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08/02/2007

Michel de Certeau

Compte-rendu* d’une conférence de Michel de Certeau, à la Société française de Littérature générale et comparée (Sorbonne), conférence que j’avais beaucoup aimée. À l’époque, 1977-1978, de Certeau n’était pas persona grata. On reprocha à la « brechtienne » de passer du côté des Jésuites. Les modes intellectuelles changent et avec elle, la valeur des étiquettes. Partant de Brecht, je commençais à naviguer à vue dans les récits extra-ordinaires qui, en termes occidentaux, sont désignés comme des contes, des mythes, des légendes… La rencontre du sauvage, construction idéologique de diverses pensées occidentales était donc inévitable. Je n’avais rien lu de De Certeau avant d’écouter cette conférence. En 1975, dans L’Écriture de l’histoire (Paris, Gallimard), de Certeau avait déjà publié: « Ethno-graphie. L’oralité, ou l’espace de l’autre : Léry » (p. 215-248).

Cette publication est une modeste contribution à l’histoire de la réception de De Certeau dans un hors-lieu, la Littérature comparée. Elle participe aussi des questions ouvertes par la création du Musée des Arts dits Premiers, Quai Branly.

* Publié dans le Bulletin de la SFLGC, 1978-2, p. 31-35 (cf. III Projets dans PROFILE)

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UNE HEUREUSE INITIATIVE

Michel de CERTEAU, invité par la S.F.L.G.C. sur le sujet: Le récit de voyage, histoire et narrativité.

La richesse secrète 1) de la conférence est telle qu’il serait téméraire d’en vouloir résumer la substance dans un compte-rendu. Je dirai donc ce qui m’a intéressée.

Objet de l’examen : deux récits de voyage entre la France et le Brésil :

  • Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil, publiée en 1578, quelque vingt années après le séjour dans la baie de Rio (1556-58). 2)
  • Père Joseph-François Lafitau, Moeurs des Sauvages américains comparées aux moeurs des premiers temps, Paris, 1724.

Dans un premier temps, M. de Certeau énonce le problème qui l’intéresse dans les récits de voyage, à savoir le rapport, narrativité et science. Cette littérature a pour but de mettre en place des systèmes de classifications, de déterminer des critères dans des champs qui deviennent confus, ainsi dans cet espace sauvage, s’élaborent des théories sur l’origine du langage, des modèles juridiques y trouvent des hypothèses. En bref, ces récits constituent une sorte d’archéologie des « savoirs » sur l’Autre, c’est-à-dire de l’ethno-graphie.

Dans un deuxième temps, il compare les deux systèmes d’écriture, celui de Léry et de Lafitau. Ces deux voyages à quelque deux cents ans d’intervalle constituent deux formalités différentes du travail ethnologique. Avec de Léry, l’écriture parcourt l’espace clivé, opère la suture entre le Nouveau monde et l’Ancien. Lafitau, au contraire, ne tient plus compte de la coupure, il produit un langage en partant de fragments iroquois, grecs, romains…, c’est-à-dire à partir de débris de discours de l’Autre, qui subiront les lois de la manipulation impliquée dans cette approche.

Ce qui sous-tend la recherche de M. de Certeau — et qui m’a le plus intéressée — a quelque chose à voir avec la recherche d’un objet introuvable, à jamais enfoui, voire étouffé, sous les écritures historiennes: la parole de l’Autre 2).

À travers le démontage, tout en finesse, des discours sur l’Autre et la mise en lumière de ce qui anime le procès d’écriture ethnologique, Michel de Certeau parvient à produire des blancs dans l’apparent trop-plein de l’histoire et nous invite à les contempler comme les traces d’une parole perdue. Contemplation qui nous oblige à remettre en question une forme de rapport à l’Autre toujours animée par une volonté d’identité et donc par le refus de l’altérité.

Parmi les trois aspects examinés par M. de Certeau dans la construction de Léry, je retiendrai l’analyse des rapports entre l’écrit et l’oral et la création du Sauvage comme corps de plaisir : c’est-à-dire le rapport d’un sujet calviniste — qui, après avoir fui la France pour Genève — quitte cette ville pour aller au Brésil dans le cadre d’une mission avec une société radicalement autre : la société tupie. Ce rapport subjectif (le sujet-Léry) est aussi un rapport entre l’écriture chrétienne et l’oralité du monde sauvage. À travers lui se manifestent les rapports nouveaux de l’écrit et de l’oral dans l’Europe occidentale à la sortie du Moyen Âge.

La relation à l’ Autre ne peut s’écrire qu’en recouvrant la parole de l’Autre, paradoxe qui pourrait s’énoncer ainsi : la mort de l’Autre est la condition nécessaire du procès d’écriture sur cet Autre. Pour désigner l’écriture, que les Tupis considèrent eux-mêmes comme un pouvoir des Occidentaux, M. de Certeau use du mot glaive qui déborde la simple métaphore.

L’écriture est un instrument de conquête, capable de parcourir l’espace (supprimer la coupure océane), de retenir les choses « en leur pureté », elle triomphe du temps, retient le passé, fait l’histoire en se faisant archiviste. La parole sauvage, au contraire, non-détachable du corps (physique, social) qui la profère est toujours au présent, elle est éphémère, mouvante, peut prendre plaisir à s‘égarer, à ajouter, inverser (cf. les mythes). C’est donc cette parole capricieuse, « imparfaite » pour Léry, que l’écriture va figer en « noyaux de vérités », car l’écriture est consciente, la parole inconsciente. Léry – comme tous les ethnologues après lui – sait ce que la fable sauvage ajoute ou ne dit pas. L’écriture savante du voyageur transmue le «mensonge», les «approximations» de la parole tupie en vérités, bref, l’écriture est conversion, annexion. De la très vieille histoire occidentale.

