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23/02/2009

I. Asja Lacis/Walter Benjamin : une rencontre improbable

LA  DYNAMIQUE  D’UNE RENCONTRE  IMPROBABLE

Plan d’ensemble

HISTORIQUE

Le texte publié, date de l’année 72 et s’inscrit dans un contexte politique chargé  (voir PAGE)

I

LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924

Trois textes nous sont parvenus qui  s’inscrivent dans la tradition philosophique allemande, mais la réponse à l’Appel de Rang permet d’entrevoir une autre dimension.

II

LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS

I. 1924, CAPRI

Le récit d’un parcours : une allure de conte ou le légendaire révolutionnaire

L’IRRUPTION DE LACIS DANS LA VIE DU BENJAMIN

L’ACTIVISTE «BASIQUE»

1. Lettonie, origine sociale et ascension
2. Saint-Petersbourg
3. Moscou
4. Orel
5. Riga
Théâtre d’agitation dans un pays non communiste : l’héroïne intrépide
6. Berlin en 1922
Quête de nouveaux savoirs : l’héroïne picaresque

LA PRAXIS COMME « VERBINDLICHE HALTUNG »

II. L’APRÈS CAPRI : LES INTERMITTENCES AMBIVALENTES

I. 1928, RETOUR À BERLIN

II. Épilogue

Les grands saccages de l’Histoire


III

L’EFFET-LACIS


Un effet manqué ?
Le théologique résiste
Les interactions comme effets invisibles
La fidélité à soi

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I

LIMINAIRES


Qu’en est-il des rapports de Benjamin au politique avant 1924 ?

* La question ici posée étant limitée,  je procèderai à des ponctions dans les Lettres et dans les textes  dits « politiques » avant 1924. Rappelons par ailleurs que l’édition de l’œuvre est à ses débuts.


Le publiciste en quête de reconnaissance symbolique

 

1. Trois textes des années 1920-1921 attestent un intérêt pour le politique — d’un certain point de vue. Conceptuel. Métaphysique. Dans la tradition allemande de l’époque.

a) Le capitalisme comme religion date de 1921. Dans le sillage de Max Weber qui en fut l’explorateur dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905). Benjamin va au-delà de la thèse weberienne, il fait du capitalisme une religion, sans dogme, objet de culte (fétichisation de la marchandise, culte du marché, soumission à ses lois, et à court terme, marchandisation des religions elles-mêmes, Dieu finissant par être culpabilisé (la culpabilité étant un des 4 traits fondamentaux de cette nouvelle religion).

Une note sur une idée qui jaillit dans le fil d’une lecture, la menant jusqu’aux extrêmes ?

b) Un fragment (une page environ) intitulé par les éditeurs <Fragment théologico-politique>, daté de 1920, vraisemblablement une note rédigée lors de la lecture de l’ouvrage de Bloch, Esprit de l’utopie, qu’il rencontra en 1918 lors de son «exil suisse».

Le premier paragraphe commence de manière abrupte sur l’évocation du Messie qui seul parfait (vollendet) tout événement historique (alles historisches Geschehen) et se continue sur une distinction entre «l’ordre profane»  et «l’ordre messianique», le profane ne pouvant se prévaloir de l’idée du royaume de Dieu (Gedanken des Gottesreiches), le mérite de Bloch étant d’avoir nié la signification politique de la théocratie.

(Position qui est celle de Luther qui opposait l’Église et l’État, le théologique et le politique, la théologie ne pouvant prétendre gouverner le monde profane, la philosophie politique ne pouvant prétendre «pénétrer le royaume de Dieu».)

Un paradigme qui sera développé par le théologien Karl Barth, de manière radicale qui publiait en 1924, Das Wort Gottes als Aufgabe der Theologie, Munich. [La parole de Dieu comme tache de la théologie]. Une théologie comme questionnement sans réponse.

