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NOSTALGIE DE LA LUMIÈRE de Patricio Guzmán (novembre 2010)

Lundi 15 novembre 2010


Au Reflet Medicis, le film de Patricio Guzmán, Nostalgie de la lumière. Quel film ! Documentaire qu’on dit. Mais non un ciné-poème, traversée par une douleur ineffable. Comme la douleur du poète palestinien Mahmoud Darwich. On la sent, la palpe, elle vous effleure cette douleur, en douceur, avec grâce, comme ces particules-feuilles qui nagent dans la profondeur des cieux scrutés par de puissants télescopes, qui parfois envahissent l’espace terrestre. Une douleur alchimisée dont il ne reste que l’essentiel, l’impossible deuil des disparus, sans sépultures.

Le ciné-poème est construit sur une inversion inattendue, radicale. Vu à travers de puissants télescopes, le ciel à nos yeux calme, voire plat, a la beauté de la matière en mouvement, anamorphoses sans fin de formes, de couleurs, de tourbillons… La terre, vue à travers le désert d’Atacama, est aride, sans vie, figée dans ses craquelures, peuplé de fantômes. Des fantômes de l’Histoire humaine, dont on retrouve ça et là des éclats de calcaire, la même matière que les étoiles, le soleil y calcine les os. Notre futur? Vraisemblablement, mais le pessimisme serait mal venu, la vie continue dans les univers cosmiques.

Temps historique de la terre, (… pré-colombiens, … mineurs du XIXe siècle, … déportés…, assassinés… du XXe). Non temps des mondes célestes, dont les chercheurs tentent de capter l’histoire immémoriale. Les astronomes scrutent les univers qui offrent à voir, des milliards d’années après, un fragment de leur histoire; sur terre, des archéologues cherchent et trouvent des traces de lointaines civilisations, des femmes chiliennes sont en quête de leurs disparus, quête sans fin, une manière de prière. Et de sépulture. Sur le désert d’Atacama, la dictature de Pinochet avait barbelé d’anciens camps de travailleurs où furent torturés, assassinés des politiques. Des bipèdes du champ politique souhaiteraient pouvoir en effacer la mémoire.

Ces chercheurs de traces se croisent. La voix d’un narrateur évoque un prisonnier qui donnait des cours d’astronomie dans le camp, évasion dans le cosmique qui permettait de conserver une forme de liberté intérieure. Les femmes à la recherche de leurs disparus viendront scruter le ciel des astronomes qui réfléchiront sur la recherche de ces femmes. Voulant l’impossible (retrouver son disparu en entier), l’une d’elles souhaiterait qu’on explorât – aussi – les entrailles du désert avec de puissants télescopes qui baisseraient leurs lentilles vers le sol. Une jeune femme dont les parents ont été assassinés, élevés par des grands-parents qui ont dû livré la cachette de leurs enfants pour sauver leur petite-fille, est devenu astronome, elle trouve la paix dans les mondes célestes agités.

Les voix sont basses, musicales qui pénètrent les silences sans les troubler. La musique n’est pas redondante. Chaque élément est à sa place.

De beaux plans sur les télescopes dont la lenteur des mouvements dit la puissance, sur un jeu de billes, qui deviennent planètes miniaturisées. De l’enfance. Les quêteuses ressemblent parfois à de gros insectes qui chercheraient des nourritures.

J’ai aimé ce film. Il est bienfaisant à l’âme, il dépollue l’œil. Il nous fait glisser vers notre insignifiance en nous plongeant dans la profondeur infinie des univers cosmiques, où la vie se renouvelle sans fin. La violence des terriens est omniprésente, mais pétrifiée dans les restes menus d’humains jetés dans des fosses communes, qui parfois font signe, un pied dans une chaussure, une main décharnée en forme de griffe… Sans pesanteur. Une manière de dire que les horreurs humaines ne se laissent pas enterrer.

Tout dans ce film a la clarté cristalline de l’air dont la transparence est absolue, le sentiment étrange que l’essentiel nous est donné à voir dans sa nudité. Non pas une esthétisation de la douleur, mais la beauté du monde qui dévoile dans ses extrêmes, ce que nous sommes et ne sommes pas. Les restes humains calcinés ou l’éphémère de la vie sur terre, nous invitent obliquement, à devenir plus respectueux de la vie. Sans effacer ce dont ils sont les traces.

