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16/01/2014

Kantorowicz Alfred, Don Quichotte germanique 1a)

INTRODUCTION GÉNÉRALE VOIR PAGES 


Mise à jour, le 15 JANVIER 2014

L’article a été coupé : 1a); 1b)

 

Alfred Kantorowicz*, une vie en forme de destin exemplaire de la sombre Histoire allemande, française, “socialiste”. Européenne donc. Une figure historique, au sens de sujet-historique** qui participe, à contre-courant, de la dynamique de l’Histoire-se-faisant.

*À ne pas confondre avec Ernst Kantorowicz, l’historien, prussien, nationaliste, combattant des Corps Francs, qui a contribué, d’une certaine manière, à paver la voie du national-socialisme.

** Cf. La très intéressante réflexion d’Élisabeth GUIBERT-SLEDZIEWSKI, Penser le sujet de l’Histoire, in PENSER LE SUJET AUJOURD’HUI, PARIS, MÉRIDIENS KLINCKSIECK, 1988.

On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant (63).

René Char

DIALOGUER

TRANSMETTRE

Plan

1a)

Parcours accidenté

1933, Exil en France
1936-1938, Brigades internationales (Espagne)
1938-1941, Exil dans la France de Vichy

1b)
1941-1946, troisième exil, Amérique
1946, retour in Germania, «mère blafarde»
Berlin-(Est)*
1957, Munich-(Ouest)*, nouvel exil
Hambourg-(Ouest)*, sortie relative du tunnel

* Avant la construction du mur (13 août 1961), il est surtout question de Zone (soviétique vs américano-/anglo-/française). L’emploi Est/Ouest anticipe ironiquement sur la réalité, chacune des parties évitant, officiellement, une précision qui entérinerait la division.

** Nota : la forme dialoguée n’est pas un artifice, le dialogue a eu lieu, mais sa mise en forme par l’écriture a induit des modifications dans le sens d’une plus grande précision, lui donnant un caractère hybride que j’assume.


— Qui est ce Kanto… dont tu ne cesses de parler ? me demanda mon neveu.

— Kantorowicz, dis-je en traînant sur les deux dernières syllabes, c’est d’abord ma bouteille d’oxygène ! Mon anti-dépresseur !

— On l’a compris ! mais encore ?

— Je commencerai par dire que c’est une âme vaillante, atteinte de cette ‘maladie de l’espoir’, de ces individus libres qui gênent tout le monde, parce qu’impossible à enrégimenter, individus qui paient comptant leurs engagements. L’ Histoire semble plus dure pour les [?, quel mot serait le bon ?], disons en allant vite, “individus éthiques” que pour les salauds. Elle prend même son temps, beaucoup de temps, pour s’intéresser aux ‘salauds’. Que de criminels nazis, et pas seulement nazis, ont échappé à la justice !

J’aurais pu commencer par dire : c’est un Juif allemand ou un Allemand juif. Mais, c’est déjà choisir un angle qui n’était pas le sien. Du moins pendant un temps. Exil in Frankreich 1), s’ouvrait sur cette question : « Suis-je exilé parce que Juif allemand ? » Après avoir examiné la liste des 28 personnes qui perdent la nationalité allemande 2), il répondait par la négative. De fait, la liste recouvre une grande diversité de situations économiques, politiques, confessionnelles, allant du député communiste bavarois, Hans Beimler qui avait réussi à s’échapper de Dachau et qui mourut à Madrid en décembre 1936, dans le combat contre les fascistes espagnols, Max Brauer, maire d’Hambourg et député socialiste, Willi Bredel, écrivain et métallurgiste de Hambourg, Leonhard Frank, écrivain pacifiste, Carola Neher, la Polly de L’Opéra de quat’sous qui mourra plus tard dans les prisons staliniennes, Dr. Otto Strasser, un ancien nazi, et en milieu de liste Alfred Kantorowicz. Cette liste :

« me montra que mon destin n’était pas déterminé par mon origine, mais qu’il s’agissait d’une décision libre et volontaire – beweist mir, daß mein Schicksal nicht durch meine Herkunft vorbestimmt war, sondern durch eigene freie Willensentscheidung. » (p. 9)

Certains ont voulu voir dans cette mise à distance des « origines », un «refoulement de sa judéité», un refoulement de communiste… Serait-il interdit, communiste ou pas, de s’éloigner du groupe qui vous inscrit, voire vous marque — enfant — du sceau de ses croyances, sans avoir à passer pour un renégat ou un ‘refouleur’ ? Même s’il est vrai, par ailleurs, qu’il était difficile de ne pas être juif, dans une société où l’antisémitisme se donnait fréquemment à lire, à voir, à entendre, dans l’espace public. Victor Klemperer, chroniqueur de l’époque, plus connu en France, notait dans son Journal avec tristesse et dégoût, le 26 décembre 1926, que les universités réactionnaires refusaient de nommer des professeurs juifs et les universités libérales qui «en avaient déjà deux, n’en prenaient pas un troisième». Des notes de 1926, 1927 pointent des stations balnéaires de la Baltique qui affichaient leur antisémitisme : Zinnowitz [île Usedom] se voulait judenfrei-libre de juifs, on y chantait une chanson, «à Zinnowitz, on ne voulait pas d’une race étrangère-fremde Rasse » (note du 20 août 1927). Le 11 juillet 1926, il disait avoir reçu de Vitte [île Hiddensee], un prospectus publicitaire avec la mention : «Il faut qu’il soit dit : que les Juifs évitent Vitte». Où l’on voit que des Juifs pouvaient être isolés, exclus, en certains lieux/temps, avant même que les nationaux-socialistes reçoivent le pouvoir.

— « reçoivent » ?

— Oui, « reçoivent » ! Je me refuse à employer Prise de pouvoir – Machtergreifung ! INEXACT ! On pourrait même dire recevoir sur un plateau des mains des dominants.

Dans les années 1924-1926, Victor Klemperer notait qu’en France, en Allemagne, en Italie, le nationalisme se développait, or le nationalisme est par essence exclusif. Les objets de l’exclusion varient suivant les lieux/temps, les groupes sociaux, mais l’exclusion, variable aussi en intensité, est consubstantielle au nationalisme. On comprend pourquoi l’INTER-nationalisme communiste pouvait constituer, utopiquement, une porte de sortie, pour qui cherche à se construire en choisissant ses buts et ses fins. En 1957, quatre ans après son voyage à Auschwitz, qui est un retour à sa judéité, quand il envisage de fuir en RFA, il se demande avec inquiétude quel pourrait être le destin «d’un Juif de gauche» dans l’Allemagne d’Adenauer. Car, Kantorowicz est juif, ou plus exactement fils de Moïse, prophète au sens judaïque, par ses rapports intransigeants à l’éthique (respect de la vie, donc attention à l’autre, désir fou de justice, des valeurs universalisables et universalisées dans les utopies), les prophètes juifs sont de farouches invectiveurs qui dénoncent les compromissions, ce pain quotidien des humains (juifs/non-juifs). Ce qui lui donne une certaine raideur plus apparente que réelle, car cette exigence éthique est source de souffrances. Une injustice patente lui coupait le souffle-Atemnot 3). De l’ordre de la somatisation et non du pathos phrasé. Non pas «haine de soi» (une catégorie qui sert à expliquer tout et n’importe quoi), mais une exigence éthique qui le coupe des groupes sociaux (juifs/non-juifs), des individus (juifs/non-juifs) qui avalisent des formes de l’injustice. L’éthique comme forme de vie façonnée par soi dans ses rapports aux autres, sans référence religieuse, ce qui exclut — aussi — la vérité marxiste comme forme substitutive à la religion traditionnelle.

[Parcours accidenté]

Mais, commençons par le commencement ! Il naquit en fin de siècle, 1899, à Berlin, le 12 août. Dans une famille juive qui avait intériorisé les valeurs ‘prussiennes’ (ordre, discipline, etc.). Les rapports au père resteront tendus. En 1916, à 17 ans, patriote comme de nombreux jeunes bacheliers allemands de l’époque, il s’engage. Blessé, il est décoré de la croix de guerre. Après la guerre, il mène une vie d’étudiant besogneux, fréquente différentes universités, Berlin, Frieburg/Br., Munich, Erlangen, dans deux disciplines, le Droit et la Germanistik (comme option). Il en sort avec le titre de Doktor en 1923, avec un sujet juridique, ‘sioniste’ : «Les fondements du foyer national juif en Palestine au regard du droit international- Die völkerrechtlichen Grundlagen des nationaljüdischen Heims in Palästina». À Erlangen, Munich, il avait dû affronter l’antisémitisme radical de la gent estudiantine «völkisch».

De retour à Berlin, il fréquente les milieux littéraires, artistiques. Il renonce à la carrière juridique, une manière de marquer ses distances avec son père, décide de vivre de sa plume, devient journaliste et écrivain.

Après avoir fait ses apprentissages dans différents journaux — la Westfälische Neueste Nachrichten (Bielefeld), la Vossische Zeitung à Berlin, appelé par Monty Jacob, impressionné par un article sur l’expérience du Front — il se voit confier le Feuilleton et la critique théâtrale de la Neue Badische Landeszeitung. Devenu correspondant de plusieurs quotidiens (Leipzig, Königsberg, Cologne, Magdeburg), il est chargé de rendre compte des événements culturels (art et théâtre) du Sud-Ouest de l’Allemagne.

Il est envoyé à Paris fin 1927 comme correspondant, entre autres de la Vossische Zeitung. Pour l’anecdote, il loge Rue de Tournon, à Hôtel Helvetia. Quand il rentre en 1929, il hésite, dit-il, à s’engager politiquement, redoutant les organisations, il publie un essai au titre symptomatique dans la revue Die Tat, Entre les classes Zwischen den Klassen 4). Une manière de «battre en retraite» (ein Rückzugsgefecht) dira-t-il. Il s’y s’affirmait individualiste. Kantorowicz sera toujours porté par un Ethos humaniste pour qui la «raison», l’éducation (culturelle, politique, civique, etc.) sont déterminantes. En septembre 1939 dans ses Journaux de nuit, il précisait ainsi son utopie allemande: «L’Allemagne de l’intériorité- Deutschland der Innerlichkeit» contre celle de la puissance (note du 6 septembre 1939). Autant de racines de ses difficultés avec le Parti communiste, l’individualisme, l’intériorité, ces «survivances petites-bourgeoises» étant suspectes. Des questions centrales.

— Pourquoi ‘central’ ?

… La négation de l’individu n’est pas sans rapport avec la négation du Sujet (terme générique ici). Le NOUS faussement inclusif où l’hétérogène devient homogène ! Ce que ne cessaient de dire des poètes. En URSS en particulier. Des enjeux qui débordent les critiques apparemment anodines, l’emprise consenti ou imposé du collectif sur l’individu produit toujours des effets douteux, voire ravageurs dans la pratique et dans la théorie politiques.

1929 est une période de crise aiguë, le nombre des chômeurs augmente, les nazis montent en puissance, en 1931, il entre au Parti communiste à Berlin-Wilmersdorf. Un tournant décisif dans sa vie, mais aussi une rupture que l’on pourrait dire radicale, avec les valeurs dominantes de la société allemande, valeurs «germano-nationalistes», y compris dans les couches intellectuelles. En allant vite, on pourrait dire que les valeurs politiques, ouvertes sur le monde, qui avaient pris racine en Angleterre, en France, dans les Pays-Bas, au fil du temps, semblaient avoir, sinon ignoré l’Allemagne, du moins n’avoir pas réussi à trouver un sol d’ancrage. L’adhésion au PC d’Allemagne est donc un saut qualitatif.

Au moment de ce passage, il logeait dans la Colonie d’artistes (construite entre avril 1928-hiver 1931) sur la Laubenheimer Platz, il avait pour voisins des ‘marxisants’, les Bloch, Wilhelm Reich, Arthur Koestler, le chanteur «brechtien» Ernst Busch, Axel Eggebrecht, et quelques autres. La situation politique se dégradant, la Colonie d’artistes devint un «îlot rouge» qui s’organisa pour faire face aux provocations régulières des SA. Les réunions informelles — antifascistes — regroupant toutes les sensibilités politiques, se tenaient dans l’appartement de Kantorowicz qui commence à mener une vie de militant, distribuant des tracts clairvoyants, dont «Qui vote Hitler, vote la guerre – Wer Hitler wählt, wählt Krieg». Hitler au pouvoir, il résiste dans la clandestinité. Recherché par la Gestapo, il parvient à quitter l’Allemagne pour la France, en passant par la Suisse, mi-mars 1933, échappant ainsi à la descente de la police prussienne, accompagnée par des SA, dans la Künstlerkolonie, le 15 mars. Arrestations, saisie de documents, de papiers personnels.