La seconde partie du Fragment est une variation sur des motifs théologiques, dans un système de répétitions, d’inversions (Glück/Unglück) où les mots se font échos avec ça et là des assertions de type catégorique, au caractère plutôt abscons, à la Heidegger. À titre d’exemple : «Denn messianisch ist die Natur aus ihrer ewigen und totalen Vergängnis – (traduction téméraire : Car messianique est la nature dans son éternelle et totale éphémérité). Je ne suis pas assez téméraire pour traduire* la dernière phrase où s’enfilent des mots, termes qui ne font pas sens, pour moi. «Diese zu erstreben, auch für diejenigen Stufen des Menschen, welche Natur sind, ist die Aufgabe der Weltpolitik, deren Methode Nihilismus zu heißen hat.» Si Diese renvoie à Verhängnis, le nihilisme comme méthode (?) de la politique mondiale –Weltpolitik (?) aurait pour tache d’aspirer à cette éphémérité… La nature comme histoire / Et l’histoire comme nature ? Quels sont ces Stufen (degré, seuil, niveau) de l’être humain qui sont nature ?

Un mot leitmotif : messianisch répété onze fois sur quelques lignes, associé à Reich, Richtung, Intensität, Natur. Et des phrases qui s’inversent, ‘dialectiquement’ en symétries sémantiques et syntaxiques:

[Denn im Glück erstrebt alles Irdische seinen Untergang,//
nur im Glück aber ist ihm der Untergang zu finden bestimmt.


* C’est précisément parce qu’on néglige les vibrations des termes allemands dans une certaine configuration métaphorique, voire les vibrations des créations de Benjamin, que toutes les formes d’annexions, d’assimilations ‘clarifiantes’ de Benjamin deviennent possibles.


J’avoue avoir été tentée de lire ce Fragment comme la «fantaisie sur un passage de L’Esprit de l’utopie- Phantasie über eine Stelle aus dem Geist der Utopie» dont il est question dans une lettre adressée à Sholem (Br. t.1, L.93, 29 décembre 1920). Et la Phantasie comme le pastiche de certains flux discursifs de Bloch. Dans la Lettre 81 du 15 septembre 1919, adressée à Sholem, il se disait parfois impatient à la lecture de l’ouvrage (kommt Ungeduld über mich). Mais l’emploi de Vergängnis* qui semble être une création de Benjamin (à partir de vergänglich), pour éviter le banal Vergänglichkeit, se retrouve dans Ursprung des deutschen Trauerspiels, dans la même configuration métaphorique, voire allégorisante. Parenté textuelle qui met à mal ma tentation.

De plus, dans la longue lettre du 19 septembre 1919 adressée à Ernst Schoen, il soulignait sa dette à  l’Homme-Bloch qui l’impressionne, lors des discussions, celui-ci attaquait «son refus de toute tendance politique actuelle-Ablehnung jeder heutigen politischen Tendenz», l’obligeant à interroger ses positions (daß sie mich endlich zur Vertiefung in diese Sache nötigten) — et par voie de conséquence à s’interroger sur lui-même.

« J’ai beaucoup réfléchi pour moi-même et me suis fait des réflexions si claires que j’espère pouvoir bientôt les coucher par écrit. Elles concernent la politique. Sous de multiples rapports — pas seulement de ce point de vue — grâce au livre d’un ami, qui est la seule personne marquante que j’ai rencontrée en Suisse jusqu’ici. Mais plus encore que son livre, c’est son commerce, qui m’a obligé à approfondir ce point, car ses propos étrillaient souvent mon refus de toute tendance politique actuelle […] Le livre s’appelle L’Esprit de l’utopie d’Ernst Bloch. […] le seul livre comme expression véritablement actuelle et contemporaine auquel je peux me mesurer. Car, l’auteur répond seul et se porte philosophiquement garant de la question […]». [Br. t.1, L. 82]

c) Au sujet d’un compte-rendu de S. Friedländer, paru sur le livre de Bloch, «qui met au jour ses faiblesses avec beaucoup de sévérité», il fait allusion à un autre projet.

« Je m’expliquerai à son sujet vraisemblablement dans la première partie de ma «Politique», qui est la critique philosophique de Lesabéndio [N.D.A. Paul Scheerbart, Munich, 1923]. Dès que j’aurai obtenu de France un livre qui m’est encore nécessaire, je me mettrai à la deuxième partie de la «Politique», qui a pour titre « La vraie politique – Die wahre Politik» et comporte deux chapitres, Suppression de la violence-Abbau der Gewalt, et Théléologie sans finalité-Teleologie ohne Endzweck [Br. t.1, L. 92 du 1. 12. 1920 à Gerhard Scholem].

Seule nous est parvenue — Critique de la violence politique — une commande d’Emile Lederer pour sa revue les Weisse Blätter. Lederer refusa l’article, jugé trop long et trop difficile, mais le publia dans une autre revue Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik (August-Heft 1921).

