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ENCORE UN SOUVENIR-CONTRE (Décembre 2013)

Un Vendredi du mois de mai, vers 22 heures, à l’arrière du 96, dans la rotonde. Ce mini-salon où il arrive que des voyageurs se parlent.

 

Je lisais. Absorbée par la poétesse russe Marina Tsvetaeva.

Je ne sais plus à quelle station montèrent deux femmes accompagnées de deux enfants, une fillette de 4-5 ans, un très jeune enfant. J’enlevai mes paquets pour faire place à l’enfant sans lever la tête. Lentement, des bribes de phrases infiltrent ma lecture avec ses ONs, ses ILS, abstraits, kafkaiens. Des bribes de réel qui faisaient un bruit de crécelle.

J’espère qu’ON nous gardera dans ce foyer … Qu’ILS prendront aussi le grand … Ce serait embêtant de le laisser encore dehors … Tu aimes ta maman ? Ta mère indigne, pas capable de te donner un toit … Tu l’aimes, dis ?  Hier, ILS ont été gentils, mais aujourd’hui …

Je finis par lever la tête. Je regarde l’enfant interpelé. Il fait un geste. Le geste qu’un adulte ferait pour dire, laisse moi tranquille, avec ta demande d’amour ! Fais moi un bizou, s’obstine la mère. L’enfant refuse. Se détourne.

Envie de lui dire qu’il ne faudrait pas poser ce genre de questions…

L’enfant frappe sa mère ou plus exactement fait de grands gestes de ses petits bras. Derrière ces gestes d’enfant, je vois comme le fantôme des gestes d’un adulte, car le mouvement est ample et précis. Qui mime-t-il ? Je le regarde et lui fais en souriant les gros yeux, c’est pas bien de frapper sa maman … non, non … Il me regarde, droit dans les yeux, regard intelligent et malin. Me fait du charme. Sourit. Me tend les bras et risque de tomber. Je regarde la mère. Il a 23 mois… dit-elle. Un dialogue s’engage. Dialogue un peu gêné de mon côté, car, elle, ne demande qu’à parler. Difficile de n’être pas voyeur, de ne pas avoir une conduite de ‘gentille’ dame qui écoute. J’éprouve toujours de la gêne, quand je vois un ‘nanti’ tendre la main au SDF qui mendie à l’entrée d’un magasin-standing. Ça pose son homme, ce geste ostentatoire… Moi, la misère me fait honte, qui me réduit à mon impuissance présente.

Je regarde attentivement les deux femmes, fille et mère ou belle-mère, avec un accent bruxellois. Je hasarde des questions, en butant sur les mots.

Elles sont à la rue. Elles se battent pour trouver un toit pour dormir. À la brigade des mineurs, ON a été gentil, hier. ILS se sont démenés pour leur trouver un toit … ILS n’ont pas accepté le grand, il est resté dehors. Mais aujourd’hui, elles sont tombées sur des policiers qui leur ont fait la leçon ! Des mères indignes incapables de donner un toit à leurs enfants.

— Non, elle ne travaille pas. Comment ferait-elle avec les gosses ? Elle ne veut pas se séparer de ses gosses … c’est mon sang … ON voudrait les lui enlever pour les mettre, devinez où ? En internat ! C’est tout ce qu’ILS trouvent !

Le grand, le troisième enfant, un adolescent de 13-14 ans est venu rejoindre les femmes, avec la poussette. Il se joint à la conversation. Je suis mal à l’aise, devant une telle dérive, qui a de la tenue, elles disent se marrer, rire pour des riens, elles insistent sur le rire. Le grand aussi.

Le rire est salvateur, une preuve d’énergie (j’hésitais à dire ces banalités).

— On pleure souvent aussi … , vous savez …

Je me hasarde : je croyais qu’ON avait fait des foyers maternels pour les femmes avec enfants …

Ah ! exclamation ! La liste des demandes est telle en ce moment, avec tout ce qui se passe, qu’il faut attendre des mois, il faut des pistons. Elle énumère les pistons, assistante sociale, éducateur … Etc.

Je savais qu’en glissant un pécule, on pouvait obtenir un appartement social, y compris dans des mairies de gauche, mais je ne savais pas encore que pour être admis dans un foyer pour femmes en difficulté, il fallait corrompre.

Et le père ? dis-je

Il en a eu marre, il s’est barré.

Scénario classique et monotone.

— C’est dur, vous savez, les enfants sont durs. Infernal, vraiment !

— Normal, dis-je, c’est leur manière de protester… Elle me regarde.

(Si dès leur jeune âge, ils acceptaient les conditions de vie qui leur sont faites, où irions-nous ? ! pensai-je).

*

En face de moi, un Africain, dans un pantalon blanc éclatant, avait pris place. Il engage la conversation avec la fillette, et de là, avec les deux femmes. Tu es trop grande pour sucer une tétine, dit-il, à la fillette. Non, c’est bon, c’est mon petit frère qui me l’a donnée. Tétine que les deux enfants sucent avec une certaine frénésie (ou nervosité ?). Elle reçoit une tape, elle vient de mettre, sans faire attention, les pieds sur le pantalon blanc… De temps à autre, nos regards se croisent, il m’adresse une mimique imperceptible, secoue la tête si c’est pas malheureux de voir çà, dit-il sans mots.

Ces femmes parlent, mais ne cherchent pas à apitoyer le voisin. Ne demandent rien. Elles parlent pour vider le trop plein.

Quand mon vis-à-vis est descendu, la mère des enfants lui fait un signe amical, accompagné d’une expression, en wallon. Elle la répète au grand, ça veut dire, si t’as pas de chez toi, voici les clés de ma maison, une manière de dire, t’es sympa… L’expression wallonne est plus concise. Elle claque en trois mots. Un usage qui porte un désir.

Je descends.

— Bon courage ! ai-je dit à voix basse.

Il en fallait pour espérer qu’un jour, ça irait mieux.

****

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