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1953, PARIS, BRÈVE RENCONTRE, HANS BELLMER

 

« En 1953[i], Hans Bellmer exposa des dessins au Soleil dans la tête. Ce fut une découverte-rencontre. J’étais fascinée, je tombais amoureuse d’une petite fille boudeuse, à l’air faussement ingénue, toute en lignes rayonnantes, éclatées… Un après-midi, le croisant au Soleil, je lui demandai, comment il parvenait à produire ces ‘fouillis’ de lignes fines, précises… Un travail d’orfèvre qui m’intriguait. Il parlait peu, mais dit à voix basse, – Venez voir comment je travaille. J’ai pensé que c’était une manière d’écarter la question. Il se leva et  dit : – Vous venez ? Je le suivis. Madame Lévêque me regarda partir, intriguée. En chemin, je lui dis combien j’aimais un des dessins exposés, le plus allusif érotiquement, à mes yeux, le plus « poétique ». Il se taisait. Mais, ai-je ajouté, – et je ne sais pourquoi – je n’aime pas vos poupées ! mais pas du tout ! […]. Probablement parce que le silence me pesait, il ne relançait pas les échanges, je continuai… J’ai peu joué à la poupée… je préférais la rue, tirer les sonnettes… mais, un noël, une amie de la famille m’offrit une poupée, j’ai commencé par garder mes distances, elle était si belle que… et puis, je lui ai donné à manger, à boire… elle ne faisait ni pipi ni caca… ça m’intriguait, j’ai cassé la carcasse à hauteur du ventre, et trouvai de la paille… J’avais fait de gros dégâts, elle ne fermait plus les yeux quand je la couchais… J’ai pleuré, j’avais tué ma poupée… ma mère la pansa… J’abandonnai la poupée aux yeux fixes.

Le visage de Bellmer était immobile, mais il semblait sourire. Toutes les poupées subissent des sévices…

*

Nous étions arrivés, avant d’entrer dans l’hôtel, il fit une remarque restée longtemps énigmatique, on a tendance à oublier le contexte des poupées, elles datent des années trente… Je n’ai compris cette incise qu’après avoir travaillé sur le nazisme. Ces poupées désarticulées, suspendues, torturées n’étaient pas sans rapports avec le terrain criminogène, qui précéda le nazisme, évoqué par Lion Feuchtwanger dans son roman Erfolg (1927-1930). Après l’échec du putsch-Hitler en 1923, de nombreux crimes, politiques en particulier, non élucidés ou faiblement condamnés, participent de l’atmosphère délétère qui enténèbre lentement la République de Weimar.

Inépuisable donc l’objet poupée, inépuisable l’acte créateur, qui noue l’inconscient d’un sujet et le taupique d’une époque, son inconscient, deux intimités déroutantes et volcaniques qui se dévoilent réciproquement.

*

L’hôtel était miteux (était-ce Rue Mouffetard où il logea peu après avec Unica Zürn ? Probable). La chambre était étroite, sombre, une odeur de ménage à faire – il faut avoir vu ça [ii] pour avoir une très petite idée de la vétusté de l’habitat parisien des années 50, au Quartier Latin en particulier, dans une France engagée dans des guerres à fonds perdu – il  m’invita à « trouver place », la chambre était si étriquée que je ne savais pas où me mettre.

Il enleva sa veste, se lava les mains, tourna un peu… fouilla dans un placard… s’installa à sa ‘table de travail’, minuscule, régla la direction de l’éclairage, examina un crayon, qui, à distance, me parut très effilé, long et élégant, mit un œil d’horloger sur l’un des deux yeux, je ne sais plus lequel… et s’évada sur la pointe de son crayon dans ses songes. Le sentiment qu’il continuait un travail commencé. Je ne sais combien de temps, j’ai observé, debout, à distance, (le cadeau exigeait discrétion), le mouvement à peine perceptible de ses mains, qui dirigeaient quelque chose qui ressemblait à une équerre, mais j’ai eu le sentiment de comprendre sans mots, comment, lui, l’ex-ingénieur (dessinateur industriel), produisait ces fouillis ordonnés de lignes, éclatées, droites, brisées, plissées, en volutes, ondulantes, se croisant, se nouant parfois, formant des trous noirs, qui semblent vouloir aspirer le voyeur dans ces corps dépliés, torsadés, troublants. Une haute technicité[iii] au service de ce qu’il nommait « l’inconscient physique », la sûreté du geste qui n’est pas sans rapport, me semble-t-il, avec le geste japonais du sumi-e. Qui n’autorise aucune reprise, aucun effacement. D’où, vraisemblablement, la fine singularité de chaque ligne.

Visiblement, il avait oublié ma présence. Étouffant dans cet espace réduit, et son odeur aigrement confinée, je sortis en silence. C’est un médecin qui acheta ma petite fille. J’ai toujours regretté de n’avoir pas eu le courage de m’endetter, le prix en était dérisoire. D’autant qu’il acceptait un paiement échelonné. Pour l’acheter, les petits ajustements de l’Oréal n’auraient pas suffi, il eût fallu que je me congèle durant un mois pour mettre de côté les 15.000 frs de ma survie, prix du dessin[iv].

