais rien. L’ouvrage m’était tombé des mains dès les premières pages. Avec une envie de vomir (ce n’est pas une image). Quand un ouvrage me tombe des mains, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’ai appris au fil des ans à faire confiance à ces réactions instinctives. Les Bienveillantes me sont tombé des mains comme les ouvrages d’Ernst Jünger, de Heidegger, avant même de connaître son appartenance au nazisme, et de tant d’autres, moins célébrissimes.

Quand on me demandait mon avis, je me contentais de renvoyer à un texte que François Rastier m’avait envoyé, après avoir accepté d’héberger sur son site TEXTO, l’analyse du rapport Barbie sur l’arrestation des enfants d’Izieu. Reprise sur mon site et plusieurs fois modifiée en fonction de mes avancées.

Le texte de Rastier est polémique, rageur, je le comprends, mais je viens d’en mesurer les limites. Une amie, responsable d’une bibliothèque, me dit avoir lu Les Bienveillantes, elle en parlait avec une ferveur qui me parut suspecte. J’étais incapable d’argumenter tant j’étais ébranlée par ce que j’entendais, les mots employés avaient des vibrations perverses, le mot compassion revenait souvent qui associait les victimes et le bourreau en titre. De l’intolérable. L’ouvrage semblait donc avoir quelque efficience sur certaines structures psychiques-idéologiques… Désemparée, je me contentais de dire ma révulsion et j’envoyais une fois encore, le texte de Rastier. Elle argumenta contre, dans une longue lettre. En substance, c’était le discours prétentieux d’un intellectuel parisien (argument souvent décisif pour certains) ! Défendant le bourreau que les actes barbares avaient détruit… le pauvre, c’était terribleil avait souffert… J’avais analysé, en littéraire, des documents écrits par les ‘bourreaux’ (terme impropre du reste, je n’utilise que le terme allemand Täter, le sujet des actes), jamais je n’ai rencontré la moindre auto-analyse.

Or, c’est un sujet (Stoff) qui INTERDIT les approximations fictives.

Que faire ? J’ai pensé devoir argumenter, mais je n’étais pas capable de lire l’ouvrage pour trouver matière à argumenter. J’étais travaillé par cette question, à un moment où j’avais décidé de revenir au théâtre, à Brecht. Une amie à qui je parlais de ce dilemme : ne pas pouvoir surmonter le dégoût que Les Bienveillantes provoquaient et le sentiment de devoir argumenter, fit allusion à un ouvrage d’un nommé Dauzat qui aurait écrit quelque chose sur le sujet. Elle ne pouvait en dire plus. Dans ma mémoire, le nom Dauzat était associé à un Dictionnaires des synonymes, consulté quand j’étais étudiante. J’allais sur Internet. Non seulement j’y trouvai le prénom, mais aussi les références bibliographiques et une conférence faite à Lyon à la bibliothèque municipale. Pierre-Emmanuel Dauzat a lu l’ouvrage pour pouvoir argumenter, et je lui en suis reconnaissante. Non seulement, son argumentation expliquait mon malaise physique, mais je rencontrais un frère en pensée. Précieux par les temps qui courent.

Il faut être passé par les marécages nazis pour savoir ce que représente un tel travail. Passage qui se reflète dans sa manière de parler, le visage est grave, le dégoût d’avoir à dire ce qu’il doit dire, est visible, papable. Je le reconnais ce dégoût à la manière de dire, un dire porté par une amer-tume qui assourdit les sons émis par la bouche trop amère d’avoir ingurgité des mots qui salissent. Une manière aussi de bouger la tête, de détourner son regard de la salle…