[Premier exil]

En ces temps, la France accueillait les exilés antinazis, sans grand enthousiasme, mais sans difficultés majeures. De plus, il était en règle, je veux dire, qu’il avait un passeport en cours de validité.

— “accueillir” ne serait-il pas impropre ?

— Oui, si tu entends recevoir favorablement, en ce sens, la France n’a jamais accueilli les migrants d’où qu’ils viennent.

Non, si tu l’entends au sens neutre recevoir une personne. De fait, les exilés, ces “cadavres en sursis” disait Goebbels, ouvriers, employés, intellectuels, ne furent pas très bien reçus. La presse de droite (80 % de la presse, alors) se déchaîna, et même à gauche, il fallut «réanimer» la flamme internationaliste… Mais est-ce un phénomène français ? À prouver ! Personne ne voulait de ces exilés (juifs/non-juifs). Surtout en un temps de crise économique qui exaspère les contradictions. La situation des exilés épouse l’air du temps, durant le Front populaire, leur situation s’améliore, lors des virages à droite, elle se dégrade… En 1933, on est dans l’émotion de ladite «prise du pouvoir» par Hitler, mais l’émotion retombe vite, dès octobre 1933, la législation se durcit, aux frontières les contrôles s’intensifient, favorisant l’immigration illégale. Et le travail clandestin ! Un vieux cercle vicieux, aujourd’hui bien connu, se met en place.

— Mais la France se dit et se répète LE Pays des droits de l’homme !

— Ne pas confondre les mythologies nationales comme idéaux et la réalité ! LA FRANCE est une abstraction et une manière de parler ! Les migrants ont affaire à des institutions, à des gens… D’une manière quasi générale et universelle , l’émigration provoque des sentiments ambivalents, contradictoires, et fluctuants. Y compris chez les Juifs, réputés pour leur sens de l’entraide. En 1933, quelques 6000 Juifs reçoivent une aide matérielle du Comité national d’aide et d’accueil aux réfugiés (créé par des organisations juives en France), en 1934, faute de moyens, l’aide se tarit, elle reprend sous l’impulsion des Juifs américains, mais aucun effort n’est fait pour faciliter l’intégration des Juifs allemands dans la société. Ajoutons que les exilés non-juifs, sans aide, lorgnent sur ces aides avec amertume ! Personne ne veut de ces exilés (juifs/non-juifs) et plus Hitler affermit son pouvoir, plus la situation des exilés devient difficile. Des comités d’aide (socialistes, communistes) s’organisent progressivement, mais la redistribution est conflictuelle, controversée — et souvent humiliante. De plus, le réseau a ses exigences qui souvent pèsent. Les colères de Kantorowicz contre les responsables de «l’assistance» communiste sont fréquentes… Bref, un lourd et douloureux chapitre ! L’aveuglement est général. Et les exilés qui ont compris ce qui se profile rament à contre-courant.

— Quel était leur nombre en 1933 ?

— Je ne me suis pas vraiment intéressée à la question. Des études existent aux réponses contradictoires. Le nombre des individus qui fuient leur pays pour des raisons politiques n’est jamais très élevé. On estime à environ 400 000, les individus de langue allemande (Allemands, Autrichiens, Tchèques) qui auraient dû quitter leur pays durant le IIIe Reich, dont 30 000 réfugiés politiques. Soixante-mille réfugiés seraient restés en France. C’est là un ordre de grandeur. Un chiffre (trop rond) qui ne tient pas compte des flux et reflux : en 1933, ce sont surtout les politiques qui fuient, en 1938, les persécutions s’aggravant, l’émigration des citoyens juifs s’accroît.

— Comparé à l’immigration actuelle, leur nombre est presque insignifiant ! Pourquoi en faire un problème ?

— Je suis incapable de répondre. Une question en soi, qui exige de procéder à des distinctions fines, les Journaux, témoignages des exilés, internés livrent des matériaux qui interdisent les globalisations. L’attente de certains exilés politiques, de certains intellectuels (sens large), qui perdent leur statut symbolique, dirait Bourdieu, n’a-t-elle pas été trop grande ? À trop aimer LA France, les progressistes allemands ont fini par confondre l’imaginaire de la liberté, de l’égalité, de l’interrogation critique — et la réalité toujours contrastée et contradictoire. Ton grand-père disait : quand on quitte son pays, il faut bien nettoyer ses semelles au passage de la frontière et ne compter que sur soi.

J’ouvre une parenthèse : j’ai appris récemment que le nombre des Juifs recensés en Allemagne le 16 juin 1933 s’élevait à environ 500 000 pour 67 millions d’habitants, à peine 0,75% de la population, par qui le « malheur de l’Allemagne » serait arrivé ! ET 80% étaient allemands depuis des générations… No comment.


Revenons aux stations de Kantorowicz ! À Paris, il habite dans une chambre mansardée dans le même hôtel où il avait logé du temps de son activité journalistique à la Vossische Zeitung. Il collabore au Livre brun sur l’incendie du Reichstag et sur la terreur hitlérienne 5), qui lui valut la haine tenace des nazis, bien que le chapitre sur la persécution des Juifs soit insignifiant, un doux murmure, presque gentillet, dira-il en substance. Il sera Secrétaire général de l’Association des écrivains allemands en exil et co-fondateur de la Bibliothèque-Libre allemande (deutsche Freiheits-Bibliothek), créée avec l’aide d’intellectuels français, anglais, sous la présidence de Romain Rolland, André Gide, H. G. Wells, Heinrich Mann. Une manière de répondre au 10 mai 1933, jour du premier autodafé nazi, y furent brûlés les livres des écrivains allemands les plus importants de l’époque. La bibliothèque avec ses 11 000 livres, ses journaux, son matériel illégal, lettres, témoignages, tracts, devient un centre d’information sur le nazisme et un lieu de rencontres. Elle initiera le célèbre Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, en juin 1935, où «L’autre Allemagne», à laquelle Kantorowicz et les exilés d’une manière générale tiennent tant, est longuement applaudie dans la personne de Heinrich Mann.

En novembre 1934, il perd la nationalité allemande comme d’autres exilés politiques, ce qui fragilise sa situation d’émigré.

Non seulement la vie matérielle des exilés est difficile, mais la politique les divise, l’Internationale communiste (plus moscovite que communiste), aux agents parfois douteux et aux méthodes souvent discutables, s’efforce d’abord d’empêcher la formation d’un front commun avec tous les antifascistes pour combattre le nazisme et quand la stratégie change, elle s’efforce de mettre la main sur les organisations antifascistes. Les notes du Journal de nuit de Kantorowicz sont ironiques, amères, quand ce n’est pas désespérées. Il lui arrive de se demander s’il ne vaudrait pas mieux «crever (verrecken) en Allemagne, là au moins on saurait qui est son ami, qui est son ennemi, là au moins on saurait contre qui se battre […] Ici, aujourd’hui, on se sait plus si on doit se battre contre les nazis ou contre nos propres conseillés occultes (Geheimräte) qui nous empêchent de nous battre contre les nazis» [18 mars 1936, NACHTBÜCHER, p. 140, note 1)].

— ? ‘Conseillés occultes’ communistes ?

— Des passeurs d’ordres moscovites. Mais aussi deux stratégies qui continueront de traverser le mouvement communiste, l’antifascisme étant considéré comme une diversion pour les tenants de la Révolution mondiale. Diversion étant un mot faible…

(Mon neveu paraissait perturbé par ces arguments contradictoires, voire inconséquents, à ses yeux)

En 1936, il est invité par l’Association des écrivains soviétiques dans une maison de repos dans le Caucase. Une forme d’aide.

— 1936 ?

— Oui, les congés payés (2 semaines), la semaine de 40 heures en France… Après les élections [26 avril-3 mai 1936], la France est gouvernée par une coalition de gauche, premier gouvernement de Front populaire, dirigé par Léon Blum. Guerre d’Éthiopie, le fascisme italien rêve de conquêtes et se heurte à l’impérialisme « démocratique »…

ET les Jeux Olympiques à Berlin, dont un ami de Kantorowicz, Axel Eggebrecht, dira qu’ils furent moralement dévastateurs pour les opposants au régime, les participants si «merveilleusement» (wunderbar) traités par le régime étaient devenus aveugles !

— Je pensais à l’Union soviétique…

— Oui… une année ténébreuse… L’ère du soupçon et de la contre-révolution staliniennes ont mis fin à l’utopie d’un monde autre. L’avant-garde bolcheviste est décapitée. Arrestations, déportations, exécutions. Brecht perd de proches amis/amies, Tretjakov, Carola Neher, Asja Lacis… Qu’a-t-il vu, pensé, perçu durant son séjour ? A-t-il pris des notes ? Nature de son silence, relatif 6) ? Schizoïdie de celui/celle qui se heurte à la férocité du réel, mais veut continuer à « croire » à l’utopie ? «La croire» pour la faire advenir. La même année, André Gide, invité en URSS, publiait à son retour un essai critique qui fera scandale, à gauche. Mais Gide est un Français qui rentre chez lui, et donc protégé.

Mais bon… il faut se garder de trop grandes simplifications. Nateck 7) n’a cessé de me répéter qu’il y avait plus de démocratie dans l’URSS stalinienne — «à la base» (répétait-il) — qu’en France (celle des années anté- et post-68). La première fois, j’ai sursauté, mais l’argumentation a toujours été solide. Éclairage singulier et donc limité, certes, (il était très loin de Moscou), mais pas inutile pour éviter les trop grandes simplifications. De plus, on a de grandes chances de se fourvoyer, si on néglige les racines nationales-pan-russes du ‘communisme’ stalinien. La lecture de l’ouvrage de Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps (écrit en 1939, interdit et réédité en 1991) est utile pour entrevoir ces obscures racines.

Je me répète, il faut essayer de penser-chinois et non sur le mode dualiste occidental!

— Compliqué !

— Oui ! Compliqué de faire du neuf avec du vieux, quand ce n’est pas de l’archaïque! Compliqué de prendre les bonnes décisions, les pieds dans la gadoue! Banalité. Binsenwahrheit.

[Deuxième engagement, 1936-1938]

Last but not least, la guerre d’Espagne, où va se jouer le destin de l’Europe, commence en juillet. L’ Angleterre, la France lâchent la République espagnole, le gouvernement de Blum devient la cible des critiques communistes qui s’estiment trahis par cet abandon, l’Italie et l’Allemagne, plus conséquentes, soutiennent les fascistes. La chrétienté qui se pense menacée est défendue par les mercenaires du Rif qui avaient déjà maté — dans les rangs des armées colonialistes françaises, espagnoles — la première rébellion conduite par un des premiers nationalistes de haute stature, Abdel-Krim (1921-1926).

Les antifascistes européens (communistes (nombreux), humanistes, anarchistes, etc.) se rangent auprès des Républicains espagnols. Kantorowicz s’engage comme d’autres Allemands antinazis dans les Brigades internationales. D’abord simple soldat, ensuite officier d’information dans le bataillon de la XIIIe Brigade internationale, qui porte le nom d’un partisan russe, Tschapaiew, Le bataillon des 21 nations 8).

— 21 nations ?! (Rires) Comment faisaient-ils pour se comprendre, s’organiser en pleine guerre civile?

— Bonne question ! qui en fait lever d’autres. C’est une expérience majeure qu’il questionnera jusqu’à la fin de sa vie 9). S’y inventent des formes de communication translinguistique, des formes démocratiques de commandement, des engagés volontaires n’obéissent pas aux ordres de la même manière que des troupes mercenaires (ce qu’étaient pour partie les troupes de Franco).