Un ciné-poème qui fait naître des émotions, comme une soie à des peaux écorchées. Nous ne pourrons plus oublier les disparus. Quelque chose de nous-mêmes les a rejoints.


Mardi 2 décembre 2010

J’ai revu le film. L’émotion fut moins légère, la douleur si pudique des femmes m’a vrillée.

J’ai été plus sensible au rythme du film, construit sur des alternances de plans allant de la terre au ciel en passant par des plans qui progressivement, et toujours de manière fragmentée, nous font pénétrer dans les entrailles de la machinerie des télescopes. Puissance et élégance, mais sans la fascination pour le machinique du début du XXe siècle. On a construit, pour ces télescopes géants, des temples, aux airs modestes, surmontés d’une coupole. Le financement est international, ainsi pour tenter de percer les mystères des origines, les terriens harmonisent leurs efforts. De la même manière, plan après plan, se trouve évoquée de l’histoire humaine. Celle de précolombiens, des dessins nous sont donnés à voir, celle de mineurs, d’Indiens, des documents d’époque en rappellent les visages, les espaces (ruines de villes, de mines), celle de quelques rescapés de la dictature militaire, qui témoignent, comme cet architecte qui mesurait les cellules, les dessinait la nuit, déchirait ses dessins et les faisait disparaître au matin dans les latrines ; plus tard, au Danemark, il pourra dessiner le camp, les cellules, donner forme à la souffrance des détenus. Celle enfin des disparus/disparues, histoire douloureuse qui s’achève sur un assemblage de photographies qui commencent à se déliter. Ils/elles étaient jeunes, ils/elles étaient beaux, de cette beauté que donne l’espoir de justice… Un plan rapprochera les précieux restes de précolombiens, recouverts de voile blanc, et les restes des disparus dans des cartons qui attendent encore une sépulture. Presque quarante ans après*.

Plan après plan, nous découvrons des fragments du désert d’Atacama et ses airs de planète Mars, la riche diversité des formes de l’aridité. Des plans qui se partagent presque également le temps : une heure-trente.

J’aimerais que le film recommence de lui-même pour nous retenir, comme un disque.

J’irai le revoir. Il reste à dire sur ce poème qui tissent des fils de la mémoire du monde, de notre terre, de notre histoire humaine/inhumaine. Sans transcendance. Mais sachant capter de l’Infini pour nous inciter à honorer nos poussières … d’étoiles.

———————

* En Allemagne, il a fallu attendre une trentaine d’années avant que des générations d’historiens allemands passent au scalpel l’histoire de leur pays. Une manière de reconnaissance. De catharsis. Précieux pour les victimes, leur descendance. Un travail qui les honore. Malheur au pays qui oublie… Le Chili n’est pas le seul. La France aussi est oublieuse… Et caetera.

***

vendredi 24 décembre

Je l’ai revu pour l’écouter.

Le film commence comme un conte merveilleux, il était une fois un Chili endormi comme une belle princesse, l’évocation de ce Chili somnolant a quelque chose d’idyllique, des souvenirs d’enfance surgissent… une maison dans la verdure… Dans ce sommeil se préparait un rêve de justice sociale, qui éclata comme un éclair dans les cieux chiliens, expérience que le narrateur désigne comme une expérience poétique. La voix du narrateur n’intervient que pour introduire quelques plans, une voix neutre, glissante, dans une langue (l’espagnol) où les accents d’intensité sont pourtant la règle. Les différents intervenants, archéologues, astronomes, anciens prisonniers ponctuent le film, sur le même ton glissant, neutre que le narrateur. Rien de ce qui est dit n’est banal, tous les mots acquièrent densité, mais toujours glissant à la manière de ces lentilles monumentales qui caressent les cieux à distance maniés par des amoureux des cieux chiliens.

Dans ce film où se trament des liens des univers stellaires à la terre et vice-versa, des liens entre le passé le plus lointain et le présent qui ne saurait être vécu sans la mémoire du passé, dit le narrateur, dans ce film où se trament des liens entre les différents quêteurs du passé, les intervenants semblent monologuer, le narrateur est invisible, leurs réponses deviennent des adresses aux spectateurs. Pris dans les entrelacs, nous sommes impliqués avec subtilité dans des histoires humaines aux dimensions cosmiques, universelles.

felie pastorello-boidi

*****************

P.-S. JANVIER 2014

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