Dans cet essai d’une vingtaine de pages, Benjamin examine des questions traditionnelles de la philosophie politique, de la philosophie du Droit : rapports de la violence (Gewalt*) à l’institutionnel, au Droit, à la Justice, et vice versa, question des fins et des moyens.  Benjamin s’interroge sur la violence (celle de l’État, des institutions, des ordres du droit) dans leurs rapports à la durée, la volonté de se pérenniser les conduisant à user de la violence (historicité des situations et donc des pratiques). La critique de la violence étant la «philosophie de son histoire», il est fait référence à Spinoza, Darwin (violence des fins vitales de la nature), Kant et la question de la paix perpétuelle, mais aussi à des auteurs contemporains Erich Unger dont il vante les mérites de Politique et Métaphysique (1921), et surtout Georges Sorel, Réflexions sur la violence (1908) que Benjamin lit en 1919, sur les conseils de Bloch. De nombreux croisements sont repérables.

Travail de publiciste qui s’adresse à un certain public, pour se situer, pour occuper le terrain, pour se mesurer-avec, travail où s’opèrent nécessairement des croisements avec d’autres penseurs, de son temps en particulier. Ne pas sous-estimer et l’assurance de l’égo benjaminien et ses visées privées de l’époque (obtenir une rente de ses parents, les publications nombreuses servant de caution, de «preuves» de son talent d’écrivain) 1). L’obsession est telle qu’elle sert de conclusion au Capitalisme comme religion 2).


* En allemand, Gewalt est un concept aux ‘intensités’ sémantiques puissantes, où se condense une dialectique des contraires, celui du non droit, de l’injustice institutionnels, de l’asservissement, de l’exploitation, etc. garantis par le Droit, l’État (Staatsgewalt)), mais aussi celui de la possible conversion hégélienne de la Gewalt en rationalité, mettant fin à l’asservissement. D’où, dans la tradition allemande, son antithétique dimension métaphysique de Destruction/Rédemption. Dont Sorel (entre Marx et Proudhon) proposait une variante très atténuée.

*


La configuration historique de Critique de la violence politique mérite une parenthèse. Ce texte est contemporain de deux grandes grèves générales : la première met fin au putsch de Kapp le 13 mars 1920, organisé par les Freikorps à Berlin, grève de quatre jours qui bloqua l’économie ; la seconde déclenchée par les communistes dans la Ruhr fut réprimée par les Freikorps et l’armée le 3 avril 1920 qui en sort renforcée comme pilier de l’ordre ancien. Intervention qui provoquera l’occupation de la Ruhr par les troupes alliées. Deux exemples antithétiques et inversés de l’usage de la violence, de ses effets. Dans les deux cas, la très jeune démocratie est mise en danger.

Une démocratie que les élites de droite, majoritaires (Droit, Justice en particulier) n’ont pas accepté. Les travaux de Kurt Sontheimer sur la pensée antidémocratique de la République de Weimar qui éclairent l’état des lieux allemands, en a démontré le calamiteux du point de vue démocratique 3). La «misère politique allemande» appartient à la longue durée.

Le 25 février 1920, le NSDAP – Parti national socialiste des travailleurs allemands publiait, à Munich, son programme en 25 points  Hitler commençait son travail systématique de propagande, fondait le Parti nazi et une milice privée, le corps des SA. La violence (Die Gewalt) au cœur du projet politique s’affiche aux yeux des citoyens d’une République fragilisée. Une violence destructrice qui vise la rédemption de la germanité.

Événements qui ne sont sans rapports avec la thématique de Benjamin. S’y manifestent et l’instabilité de notions théologico-politiques qui trouvent à se loger dans des discours très différents, et plus encore l’abîme qui se creuse entre une majorité de « penseurs » allemands du politique et le réel.

C’est précisément ce réseau intellectuel, spécifiquement allemand (j’y reviendrai), où les notions, concepts, catégories se glissent d’un discours l’autre, discours au-dessus de la mêlée, que Lacis, la bolcheviste, fissure.

*

Ces fragments d’un projet théorique élaborer une théorie philosophique du politique apparemment très ambitieux me semblent appartenir à ce que Benjamin,dans la longue lettre à Scholem du 22 décembre 1924 dans laquelle il évoque son évolution après Capri, pointait comme des élaborations factices.

