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5 PIERRE-EMMANUEL DAUZAT (mai 2010)

Mise à jour le 14 décembre 2016

Fin mai 2010

Ces rencontres qui réconfortent

Parce que je travaillais sur le nazisme, mon entourage me demanda ce que je pensais des Bienveillantes. Je n’en pensais rien. L’ouvrage m’était tombé des mains. Avec une envie de vomir (ce n’est pas une image). Quand un ouvrage me tombe des mains, je ne cherche pas à savoir pourquoi. J’ai appris au fil des ans à faire confiance à ces réactions instinctives. Les Bienveillantes me sont tombé des mains comme les ouvrages d’Ernst Jünger, de Heidegger, avant même de connaître son appartenance au nazisme, et de tant d’autres, moins célèbrissimes.

Quand on me demandait mon avis, je renvoyais à un texte que François Rastier m’avait envoyé, après avoir accepté d’héberger sur son site TEXTO, l’analyse du rapport Barbie sur l’arrestation des enfants d’Izieu. (Reprise sur mon site et plusieurs fois modifiée en fonction de mes avancées).

Le texte de Rastier est polémique, rageur, je le comprends, mais j’en mesurai les limites. Le texte polémique ne convainc jamais que les convaincus.

Une relation, responsable d’une bibliothèque, me dit avoir lu Les Bienveillantes, elle en parlait avec une ferveur qui me parut suspecte. J’étais incapable d’argumenter tant j’étais ébranlée par ce que j’entendais, les mots employés avaient des vibrations étranges, le mot compassion revenait souvent qui associait les victimes et la figure du bourreau. De l’intolérable. L’ouvrage semblait donc avoir quelque efficience sur certaines structures psychiques-idéologiques… Désemparée, je me contentai de dire ma révulsion et j’envoyai, une fois encore, le texte de Rastier. Elle argumenta contre dans une longue lettre. En substance, c’était le discours prétentieux d’un intellectuel parisien (argument qui souvent se veut décisif)*. Défendant le bourreau que les actes barbares avaient détruit… «le pauvre, c’était terribleil avait souffert…». La rédemption par la souffrance.

Que faire ? J’ai pensé devoir argumenter, mais je n’étais pas capable de lire l’ouvrage pour trouver matière à argumenter. J’étais travaillé par cette question, à un moment où j’avais décidé de revenir au théâtre, à Brecht, après avoir analysé la mise en scène de L’opéra de quat’sous par Robert Wilson. Une amie à qui je confiai ce dilemme : ne pas pouvoir surmonter le dégoût que l’ouvrage de Littell provoquait et le sentiment de devoir argumenter, fit allusion à un ouvrage d’un nommé Dauzat qui aurait écrit quelque chose sur le sujet. Elle ne pouvait en dire plus. Dans ma mémoire, le nom Dauzat était associé à un Dictionnaires des synonymes, consulté quand j’étais étudiante. N’était-ce pas aussi le nom du traducteur de Raul Hilberg? J’allais sur Internet. J’y trouvai le prénom, des références bibliographiques — et une conférence faite à Lyon à la Bibliothèque municipale.

Grâce aux Bienveillantes donc, l’ouvrage à succès de Jonathan Littell, j’ai rencontré les travaux de Pierre-Emmanuel DAUZAT, sur le christianisme, en particulier, dans ces rapports à l’antisémitisme.

Pierre-Emmanuel Dauzat a lu l’ouvrage pour pouvoir argumenter, je lui en suis reconnaissante. Non seulement son argumentation expliquait mon malaise physique, mais je rencontrais un frère en pensée. Précieux par les temps qui courent.