Dans le Journal allemand, il en souligne la nouveauté. Les luttes de libération qui ponctuent l’Histoire humaine constituent des points d’appui: révoltes des esclaves de Spartacus, celles des paysans allemands dans la Guerre de Trente ans, des Grecs au siècle passé (1821-1830), pour leur indépendance, etc. Tschapaiew, le nom de ce berger russe, illettré, devenu le combattant héroïque de la révolution d’Octobre est un terme générique qui devra désigner l’ensemble de ces militants antifascistes venus de toute l’Europe. L’ouvrage Tschapaiew-Buch est une œuvre collective, écrite par 78 camarades d’horizons divers, ouvriers du bâtiment, de l’industrie, des mines, paysans, mécaniciens, pêcheurs, marins, 78 camarades de 13 nationalités, Espagnols, Allemands, Polonais, Français, Israéliens, Hollandais, Suédois, Anglais, Hongrois, Tchèques, Autrichiens, Yougoslaves, Suisses (t. II, p. 619). Ensemble, ils ont formé une communauté internationale de combattants de la liberté à un moment où les États démocratiques renoncent. Ça mérite d’être rappelé ! Non ?!


Je te demande, France, par pitié et comme faveur
Ta terre et ton chèvrefeuille.
La vérité de tes tourterelles et les naines iniquités
De tes vignes enveloppées de gaze. (III 1937)

Ossip Mandelstam, Les Cahiers de Voronej,
3è Cahier, Harpo &, traduction Christian Mouze, 1999

 

[Exil dans la France vichyste, 1938-1941]10)

Il revient en France, blessé, au printemps 1938. Avant que le pouvoir ne passe dans les mains de Daladier dont le gouvernement internera les combattants antifascistes qui se refugient en France après la défaite. Dans des conditions indignes. À Paris, il tente de soustraire la bibliothèque aux fonctionnaires du Parti. Après Munich, vécu douloureusement par tous les exilés, il s’installe dans le sud de la France à Bormes-les-Mimosas (Var). Il obtiendra une bourse de l’American Guild for German Cultural Freedom, qui lui permettra d’écrire Tschapaiew: Das Bataillon der 21 Nationen. Ernest Hemingway, ex-brigadiste et ami, qui appréciait son «inébranlable rectitude – steadfast honesty» l’aida financièrement. Le terme INTER-national déployait encore ses valeurs.

La situation des exilés antifascistes, antinazis se dégrade. Des pages sombres de l’Histoire de France s’écrivent. Amer, il notait :

«Dans la presse française à sensations, dans les journaux locaux et naturellement dans la majeure partie de la presse de droite, il y avait durant cette “drôle de guerre” plus d’articles incendiaires contre les réfugiés sans défense venant de l’Allemagne nazie que de discussions avec les opposants à la guerre.» (t. 2, p. 93)

Il collectionne les exemples les plus sordides qu’il colle dans les pages du Journal. Les Français battus sont à la recherche de boucs émissaires et les réfugiés à gueule de métèques sont des cibles de choix. Pour l’élite pensante et gouvernante de la France, l’ennemi n’est pas Hitler, mais les gens de gauche, et donc les opposants qui ont fui le nazisme, suspects de sympathie communiste. «La renommée séculaire de la France comme terre d’asile et la bonne réputation de l’hospitalité française en ont pris, à l’époque, un sacré coup !» écrira-t-il dans l’Exil en France (p. 74). Pis, c’est une histoire d’amour déçue, douloureuse pour tous les exilés (juifs/non-juifs). Les mythologies finissent toujours par se fissurer. Kantorowicz cite l’exemple de Juifs (par ailleurs très ignorants et/ou aveugles) qui avaient fui la Belgique et la Hollande qui, en 1940 encore, préféraient retourner en zone occupée, plutôt que de rester dans le camp de St-Cyprien, «l’enfer de Perpignan», car «rien, ne pouvait être pire». «Un paradoxe à peine croyabledie kaum glaubliche Paradoxie» (t. 2, p. 200-201).

Comme tant d’autres antinazis, Kantorowicz est interné au camp Les Milles (Aix en Provence), une ancienne fabrique de briques, il y rencontre des artistes de l’art ‘dégénéré’, Bellmer, Max Ernst, une ombre, note Kantorowicz. Mais aussi des antinazis qui portaient encore les marques de leur passage à Buchenwald, à Dachau, et dont on imagine sans grands efforts le désespoir. Des Juifs orthodoxes qui construisirent avec les débris de briques un espace de prière pour la fête de Yom Kippour. Des légionnaires dont certains, couverts de médaille, une jambe ou un bras laissés sur les champs de bataille français, ne parlaient même plus allemand. Des ouvriers sarrois qui, lors du referendum de 1935, s’étaient compromis contre Hitler, pour la France, dont quatre étaient mariés à des Françaises. Des Tchèques qui arrivèrent enchaînés. «Grotesque» écrira Feuchtwanger dans son Journal. Dans quel dictionnaire trouver le mot exact pour désigner le comportement des autorités centrales françaises, vis à vis de ces citoyens européens fuyant le nazisme ? Aux Milles, il était tous les jours question de suicide et des moyens sûrs et indolores de le réussir. Le matin du 21 juin 1940, Lion Feuchtwanger, alerté par un jeune médecin autrichien découvrit Walter Hasenclever, écrivain, co-fondateur de l’expresionnisme allemand, plombé sur sa paillasse. Il avait avalé des somnifères, la veille de l’évacuation du camp. On lui infligea, en vain, un lavage d’estomac.



J’allai à l’infirmerie pour voir Hasenclever. C’était une bâtisse de pierre, nue et misérable. Les malades étaient couchés sur des lits de camp hors d’usage, ça puait. Là, dans une sorte de réduit gisait Hasenclever. Son visage était cramoisi, son cou boursouflé, sa langue pendait, épaisse et violacée; effets du lavage d’estomac, me dit-on. Il râlait fort. Deux médecins étaient auprès de lui, un Allemand et un Français. On m’assura qu’Hasenclever n’était plus conscient, qu’il ne sentait plus rien, qu’il n’entendait plus rien. Le Français estimait qu’il restait encore de l’espoir, l’ Allemand assurait le contraire.

Le 28 juin, à Nîmes, il note dans son Journal, la nouvelle de la mort de Hasenclever, abandonné aux Milles.

Lion Feuchtwanger , Der Teufel in Frankreich, édition Aufbau, 1992, p. 139 ; p. 292.


Dans la France de Vichy, ces opposants nazis ou fuyant le nazisme, sont le plus souvent placés devant l’alternative suivante : l’internement (et à terme leur «livraison» aux nazis), ou l’engagement dans la Légion. Qui ne protégeait pas toujours la famille de la déportation. Kantorowicz refuse l’engagement dans la Légion, «cette police coloniale» :

«Quelques–uns se demandaient pourquoi un ancien des Brigades Internationales en Espagne, ne s’était pas engagé dans la Légion comme si c’était la même chose : combattre comme volontaire dans les Brigades Internationales contre le fascisme ou s’engager avec les aventuriers de tous les pays pour une solde dans une troupe qui a été créée pour maintenir le joug colonial. S’il y avait eu une brigade allemande formée de volontaires antifascistes, je me serai engagé, comme je me suis engagé en 1936 dans les Brigades Internationales en Espagne. (t. 2, p. 37)»

Arthur Koestler, avec qui Kantorowicz était entré au Parti communiste, interné au camp de Vernet, fera de la Légion étrangère une porte de sortie de la France, il s’y engage, change d’identité, déserte et rejoint Londres. Il fait le récit de son expérience française dans La Lie de la terre- Scum of the earth, 1941.

L’armistice signé, après la guerre-éclair (10 mai 1940), les émigrants sont livrés à la Gestapo, à partir du 27 août 1940. Clause dix-neuf du traité d’armistice.


René Char résumait ainsi la situation avec son habituelle hargne éthique: « La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste ». Ce que le Journal de Lion Feuchtwanger confirme, désorganisation, je-m’en-foutisme, corruption, voire antisémitisme de certains officiers ou sous-officiers du camp (mais pas seulement) comme compensation, voire « revanche » sur la défaite, et selon Feuchtwanger sur l’Affaire Dreyfus …


Suite Deuxième partie,1b)

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1. Exil in Frankreich, Merkwürdigkeiten und Denkwürdigkeiten, SCHÜNEMANN UNIVERSITATSVERLAG BREMEN, 1971. Complété en 1995 par la publication des NachtbücherJournaux de nuit par Ursula Büttner et Angelika Voß, aux Éditions Hans Chritians, Hambourg. Un beau travail.

2. Liste publiée dans le Deutschen Reichsanzeiger et dans le Preußischen Staatsanzeiger, le 3 novembre 1934.

3. Nachtbücher, 13 août 1939, p. 269.

4. Jg.21, 1929-1930, p. 765-771

5. Le Livre brun parut à Bâle en 1933.

6. Il publia deux articles, dans le Pariser Zeitung, l’un sur le Festival de théâtre à Moscou, de septembre 1936, Das Theater der Völker (22.09.1936, n° 103), le second sur Moscou en plein développement, Verwandlung einer Stadt, daté du mardi 17 novembre 1936 (n° 159). Le ton mesuré est celui du reportage journalistique, écrit par un journaliste bienveillant, relativement neutre. Dans l’article sur le festival de théâtre, il souligne, la diversité des peuples qui composent l’URSS, comme aurait pu le faire pour n’importe quel journal, un correspondant intéressé par la diversité et séduit par la dimension folklorique des costumes et comportements. L’article sur Moscou, en plein développement, commence par une comparaison : Moscou visité en 1929 et le Moscou de 1936. Il ne peut noter que des améliorations, les rues y sont devenues praticables, même s’il reste encore beaucoup à faire, la surface habitable est en progression, même s’il reste encore beaucoup de logements à construire. Et cetera. Deux articles, bien documentés, dignes de la bonne presse ‘bourgeoise’. La comparaison avec la presse communiste européenne (française, italienne) plus laudative permettrait-elle de lire entre les lignes des critiques non formulées ?

7. Nateck Globus avait d’abord fui la Pologne après avoir assisté au massacre de sa famille par les nouveaux conquérants de l’Europe. Il vécut en URSS comme ouvrier jusqu’à la fin de la guerre. Dans la région de Taschkent. Puis, dissident communiste, il quitta sa terre natale pour la France, entra au CNRS, où il fit des découvertes importantes dans le domaine des champs magnétiques (physique des métaux). Il a dû se battre à la fois sur sa droite contre les féodalités spécifiquement françaises (on ne pouvait pas marcher sur les plates-bandes d’un prix Nobel français, par exemple, même si celui-ci avait tort. Ainsi, ce sont les Japonais et non les Français qui ont exploité son modèle), et sur sa gauche contre des syndicalistes pro- ou communistes, jouant le «gauchiste» de service. Je n’ai, hélas, pas réussi à lui faire écrire ses mémoires, qui relèvent du picaresque…

8. Kantorowicz Alfred, Tschapaiew: Das Bataillon der 21 Nationen. Dargest. in Aufzeichnungen seiner Mitkämpfer Otto Brunner, Ewald Fischer, W. Hofer u.a. Red. v. Alfred Kantorowicz, Madrid 1938 [Rudolstadt 1948 (gekürzter Nachdruck), Berlin 1956].

Wasilij Iwanowitsch Tschapaiew (1887–1919) est une figure héroïque et mythologique de la guerre civile russe, commandant de la 25e division, il joua un rôle déterminant dans la victoire contre les gardes blancs conduits par A. W. Koltschak. Audace, esprit de décision, soif d’apprendre, dévouement à la cause du peuple, autant de qualités dont avait besoin la brigade.

L’édition de 1938 contient 64 pages d’images (portrait, dessins, photographies, etc.) et 180 reproductions (articles du journal de la Brigade, notes de journaux privés, fragments de journaux muraux. Etc.). Je renvoie à une étude passionnante d’Anna ANANIEVA, Alfred Kantorowicz: Tschapaiew. Das Bataillon der 21 Nationen, étude qui appartient à un ensemble de recherches sur l’écriture littéraire de l’histoire, dans la littérature européenne, les médias. Recherches interdisciplinaires entre deux Universités, Barcelone et Giessen. Ananieva analyse les formes narratives, les techniques polyphoniques qui donnent la parole aux combattants (montage de documents, de voix, etc.). Des combattants qui écrivent eux-mêmes l’histoire d’un combat.

[L’étude est accessible sur le site http://www.stud.uni-giessen.de/~s4822/pdf/kantorowitz.pdf%5D

9. En 1947, Kantorowicz publie dans le premier Cahier de la revue Ost und West des textes de Georges Bernanos, Theodore Dreiser und Ilya Ehrenburg sur la guerre d’Espagne. En 1948 paraît pour la première fois en Allemagne, Tschapaiew. Das Bataillon der 21 Nationen, la même année, en 1948, il publie le Journal espagnol – Spanisches Tagebuch, Berlin 1948 [1949,1951], un texte plus personnel, à une voix.