« Mêmes les signaux communistes  — un jour, j’espère te les soumettre avec plus de précision que je ne l’ai fait de Capri — étaient en premier lieu les signes d’un tournant  qui a éveillé en moi la volonté, non plus, comme je l’ai fait jusqu’ici, de masquer par retour au passé de manière démodée les aspects actuels et politiques (altfränkisch zu maskieren), mais de les déployer dans mes réflexions et cela, par manière d’expérience, jusqu’à l’extrême. Évidemment cela veut dire que passe au second plan l’exégèse littérale des œuvres poétiques allemandes, où dans le meilleur des cas il s’agit essentiellement de conserver et de restaurer l’authentique contre les adultérations expressionnistes. Tant que je n’aborderai pas, dans ce style du commentateur qui est conforme à ma nature, des textes d’une tout autre signification et d’une autre rigueur synthétique, je ne ferai que me fabriquer une «politique»  de mon cru (aus mir herauszuspinnen). [Br. t.1, Lettre 138, 22 décembre 1924] [Souligné par moi]

La lettre citée témoigne de la conscience des limites de sa réflexion politique, l’emploi de altfränkisch, de herausspinnen sont ironiques : altfränkisch se dit des objets, d’un comportement démodés. Spinnen, employé dans la langue populaire, pourrait être traduit par : débloquer, dérailler, déconner. Spinne étant l’araignée. Si on prend l’image au pied de la lettre, elle évoque de vieilles toiles d’araignée pleines de poussière. Des élucubrations.

D’une manière générale, Benjamin qui avait conscience de l’envergure de sa pensée, non seulement reconnaissait avec sa lucidité habituelle, le caractère provisoire de certaines propositions, mais il avouait aussi cultiver ‘l’ésotérique’ pour en masquer l’indétermination, voire pour camoufler une idée insuffisamment fondée, mais prometteuse.

*

1923, des germes de pensée politique

Son refus réitéré, affirmé avec hauteur, de tout engagement, qui s’accompagne d’un regard distant sur le réel calamiteux, favorisant  les «élucubrations» dans le champ du politique, le met parfois en porte à faux. Les lettres de 1923 adressées à Florens Christian Rang* sont à cet égard intéressantes. Rang, théologien protestant en rupture, conservateur et prophète nietzschéen «représentait» à ses yeux, «la vraie germanité». En octobre 1923, Rang lui envoyait le manuscrit de Deutsche Bauhütte  (Chantier allemand), dont le sous-titre explicite la visée pratique: Appel à nous autres Allemands à propos d’une justice possible envers la Belgique et la France et en vue d’une philosophie de la politique. Avec des textes d’Alfons Paquet, Ernst Michel, Martin Buber, Karl Hildebrandt, Walter Benjamin, Theodor Spira, Otto Erdmann. Sanners, Leipzig (1924).

*(cf. Adalbert RANG, «Florens Christian Rang», Die Neue Rundschau 70, 1959).

Ces lettres sont intéressantes de deux points de vue. Elles témoignent des difficultés de Benjamin à s’impliquer, et d’une réflexion plus ‘intimiste’ dans le champ du politique, qui rompt avec le mode publiciste des années 1920-1921.

1) La dérobade

Benjamin commence par écarter l’Appel, en avançant un argument privé, le travail en cours :

« Car, maintenant plus que jamais, il me faut éviter de m’engager réellement dans une philosophie politique approfondie, alors que je suis loin encore d’être enfoncé, comme cela serait souhaitable, dans mon propre travail. (Trauerspiel et tragédie) [Br. t.1, Lettre 119, du 23 octobre 1923).

Dans les lettres suivantes du 18.11.1923, 23.11.1923, il argumente son refus de manière plus étoffée. Après avoir assuré Rang de sa proximité, «je me compte parmi les tiens avec tout ce que je suis, y compris mon origine juive», continue en disant qu’il vaut mieux «ne rien dire du lien qui les unit», «le juif qui aujourd’hui s’engage publiquement pour la meilleure cause allemande, la perd parce que son expression allemande officielle est nécessairement vénale (au sens profond); elle ne peut produire le témoignage de son authenticité.»* [Br. t.1, Lettre 122, 18.11.23].