passer-par n’est plus s’informer…


Par passer-par, j’entends patauger dans les marécages nazis jusqu’au nez, au risque d‘être étouffé. J’avais lu des historiens, accumulé une masse d’informations. Mais s’informer n’est pas passer-par. Je n’ai mesuré l’étendue de ce qui a été fait à l’espèce humaine qu’à partir du moment où je suis passée moi-même par les documents, par des rapports de militaires, par des ‘textes’ nazis, par des témoignages, des documents sur l’Extermination… On y rencontre les victimes, on devient voyeur, malgré soi. Honteux. Baissant souvent les yeux… L’historien aussi a lu ces documents, mais l’historien saucissonne le document, met en fiches les informations qu’il contient, et construira ensuite son modèle d’interprétation. Des dates, des chiffres, des lieux… Au bout, les humains concrets ont disparu. Le concret de l’action elle-même se dilue dans l’abstrait des mots, des termes, des concepts. Que peut faire un historien des femmes qui pleurent, des victimes qui essaient d’échapper à la tuerie, de la “qualité” de la place où l’on assassine choisie avec soin ? Rien. Du détail qui engorgerait son analyse. Bref, il filtre. Mais, quand on voit une femme qui a dû se dévêtir sur ordre avec ses compagnes d’infortune, qui tente de cacher sa nudité, et qui regarde un soldat de la Wehrmacht ricanant, on est honteux, honteux et pantelant. On regarde un peu ailleurs avant de revenir à la photographie… Quand on lit des rapports où se disent le ‘mépris’, la ‘haine’, la ‘jouissance’ de pouvoir humilier, tuer, torturer … on sait que plus jamais, on ne posera le même regard sur les humains. J’ai analysé quelques-uns de ces textes. Et je ne parviens pas à relire le travail pour les publier. Par peur de devoir repasser par ÇA ?

Après le succès du film américain Holocauste, Martin Broszat, un des premiers historiens allemands du nazisme, se demandait si les historiens avaient suffisamment œuvré pour une large connaissance de la Shoah. Il semblerait, dit-il, qu’il soit difficile pour les historiens de parler des exécutions massives, des chambres à gaz…, l’historien étant plus à l’aide dans le maniement des idées que dans l’évocation de l’horreur.

Passer-par, c’est lire dans un état second, comme engourdi, la respiration courte, comme si tout le corps se boulait pour donner le moins de surface possible aux chocs des mots alignés. De temps à autre, on pose le regard sur les objets familiers qui font votre univers, pour s’assurer qu’on est encore dans un monde humain… Passer-par, c’est savoir qu’on n’en sortira plus, on fera des pauses certes, mais une exigence éthique qui se construit à votre insu dans ce face-à-face avec le bas-humain, exige qu’on y revienne, que la souffrance des victimes soit portée, ne puisse être jamais cancellée. Passer-par, c’est découvrir que les questions, les pourquoi ne font pas sens, que rien ne peut faire sens. User des mots communs, barbarie, sadisme, perversion et le tutti quanti des mots psy ou moraux, essayer d’expliquer, de comprendre n’a pas de sens, car rien ne fait sens ici.

Faire du sens est consubstantiellement humain et donc passer-par c’est se défaire de quelque chose qui constitue notre humanitude pour le meilleur et le pire… Passer-par, c’est passer par des lettres du Dr. med. Rascher qui pratiquait la congélation d’être humains pour tester la résistance de l’organisme au froid extrême, qui estime que Auschwitz est mieux adapté que Dachau pour ce type d’expérience à la chaîne, les expériences s’y remarquent moins – weniger Aufregen erregt wird – car les cobayes hurlent – brüllen – quand ils sont refroidis, c’est lire de ses yeux, dans une autre lettre, datée du 12.2.1943, le conseil donné : il faudrait réchauffer les petits enfants refroidis – abgekühlte Kleinkinder, sur le sein de leurs mères, avec le cas échéant des bouillottes. On bute sur quelque chose qui résiste à tout éclairage, et que l’obéissance aux ordres ne peut expliquer. Rascher comme tant d’autres sont des initiateurs et non des obéisseurs.

Passer-par, c’est avancer en permanence, dans la description d’actes qui se renouvellent sans cesse, on en finit jamais de découvrir du nouveau, ‘descriptions’, ‘récits’ qui vous dé-muni- ssent, au sens ancien et fort, analysé par Benveniste. On est nu, boulé sur soi, absent à soi comme être humain… …

Quand on est passé par ÇA, on s’accroche désespérément aux frères/soeurs de pensée, passés/passées-par ÇA.

On ne rêve plus. On est rêvée. Silence.

[…]

On n’a plus le regard de son oeil

Quant aux bourreaux, la seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir comment ils ont fini. Et quand ils échappent à la justice, la lecture des documents les concernant devient plus difficile. Penser par exemple, que Karin Magnussen***, une assistante du célèbre Institut Kaiser-Wilhelm-lnstitut für Anthropologie, menschliche Erblehre und Eugenik, qui travaillait sur les yeux d’enfants tsiganes, a non seulement échappé à la justice, mais a pu continuer une carrière professionnelle et même enseigner… est psychiquement insupportable. Un exemple parmi tant d’autres.

