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23/02/2009

I. Asja Lacis/Walter Benjamin : une rencontre improbable

LA  DYNAMIQUE  D’UNE RENCONTRE  IMPROBABLE

Plan d’ensemble

HISTORIQUE

Le texte publié, date de l’année 72 et s’inscrit dans un contexte politique chargé  (voir PAGE)

I

LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924

Trois textes nous sont parvenus qui  s’inscrivent dans la tradition philosophique allemande, mais la réponse à l’Appel de Rang permet d’entrevoir une autre dimension.

II

LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS

I. 1924, CAPRI

Le récit d’un parcours : une allure de conte ou le légendaire révolutionnaire

L’IRRUPTION DE LACIS DANS LA VIE DU BENJAMIN

L’ACTIVISTE «BASIQUE»

1. Lettonie, origine sociale et ascension
2. Saint-Petersbourg
3. Moscou
4. Orel
5. Riga
Théâtre d’agitation dans un pays non communiste : l’héroïne intrépide
6. Berlin en 1922
Quête de nouveaux savoirs : l’héroïne picaresque

 

LA PRAXIS COMME « VERBINDLICHE HALTUNG »

II. L’APRÈS CAPRI : LES INTERMITTENCES AMBIVALENTES

I. 1928, RETOUR À BERLIN

II. Épilogue

Les grands saccages de l’Histoire


III

L’EFFET-LACIS


Un effet manqué ?
Le théologique résiste
Les interactions comme effets invisibles
La fidélité à soi

 

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I

LIMINAIRES


Qu’en est-il des rapports de Benjamin au politique avant 1924 ?

* La question ici posée étant limitée,  je procèderai à des ponctions dans les Lettres et dans les textes  dits « politiques » avant 1924. Rappelons par ailleurs que l’édition de l’œuvre est à ses débuts.


Le publiciste en quête de reconnaissance symbolique

 

1. Trois textes des années 1920-1921 attestent un intérêt pour le politique — d’un certain point de vue. Conceptuel. Métaphysique. Dans la tradition allemande de l’époque.

a) Le capitalisme comme religion date de 1921. Dans le sillage de Max Weber qui en fut l’explorateur dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905). Benjamin va au-delà de la thèse weberienne, il fait du capitalisme une religion, sans dogme, objet de culte (fétichisation de la marchandise, culte du marché, soumission à ses lois, et à court terme, marchandisation des religions elles-mêmes, Dieu finissant par être culpabilisé (la culpabilité étant un des 4 traits fondamentaux de cette nouvelle religion).

Une note sur une idée qui jaillit dans le fil d’une lecture, la menant jusqu’aux extrêmes ?

b) Un fragment (une page environ) intitulé par les éditeurs <Fragment théologico-politique>, daté de 1920, vraisemblablement une note rédigée lors de la lecture de l’ouvrage de Bloch, Esprit de l’utopie, qu’il rencontra en 1918 lors de son «exil suisse».

Le premier paragraphe commence de manière abrupte sur l’évocation du Messie qui seul parfait (vollendet) tout événement historique (alles historisches Geschehen) et se continue sur une distinction entre «l’ordre profane»  et «l’ordre messianique», le profane ne pouvant se prévaloir de l’idée du royaume de Dieu (Gedanken des Gottesreiches), le mérite de Bloch étant d’avoir nié la signification politique de la théocratie.

(Position qui est celle de Luther qui opposait l’Église et l’État, le théologique et le politique, la théologie ne pouvant prétendre gouverner le monde profane, la philosophie politique ne pouvant prétendre «pénétrer le royaume de Dieu».)

Un paradigme qui sera développé par le théologien Karl Barth, de manière radicale qui publiait en 1924, Das Wort Gottes als Aufgabe der Theologie, Munich. [La parole de Dieu comme tache de la théologie]. Une théologie comme questionnement sans réponse.