*L’argument ne manque pas de pertinence, à un moment où déferlait une vague antisémite (crise économique à son sommet en 1923).

Benjamin ne souhaite pas que son texte soit rendu public, il risquerait de tomber dans les mains de son directeur de thèse, homme de droite qui pourrait lui nuire. Benjamin se dérobe. Est-il dupe de ces justifications? Je serais tentée de répondre par la négative à en juger par le tortueux de la réponse embarrassée. Il s’en excusera dans la lettre suivante.

2) Une pensée du politique plus intime

Mais le Zuschrift, Supplément [Br. t.1, Lettre 123, 23.11.1923], sa participation à l’Appel de Rang, qui donc vise à intervenir dans le présent, contient des éléments politiques qui font contraste avec les textes précédents et qu’il importe de retenir parce qu’ils peuvent être considérés comme des éléments programmatiques. Ce n’est plus le publiciste qui écrit, mais un homme qui s’adresse à un ami dont il admire la hauteur de vue, œuvre d’une vie qui irrigue l’Appel (die Lebensarbeit die hinter diesen Zeilen steht). Dans la lettre du 26 novembre 1923, il dira  : «Le Supplément est né d’un besoin –  sie ist entstanden aus dem Bedürfnis […]» de dire «presque tout ce que j’ai à dire à cette occasion – Sie sagt nahezu alles, was ich bei dieser Gelegenheit zu sagen habe.»

Commentant le projet de Rang — (entre autres, la question des indemnités qui avaient conduit les troupes franco-belges à envahir la Ruhr en janvier 1923) — Benjamin opère une distinction, moderne, entre la politique (liée à des tactiques, calculs non dépourvus d’hypocrisie, il est question du «brutal néant de pensée qui caractérise l’argumentation officielle») et le politique. Il poursuit en creusant l’opposition, laissant entrevoir une pensée du politique fondée sur l’éthique et un sens aigu de la complexité et de la pluralité. De l’utopique démocratique au sens fort. Après avoir relevé «avec joie» les références à des penseurs du politique Machiavel, Milton, Voltaire, Görres, écarter l’homme de parti sans culture qui par «manque de conscience et d’idées»  étouffe «la pluralité morale des idées sous la généralité opaque du principe – die sittliche Vielheit der Ideen unter der undurchsichtigen Allgemeinheit des Prinzips zu ersticken», il poursuit en soulignant la position ouverte de son ami dont les propositions ne sont pas déduites de principes ou de concepts, mais «naissent d’idées qui s’entrelacent et agissent les unes sur les autres – weil sie nicht aus Grundsätzen und Begriffen deduziert, sondern aus dem Ineinanderwirken von Ideen geboren sind. Des idées de justice, de droit, de politique, de l’hostilité, du mensonge».

Acculé à prendre parti, Benjamin livre ici la dimension véritablement politique de sa pensée.

On serait tenté de sur-souligner ces remarques, tant elles sont fortes. À un moment où la Pensée du politique (générique incluant le pluriel) a tendance à faire l’autruche.

Dans des lettres de 1923, lors de ses voyages, à Heidelberg, Francfort, constatant l’état de délabrement de l’Allemagne vaincue, il disait «entrevoir l’abîme», être «ramené au bord du désespoir» (Br. t.1, L.116, à F. Chr. Rang). Benjamin partageait avec de nombreux intellectuels, penseurs, poètes, européens, une «atmosphère de permanent désespoir devant la situation mondiale» (Lukàcs, écrivant la Théorie du roman que Benjamin lisait). De fait, sur les temps de l’après-guerre soufflent des vents apocalyptiques qui brouillent tout. La société allemande est secouée par diverses crises qui interagissent, nourrissent des projets politiques contradictoires. Les clivages politiques dessinent des lignes sinueuses qui brouillent le paysage politique – les Gedankenlandschaften : l’antiparlementarisme n’est pas nécessairement de droite, pas plus que la référence au peuple-Volk comme actant décisionnaire n’est völkisch. Pas plus que la critique du capitalisme est nécessairement de gauche. Et ainsi de suite. Le national-socialisme instrumentalisera habilement et à son profit ces brouillages. Qui exigeaient clarification. Et non  désespérance.