MAIS. Quelque chose n’est pas rapportable : c’est précisément cette parole tupie, non détachable de son lieu de production, elle qui se dépense au présent échappe à la capitalisation scripturaire, bref, pour reprendre les termes de M. de Certeau, elle fait figure de « bijou absent » et reste de l’ordre du ravissement, du non-sens, de l’érotique. De l’insaisissable qui échappe à l’herméneute. « J’en demeurai tout ravi » avoue Léry, qui très vite, par le truchement de la traduction, donnera sens au non-sens, ainsi la fable tupie raconterait un déluge initial. L’écriture sainte fait surface pour ramener l’Autre au Même. Une manière de voiler la présence opaque de l’Autre perçue comme une menace et une invitation ?

L’écriture annule la multiplicité des langages : opérative, elle est LE moyen de ramener l’Autre chez soi et de nier l’altérité. Ce second aspect de l’écriture structure le récit : la première partie manifeste la coupure entre les deux mondes, le par-deci et le par-delà des dissemblables (la nature, le mode de vie…). Une seconde partie, en revanche, opère une conversion, ramène l’Autre au Même : tous les hommes participent d’une même essence. Léry ouvre donc la voie à tous les discours ethnologiques qui assureront la continuité du savoir occidental sur l’Autre, qui chaque fois s’en trouve renforcé. En bref, l’Occident commence à écrire son histoire sur le dos du Sauvage.

Au XVIIIe siècle, la conversion se parfait. Le sauvage parle comme un philosophe, c’est-à-dire un homme éclairé du siècle. Il servira à fonder des modèles de sociétés « naturelles ».

Dans le récit de voyage du Père Lafitau, le Sauvage occupe une position intermédiaire, ce n’est plus celui qu’il faut rapporter dans un travail scripturaire et pas encore l’espace primitif sur lequel s’écrira la loi (Durkheim en Australie, Freud et la horde primitive, etc.). Non seulement le récit ne tient pas compte de la coupure entre les deux mondes, coupure qui travaillait encore le texte de Léry, mais c’est l’écrivant qui occupe la place fondamentale, le récit devient alors « narrativisation de l’écriture », ce n’est plus le voir et/ou l’entendre qui est source de jouissance, mais l’écriture.

La coupure est ici remplacée par l’effritement. Ce sont des fragments d’écriture qui induisent le récit et le problème à résoudre est alors posé en termes scientifiques : comment composer à partir de débris nécessairement trompeurs ? Lafitau est donc amené à préciser un certain nombre de règles d’interprétation de ces débris, à produire «les principes de l’opération productive». La société sauvage lui permettra de combler des vides, c’est-à-dire de constituer des modèles rationnels qui viendront prendre la place des fables. Ainsi, pour combler une ignorance entretenue par la fable des origines, il utilise deux éléments : la mise en relation des religions et le système de parenté.

Ce discours sur l’Autre se donne pour scientifique en s’appuyant sur la valeur du terrain, il exclut le rapport du sujet à son objet et par conséquent le ravissement non dicible qui pouvait se produire, l’espace d’un instant, comme trace d’un rapport érotisé. Il est totalisant, distancé, froid, il peut tout dire, tout rapporter, tout interpréter à condition de produire ses règles d’interprétation. Scientificité qui le met à l’abri des effets menaçants (transformateurs) de la parole de l’Autre et qui masque un rapport de pouvoir.

Dans ses relations avec l’oralité, l’écriture a fait un nouveau progrès : elle a mangé la voix, dévoré tout qui pourrait être un autre lieu de jouissance que son propre lieu de production.

M. de Certeau rend pensables les absences, non pas en comblant les blancs de l’Histoire, mais en les désignant. L’écriture historienne qui, dans cette perspective, apparaît hantée par de l’idéologique (impliqué dans les modèles d’interprétation), entre à son tour dans l’ère du soupçon.

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NOTES

1. « Secrète » par opposition au « bruyant » orchestré par les médias, autour de quelques « grands maîtres à penser » qui sont toujours « les plus grands », un bruit qui étouffe (plus ou moins consciemment) d’autres modes de penser aussi riches, mais plus marginaux.

P.-S. Février 2007. Les difficultés dialogiques apparaissaient nettement lors de la table ronde sur la « nouvelle histoire », organisée par le Magazine littéraire, en 1977 (Philippe Ariès, Michel de Certeau, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, Paul Veyne). Il faut attendre la fin du XXe et le début du XXIe pour que ce chercheur singulier trouve sa place, et que soit « pensée » la proposition la plus intéressante de Certeau, à savoir la nécessaire auto-historicisation de l’Histoire. En Amérique, des chercheurs lui font place dès les années quatre-vingt. Cf. POURQUOI MICHEL DE CERTEAU AUJOURD’HUI ? Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Michel Trebitsch in Michel de Certeau, Les chemins d’histoire, Éditions Complexe, 2002 (IHTP, CNRS). On peut y lire un article de Frank Lestringant sur sa rencontre avec de Certeau qui date de la même période que la conférence (fin des années 70). Il analyse les rapports de De Certeau à de Léry en soulignant l’arrière-plan de controverse théologique du texte de Léry calviniste. Dimension absente de la conférence de Certeau à la SFLGC.

2. « Bréviaire de l’ethnologie » aux yeux de Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 89 et 92.

3. Dans la Collection REPÈRES, Mame, en 1973, M. de Certeau publiait une série d’essais regroupés sous le titre L’absent de l’Histoire.

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