En 1952, en RDA, l’Association des persécutés du régime nazi-Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (Hg.), publiait Vorwärts im Geist der Kämpfer der Internationalen Brigaden zur bewaffneten Verteidigung unserer Heimat und unseres sozialistischen Aufbaus, Dresden 1952. L’histoire de la XIIIe Brigade assume ici une fonction culturelle et formative pour la société à construire. Socialistement. En 1937, Tschapaiew visait à arracher à l’oubli l’histoire d’une brigade qui, isolée, tenta de défendre Madrid ; quarante ans plus tard, Kantorowicz lutte contre l’oubli politiquement programmé des combattants des Brigades internationales, la guerre d’Espagne sert donc dans les combats politiques internes à la RDA.

Avant sa mort, il travaille à une préface pour le Journal de guerre espagnol- Spanisches Kriegstagebuch qui paraîtra en 1979 dans la collection de la ›Bibliothek der verbrannten Bücher‹ des Konkret Literatur Verlags in Hamburg [et à Frankfurt a.M. en 1982]. Il soulignait l’historicité du point de vue, celui d’un exilé, lié au Parti communiste, dont il critique la politique, dans les années 1936-1937, »Die Neuauflage zeigt den Spanienkampf nicht aus der Sicht von 1979, sondern mit dem Bewusstsein eines exilierten, ausgebürgerten, mit der kommunistischen Partei verbundenen, aber ihrer Politik oftmals kritisch gegenüberstehenden Antifaschisten der Jahre 1936/37.«

10) P.-S. 2013

La Galerie-Librairie Alain Paire, Aix en Provence 13100, organisa en mars, une exposition sur le camp des Milles, produisant de nouveaux documents découverts par deux philatélistes du pays d’Aix.

[http://www.galerie-alain-paire.com/index.php?option=com_content&view=article&id=154:le-camp-des-milles-internements-et-deportations-1939-1942&catid=1:exposition-actuellement&Itemid=2]

Le catalogue de la Galerie vaut le détour.

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Suite, Deuxième partie 1b)

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26/12/2013

JOURNAL DE VOYAGE

Mise à jour le 14 avril 2017

NORDERNEY

 

20 MAI-18 JUILLET 2013

Chroniques fragmentaires d’un retour sur une île que je n’avais pas revue depuis des lunes. J’y venais en vacances, invitée par une amie peintre, Hildegard Peters, rencontrée dans un lycée à Düsseldorf. J’étais étudiante, assistante de français, elle était stagiaire (Refendarin), future professeure de français et d’histoire de d’art. Une longue amitié qui est aussi une longue histoire. Nos plus belles années partagées entre Düsseldorf, ‘son château en ruines’, petite colonie d’artistes fauchés et Amsterdam avec ses musiciens de jazz dans Porgy and Bess, elle aurait traversé le désert, disait-elle, pour les peindre, il fallait l’aider à porter l’instrument de musique du modèle, qui n’était pas en état de traverser Amsterdam à pieds avec son trombone, après une trop longue nuit à boire, et nous étions trop fauchés pour prendre un taxi. Je n’ai pas oublié le poids d’un instrument de musique en cuivre !

Séjour entrecoupé de journées à Norden, à une heure de bateau. Où je retrouvai de vieux amis, qui m’accueillirent en l’année 1994 quand des maffias parisiennes (cambriolages><drogue><vente d’armes, se donnant la main) désiraient ma peau. Dans un environnement délétère 1), il faut se taire, courber l’échine ou devenir l’objet d’intimidations multiformes, et du mépris – par ailleurs flatteur – de la communauté consommante/vendante… MAIS, il fait si bon vivre dans le Capitalisme se régénérant, grâce au «seul argent frais» (disent les spécialistes) de ces commerces planétaires, qu’on prend le mal en patience. Longue vie donc aux jouisseurs sans frein, les lacaniens ne manqueront pas de travail, et tant pis pour les dommages collatéraux multiformes en amont et en aval. Et salut respectueux à l’Internationale des manœuvriés, gros et petits : ils/elles ont réussi là où les prolétaires ont échoué. Chapeau ! Très bas. Sans ironie, je le jure.

Un séjour donc chargé de souvenirs où se croisaient un passé lointain et un présent chargé de passé encore proche.

1) Cf. L’initiative de Georges Sarre (alors député) dans le Monde du 26 juillet 1994, qui demandait un plan d’urgence pour le XXe arrondissement. Occupant le terrain avec un sentiment de totale impunité, ils/elles en avaient perdu toute prudence, les cambriolages qui permettent d’accéder aux réseaux de la drogue, se préparaient sous les yeux des futures victimes (repérages, SDF (ou faux SDF) assis sur les escaliers d’entrée, qui empêchaient les portes sécurisées de se fermer, et cætera).

*

Jeudi 25 mai 2013

Déambulation dans le centre ville pour retrouver je ne sais quoi. Je ne reconnais rien. Tout a changé, de violentes et ravageuses tempêtes ont obligé à repenser les digues protectrices, et donc à reconstruire. Norderney est devenue une île touristique avec ses nombreux magasins de pacotilles, où «l’on trouve tout ce dont on n’a pas besoin», dit en riant ma logeuse. Le passé flouté par le temps qui passe est recouvert par l’uniformité du présent. Seules quelques images surnagent, je ne parviens pas à les situer dans l’espace présent.

Pour renouer avec le passé disparu, longue promenade contre le vent, le long de la mer, à marée basse. J’avais oublié la résistance du vent, sa manière de tester votre équilibre. En ce 25 mai, un combat en douceur, ni trop résistant, ni trop tendre. Il fallait simplement s’affirmer.

Samedi 27 mai 2013

À la terrasse-galerie de la Conversationhaus, j’observe les passants. En hauteur. À cette époque de l’année, l’île est fréquentée par les seniors. Toutes les formes de sénescence défilent : dames qui poussent leur voiturette, avec plus ou moins d’énergie, de conviction, seniors dans une brouette, brouette que l’on pousse, brouette motorisée, brouette de luxe (certaines sont de vraies Bugattis sur lesquelles le propriétaire a des airs d’empereur), brouette solaire, la plus drôle… et puis, tous les pédestres qui avancent avec une canne. Ils semblent goûter ces restes de vie. J’éprouve des sentiments ambivalents devant ces promesses de futur proche.

Lundi 29 mai 2013

Je m’installe avec un certain plaisir à la terrasse de Marienhöhe, un vieux restaurant de l’île. Commande une glace. Cherchant un carnet de notes dans la poche de mon coupe-vent, je constate, avant que la glace ne soit sur la table, que j’avais oublié mon porte-feuille. Je me précipite pour arrêter la commande, m’excuse et m’enfouis ! Le serveur me suit, me demande si j’ai une carte d’identité, je n’ai rien, ni papier, ni argent. Je n’ai pas encore intégré l’absence de sac à main. Les habitudes…

Je rentre en taxi, charge papier et argent, retourne en ville. Mais je vais ailleurs. Ils ont manqué d’intelligence commerciale : la glace était servie et donc perdue, ils auraient dû jouer le pion confiance. Je serais revenue fondante de reconnaissance ! Le soir, j’apprends par une amie à qui je raconte l’incident, qu’étudiante, elle avait été obligée de faire un procès aux propriétaires pour être rémunérée correctement. La réputation d’employeurs pingres perdure. Difficile donc d’espérer un geste de confiance.

Dans la soirée : lecture de la SDZ,

Une forme de réconciliation avec les politiques…

La Süddeutsche Zeitung publiait dans son Magazine du 24 mai, un long entretien avec deux hommes politiques du SPD, Wolfgang Thierse (un sortant), Christian Nürnberger (un entrant), époux d’une journaliste télévisuelle connue.

Des hommes de conviction qui parlent de la politique comme quelque chose de sérieux, mais aussi comme quelque chose de «gris, de laid, qui fait transpirer» (Die wirkliche Politik ist klein, grau, hässlich und schweiss-treibend). La politique par le petit bout de la lorgnette. Ils parlent du porte à porte pour des résultats maigres, de sa propre image sur une affiche, fabriquée à Berlin par des inconnus, image qui souvent déplaît, ils parlent du temps nécessaire à l’adaptation aux rituels du Bundestag, à ses espaces, à ses mœurs. Comment motiver ses troupes sur le terrain pour coller des affiches, distribuer des tracts – durant leur loisir, comment se présenter, dire pourquoi on est devenu candidat. Dans le cas de Nürnberger, l’entrant, le mode de présentation est auto-ironique : «Vous connaissez tous, ma femme… je suis là, pour me faire connaître, changer la chose». Le privé pointe ici sa dimension politique. Les projets politiques de l’entrant ? Pendant 22 ans, Nürnberger s’est occupé de ses enfants, du ménage, de la maison, pendant 22 ans, il tentera de préparer pour cette génération un avenir vivable.

Ils parlent des rapports au public, nous laissent entrevoir les dessous de l’interaction langagière, en évoquant les astuces que chacun développe : noter le nom du contradicteur et s’adresser à lui avec ce nom (N.de l’A : en Allemagne, monsieur, madame sont toujours accompagnés du nom) ou noter la question, reprendre des mots-clés dans la parole de l’autre pour argumenter, répondre du tac au tac (Stichworte contre Stichworte). Apprendre à parler lentement, Thierse dit avoir beaucoup appris de Willy Brandt qui semble avoir été un modèle. Non pas des «stratégies de communication» manipulatrices, venues d’ailleurs (les experts!), mais échanges, au fondement de la pratique démocratique.

Dans la foulée, ils en viennent à parler des ratés inévitables du langage. Thierse évoque les mal-entendus déclenchés par une phrase dont l’ironie a échappé. Sur Facebook, une photo de Vaches avec Mon aire de votes Mein Wahlkreis, déchaîna l’ire des Souabes. 3000 courriels regorgeant de colère engorgèrent sa boîte mail. L’ironie implique un déchiffrage plus subtil que la simple lecture au ras des mots, au ras des images. Équivoques du sens impossibles à écarter. À la question du journaliste qui lui demande s’il a appris quelque chose de cet incident langagier, il répond par la négative : «Non, pour éviter les malentendus, il faut parler-Merkel, ne rien dire qui puisse être objet d’attaque», l’expression allemande est d’une grande force synthétique – Nämlich nicht sagend-unangreifbar. Il trouve ça triste – tieftraurig. Avec raison.

Nürnberger acquiesce, difficile de parler librement en politique. Thierse enchaîne: «On attend des politiques qu’ils parlent vrai, mais quand ils parlent vrai, les mêmes les assassinent.»

Le journaliste se demande comment faire cohabiter la police des mots, la pression de sa fraction politique -Wortpolzei und Fraktionzwang, et son amour de la vérité, l’ardeur de ses convictions. (Notons au passage, le glissement de l’adjectif vrai à vérité ! Qui nous fait passer de l’empirique à la métaphysique…)

Thierse, le sortant, rectifie : en politique il n’est pas question de vérité, il est question de solutions meilleures et de mauvaises solutions, la politique est la sphère du relatif. On ne doit pas dénoncer ces formes de conflits démocratiques, au risque de voir surgir le Maître de vérité – die Politik ist die Sphäre des Relativen. Man sollte diese Art von demokratischenr Auseinanderstzung nicht denunzieren. Importance de la parole, de l’échange polémique, dessinant des espaces de liberté…

L’entrant résume dans une jolie formule le passage du statut d’«observateur problématisant à celui d’acteur problématique». Une remarque forte. Deux domaines différents, non sans lien, mais différents : la distance critique et la praxis. Prendre le risque de se salir les mains, de se compromettre… Un célèbre français, philosophe, explora la question dans une pièce de théâtre, intitulée Les main sales. C’est dire si la question est sérieuse !

*

Pas de grandes phrases. La politique comme une tâche quotidienne, celui de la ménagère soucieuse du bien-être de sa communauté. Une forme de socialisation patiente, attentive, bref, un travail ingrat. À recommencer. Indéfiniment. Toujours et partout sous-estimé, ce qui explique aussi le statut des femmes dans les sociétés humaines, quelles qu’en soient les formes et les couleurs. Et ce, même quand on SAIT l’importance du maternage, des soins dans la prime enfance pour le devenir d’un individu.