*

Rappelons enfin, que le frère de Benjamin était communiste, on peut s’autoriser à penser qu’ils ont échangé, disputé, que le vocabulaire «marxisant» ne lui est pas étranger (inflation, appauvrissement général, aliénation comme soumission à la brutalité de l’économique, fétichisation de la marchandise qui deviendra un nœud de riches réflexions…). Même si ce vocabulaire n’apparaît qu’après 1924, et surtout dans les années 1928-1940. Son frère lui avait offert les Lettres de prison de Rosa Luxembourg, dont il dit : « […] j’ai été touché par leur beauté incroyable et leur signification.» (Br. t.1, L. 93 à Gerhard Scholem, le 29 décembre 1920). Lecture contemporaine donc, de la rédaction du texte intitulé «la vraie politique» qu’il dit avoir «recopié» (ibidem).

*

En résumé. Bien que refusant toute prise de parti (tendance dit Benjamin), l’intérêt pour certains paradigmes du politique est antérieur à Lacis, Brecht. La rencontre de Bloch à Berne en 1918 l’incite à penser dans une certaine direction. L’intérêt pour le politique s’inscrivant dans une perspective philosophique, métaphysique, voire messianique, dans l’air du temps allemand (travail de publiciste ambitieux). Une réflexion qui déploiera sa propre dynamique évolutive, irriguée par quelque chose de plus secret (réponse à l’Appel de Rang) que je désignerai comme de l’utopique démocratique. Avec un intérêt renouvelé,  pour la société «capitaliste» et ses effets. Dans cette configuration, la rencontre du «bolchevisme» qu’un diable facétieux va placer sur son chemin de vie sous la figure d’une amazone des temps modernes, Asja Lacis, accélère des processus. Non pas influence, mais turbulence dans les modes de penser et d’être.


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1) La lecture distancée que je faisais des textes de 1920-1921 est en radicale opposition avec l’importance que leur accordent, actuellement,  des commentateurs.

« […] le Fragment théologico-politique, mais aussi dans le fragment Le capitalisme comme religion – [sont] décidément en train de devenir un des principaux textes de référence dans la recherche actuelle sur le penseur juif/allemand.»

remarque Michael Löwy dans son compte-rendu de l’ouvrage de Bernd Witte, Mario Ponzi et éds. Theologie und Politik. Walter Benjamin und ein Paradigma der Moderne, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2005, 280 p. [http://assr.revues.org/sommaire3393.html].

2) Citation-clausule : « On reconnaîtra plus facilement une religion dans le capitalisme si on se rappelle que le paganisme originaire a tout d’abord certainement conçu la religion, non comme un intérêt «supérieur», «moral», mais comme l’intérêt le plus immédiatement pratique, qu’en d’autres termes, il n’avait pas davantage que le capitalisme conscience de sa nature «idéale», «transcendante» et que la communauté païenne considérait ceux des leurs qui ne partageaient pas la même croyance ou n’en partageaient aucune comme des incapables, exactement comme la bourgeoisie aujourd’hui considère ceux des siens qui ne gagnent pas d’argent.» Reproche que Lacis reprendra, s’étonnant de sa dépendance financière.

2) Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik. Die politischen Ideen des deutschen  Nationalismus zwischen 1918 und 1933, Nymphenburger Verlag GmbH, München, 1962, 1968, réédité en 1978, Taschenbuch Verlag GmbH & Co. KG, München.

Je me permets de renvoyer à un P.-S. 2006 (à l’histoire de la Rue Prinz-Albrecht, siège de la Gestapo), qui apporte des éléments de réflexion.  Sur la question de l’État en particulier, dans la pensée du politique en France, Angleterre, et en Allemagne. Les traditions y sont radicalement différentes. Rappelons que Marx dans sa réflexion sur l’État, prendra appui sur les «Français modernes».

Cf. également un article de Chryssoula Kampas, Walter Benjamin lecteur des «Réflexions sur la violence » publié dans les  Cahiers Georges Sorel lien Année  1984 lien Volume  2 lien Numéro  2 lien pp. 71-89 [sur le site Persee

[http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mcm_0755-8287_1984_num_2_1_886?_Prescripts_Search_isPortletOuvrage=false#]

Kamaps situe l’essai de Benjamin dans  le contexte intellectuel, dans ses rapports à Sorel, l’historicité de l’écriture du texte [1920], c’est-à-dire sa spécificité, dans l’avant 1924, s’en trouve un peu noyée.


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II.Lacis ou l’allégorie de la Praxis

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