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LE DERNIER DES INJUSTES DE CLAUDE LANZMANN (MARS 2014)

 

Le dernier des injustes

 

Dans un entretien avec Anaëlle Lebovits-Quenehen, Claude Lanzmann répond indirectement à la question que je me posais : pourquoi avoir attendu si longtemps pour faire un film sur le dernier président du conseil juif du camp de Theresienstadt, qui porte un nom où semble figurer un destin : Murmelstein/murmure de pierre ? Car il y a de la pierre dans cet homme, de l’indestructible, du roc fait pour résister à la sauvagerie du réel nazi. Je comprends que Lanzmann s’en dise amoureux. Sa parole est rocailleuse comme toutes les paroles authentiques. Donc objet de controverses.

Lors de la préparation du film Shoah donc, il rencontra Benjamin Murmelstein dont il avait entendu parler, tourna une semaine «comme un fou», accumulant du matériel, abondance qui l’oblige à trouver un lieu d’archivage, à un moment où il n’existait aucune fondation pour la mémoire de l’Extermination. Raul Hilberg lui conseilla le Musée de la mémoire de l’holocauste à Washington. Des prédateurs à la recherche de sujets fouilleront ces archives, feront un «pot-pourri», inviteront Lanzmann à Venise, «il y a sept, huit ans…». Le Hargneux de nature enrage et décide de faire lui-même LE film sur Benjamin Murmelstein. J’avoue bénir ces prédateurs à qui on doit ce film sur Le dernier des injustes, un grand film, un très grand film sur un grand personnage, qui serait mort dans la misère à Rome… Qui, avec un passeport diplomatique de la Croix-Rouge internationale, accompagne en Angleterre un vieux rabbin et revient en enfer, s’auto-missionnant pour tenter de sauver des vies, se refusant à établir des listes, secouant les renonçants, les obligeant à améliorer leur environnement, une manière de les obliger à retrouver de la dignité humaine dans un environnement qui la nie, après l’avoir détruite. Il transmet de cette énergie de granite qui permet de se tenir debout, quand tout vous courbe… Objet de haines. Tenaces. Mordantes. L’amélioration de l’environnement est interprété comme un acte de collaboration, permettant aux nazis de faire un film de propagande sur un «ghetto modèle», à 60 kilomètres de Prague en 1941. Mais les décisions humaines et leurs effets sont toujours ambivalents : certes les nazis peuvent faire leur film de propagande, ne seront dupes que les déjà-dupés, en revanche l’amélioration de l’environnement réveille, génère de l’énergie, de l’énergie nécessaire à la survie… Précieux.

Et comment prendre une bonne décision dans un environnement qui déshumanise, chosifie ? Il est si facile, trop facile, de JUGER les pieds dans les pantoufles, le ventre plein, au chaud : un piège dans lequel nous tombons avec bonne conscience, sans autre risque que l’indécence.

Que des juifs l’aient accusé «de collaboration» est choquant parce qu’injuste, mais non surprenant. Quant on a perdu le goût de vivre, il est humiliant et de prendre conscience de sa faiblesse courbante et d’avoir à faire l’effort de se redresser, sous la pression d’un père fouettard qui présente des traits de ressemblance avec le Dieu du Livre juif (Ancien Testament disent les Chrétiens), un dieu colérique… qui honnit la faiblesse… Éthiquement tonique.

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D’évidence, Murmelstein est un personnage qui a impressionné par son intelligence et sa culture les minables bonshommes de race germanique pure, incultes… Une puissance. Conscient des contradictions. Un Noé sans état d’âme qui conduit son arche d’une main de fer. Responsable de vies.

Non pas Falstaff, mais Sancho Pança, le réaliste… dit-il. Un Sancho Pança qui aurait méditer sur les pouvoirs de la fiction. Se référant à l’histoire des Mille et Une Nuits, il dit : «Je devais dire le conte des juifs du paradis de Theresienstadt. J’ai survécu pour dire ce conte.»

Dans ce long entretien, il cisèle le portrait d’Eichmann, nazi de la première heure qui participe à ladite Nuit de crystal, met en pièce des mensonges, rétablit la vérité sur l’histoire de Madagascar, (les nazis auraient projeté d’envoyer les juifs à Madagascar), Murmelstein a compris : s’il ne savait pas ce qui se passait à Auschwitz, il savait que le terme Madagascar signifiait par anti-phrase un lieu de non-vie… Ceci n’a jamais été dit.

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Deuxième question : pourquoi donc, ce grand film a disparu des écrans aussi rapidement ? Alors que le film sur les témoignages picturaux est encore visible, Parce que j’étais peintre, un film qui ne tient pas ses promesses et dont le seul mérite est d’attirer notre attention sur cette mine de témoignages dont on parle peu. Qui inviterait à s’interroger sur le geste pictural, aussi consubstantiel à l’humain que le langage…

Je voulais revoir LE DERNIER DES INJUSTES pour tenter de comprendre ses effets d’écriture. Une écriture qui mérite analyse, Caroline Champetier a fait un beau et fin travail… sur des paysages de splendeur vide. Inquiétants. Le film est un grand film, je le répète. Pas un documentaire.

Merci à Claude Lanzmann. Merci d’avoir enragé et d’avoir donné forme à cette rage qui porte le film et nous atteint. Laissant transparaître ce que le Hargneux cache, une éthique sous-tendue par la tendresse fraternelle qu’il porte à l’humain, tendresse qui vient blesser sa voix quand il évoque les assassinés, les suicidés de Teresienstadt…

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