Comme on a tendance à oublier cette dimension ingrate, comme j’ai tendance à l’oublier, la leçon, car c’est une leçon politique, doit être retenue, qui nous renvoie, nous les rouspétants, les contempteurs des politiques, à nos ambivalences, à nos contradictions. Car mine de rien, en critiquant obliquement les techniques de communication ‘transparente’, ils renversent aussi les rôles : sociologues, linguistes ne cessent d’analyser les «injonctions paradoxales» du discours politique, (le fameux double-bind de Bateson, fameux à juste titre), oubliant souvent ces Autres à qui le discours s’adresse, qui sont aussi perclus d’injonctions contradictoires, désirant le ‘parler vrai’, sans beaucoup l’aimer…

*

J’avais écouté les nouvelles, et oublié la télévision, absorbée par la lecture du magazine. J’entends soudain deux voix que je connais, je jette un œil sur l’écran, j’y découvre deux comédiens que j’admire : Klaus Maria Brandauer et Martina Gedeck. Je continue à lire, mais jette de temps à autre un œil sur l’écran, bien que je déteste le cinéma sur écran télévisuel. Je découvre, par morceaux, le script : un homme malade se bat avec sa maladie, perd la mémoire, avec des moments d’intense lucidité, sa femme patiemment l’aide à vivre aussi longtemps que le désir de vivre l’anime et l’aidera à mourir quand il veut en finir. La fin est sobre. Il mange sa bouillie, en toute conscience, tandis qu’elle parle, remémore le passé heureux, quand cette vie s’est éteinte, elle se lève, ouvre les fenêtres, laisse entrer la lumière. Un geste gœthéen… Klaus Maria Brandauer est puissant dans la violence de vivre et de mourir, quant à Martina Gedeck (qui jouait la comédienne dans La Vie des Autres), elle est d’une justesse à couper le souffle. Tout se joue dans un menu muscle du visage qui se tend, dans le regard, de la tendresse au désarroi en passant par la détermination.  Le film : Die Auslöschung (un film ORF/SWR de Nikolaus Leytner (Première 13/02/ 2013,  sur ORF 2.)

*

Lundi 3 juin 2013

Je renoue avec la tradition de la carte postale. Une longue liste à pourvoir. Difficile de trouver de belles cartes. Plus difficile encore d’acheter les timbres.

La belle Poste de Nordeney est devenue un magasin de frippes ! Pour acheter les timbres, il faut trouver la boutique de bric-à-brac pour touristes qui cache un coin DE-POST. On comprend pourquoi, la Deutsche Post affiche de fabuleux bénéfices. À Berlin, au fil des ans, j’avais vu disparaître les bureaux de postes, il vous fallait arpenter des kilomètres (et à Berlin, ce n’est pas une image !) pour trouver un bureau de poste, et quand vous l’aviez trouvé, vous faisiez la queue !

En achetant les timbres, j’y vais de mon couplet provocateur sur la petitesse du coin-poste, un mètre carré cerné de paquets, et sur les bénéfices de la Deutsche Post, le jeune préposé me répond en disant : il ferait mieux de payer correctement les employés… – Faut le dire plus fort, lui dis-je, pour réponse un haussement d’épaules. Il m’arrive souvent d’agit-proper sans succès. J’en deviens ridicule, mais je persiste.

Le modèle allemand, c’est ça aussi, et bien d’autres choses encore !

Mardi 11 juin 2013

Je lambine dans les quelques mètres carrés de la mansarde, louée par mon amie auprès d’une vieille connaissance, située à 20 minutes de marche du centre ville. Je lis les journaux achetés. Consulte mes boîtes mail. J’apprends que le Musée Berggruen, à Berlin, va se voir poser une plaque informative comme seuls les Allemands savent le faire, qui portera à la connaissance des visiteurs un fait connu des seuls/es historiens/historiennes du nazisme.

L’espace de l’actuel musée, ancienne écurie du château de Charlottenburg, abrita sous le IIIe Reich, l’école de formation des cadres SS. Klaus Barbie en sortit. Les espaces, les lieux ne sont pas responsables des usages que des humains en font, mais il leur arrive de prendre des revanches :

  • La ville de Berlin a transformé l’ancienne écurie pour chevaux royaux et plus tard pour les hauts cadres de pur sang germanique en un musée d’une élégance rare, la rampe d’escalier vaut, à elle-seule, le détour.
  • Le musée abrite une collection, constituée en partie, de toiles de l’art dégénéré, dont de nombreux Klee.
  • La collection est cosmopolite, Picasso, Matisse, Klee, Giacometti, qui appartenait à un collectionneur ‘juif’,  Heinz Berggruen, Berlinois de naissance.

Le texte de l’historienne est supervisé par des politiques et par un fonctionnaire de la police, historien amateur de l’histoire de la Police de sécurité. La mémoire est affaire d’État. On s’en doutait, en voici la preuve. Et pas seulement en Allemagne !

Jeudi 13 juin 2013

Promenade dans la ville, un certain plaisir à faire les boutiques, en lambinant. Plaisir oublié. Retour en bordure de mer, sur les digues. Tantôt sur la digue pour piétons, tantôt sur la digue pour bicyclettes.

Ce jeudi 13 juin, si j’avais été peintre, j’aurais tenté de relever un défi : capter avec un pinceau la diversité infinie des gris : les gris de la mer, les gris du ciel et leurs variations suivant la direction du vent, des nuages, les gris de la ligne d’horizon où s’effacent les frontières mer/sable, les gris qui se dispersent quand subitement le vent chassant un nuage, le soleil éclaire la mer, dont les gris s’argentent, aveuglent de trop de clarté… un paysage «vent-lumière» en chinois. Mais je ne suis pas peintre. Et de toute manière, c’est infaisable, pour ne pas dire désespérant, je comprends pourquoi, les peintres chinois ou japonais se noient dans la fluidité des paysages qu’ils ont tenté de peindre.

Vendredi 14 juin 2013

Je suis sortie sans trop savoir ce que je ferai. Un autobus allant vers le centre ville arrive, je monte. Arrivée à hauteur du cimetière, je décide de retrouver la maison de mon amie où se logent de nombreux souvenirs. Je passe devant l’étang aux cygnes, écoute un moment le silence, même les canards se taisent. Seul un jet d’eau fait teinter ses gouttes à la surface de l’eau. Je m’aventure sur un chemin, traversant un petit bois, protégé sur la droite par des haies d’orties vigoureuses. Je découvre une église protestante de plein air, lovée très païennement dans le retranchement (Schanze) qu’un petit général corse qui prétendait exporter la révolution française avait fait construire de force par les citoyens/citoyennes de Norderney. Contre les Anglais ! Ruinant à jamais le port de Norderney, victime du blocus. Sa manière de «conquérir les cœurs»! J’entends le rire sardonique de Wellington-John Malkovich ! Je découvre, en obliquant, que le chemin forestier passait derrière les villas où logeait le gratin germanique, dans un passé encore proche, les von… Bismarck… Bülow… Hindenburg. Des plaques commémoratives revendiquent ces nobles présences d’un temps révolu et pérennisent les mythologies des grands hommes. Quand on sait le rôle joué par la gente aristocratique dans la montée en puissance du nazisme, on s’interroge…

De tours en détours, m’éloignant des habitations pour retrouver le paysage dénudé de ma mémoire, avec en tête, les quelques indications données par une chauffeure de taxi et le mari de ma logeuse, ancien élève de mon amie, je finis par tomber sur la maison de mes souvenirs, reconnaissable entre toutes. C’est la seule maison d’un seul étage, avec un toit en terrasse, et un arrondi sur la façade tournée vers la mer. Elle était grise, discrète, aujourd’hui, l’ocre rouge soutenu affirme sa présence. Son entour a changé, elle était isolée, aujourd’hui, elle survit, encastrée dans des constructions désuètes. Le parc à cordes, sinistre, est désaffecté. Il semble, par vengeance, vous inviter à venir vous prendre. La plage à proximité, la Weststrand, est devenue aire de jeux pour les enfants. De mon temps, de très vieilles dames, des dures à cuire, venaient se baigner aux aurores. J’en frissonnais !

J’ai revu la maison sans émotion. C’était devenu un espace mental, abstrait où des souvenirs, des fragments de vie étaient logés, et dont le lieu retrouvé, concret, se moquait avec raison.

Jeudi 20 juin 2013

Je suis sortie, par principe ! Pour respirer l’air marin. Le ciel était gris, bas, l’horizon brumeux.

Plus j’avançais vers la mer, plus les promeneurs se dissolvaient dans la brume, comme eux, je devenais une ombre incertaine. Invisible, la mer dont la ligne d’horizon se dissolvait dans le sable, affirmait sa présence par un grondement tamisé. Mer, sable confondus. Impressionnant et unheimlich. Une vieille dame qui, comme moi, avait traversé les dunes pour accéder à la mer, murmura, un paysage pour se perdre et fit demi-tour. Dangereux. Je m’étais aventurée au Touquet dans un tel paysage, et j’ai failli me noyer. J’ai quand même persévéré, mais prudemment sur la digue la plus élevée.

De temps à autre, j’ai eu plaisir à jouer le parasite, m’installant dans des corbeilles de plage, désertées, personne par ce temps n’avait pensé à les barricader. Au-dessus de ma tête, des mouettes planaient de biais. Très bas. J’ai tiré sur ma capuche pour protéger les yeux, leurs giclées de déjection sont dangereuses, disent les autochtones.

Et puis d’un coup, un bruit d’orage dans le ciel. La pluie est venue dissoudre la brume. Je suis rentrée dégoulinante, mon coupe-vent était trop vieux pour arrêter la pluie.

*

Réchauffée, je continue à suivre dans la presse allemande le procès des jeunes nazillons qui durant  – treize ans – ont assassiné des Indésirables, en ce cas des Turcs, substituts du Juif, trop protégé pour devenir – sans dommage – la proie des nouveaux épurateurs. Encore que : en 1996, une poupée ornée d’une étoile de David pendue sur un pont attira l’attention de la police sur le trio.

Ces meurtres de Turcs furent portés au compte de conflits inter-ethniques, des Turcs s’entretuaient pour des raisons douteuses (drogue). Quand on sait les moyens que la police d’État déploya contre les Brigades rouges, on est en droit de s’interroger sur cette impunité de longue durée.

Je regarde attentivement les photos de vacances publiées par la justice. Les deux hommes du trio, font du surf, se promènent en camping-car. Je scrute ces images. Qui restent silencieuses. Je le savais pour avoir scruter des faces de Täter nazis. Si les visages peuvent bavarder dans un face à face, à l’insu des propriétaires, les photographies courantes ne sont que des façades ravalées. Les faces de ce trio sont banales. De la délinquance classique : vivre dans les marges, sans travailler, 14 braquages de banques*. Des insignifiants se donnent de l’importance en décidant de la vie et de la mort de gens qui, socialement, sont proches d’eux, de petites gens. Un fleuriste, Enver Şimşek, 38 ans, deux enfants, assassiné le 9 Septembre 2000 à Nüremberg, un petit couturier, Abdurrahim Özüdoğru, 49 ans, assassiné le 13 juin 2001 à Nüremberg. Encore. Le 27 juin 2001, à Hamburg: Süleyman Taşköprü meurt de plusieurs balles dans son épicerie…

Dix assassinats par balles (leur nombre variant). Deux attentats à la bombe.

On mesure ici l’importance du politique. Le trio et leurs complices sont d’une banalité à vous endormir d’ennui, vivant dans les marges d’une démocratie. Sous le IIIe Reich, en revanche, ces épurateurs auraient été promus, ils/elle auraient pu opérer à visage découvert DANS la non-loi. En toute impunité. Une impunité affirmée par Himmler : un meurtre par conviction aus Gesinnung, n’était pas un meurtre, mais un haut fait, qui exigeait fidélité à un idéal et courage (eine freiwillige Treuepflicht). Non plus des marginaux banaux qui trouvent à valoriser leurs meurtres par l’idéologique, mais des acteurs pléniers, devenant des zélés du crime, débordant la trop ordinaire barbarie humaine. Pour faire toujours mieux.

Le procès dure, qui s’efforce d’élucider les motifs, de préciser les responsabilités, de repérer les complicités. Elles paraissent nombreuses. Sinon comment expliquer qu’ils parviennent de 1996 à 2011 à échapper à la police qui semble sur leurs traces. Sur les photos publiées, (sélectionnées suivant quels critères?), Beate Zschaepe pavane. Ou crâne. Une manière de protection ? Curieusement, alors que sur les photos de l’avant publiées, B.Z apparaît comme une jeune femme plutôt terne – ce qu’elle n’était pas – sur les photos du procès en revanche, la prévenue apparaît soignée, cultive son apparence, tantôt cheveux déployés, boucles d’oreille, tantôt cheveux tirés, le visage terne éclairé par un foulard lumineux. Qui l’habille? Qui la conseille? Ses défenseurs?

