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CONTRE-SOUVENIR (Décembre 2013)

Un contre-souvenir, tout sale, de la saleté de la misère

Sous le titre, De l’autre côté du nom, le Monde, ce journal de noble tradition, a publié récemment un article sur une jeune femme, à la «haute et fine silhouette», un «visage de patricienne à la peau très blanche et aux grands yeux très sombres» dont la «voix chic et gouailleuse» interpelait un parterre de «l’entre-soi» dans la Salle des criées du Palais de justice de Paris, lors d’un concours d’éloquence. En juillet.

Mais, c’est connu, les belles façades bourgeoises cachent souvent des drames. La jeune femme en question avait des parents, brillants, qui se droguaient dur, «De la toxicomanie mondaine, partagée avec des écrivains, dont Joseph Kessel, des cinéastes ou des hauts fonctionnaires des affaires étrangères». Lente et sûre dégringolade. Elle perd sa mère à l’âge de 16 ans. Le père continue de vaciller.

MAIS, comme dans les contes de fées, la demoiselle qui n’a pas démérité, rencontre ses AUXILIAIRES (W. Propp), grands-parents, oncles assurent la relève des parents défaillants. Elle pourra se construire, continuer son chemin dans les nobles sillons tracés par les ascendants. Et c’est tant mieux. Les malheurs qui se perpétuent me défont.

*

La lecture de l’article fait remonter un souvenir enfoui, parce que refoulé. Un souvenir rémois qui a longtemps étayé une thèse qui scandalisait les étudiants de gauche : la suppression des allocations familiales au profit de crèches de luxe, qui seraient aussi des centres de recherches, des lieux qui pourraient être réparateurs, préventifs, non seulement pour les enfants , mais aussi pour les parents… Motto : tout (ou presque tout) se joue dans la prime enfance. Quand je donnais les raisons de cette utopie coûteuse, ils/elles gardaient le silence.

Dans les années 80, une étudiante rémoise, S.C., m’avait invitée. Elle habitait un immeuble, très vétuste comme il y en a un peu partout dans les villes de la France de l’Égalité, les loyers étaient à la hauteur des ruines, elle payait, si ma mémoire est fidèle, 50 NF par mois.

Elle était perchée au 5è étage. J’eus donc la possibilité de découvrir l’état des lieux. Plus j’avançais, moins j’avais envie de dîner sur place.

Sur la palier, dans la pénombre, j’ai cru voir un bébé. Quand la porte s’ouvrit, je vis une petite fille, assise par terre, somnolente. J’ai emmenée l’étudiante au restaurant et nous parlâmes de l’enfant que j’avais aperçu.

Je résume ce que j’appris. C’était l’enfant d’un très jeune couple. Rappelons qu’à l’époque, la République de la Fraternité menait une politique nataliste, les jeunes couples percevaient donc une prime à la naissance du premier enfant. Prime avec laquelle, me dit S.C., ILS avaient acheté une chaîne HIFI qu’ILS faisaient hurler la nuit, car, comme les parents bourgeois de la jolie demoiselle du Monde, ILS se droguaient, eux aussi, dur. Le jour, ILS dormaient et mettaient l’enfant devant la porte pour ne pas être dérangés. Quand les voisins osaient protester contre le bruit, ILS devenaient violents et menaçants. Quand les voisins alertèrent les services sociaux, ILS cognèrent. L’enfant était source de revenus…

La fillette, posée devant la porte, n’avait pas de grands-parents pour prendre le relais des parents défaillants. Quant aux services sociaux avertis, ils n’auraient rien fait, «rien pu faire» (?). J’insistais pour qu’on relance ensemble les services sociaux rémois. J’envisageai de déposer une plainte pour non assistance à personne en danger, pour mettre en mouvement quelque chose pour l’enfant. L’étudiante ne voulut rien entendre, elle prit peur et quitta peu après l’immeuble. Elle avait elle-même de telles difficultés psychiques, dues à un environnement familial pervers, que le moindre événement conflictuel la mettait en danger. Je n’ai rien fait. Et je ne suis pas très fière de n’avoir rien fait, sous prétexte que la police serait, un jour ou l’autre, obligée d’intervenir.

*

La fillette de ces jeunes parents drogués, qui appartenaient eux-mêmes au quart-monde (comme on disait à l’époque) devrait avoir l’âge de la demoiselle dont parlait le Monde. Serait-elle capable de participer à un concours d’éloquence et de séduire une journaliste du Monde ? On aimerait le penser… pour que le souvenir refoulé s’allège.

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