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J’AVAIS OUBLIÉ… (MAI 2016)

Mai 2016

 J’avais oublié…

En avril, une petite  fille de sept ans, Clarice, m’offrit une rose, achetée pour cinq euros chez un bon fleuriste. Le bouton de rose, aux tons safranés, était perché au bout d’une tige sans fin, dure, droite comme un fil à plomb, avec une étiquette, son pédigrée de noblesse. Je la mis dans une bouteille haute. Elle dura, dura, finit par se faner, avec une dignité altière, les couleurs se grisèrent, mais les pétales restèrent dignement à leur place. La rose défunte était figée dans sa belle apparence.

Une rose élégante, sans odeur. Une miss-rose pour magazine people, au papier glacé. Je me contentais de la regarder, à distance. Une rose de cimetière aussi.

En mai, son frère, Alexandre, m’offrit un petit bouquet de roses et de muguet… des fleurs du jardin, dit-il, claironnant. Sens, sens…  et mit le bouquet sur mon nez, au risque de m’égratigner. Les roses étaient parfumées. Délicatement. Délice. Des souvenirs de parfums de temps antérieurs surgissaient…

Je mis le bouquet dans un vase, près du téléphone. Les boutons de roses étaient courts sur pattes, des pattes fragiles, qui dessinaient une courbe, les roses avaient un air penché, elles semblaient fâchées d’avoir été cueillies. Deux jours plus tard, les boutons s’ouvrirent,  épanouies, les roses avaient une apparence de soie ancienne, rose ou d’un blanc indécis, elles semblaient froufrouter, les pétales, serrés les uns contre les autres, se repliaient sur eux-mêmes, formant des arrondis… je les trouvais érotiques… je les effleurais pour capter de leur parfum au bout des doigts. Au quatrième jour, des pétales se détachèrent. Je les cueillis, les déposai dans une coupelle.

De temps à autre, je mets les doigts dans la coupelle, mes bouts de doigt sont parfumés, délicatement. Les pétales résistent sous les doigts, ils ont une texture de papier japonais, on peut les repasser du bout des doigts sans les briser.

Des roses d’un rosier centenaire, qui ne la ramène pas, qui se contente de persévérer dans son être de rosier d’antan, habitué à entretenir des rapports avec les humains, à qui il offre généreusement fleurs et senteurs.

*

J’avais oublié que les roses sentaient, que le muguet sentait… J’en pâlis encore de honte…

 *

Souhaitons que la rose altière, sans odeur, rose pour magazine-people, fabriquée par des ingénieurs agronomes sans nez, ne soit notre futur. Je me souviens d’une nouvelle de Philip K. Dick, les animaux étaient devenus si rares, qu’ils étaient remplacés par des robots en forme d’animal, les enfants ne connaissaient plus la sensation d’une caresse sur une peau avec de vrais poils…

J’avoue nourrir des inquiétudes pour les fleurs qui sentent… bon… et pour nous-mêmes, car ces humains dickiens sans animaux étaient déjà si défaits, si pourrissants, qu’on pouvait envisager de les remplacer par des androïdes, qui rêveraient de moutons électriques. Des androïdes beaux, comme la rose de serre du fleuriste, aux sourires figés pour magazine people qui, selon son créateur, étaient incapables de distinguer un porte-monnaie en peau de bébé, d’un porte-monnaie en simili (le test de détection des Blade Runner).

 

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