Elle sortira un jour de prison. Vivante. Je ne crois pas aux rédemptions morales des tueurs idéologiques…

Plus on lit les compte-rendus de presse, moins on comprend. Plus on est démuni. De petites gens meurent dans l’indifférence générale, assassinés par des individus qui se rêvent justiciers de la race nordique, polluée par ces Autres aux cheveux noirs. Accusés d’êtres responsables de ce qui leur arrive. Les familles qui, aujourd’hui, témoignent, disent le calvaire des interrogatoires, des suspicions. La honte et la colère qui interdisent le deuil. L’État allemand s’est excusé. Des enfants à jamais marqués. De l’irréparable.

Inquiétude aussi. Les investigations du taz.de, qui traque les complicités jusque dans l’appareil d’État laissent entrevoir des marigots où se vautrent des crocodiles… (petits? gros?). Un thriller obscur et ennuyeux. Merkel veut la vérité, espérons qu’elle ne se contentera pas du semblant.

* Braquages :  « Chemnitz: le 6., le 27.10.1999,  le 30.11.2000, le 23.9.2003, les 14. et 18.5.2004, 22.11.2005;  Zwickau: les 5.7.2001, 25.9.2002 et 5.10.2006; Stralsund: les 7.11.2006 et 8.1.2007; Arnstadt:  le 7.9.2011; Eisenach: le 4.11.2011. Ils fuyaient à bicycletteSie fliehen mit dem Fahrrad. » in DIE ZEIT (en annexe sur les pages du procès).

Samedi 22 juin 2013

Ciel bas et gris, suis quand même allée au Phare en autobus, me promettant d’aller à pied jusqu’à l’Oase, plage des nudistes. Arrivée sur la parking, pluie battante. Un autobus arrive, je décide de rentrer. Je reviendrai par beau temps pour traverser ce paysage de dunes, où quelques arbres, noueux, tordus et disgracieux, font de la résistance. Je reviendrai en semaine, durant les weekends les groupes sont nombreux et pas toujours agréables. Des groupes d’hommes jeunes, embièrés. Les mâles nordiques ont une manière très brutale d’être ivres. Je me souviens des Anglais en Espagne. Violents, vociférant dans les chambres d’hôtel. À Berlin, les beuveries du weekends sont connues : Suédois… Allemands… Anglais se trimballent avec des caisses de bière dans le métro. Ça gueule, ça débagoule, ça pollue, ça raye les vitres d’injures. Le bipède mâle européen à l’état brut. Je me surprends à penser Ah, ces teutons ! Faut éviter de nourrir son racisme naturel, fait de répulsion et d’intolérance face à des comportements qui empoisonnent le vivre ensemble. Où l’on constate, entre parenthèses, les liens entre racisme et corps. Du réactif primaire aux pentes savonneuses… À ma connaissance, seuls les Japonais ont de la tenue dans la beuverie. Je me souviens de ces hommes pleins de saké, dans les métros, le soir, titubant, on s’apprêtait à les recevoir dans les bras, mais à la dernière seconde, ils se redressaient et vous évitaient ! En silence…

Dimanche 23 juin 2013

Tout mes proches (la parentèle et les amis) ont reçu ce e-mail en français ou en allemand:

« VOUS CONNAISSEZ LES PLUIES PERVERSES ? ELLES TOMBENT POUR BIEN VOUS MOUILLER ET DISPARAISSENT POUR REVENIR UN PEU PLUS TARD… AINSI FONT-ELLES DEPUIS TROIS JOURS. HIER, JE SUIS ALLÉE AU PHARE ET PAF, TANDIS QUE J’ALLAIS À PIEDS VERS LA PLAGE DES NUDISTES, AVERSES. AUJOURD’HUI, DIMANCHE, CHAQUE FOIS QUE JE ME PRÉPARE À SORTIR, ELLES REVIENNENT !

BISES MOUILLÉES »

Mercredi 25 juin 2013

Kurplatz, le centre urbain de l’île, envahi par les scolaires. Un micro-monde sur la pelouse : tous les âges de la vie, du nouveau-né dans les bras d’un papa à la vieille dame dans sa voiturette trois étoiles. Des jeunes garçons jouent au ballon sur la pelouse, des groupes d’adolescents/tes discutent. Un seul groupe mixte…

De nombreux handicapés, lourds, de nombreux mongoliens, le plus souvent très retardés. À La terrasse de la Conversationhaus, un homme jeune, installé dans une chaise roulante, nourri à la cuillère par des parents âgés. Avec tendresse. Que deviendra-t-il, les parents morts ? La réponse me donne froid, j’écarte la question.

Je déguste une glace à la liqueur d’œuf (Eierlikör) et m’en retourne en bravant le vent. Un vent dur, teigneux.

Mercredi 3 juillet 2013

Heinrich Heine, Arno Breker 1)

PRÉLIMINAIRES

Le Juif et le bel Aryen, le nez courbe et le nez droit…

Heinrich Heine par Arno Brecker

(version III, années 1970)

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*

L’Ordre teutonique revu par Breker après 1933

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Die Berufung- La vocation, l’appel

1940, Bronze
Klassische Periode, Detail

Période dite classique.

Die Partei – Le Parti (sur Wikipedia)

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[le site Haus der deutschen Kunst, bien documenté, offre à voir de nombreux documents photographiques.]

—————–

NOTE

1)   En 1931, la ville de Düsseldorf qui voulait honorer ‘son’ poète, Heinrich Heine, lança un concours. Heinrich Mann demandait avec insistance d’éviter le ‘réalisme’, il conseillait de regarder du côté du Penseur de Rodin que Breker connaissait. Une allégorie de poète. Arno Breker obtint le Deuxième Prix, Georg Kolbe, le Premier. On le sait : les ‘œuvres’ primées dans les concours sont rarement des chefs-d’œuvre. Comme le faisait remarquer H. Peters, l’artiste veut gagner de l’argent et travaille vite. Rien à redire sur le principe. Gagner de l’argent pour pouvoir vivre de son art n’est infamant que pour les adorateurs, par ailleurs bien nourris, des artistes malheureux et fauchés (cf. la légende du pauvre Van Gogh, construite de toute pièce).

NOTA. La version I Entwurf 1931 diffère nettement de la version III, offerte à Norderney. La tête est moins gracieuse, nez et yeux sont protubérants, Heine n’est pas re-connaissable, alors que la version III, datant des années 1970, renvoie à des portraits connus du poète jeune. (cf. l’esquisse de la version I est visible dans l’article de Joachim Petsch.)

FIN DES PRÉLIMINAIRES

 

O Deutschland ! Land der Eichen und des Stumpfsinnes!

Oh Allemagne ! Pays des chênes et de l’abêtissement !

meine Brust ist ein Archiv deutschen Gefühls.

ma poitrine est une archive du sentir allemand

Heine

 

Quand le passé ne veut pas passer

Ce mercredi 3 juin, j’étais invitée à assister à une petite réunion ‘privée’, réunissant deux politiques, appartenant à la fraction des Verts de Norderney, un spécialiste de Heine, le professeur J.A. Kruse et mon amie Hildegard Peters, peintre et professeur d’histoire de l’art, adversaire déterminée et haïe des nouveaux nazis, qui tente de relancer un combat perdu dans les années 80 [voir ANNEXE]. La mairie de Norderney avait accepté, la statue du poète Heinrich Heine d’Arno Breker, le célèbre sculpteur du IIIe Reich, offerte par La Société Arno Breker (Arno Breker Gesellschaft 1979 /e.V. ABG). Cadeau refusé, avec indignation, voire une «indignation unanime», par d’autres villes allemandes dont Düsseldorf. Mon amie, ex-citoyenne de Norderney, son compagnon peintre polono-américano-amsterdamois Mikaël Podulke partirent immédiatement en guerre contre l’installation de la statue au centre-ville – à proximité de la synagogue détruite par les nazis de l’île. Au niveau des instances politiques, académiques, on relève les noms de Willy Brandt, Heinrich Böll qui emploie le terme «Obszönität», Wilhelm Gössmann (Heinrich-Heine-Gesellschaft), J.A. Kruse (Heinrich-Heine-Institut). Le combat fut long – et perdu. La procédure engagée fut annulée le 9.12.1983, la Justice n’avait pas les moyens légaux de condamner l’acceptation d’un don…

On peut donc voir à Norderney, depuis 1983, la statue du poète ‘juif’*, au nez légèrement courbe, avec sur sa fesse droite la signature de Breker.

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*

Durant cette réunion, H. Peters commence par rappeler le passé d’Arno Breker, écartant certaines des légendes javellisantes, il aurait protégé Picasso, Suhrkamp, le célèbre éditeur, et même Max Liebermann, dont la femme se suicide, le 10 mars 1943, pour échapper à la déportation vers Theresienstadt. À supposer qu’elles soient vraies, elles attestent et la longueur du bras de Breker dans l’appareil d’État nazi et sa connaissance des répressions. Breker, dit-elle, est «une ordure qui a largement profité du régime nazi» et le prouve. Je ne m’étais jamais intéressée au personnage, aussi étais-je médusée, et plus encore stupéfaite par le succès de Breker après la guerre, lui qui paradait en manteau de cuir et casquette SS auprès d’Arturo Ui, en visite à Paris! Dans une seconde partie, elle étale la densité des réseaux nazis et insiste sur la présence récente du Ku-Klux-Klan en Allemagne (février 2011, avec video sur internet), parmi lesquels d’anciens nazis et deux policiers de la police bavaroise, dont un, collègue de la policière Michèle Kieswetter, qui aurait été assassinée par Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt, dont on aurait retrouvé l’arme dans le mobil-home du trio. Elle montre un opuscule sur  le Ghetto de Łódź (Litzmannstadt Ghetto) 7), rédigé par des élèves de Norderney qui ont retrouvé la trace de deux déportés de l’île.

Il faut désinstaller la statue de Breker, dit-elle en conclusion. Elle pense que la conjecture politique actuelle est favorable, que l’interdiction du NPD fait son chemin et pourrait aboutir dans un avenir proche. Je tais mes doutes, mais le combat mérite d’être relancé. Le salon de thé était vide, réservé pour notre entrevue, j’ai entrevu des sourires ironiques du personnel et de la propriétaire, qui ne pouvaient pas ne pas entendre ce qui se disait.

Mon amie regagna Norden. Le professeur Kruse et moi-même étions invités à découvrir les « pavés de mémoire » (Stolpersteine) dédiés aux citoyens Norderneyens, déportés. Ils/elles (les Juifs/Juives) étaient peu nombreux/nombreuses, étant donné les dimension de l’ïle, les Norderneyens/nes n’ont pas pu ne pas voir les arrestations… et certains se souviennent encore avoir vu le jeune X (aujourd’hui vieillard amnésique), en uniforme SA, poussait un vieil homme qui ne marchait pas assez vite.

Ces plaques commémoratives m’avaient échappé. À Berlin, j’y suis très attentive. Mais, j’ignorais l’histoire de l’île sous le nazisme, alors que l’histoire de Berlin m’est familière. À croire que l’ignorance invisibilise le très visible.

À TITRE DE PONCTUATION SILENCIEUSE

Photographies de Stolpertsteine prises par Karin Rass, maire de Norderney (de la Fraktion-Grün)

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ICI HABITAIT

 ENGELINE ROSENSTAMM/  DÉPORTÉE EN 1941 /ASSASSINÉE À MINSK

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ICI HABITAIENT

KARL ERIBA MÜLLER / DÉPORTÉ EN 1942 / SORT INCONNU

JULIE MÜLLER

DÉPORTÉE EN 1943 À TERESIENSTADT/ ASSASSINÉE À AUSCHWITZ EN 1944

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En souvenir de la synagogue [1878- 9 nov.1933]

*


ANNEXE

Je mendierais une croûte de pain auprès des Français le plus pauvre, plutôt que de prendre service sous ces orgueilleux protecteurs, dans la patrie allemand(e), ces hommes qui tiennent la modération de la force pour lâcheté…  H. Heine en fr.

IL n’est pas sans intérêt de rappeler l’état des lieux idéologiques en 1980 pour comprendre ce qui se joue quand la statue est offerte à Norderney.