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Plus tard, j’apprenais que cet opposant au régime nazi, fut enfermé avec quelques autres peintres dégénérés, dans la briqueterie du Camp des Milles au sud d’Aix-en-Provence[v]. Il y dessinait, entre autres, des visages en murs de briques, dont celui de Sade, l’embastillé. Déplacé au camp de Forcalquier (Haute-Provence), il rencontrera un soldat de deuxième classe, qui est aussi poète, Pierre Seghers… Dans le remarquable numéro spécial de la revue Obliques (1975), je découvrais sa passion pour Grünewald, une passion que je partageais depuis l’école[vi]. Je regrette de ne pas l’avoir su à l’époque. Au lieu de dire mon rejet des poupées, j’aurais lyriquement déliré sur Mathis Gothart Nithart (ou Neithart) dit Grünewald. Et donner forme, à ce que j’avais peut-être entrevu, une même tendresse soyeuse dans le dessin des chevelures féminines, qui invite à la caresse. On a tendance à négliger la douceur soyeuse d’une multitude de lignes. C’est avec précaution que le crayon, la pointe fine de Bellmer fouillent les corps, se glissent sous les peaux sur les fibres du désir, pour suggérer les mouvements pulsionnels[vii], scruter l’énigmatique de ce qui est au cœur du vivant, et les ombres opaques de ses coins obscurs. Ce n’est pas un prédateur du féminin, encore moins un dominant, mais un Adam qui désire en savoir plus. Très beaucoup plus, disent les enfants. Poursuivant un rêve d’androgynat où s’échangent membres et organes, pas seulement sexuels. Le masculin dans le féminin et vice-versa. Se contaminant, s’explorant, s’interrogeant… Un au-delà des discours sur le féminin, le masculin.

L’œil d’horloger invite à regarder dessins et gravures de Bellmer avec une loupe. Surréaliste ? Je ne sais. Mais un dessinateur, graveur de la grande tradition allemande, assurément, qui avait pris le risque d’initier une « culture de l’érotique » dont Carl von Ossietzky déplorait l’absence en 1925 : « Nous sommes probablement le seul peuple civilisé sans tradition érotique – wir sind wahrscheinlich das einzige zivilisierte Volk ohne erotische Überlieferung » [viii]. Une absence qui mériterait d’être explorée. Absence qui n’est pas sans rapport avec La Misère allemande… le nazisme, me semble-t-il.

***

[i] Exposition absente dans les travaux sur Bellmer, y compris dans la revue Oblique. Il est vrai qu’en 1953, la galerie le Soleil dans la tête n’avait qu’un an d’âge. Et que Bellmer était encore inconnu en France. Voir http://soleildanslatete.centerblog.net/rub-bellmer-.html

[ii] L’étude des surdéterminations de l’espace ’habité’ sur la pratique artistique est restée, à ma connaissance, un champ vierge. Et pourtant. L’espace confiné de cette chambre dans un hôtel vétuste, la table-bureau (imitation de bureau à gradins), qui servait de table de travail, constituaient une limite certaine, imposaient des formats, des techniques (dessin, gravure, à la rigueur gouache). Ni Pollock ni Rothko… ne sont pensables Rue Mouffetard ! L’influence de l’espace habité était visible dans la rétrospective que la Kunsthalle de Brême consacra à Wols, en juillet 2013 : dans le Camp des Milles, les dessins, gouaches sont minuscules ; plus tard, Wols, sur des toiles plus spacieuses (un petit mètre carré), déploiera gestes et couleurs, non sans agressivité, les toiles semblaient respirer, s’ouvrir comme des fleurs. Cf. site : https://fpbw.wordpress.com/category/wols/ [mot-clé WOLS, Camp des Milles). Sans parler de l’impossibilité de vivre à deux dans un tel espace, sans finir par se déchirer.

[iii] Après avoir vu et revu l’exposition Bellmer à Pompidou (mars-mai 2006), j’étais allée au Musée d’Orsay, qui présentait des dessins et des pièces du design industriel du début du siècle. La profession de Bellmer. D’évidence, la précison du dessin de Bellmer source dans ce travail, qui associait précision mathématique et sens des formes et des rythmes. Un regard d’ingénieur, passé par Freud et Sade, cherchait à pénétrer les corps désirants.

[iv] À titre comparatif, un numéro de revue coûtait de 75 à 150 anciens francs (frs), le double numéro de la revue La Tour de feu sur Artaud coûtait 500 frs. Temps mêlés, revue belge, valait 800 francs français et 250 frances belges.

[v] Dans son ouvrage, Le camp d’étrangers des Milles 1939-1943 (Aix-en-Provence), Préface d’Alfred Grosser, EDISUD, 1989, André Fontaine consacre trois pages à Bellmer, décrivant son travail de dessinateur, en particulier les nombreuses ‘réciproques’ anamorphoses, le mollet devenant bottine, bulbe, et ainsi de suite, p. 57-60. Il s’attarde également sur Max Ernst, auquel Bellmer était lié. Les deux artistes travaillaient ensemble.

[vi] J’évoque cette découverte-rencontre dans Accueil, 4. 6., 6bis sur http://wp.me/P2IrV-w; (http://wp.me/P2IrV-c ; http://wp.me/P2IrV-n ; http://wp.me/P2IrV-S).

[vii] Pour forger la catégorie du désir, Freud avait produit une association : Wunschregung, Wunsch = souhait, vœu, Regung = mouvement secret. Difficile dans une culture du corps absent, de parler du pulsionnel, Wunsch, Regung sont plus aptes, en allemand, à suggérer la sublimation. D’une certaine manière, Hans Bellmer, me semble-t-il, donne forme matérielle à ce que Freud cherchait à cerner.

[viii] Carl von Ossietzky, Sämtliche Schriften, Band III : 1925-1926, Kapitel 86, Das Tage-Buch, 7. November 1925. Ajoutons que cette déploration s’inscrivait dans l’examen de faits divers : les meurtres perpétrés par des homosexuels nationaux-socialistes. »

Extrait de : Felie Pastorello-Boidi, Fantômes d’Algérie et d’ailleurs, Fragments de mémoire croisées, Paris, L’Harmattan, 2016.

 

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