Il ne s’agit pas de vengeance, qui implique comme dit le proverbe – œil pour œil, dent pour dent – une égalité entre ce qui a été fait à la victime et ce qui sera fait au Täter. Ici, la symétrie est impossible. Non pensable. Il s’agit seulement de la justice comme reconnaissance de ce qui a été fait à des individus de notre espèce. Et qui maintenant fait partie de notre histoire européenne, et dont les Palestiniens payent le prix fort. S’intéresser aux supposées souffrances des Täter sous couvert d’exploration littéraire, est une entreprise répugnante (je ne trouve pas le bon mot). Il serait plus judicieux de s’intéresser aux quelques soldats qui sont devenus fous après avoir participé aux tueries par balles …

——————————

* Pierre Emmanuel Dauzat :

http://php.bm-lyon.fr/video_conf/detail.php?id=298

** Ma réponse à ce type d’argument fut la suivante : «Anti-intellectualisme facile (dont usent des politiques, je l’ai trouvé chez des Socialistes (du temps où ils votèrent les pleins pouvoirs) pour neutraliser les adversaires de la guerre d’Algérie [j’ai fait un petit papier sur le «racaill-eux clairvoyant Francis Jeanson»], on trouve des variantes de ce type de non-argument chez les nazis et fascistes de tous poils. ETC. De plus, il ne faut pas confondre les faiseurs promus par la télévision et les chercheurs, intellectuels de cabinet qui travaillent souvent dans la plus totale solitude. Enfin, Littell a été défendu par pas mal d’intellectuels parisiens, dont Julia Kristeva. En revanche, il a été démonté par les Allemands spécialistes du nazisme (dans la traduction allemande de nombreuses erreurs ont dû être corrigées qui ne seraient pas passées en Allemagne). Il existe un beau dossier d’articles dans le Journal die ZEIT dont les archives sont accessibles. Aussi longtemps que la France ne fera pas un retour massif sur son passé vichyste, colonialiste aussi, n’importe quoi pourra faire grand sens ».

*** Hans Hesse, Augen aus Auschwitz, Ein Lehrstück uber nationalsozialistischen Rassenwahn und medizinische Forschung, Der Fall Dr. Karin Magnussen, Klartext Verlag 2001. [Des yeux d’Auschwitz, une pièce didactique sur la folie raciale du national-socialisme et la recherche médicale. Le cas du Dr Karin Magnussen, Editions Klartext 2001. Non traduit en français] Karin Magnussen, assistante de l’Institut, aidée par le Dr Mengele, put expérimenter sur du ‘matériel humain’, dont les yeux des enfants Tsiganes, « matériel d’une valeur inestimable » qu’elle dut conserver un certain temps chez elle, après la guerre, l’Institut n’en voulant plus… À l’entrée de l’actuel Institut Otto-Suhr des Sciences politiques de l’Université libre de Berlin, une plaque commémorative rappelle le passé de l’ex-Institut Kaiser-Wilhelm, crée en 1927 et mondialement renommé. Les directeurs Eugen Fischer (1927-1942) et Otmar von Verschuer (1942-1945) et leurs collaborateurs apportèrent à l’État nazi, les fondements scientifiques de la politique raciale. En tant que formateurs des médecins-SS et des magistrats chargés de l’hygiène raciale, ils participèrent de manière active à la sélection et au meurtre. Cet Institut finança les recherches sur les jumeaux de Josef Mengele à Auschwitz et autorisa à travailler sur les organes de prisonniers sélectionnés et assassinés. Jusqu’en 1943, seule l’expérimentation animale était autorisée. « Ces crimes restèrent impunis. Otmar von Verschuer fut Professeur de génétique jusqu’en 1965 à Münster. »

****

Paris, le 18 octobre 2010

De retour de Bordeaux.

Le soir de mon retour, j’ai rêvé de beaux espaces urbains, je me suis réveillée sur une jolie place. Traces des effets de l’espace urbain sur la psyché.

Quelle ville ! Si l’on veut comprendre quelque chose au Siècle des Lumières, il faut aller à Bordeaux ! Une architecture à hauteur d’homme, gracieuse dans ses pierres blondes, voire blanches, légère à la psyché, agréable à la main, amie de l’oeil. Leur idée du bonheur, du bien vivre au quotidien s’en dégage. Une idée neuve à l’époque. On s’y sent léger, civilisé. L’histoire comme rappel civilisateur. En contraste avec la puissance des restes romains. Beaux, certes, mais écrasants comme tous les restes impériaux.