1. L’Extermination des Juifs, des populations de l’Est commence à peine à être explorée par une nouvelle génération d’historiens/nes. Tandis que de nombreux hauts fonctionnaires du nazisme continuent leur carrière. Le passé, loin de passer, façonne le présent. Malgré les efforts de la presse dans l’immédiat après-guerre, malgré les procès, dont celui de Auschwitz en 1963-1965 2). En 1980, quand Lutz Dammbeck s’intéresse au sujet-Breker et projette de faire un film, personne n’en veut. Il le fera après la chute du mur 2).

2.  AVANT la chute du mur, Heine soupçonné de communisme (à Paris, il avait rencontré Marx, Lassale et autres galeux), est un poète absent des commémorations culturelles, et ce jusque dans les années 90. Tandis qu’après 1945, et jusque dans les années 80, Arno Breker continue à parader dans toute l’Europe amnésique, chargé de commandes par la bonne société allemande et européenne. ‘Juif’, ‘communiste’ 3) : deux étiquettes infamantes et sous le IIIe Reich et dans la République fédérale allemande, où l’anticommunisme, aussi haineux que l’antisémistisme nazi, les deux étant liés, hérita de la haine du juif, aujourd’hui en veilleuse. De mauvais esprits, dont je suis, se demandent, si le ‘juif’ n’a pas servi à blanchir le sculpteur des idéaux nazis et/ou si le nazi Arno Breker n’aurait pas servi à faire passer le ‘juif’ ‘communiste’?

Quoi qu’il en soit de la réponse, le nom Breker sur la fesse d’un poète ‘juif’, ami de Marx, Lassale : une jolie victoire pour les lessiveurs. L’inconscient collectif est aussi rusé, retors, pervers que l’inconscient individuel… Et les marais où sont tapis des crocodiles encore nombreux.

BREKER/HEINE : une double figure symptomalement allemande des années 80. Dévoilant d’une part, ce que Ralph Giordano appelait – en 1987 encore –  la «seconde faute»… (l’oubli des crimes) (Die zweite Schuld oder Von der Last Deutscher zu sein. Rasch und Röhring, Hamburg 1987).  (Je souligne la date, car depuis les choses ont évolué et l’Allemagne fait mieux sur le nazisme que la France sur Vichy, sur ses sinistres camps d’internement pour anti-nazis, sur les crimes de la colonisation/décolonisation. Etc. Grâce à une pléiade historiennes/historiens, qui grattent, regrattent là où ça fait mal). Et reflétant d’autre part, les tensions politiques qui traversent l’Allemagne, qui, en permanence font varier les lignes, les variables (temps/espace) des rejets/refus/appropriations sont si nombreuses que tout résumé devient téméraire 5).

À titre d’exemples.

Tandis qu’à l’Ouest on ignore le poète (jusque dans les années 70), le pouvoir de la RDA le phagocyte, voyant en lui un précurseur du socialisme, mais Wolf Biermann devra quitter la RDA après avoir – entre autre – en 1972, transposé et chanté le Wintermärchen heinien (Allemagne. Un conte d’hiver), par ailleurs lu dans les écoles. En 1989, les tombeurs/tombeuses du Mur citaient encore le poète, le Spiegel notait que 70% des Ossi connaissait le Wintermärchen, à l’Ouest seul 15% des Wessi étaient capables d’associer le titre au nom de Heine. Appropriation ‘socialiste’ qui fit avancer la recherche et l’édition des œuvres de Heine.

À l’Ouest, dans les années 70, le poète commençait à prendre place dans l’espace culturel (revues, livres, disques, lectures), l’Institut Heinrich Heine date de 1970, mais il n’aura pignon sur rue qu’en 1974, dans la Patrizierhaus Bilker Straße 14. Mouvement d’ouverture, où l’image du ‘juif’ ‘communiste’ s’efface au profit d’une image de poète ambivalent, dont les positions politiques se diluent sous des étiquettes, des questions idéologiques (libéral ou gauche… ?), effaçant l’historicité des questions que Heine se posaient dans une conjoncture précise, avec lucidité. C’est aussi le temps d’une offensive des Pro-Breker, et du refaçonnage de la statue-Heine, qui donc s’inscrit dans ce mouvement d’ouverture qui tend à faire de Heine une figure acceptable. La statue dans la version III  – qui, n’affichant pas sa date de création, se donne implicitement pour la version du concours – donne à voir une figure gracieuse de jeune poète, perdu dans ses pensées, qui représente relativement bien le statut encore insignifiant du poète à l’Ouest, malgré quelques éclats de voix et une percée significative sous quelques plumes brillantes. Statue de la réconciliation qui châtre Heine de sa dimension critique et donc politique. Il faut admirer ici, la force du caméléonisme brekerien qui colle et/ou au pouvoir et/ou à l’inconscient collectif du moment.

——————

NOTES

2) À qui lit l’allemand, je conseille le site passionnant du cinéaste, et le Journal du film, Die Zeit der Götter-Le Temps des Dieux. Journal de rencontres autour d’Arno Becker, dont Jean Marais en France, à la naïveté éblouissante. Le Beau et la Bête…

3) Les guillemets simples sont des pincettes, les deux mots, juif/communiste, doivent être pris pour ce qu’ils sont : des étiquettes, donc inadéquates. Heine n’est pas plus communiste qu’il n’est juif, ou plus exactement, c’est un poète de langue allemande, avec la mémoire culturelle de cette langue, mémoire qui est aussi européenne, inscrit dans une lignée, héritier de la mémoire culturelle de cette lignée, sans pour autant s’identifier à cette lignée, mais cultivant la modernité ancienne de cette lignée (cosmopolitisme, refus immémorial de la vassalité au profit de la loi… et ‘peuple’ du Livre). Heine lui-même analyse avec lucidité cette position de go-between souvent intenable, mais riche de tensions qui relancent. Un poète de langue allemande qui rompt avec la tradition de l’apolitisme des artistes, intellectuels allemands. Et qui sait reconnaître dans la théorie matérialiste s’élaborant avec difficulté, une politique d’émancipation qui déborde la question de l’émancipation des juifs. C’est précisément ce multiple de l’héritage, avec et contre lequel il doit se construire, et la dimension critique de son œuvre qui lui donnent sa stature trans-nationale.

4) Le procès commence en décembre 1963, s’achève en août 1965 : 22 accusés, 357 témoins, dont 211 survivants. «le plus grand procès d’assises de l’histoire de la justice allemande». Pour le procureur général Fritz Bauer, le procès devait avoir une dimension  pédagogique. Pour des raisons diverses et complexes, il échoua. Il faudra attendre le film américain Holocaust (par ailleurs discutable) pour que le débat commence à s’ouvrir sur la scène publique. C’est en 1979 donc, que la «conjuration du silence» commence à se «briser». Mais, la justice joua un rôle pionnier.

5) Brecht subira le même traitement, les parallèles sont  nombreux qui attestent des constantes, en autre la haine du politique, dans ses formes critiques, et osmotiques, au sens d’une écriture qui capte  le taupique d’une époque.

6) Rappels. À Łódź : deux camps d’enfants de 2 à 16 ans,  leur nombre : dans les 20.000. Mortalité élevée qui fera de ces camps un «petit Auschwitz».

Je ne partage pas l’intérêt de mon amie pour ces voyages d’adolescents sur les lieux des crimes. Je suis CONTRE. Imposer à des adolescents cette expérience traumatique des lieux est indécent. Ces voyages ne mettront jamais les sociétés divisées à l’abri des Beate Zschaepe and Co. La bête y reste féconde et pour longtemps. Croire à la valeur éducative du VU me paraît naïf. La réflexion sur le nazisme doit passer par d’autres voies et sont toujours à réinventer.

*


Vendredi 5 juillet 2013

Direction Weiße Düne en autobus, retour à pieds en bordure de mer dans l’eau tiède, à marée basse. Une journée fidèle à ses promesses, horizon net, la mer dessine sa frontière, le ciel s’y dépose, le soleil luit sans chauffer, le vent est discret.

Une journée rare. Je la goûte, allongée sur le sable.

En soirée : j’écoute sur mon Powerbook, l’émission de Schneidermann, consacrée à la fin possible de l’Euro. Invités : «l’économiste Jacques Sapir, fervent partisan d’une sortie de l’euro, et Jean-Luc Mélenchon pour qui l’euro n’est pas le problème et n’empêcherait pas de mettre en œuvre une autre politique.

Je n’ai pas d’avis. J’écoute. Pas convaincue par les diagrammes. Étant donné la complexité des problèmes, le tri des facteurs peut faire dévier les résultats…

L’Euro profiterait à la seule Allemagne ? Encore un stéréotype. À Norden, j’ai vu une offre d’emploi, affichée par un hôtel 4 étoiles, qui proposait 400€ à un aide-cuisinier. Quand j’ai cité cet exemple, autour d’une table, m’interrogeant sur comment vivre avec 400€, les réponses furent vives, hargneuses : on ne peut pas vivre avec 400€, c’est Schröder, socialiste, qui a instauré ces salaires, dit un jeune retraité, heureux d’échapper aux nouvelles normes !

Brême, lundi 8 juillet- jeudi 11 juillet

Suis allée à Brême pour voir l’exposition WOLS.

Voyage fastidieux. Les chemins de fer doivent être rénovés. Les changements de rails sont fréquents. Il faut donc descendre du train, prendre des autobus, revenir dans un train… J’arrive exténuée. J’avais déjà vécu ce type de désagréments à Berlin, en septembre-octobre 2009. Les tenants de l’ultralibéralisme avaient oublié que les réseaux de transports doivent être régulièrement entretenus. Ils ont donc supprimé (ou presque) la maintenance, ont fait des économies de personnel, etc. Un beau bilan financier. Et un jour, les rails déraillent, les freins défreinent ! Il faut rénover dans la précipitation. La presse ne lésinait ni sur les titres ni sur le vocabulaire accusateurs, Chaos (chaos à Berlin), Schlampereien (gabegie), Kriminelle Energie (énergie criminelle à détruire la flotte)... le bilan financier était lourd, de 150 à 200 millions d’euros… Pour prendre leur mal en patience, les Berlinois plaisantaient : l’ultra-libéralisme avait réussi, là où les bombardements alliés avaient échoué : arrêter la S-Bahn ! Victoire mémorable !

Mardi 9 juillet 2013

Wols. Le lendemain de mon arrivée à Brême, je cours à la Kunsthalle. Presque personne, je me promène tranquillement dans les salles, sans être gênée. Je goûte cette solitude, mais j’en suis attristée. Les exilés restent des moutons noirs…

Je découvre avec surprise la richesse de la salle consacrée aux travaux du Camp des Milles *), où il fut interné avec d’autres anti-nazis, par les instances administratives de la doulce France. Des figures emblématiques du destin d’Européens dans une Europe frileuse, où l’air du temps brassait les eaux brunes.

Wols, ce contemporain de Klee, Miro, Ernst, Tanguy, Bellmer…, dont le pinceau, la plume, de manière très singulière, dessinent des aventures fantasmées sur de petits formats de papier. Le privé piétiné par l’Histoire du siècle se sédimente sur ces pages, cauchemars brouillés, monstres de l’informe, couleurs tendres et douces hantées de formes griffues, de mondes disloqués… « Ein winziges Blatt Papier kann die ganze Welt enthalten- Une feuille de papier minuscule peut contenir le monde entier ». Dans Camp, des insectes en place des yeux,  et des rêves sur des radeaux posés à même les crânes, rêves qui s’évadent dans un ciel au rose tendre. Des ponts, des voiliers, des barques, finement dessinés invitent vers des ailleurs incertains. L’inaccessible rocher est protégé par des filets, une barque avec deux humains stagne. Les humains se déforment, les troncs, les bras, jambes s’allongent, les têtes se boursouflent, tandis que les bâtisses, constructions humaines, offrent à voir leurs angles, non sans quelque insolence. Dans Camp, la tuilerie se dresse, conique, suivant une perspective phallique. Bateau ivre qui transporte des restes d’épave informes, taché de rouges éclatés… Une série datée de 1940, 1941,1942 sans titre. Sur ces formats réduits, le dessin est d’une précision de mécanique horlogère.

Je ne sais pourquoi j’entends et des bribes de poèmes de René Char et plus encore La Ralentie de Michaux. Ça se bouscule.