Il faut être passé par les marécages nazis pour savoir ce que représente un tel travail. Passage qui se reflète dans sa manière de parler, le visage est grave, le dégoût d’avoir à dire ce qu’il doit dire, est visible, papable. Je le reconnais ce dégoût à la manière de dire, un dire porté par une amer-tume, qui assourdit les sons émis par la bouche trop amère d’avoir ingurgité des mots qui salissent. Une manière aussi de bouger la tête, de détourner son regard de la salle…

où passer-par n’est plus s’informer…

Par passer-par, j’entends patauger dans les marécages nazis jusqu’au nez, au risque d‘en être étouffé. J’avais lu des historiens, accumulé des informations. Mais s’informer n’est pas passer-par. Je n’ai mesuré l’étendue de ce qui a été fait à l’espèce humaine qu’à partir du moment où je suis passée moi-même par les documents, par des rapports de militaires, par des ‘textes’ nazis, par des témoignages, des documents sur l’Extermination… On y rencontre les victimes, on devient voyeur, malgré soi. Honteux. Baissant souvent les yeux. L’historien aussi a lu ces documents, mais l’historien saucissonne le document, met en fiches les informations qu’il contient, en fonction de son modèle d’interprétation. Des dates, des chiffres, des lieux… Au bout, les humains concrets ont disparu. Le concret de l’action elle-même se dilue dans l’abstrait des mots, des termes, des concepts. Que peut faire un historien des femmes qui pleurent, des victimes qui essaient d’échapper à la tuerie, de la recherche minutieuse et bien décrite par un officier de la Wehrmacht de la place «idéale» où il pourra assassiner les otages, Juifs et Tsiganes, sans difficultés majeures? Rien. Du détail qui engorgerait son analyse. Bref, il filtre. Après le succès du film américain Holocaust (1978) de Gerald Green, Martin Broszat, un des premiers historiens allemands du nazisme, se demandait si les historiens avaient suffisamment œuvré pour une large connaissance de la Shoah. Il semblerait, disait-il, qu’il soit difficile pour les historiens de parler des exécutions massives, des chambres à gaz, l’historien étant plus à l’aise dans le maniement des idées que dans l’évocation de l’horreur. Seul Saul Friedländer, directement concerné par l’Extermination, favorisée par l’indifférence générale des États, fera place aux témoignages des victimes.

Passer-par, c’est lire dans un état second, comme engourdi, la respiration courte, comme si tout le corps se boulait pour donner le moins de surface possible aux chocs des mots alignés. De temps à autre, on pose le regard sur les objets familiers qui font votre univers, pour s’assurer qu’on est encore dans un monde humain. Passer-par, c’est savoir qu’on n’en sortira plus, on fera des pauses certes, mais une exigence éthique qui se construit à votre insu dans ce face-à-face avec le bas-humain, exige qu’on y revienne, que la souffrance des victimes soit portée, ne puisse être jamais cancellée. Passer-par, c’est découvrir que les questions, les pourquoi ne font pas sens, que rien ne peut faire sens. User des mots communs, barbarie, sadisme, perversion et le tutti quanti des mots psy ou moraux, essayer d’expliquer, de comprendre n’a pas de sens, car rien ne fait sens ici. Faire du sens, fabriquer du sens est consubstantiellement humain, passer-par c’est se défaire de quelque chose qui constitue notre humanitude pour le meilleur et le pire.

Passer-par, c’est passer par des lettres du Dr. med. Rascher qui pratiquait la congélation d’êtres humains pour tester la résistance de l’organisme au froid extrême, qui écrivait noir sur blanc qu’Auschwitz était mieux adapté que Dachau pour ce type d’expérience à la chaîne, les expériences s’y remarquant moins — car les cobayes hurlent – brüllen — quand ils sont refroidis. Passer-par, c’est lire de ses yeux, dans le silence opaque du face à face avec le document, le conseil donné par ce même Rascher dans une autre lettre datée du 12.2.1943 : il faudrait réchauffer les petits enfants refroidis – abgekühlte Kleinkinder, sur le sein de leurs mères, avec le cas échéant des bouillottes. On bute ici sur quelque chose qui résiste à tout éclairage. Le seul rapprochement que je m’autorise est puisé dans la littérature fantastique : l’androïde dickien, plus intelligent que la moyenne des terriens, plus beau, moins défait que les humains, ne frémit pas devant un porte-monnaie en peau humaine. Un test d’humanitude qui permet aux Blade Runner de les reconnaître.

* Philippe K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Do Androids Dream of Electric Sheep ? (1968)

Passer-par, c’est avancer en permanence, dans la description d’actes qui se renouvellent sans cesse, on en finit jamais de découvrir du nouveau, ‘descriptions’, ‘récits’ qui vous dé-muni-ssent, au sens ancien et fort, analysé par Emile Benveniste. On est dénudé, boulé sur soi, absent à soi comme être humain.