Et ses quais qui encadrent la puissante Garonne ! Quel bonheur ! On dit qu’ils ont changé la vie des Bordelais. Je le crois. L’appropriation ludique de cet espace en témoigne. Jeunes et vieux, des presque-encore-bébés sur des roulettes, des jeunes gens sur patins, des cyclistes, des promeneurs, des sportifs qui font du jogging… partagent sans se gêner cet espace, balayé par les vents. On y respire… le large. Le Dimanche, on y pic-nique, le Marché offre à manger des huîtres, de grosses brochettes de poisson, posées sur une grosse tranche de pain grillé… Les Bordelais respectent leur espace, pas un papier, pas une bouteille ne traînent après les agapes. Les éboueurs passent, bien sûr, après le marché et les pic-niques, mais leur travail reste léger. Oui, un espace civilisateur ! Michel de Montaigne en fut le maire (1581-1585), un signe symbolique fort à mes yeux, plus tard, les Girondins affirmeront leur indépendance face aux Jacobins centralisateurs, ils ont élevét face à la mer, une colonne avec au sommet une statue de femme brisant ses chaînes.

J’ai aimé ce long tête à tête avec Bordeaux, je l’ai arpenté à pieds, des heures durant. Me faisant éponge, absorbant les odeurs, écoutant ses silences, reluquant les façades, observant la décontraction de ses habitants.

Bordeaux est à la fois ouverte sur le monde par son port et refermée sur elle-même dans ses rues étroites et labyrinthiques qui sentent parfois l’humidité moisie. Secrète, avenante avec distance.

Un paquebot de croisière a séjourné trois jours. Comme elle est grosse la bête ! dit une jeune bordelaise en passant devant cet immeuble flottant, massif et lourd qui barrait l’horizon, face à des bâtiments gracieux et légers. Le contraste était frappant. Bordeaux, ville des Lumières, supporte mal la pesanteur de la démesure.

Au Musée d’Aquitaine, j’ai révisé mes connaissances préhistoriques, j’ai pu voir ‘en vrai’ la Femme à la corne de Laussel, dite par un préhistorien qui pense grec, Venus à la corne, j’ai vu en fac-similé, la « frise des cerfs » de la grotte de Lascaux. De petits bonheurs bons à prendre. S’y déploie l’histoire d’une ville qui commence avant notre ère et s’inscrit dans un espace plus vaste où les préhistoriques ont laissé de nombreuses traces de leur passage. Le traitement pictural des animaux semble nous livrer un état du monde d’avant l’état de guerre qui semble advenir au néolithique. Bordeaux en sera marqué. Guerres de conquête, romaine, anglaise…. Enrichissement par le commerce du vin … et des échanges liés à l’esclavage. Une histoire mouvementée qui donne épaisseur à cette ville qui a su en alchimiser les ravages, les douleurs … Une ville qui, curieusement, semble digérer les discontinuités de l’histoire, les fait tenir ensemble, comme si l’architecture des Lumières parvenait à subsumer le passé en s’ouvrant sur l’avenir.

Ville ancrée dans la tradition ou ville en avance sur son temps ? Comme ville ancrée dans la tradition, elle me semble manquer ses rapports à l’art moderne. Ce que j’y ai vu m’a paru médiocre, en particulier dans cette cathédrale de la marchandise qu’est le CAPC, un superbe entrepôt douanier où pierre, briquette et bois d’un beau brun rouge (pin d’Oregon dit la documentation) flattent l’oeil du pénétrant. De même, les sculptures d’artistes bordelais disséminées dans la ville ne m’ont pas intéressée. Mais sa capacité à se transformer sans saccager son patrimoine architectual, son art de vivre lui donnent quelque avance. Un modèle possible pour le futur.

On y mange correctement et pour pas cher. La vie est presque moitié moins chère qu’à Paris. À Bordeaux, les restaurants exotiques (chinois, japonais, italiens…) ferment souvent leurs portes. Pour tenir, il faut être un très bon.

Une ville aujourd’hui bien gérée. Sans périphérie abandonnée. Le tramway tisse des liens entre des espaces éloignés. Comme à Berlin, le centre est toujours à portée de pieds. Le flâneur est bienvenu… Comme à Berlin, de très beaux bâtiments (hôtels particuliers en autres), de petites maisons d’artisans (quartier des Chartrons), etc. attendent leur rénovation. Les nouveaux quartiers en voie de construction m’ont paru intéressants. Il semble qe les architectes soient obligés de tenir compte d’un certain art de vivre. Bordeaux a du futur.

J’y ai mesuré la catastrophique gestion de Paris par le RPR.

*

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