L’oiseau chante sur un fil, cette vie simple à fleur de terre, notre enfer s’en réjouit… Angoisse de l’ouragan… (Survivre à) Ce temps d’algèbre damnés… les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri…

Devant le Crâne du poète, la Ralentie d’Henri Michaux se fait mantra.

Ralentie, on tâte le pouls des choses; on y ronfle []. On gobe les sons, on les gobe tranquillement [] On rit dans son poing. … [] On est, on a le temps. On est la ralentie. On est sortie des courants d’air. On a le sourire du sabot. On n’est plus fatiguée. On n’est plus touchée. On a des genoux au bout des pieds. On n’a plus honte sous la cloche. On a vendu ses monts. On a posé son œuf, on a posé ses nerfs. []

Soleil, ou lune, ou forêts, ou bien troupeaux, foules ou villes, quelqu’un n’aime pas ses compagnons de voyages. N’a pas choisi, ne reconnaît pas, ne goûte pas. []

On a perdu le secret des hommes.

Pourquoi Henri Michaux ? Pourquoi René Char ?

Absorbée par ces dessins, aquarelles énigmatiques, troublantes où la violence, tantôt sourd sous la tendresse des couleurs, tantôt s’affirme, je me surprends subitement à ne plus écouter que ma colère et ma honte. Submergée par des souvenirs de lecture, journaux d’ex-internés, dont Kantorowicz. Je demande à sortir, et à pouvoir revenir. Le personnel est aimable, accepte mes allées et venues. Exceptionnel.

Apaisée par le calme du jardin attenant au musée, je reviens, m’attarde dans la salle du Camp des Milles, sur les représentations du cirque. Étonnantes aquarelles. Sur l’une d’elle, Sans titre, un rêve d’évasion : de minuscules personnages suspendus, qui à un parapluie volant, qui à un quelque chose qui ressemblerait à ces cerfs-volants que l’on voit aujourd’hui sur les plages, quand le vent souffle, qui à un ballon, et même dans une montgolfière, ils planent dans les cieux, au-dessus d’un quelque chose qui évoque un immense four éventré. Les teintes roses ont le cuivré du feu… Le Camp des Milles était une ancienne briqueterie-tuilerie, les peintres internés  ont « habité’ ces fours, Marx Ernst, Bellmer, Wols… Le motif de la tuile, de la brique devient leitmotiv pictural. Dans la paille, dans les débris d’argile grouillent de petits mondes (puces, punaise…) qui, sous le pinceau, la plume, prendront la place des bouches, des yeux. Le Réel s’infiltre…

Je sors me répétant le vers de René Char, Tout finit par mourir excepté la confiance qui témoigne pour la vie.  Envers et contre tous les ravageurs de vie, le travail du peintre Wols témoigne. Et résiste.

*

Je dîne dans le restaurant attenant, de bonne réputation, espérant manger correctement. Quelconque. Une fois de plus. En Allemagne, la cuisine industrielle a tout (ou presque tout) envahi, seul le service, la nappe et la serviette hiérarchisent les établissements.

* LE CAMP DES MILLES, un lieu dont l’histoire est lourde, qui échappa à la démolition, grâce à la mobilisation de citoyens/citoyennes non-amnésiques, est devenu un lieu de mémoire, SOIXANTE-DIX ANS après la fermeture du camp. No comment. (Cf. le site d’Alain Praire, Aix-en-Provence).

Mercredi 10  juillet 2013

J’ai consacré cette journée à retrouver ‘mon’ Brême, des années 68. Le cœur de la ville a peu changé. Les vieilles pierres non rénovées font mine grise. De beaux et pratiques tramways sillonnent la ville. Je ne reconnais plus le port. Je traverse au pas de course des places occupées par des baraques de foire, où s’attardent des buveurs de bière, qui parlent haut, je traverse, tête baissée, des allées bordées de magasins de fripes, ces monotones  nomanslands des villes modernes européennes.

Aux terrasses de café, j’observe les citadins. Beaucoup de homless. J’entrevois des gens d’un âge certain (retraités?) jeter des coups d’œil furtifs dans les poubelles. Un matin, à une terrasse de café, je vois un homme aux tempes grises, correctement vêtu, retirer deux bouteille en plastic d’une poubelle publique, et les mettre dans un sac. Furtivement. Le geste me paraît curieux. Mais sans plus. J’avais vu ce type de comportement à Berlin, sans y attacher d’importance. Et puis, un jour, dans une supérette, je vois une femme jeter des bouteilles de plastic dans une gueule de machine absorbante, en retirer un ticket et payer avec cet ticket un paquet de biscuits. Intriguée, je redouble d’attention. J’ai fini par comprendre – et j’ai mis du temps, le stéréotype de la riche Allemagne est tenace –  que des appauvris essayaient de tirer profit de ces bouteilles en plastic jetées par des passants, des touristes dans les poubelles des rues, les seules ‘fouillables’. Comme dans les ex-pays ‘sous-développés’. Ce ne sont pas des marginaux qui, eux, mendient ouvertement, agressivement, c’étaient des gens pauvres, des gens appauvris qui cachaient leur pauvreté. Honteux.

Jeudi 11 juillet 2013

Je m’en retourne sur l’île. Le train roule normalement, les rails ont été remplacées pendant mon séjour.

Lundi 15 juillet 2013

Une dernière longue promenade, les pieds dans l’eau.

Sur le chemin du retour, un banc m’invite à faire une pause, devant une aire de jeux. J’observe les enfants. Un père et un enfant m’amusent. L’enfant (fille ? garçon ?) est sur une balançoire et ne veut pas en descendre. La mère attend sur la berge. Le père discute, montre la maman qui attend. L’enfant n’écoute que son désir, le père cède, la pousse deux ou trois fois, et la descend d’autorité. L’enfant ne bronche pas. Aussitôt descendu, d’autres enfants occupent les lieux. Et ça se balance et ça grimpe comme des singes, j’ai plaisir à regarder ces fillettes casse-cou.

Le père et l’enfant passent devant une autre balançoire, un pneu, l’enfant fait signe, le père jette un oeil vers la mère qui continue d’attendre, et s’exécute, encore une fois. Ils finissent par rejoindre la mère. Arrivé en haut du chemin, l’enfant dessine sur le ciel bas des signes d’adieu.

Ces enfants heureux subitement s’effacent, viennent se superposer, à mon insu, par contraste, des enfants dont le visage ravagé par un trauma indélibile, appartiennent désormais à ma mémoire. Un souvenir toujours repoussé qui prend sa revanche. Un soir, sur mon Powerbook, de clic en clic, j’étais tombée sur des vidéos d’Alexander Kluge, dont j’avais vu des films avant de quitter Paris. J’aime son regard, sa voix glissante. L’une des vidéos avait pour titre : Die Trägheit des Herzens- La Paresse du cœur. Le titre m’intriguait. Il avait dit lors d’une interview que  « c’était la chose qu’il ne supportait pas». LA défaite humaine majeure.

Avec tact et respect, Kluge avait filmé des enfants, beaux comme de petits dieux, une fillette d’à peine 6 ans, son frère, l’aîné, 8 ans et un bébé qu’on entend, mais ne voit pas. Dans un orphelinat, trois enfants, victimes de la Chute du mur, victimes de parents qui avaient tant rêvé de la société de consommation, qu’ils traversèrent la brèche ouverte sur l’Ouest, oubliant leurs trois enfants. Ou plus exactement les abandonnant.

Les enfants restèrent seuls dans l’appartement, un certain nombre de jours, on ignore combien, le temps de vider le frigidaire, d’avoir faim et de crier leur faim. La fillette tomba gravement malade, après avoir mangé «un œuf», dit son frère. Six mois d’hôpital. C’était une enfant joyeuse et sage, aurait dit la grand-mère. Le visage était grave. Le regard éteint. Impossible d’oublier l’expression de la fillette disant : – Oui, je suis seule maintenant, et du frère, déboutonnant, avec des gestes précis et soigneux, sa veste, se disant responsable, en passant ses mains sur la peau du visage qu’il chiffonnait nerveusement. Ils ne pleuraient pas, ils ne pleuraient plus. La maman leur avait même écrit, pour leur dire qu’ils reviendraient. Ils n’avaient pas l’air d’y croire. Images ineffaçables. Bohrend, des images térébrantes, vrillantes…

*

La directrice de l’orphelinat disait qu’il valait mieux de mauvais parents qu’un bon orphelinat…

Die Trägheit des Herzens. La paresse du cœur. Chez des parents de la République socialiste. Qui auraient pu ne pas avoir d’enfants si tel avait été leur désir. On pouvait avorter en RDA. Ont-ils refait leur vie à l’Ouest ? Ont-ils pu oublier ce qu’ils avaient commis ? On les recherchait, dit une voix.

Ils/elles furent nombreux/nombreuses à oublier les enfants au passage de la frontière socialiste. La barbarie humaine a des formes infinies et les formes privées ne sont pas les moins barbares.

Un effet pervers de la prise en charge permanente des individus dans la société socialiste? Je me souviens de l’enthousiasme d’une collègue de Vincennes qui avait épousé le fils d’une apparatchik, un vrai fils-à-mamam : l’ex-femme de son époux s’était cassé la jambe et tout l’immeuble s’était mis en mouvement, qui accompagnait les enfants à l’école, qui faisait la cuisine, qui la lessive… la solidarité socialiste n’était pas un vain mot, ça existait ! c’était formidable ! Mais à la chute du mur, tout fut désorganisé, la solidarité céda, en accéléré, la place au chacun-pour-soi, l’immeuble où vivait la famille avait dû se vider, les brigades socialistes évaporées, les enfants furent seuls, livrés à eux-mêmes.

Die Trägheit des Herzens. En allemand, il existe un mot composé Herzensträgheit, en décomposant le mot, pour en faire une expression, Alexander Kluge redonne force au substantif et à l’adjectif träg, un très vieux mot germanique. Dans les dictionnaires étymologiques défilent une chaîne de mots sémantiquement négatifs où se condense tout le malheur humain : übel (mal, idée de miasme, bourbier), schlecht (sale, modifie négativement un nombre considérable de verbes), Elend (misère), Sorge (souci), Kummer (chagrin), Hindernis (obstacle), Trauer (deuil)… Quant aux synonymes, ils renvoient tous à l’absence d’empathie : apathie, désintérêt, indifférence, léthargie, passivité… souvent associés à bureaucratie, voire bêtise de la bureaucratie, de la loi

***

J’ai quitté l’île le 18 juillet. Sans regret. Le séjour fut agréable, mais sans plus. J’ai rendu visite, à Greetsiel, à mes hôtes de l’année 1994, avant de regagner Paris. Une visite riche d’émotions, d’attentions précieuses. Dans le train du retour sur Paris, via Cologne, j’ai croisé un couple d’Allemands, de jeunes retraités, avec qui j’ai pu échanger autre chose que les banalités d’usage entre voyageurs. Nous étions sur la même longueur d’onde politique ; comme moi, ils trouvaient ledit modèle allemand injuste, comme moi, ils s’étonnaient de la torpeur des citoyens allemands, analysaient de nombreux exemples, m’apportaient des informations concrètes sur l’état des lieux, ce dont les journalistes ne parlent pas. Le procès des nazillons ? Un scandale dont on a honte et qui de plus coûte cher. Dans le fil de la conversation, la femme fit une remarque qui vint agréablement conforter une observation : elle disait s’étonner sur la patience des jeunes parents allemands avec leurs enfants. À Berlin, j’avais souvent admiré la patience de père ou de mère, planté/ée dans la rue, attendant que l’enfant ait fini d’explorer son territoire ; sur la plage aussi, des pères qui jouaient avec leur(s) jeune(s) enfant(s), tandis que les mères lisaient ou dormaient sous les petites cloches portatives, attendaient patiemment que l’enfant ait fini d’examiner des coquillages. Et un enfant, ça prend son temps ! JAMAIS, je n’ai vu de jeunes parents bousculer leurs enfants. Un chauffeur de taxi berlinois me fit un jour cette remarque au beau milieu d’un échange : l’éducation à la prussienne a quand même dû jouer un rôle dans ce qui est arrivé, (sans plus de précision sur ce qu’il entendait par «ce qui est arrivé – was geschah»).

Je quittais l’Allemagne sur des images sereines. Laissais une amie toute à la préparation d’une grande rétrospective de son œuvre picturale. M’invitant à revenir sinon pour l’ouverture, du moins à la prochaine réunion politique sur Breker.

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