Quand on est passé par ÇA, on s’accroche avec vigueur aux frères/sœurs de pensée, passés/passées-par ÇA.


On ne rêve plus. On est rêvée.

Silence. […]

On n’a plus le regard de son œil

*

Quant aux bourreaux, la seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir comment ils ont fini. Et quand ils échappent à la justice, la lecture des documents les concernant devient plus difficile. Penser par exemple, que Karin Magnussen**, une assistante du célèbre Institut Kaiser-Wilhelm-lnstitut für Anthropologie, menschliche Erblehre und Eugenik, qui travaillait sur les yeux d’enfants tsiganes, a non seulement échappé à la justice, mais a pu continuer une carrière professionnelle et même enseigner, est psychiquement insupportable. Un exemple parmi tant d’autres.

Il ne s’agit pas de vengeance, qui implique comme dit le proverbe — œil pour œil, dent pour dent — une égalité entre ce qui a été fait à la victime et ce qui sera fait au Täter***. Ici, la symétrie est impossible. Non pensable. Il s’agit seulement de la justice comme reconnaissance de ce qui a été fait à des individus de notre espèce.

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Pierre-Emmanuel Dauzat :

http://www.bm-lyon.fr/spip.php?page=video&id_video=298

* Ma réponse à ce type d’argument fut la suivante : «Anti-intellectualisme facile (dont usent des politiques, je l’ai trouvé chez des Socialistes (du temps où ils votèrent les pleins pouvoirs) pour neutraliser les adversaires de la guerre d’Algérie [j’ai fait un petit papier sur le «racaill-eux clairvoyant Francis Jeanson»], on trouve des variantes de ce type de non-argument chez les nazis et fascistes de tous poils. De plus, il ne faut pas confondre les faiseurs promus par la télévision et les chercheurs, intellectuels de cabinet qui travaillent souvent dans la plus totale solitude. Enfin, Littell a été défendu par des intellectuels parisiens. En revanche, il a été déconstruit par des Allemands spécialistes du nazisme – dans la traduction allemande de nombreuses erreurs ont dû être corrigées. Le Journal Die ZEIT, dont les archives sont accessibles, offre à lire un beau dossier.

** Hans Hesse, Augen aus Auschwitz, Ein Lehrstück über nationalsozialistischen Rassenwahn und medizinische Forschung, Der Fall Dr. Karin Magnussen, Klartext Verlag 2001. [Des yeux d’Auschwitz, une pièce didactique sur la folie raciale du national-socialisme et la recherche médicale. Le cas du Dr Karin Magnussen, Editions Klartext 2001. Non traduit en français] Karin Magnussen, assistante de l’Institut, aidée par le Dr Mengele, put expérimenter sur du ‘matériel humain’, dont les yeux des enfants Tsiganes, «matériel d’une valeur inestimable» qu’elle dut conserver un certain temps chez elle, après la guerre, l’Institut n’en voulant plus. À l’entrée de l’actuel Institut Otto-Suhr des Sciences politiques de l’Université libre de Berlin, une plaque commémorative rappelle le passé de l’ex-Institut Kaiser-Wilhelm, crée en 1927 et mondialement renommé. Les directeurs Eugen Fischer (1927-1942), Otmar von Verschuer (1942-1945) et leurs collaborateurs apportèrent à l’État nazi, les fondements scientifiques de la politique raciale. En tant que formateurs des médecins-SS et des magistrats chargés de l’hygiène raciale, ils participèrent de manière active à la sélection et au meurtre. Cet Institut finança les recherches sur les jumeaux de Josef Mengele à Auschwitz et autorisa à travailler sur les organes de prisonniers sélectionnés et assassinés. Jusqu’en 1943, seule l’expérimentation animale était autorisée. «Ces crimes restèrent impunis. Otmar von Verschuer fut Professeur de génétique jusqu’en 1965 à Münster.»

*** Le terme allemand Täter (champ sémantique de tun-faire) est étonnant de justesse. Le sujet de l’action est à la fois le sujet grammatical du verbe d’action, le sujet de l’action, et le sujet produit par l’action, à laquelle il s’identifie.

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