feliepastorello.boidi-p.personnelles

JEANCLOS SCULPTEUR

15 AOÛT 2018

Transfert de la note parue sur le  Blog du Journal LE MONDE, Miscellanées, datée du 19/10/2006, après avoir découvert la Galerie Capazza, Nancay-Sologne et feuilleté  à nouveau le catalogue de la Galerie Claude Bernard.

*

La journée du 19.10.2006  me fut douce. Un jour faste. Quelqu’une se proposa de m’aider à faire une maquette de livre, car je peine. Des inconnues sur qui mon regard passait me souriaient. Je finis mon après-midi sur une exposition en harmonie avec la douceur de cette journée : Jeanclos à la Galerie Claude Bernard, 20 rue des Beaux-Arts.

*

Des sculptures qui s’offrent au regard, mais vous inviteraient aux rapports tactiles tant elles sont soyeuses au regard. J’ai dû résister à la tentation de la caresse. Les mains dans le dos.

*



Jeanclos se situe aux confins de plusieurs univers mentaux, symboliques dont il fluidifient les frontières : les têtes rondes au visages lisse évoquent de jeunes bonzes dont ils ont la grâce sereine ; des noms à forte charge symbolique comme Marie et Joseph, Moïse qui renvoient au Moyen-Orient sémite, pour l’Occident chrétien, Saint Julien-Le-Pauvre, figure de la sauvagerie meurtrière et de la repentance*, mais les visages ont des airs de ressemblance discrets ou marqués. Moïse, figure de la Loi, nous regarde droit dans les yeux. Les autres figures ont les yeux clos ou mis clos comme les sculptures traditionnelles des Bouddhas.

Un sens aigu de l’intime, de l’essentiel tire vers l’universel — mais protège la sensualité de la matière qui interdit l’essentialisation qui toujours ignore le concret — et l’humain. Une transcendance horizontale, en quelque sorte. À mes yeux la forme la plus fine de la spiritualité.

Un goût certain du bonheur : des sculptures captent la tiédeur bienheureuse des corps enlacés sous une couverture de terre, mais aussi des sculptures plus fripées dont les visages portent des traces fluidifiées de souffrances, qui agissent comme une discrète menace.  Des Barques qui invitent au passage vers un ailleurs, vers un autre état. Closes comme un œuf.

*

Le travail est étonnant, on aurait aimé avoir assisté à la mise en forme, savoir comment il jetait une couverture de terre sur des corps, comment ils les enveloppaient de bandes fines, comment il froissait, plissait la terre, comment il la faisait vibrer…

*

Après cette visite bienfaisante, apaisante, traversée de mélancolie, je me suis installée à la terrasse des Deux Magots, j’ai longuement observé les moineaux. Ces lignes écrites, je comprends pourquoi, leurs plumes avaient des couleurs de terre argileuse, sur lesquelles un peintre chinois se serait amusé à tracer des signes longilignes d’un coup de pinceau furtif. J’aurais aimé pouvoir caresser l’un d’eux qui semblait recouvert d’un duvet couleur d’argile. Je suis rentrée légère comme une plume, ce 19 octobre 2006.

***

* La légende voudrait qu’au retour d’une chasse, Julien crût surprendre son épouse en flagrant délit d’adultère. Pris de rage meurtrière, il tua le couple. Une méprise. Il avait tué ses parents à qui la jeune épousée avait offert leur chambre. Julien fit alors vœu d’humilité et passa le reste de sa vie à faire passer les voyageurs de l’autre côté de la rive. Un jour, Jésus en personne, est venu le relever de ses péchés.

Jeanclos a signé la fontaine du square Viviani, près de l’Église Saint Julien-Le-Pauvre. Il me paraît moins à l’aise dans la verticalité.

***

Mercredi 25.10.2006

J’ai montré le catalogue à mon petit neveu — 17 mois. Oh! disait-il en pointant les visages et les touchant. Ensuite, il a pris le catalogue, l’a posé sur sa pile de livres d’images et chaque fois qu’il voulait entendre commenté les images des livres, je devais reprendre le catalogue et le feuilleter. Quatre fois de suite ! Il ne parle pas, mais sait se faire comprendre. Il était visiblement sensible à la douceur des images, lui, à qui mes pièces africaines font peur. Il pointe de son index droit, un petit dieu Yoruba et un masque, en faisant une grimace. Il en a perçu l’agressivité — pourtant secrète. Deux formes d’art, si profondes, qu’elles parviennent à agiter un enfant de 17 mois.

Pour mesurer «l’authenticité» d’une création, peut-être devrions-nous observer les réactions des très jeunes enfants.

*

Suite

Dimanche 24.12.2006

Les rapports de Milàn aux sculptures de Jeanclos changent et s’approfondissent. Le catalogue est en cimaise à même le sol avec ses livres. À chaque visite, il pointe le catalogue de son index en disant Oh!, s’empare du catalogue, invite un adulte à le feuilleter avec lui. Chaque fois, le rapport diffère. Aujourd’hui, il a fait une nette différence entre les sculptures « sereines » et les sculptures qui portent des marques de souffrance, voire évoquent la mort. Il a tourné rapidement la page au risque de la déchirer. Mais il s’attarde sur les Kamakura en redessinant les courbes de leur robe argileuse. Samedi dernier, devant la Barque Saint-Julien le Pauvre, il s’est esclaffé avec allégresse : Bô !

*

Récemment, passant dans les bras de son père, devant une reproduction de la vieille affiche Y’a bon banania, il a dit : pa bô ! en la désignant de son index à son père qui ne l’avait pas vue. En a-t-il perçu la mièvrerie colonialiste ?

L’ennui : il commence à faire la même chose dans le métro devant certains visages qui régurgitent leur brutalité intérieure. Son père se dit gêné…

*

Étonnant ce sens des formes qui font sens ? Pour le préhistorien André LEROI-GOURHAN, l’esthétique définie comme « l’ensemble du vécu à travers les formes et les rythmes » était une donnée anthropologique fondamentale qui remonterait très loin dans le temps de l’espèce sapiens. De l’inné en quelque sorte, qui a besoin d’être stimulé…

****

Publicités

Propulsé par WordPress.com.