La seconde partie du Fragment est une variation sur des motifs théologiques, dans un système de répétitions, d’inversions (Glück/Unglück) où les mots se font échos avec ça et là des assertions de type catégorique, au caractère plutôt abscons, à la Heidegger. À titre d’exemple : «Denn messianisch ist die Natur aus ihrer ewigen und totalen Vergängnis – (traduction téméraire : Car messianique est la nature dans son éternelle et totale éphémérité). Je ne suis pas assez téméraire pour traduire* la dernière phrase où s’enfilent des mots, termes qui ne font pas sens, pour moi. «Diese zu erstreben, auch für diejenigen Stufen des Menschen, welche Natur sind, ist die Aufgabe der Weltpolitik, deren Methode Nihilismus zu heißen hat.» Si Diese renvoie à Verhängnis, le nihilisme comme méthode (?) de la politique mondiale –Weltpolitik (?) aurait pour tache d’aspirer à cette éphémérité… La nature comme histoire / Et l’histoire comme nature ? Quels sont ces Stufen (degré, seuil, niveau) de l’être humain qui sont nature ?

Un mot leitmotif : messianisch répété onze fois sur quelques lignes, associé à Reich, Richtung, Intensität, Natur. Et des phrases qui s’inversent, ‘dialectiquement’ en symétries sémantiques et syntaxiques:

[Denn im Glück erstrebt alles Irdische seinen Untergang,//
nur im Glück aber ist ihm der Untergang zu finden bestimmt.


* C’est précisément parce qu’on néglige les vibrations des termes allemands dans une certaine configuration métaphorique, voire les vibrations des créations de Benjamin, que toutes les formes d’annexions, d’assimilations ‘clarifiantes’ de Benjamin deviennent possibles.


J’avoue avoir été tentée de lire ce Fragment comme la «fantaisie sur un passage de L’Esprit de l’utopie- Phantasie über eine Stelle aus dem Geist der Utopie» dont il est question dans une lettre adressée à Sholem (Br. t.1, L.93, 29 décembre 1920). Et la Phantasie comme le pastiche de certains flux discursifs de Bloch. Dans la Lettre 81 du 15 septembre 1919, adressée à Sholem, il se disait parfois impatient à la lecture de l’ouvrage (kommt Ungeduld über mich). Mais l’emploi de Vergängnis* qui semble être une création de Benjamin (à partir de vergänglich), pour éviter le banal Vergänglichkeit, se retrouve dans Ursprung des deutschen Trauerspiels, dans la même configuration métaphorique, voire allégorisante. Parenté textuelle qui met à mal ma tentation.

De plus, dans la longue lettre du 19 septembre 1919 adressée à Ernst Schoen, il soulignait sa dette à  l’Homme-Bloch qui l’impressionne, lors des discussions, celui-ci attaquait «son refus de toute tendance politique actuelle-Ablehnung jeder heutigen politischen Tendenz», l’obligeant à interroger ses positions (daß sie mich endlich zur Vertiefung in diese Sache nötigten) — et par voie de conséquence à s’interroger sur lui-même.

« J’ai beaucoup réfléchi pour moi-même et me suis fait des réflexions si claires que j’espère pouvoir bientôt les coucher par écrit. Elles concernent la politique. Sous de multiples rapports — pas seulement de ce point de vue — grâce au livre d’un ami, qui est la seule personne marquante que j’ai rencontrée en Suisse jusqu’ici. Mais plus encore que son livre, c’est son commerce, qui m’a obligé à approfondir ce point, car ses propos étrillaient souvent mon refus de toute tendance politique actuelle […] Le livre s’appelle L’Esprit de l’utopie d’Ernst Bloch. […] le seul livre comme expression véritablement actuelle et contemporaine auquel je peux me mesurer. Car, l’auteur répond seul et se porte philosophiquement garant de la question […]». [Br. t.1, L. 82]

c) Au sujet d’un compte-rendu de S. Friedländer, paru sur le livre de Bloch, «qui met au jour ses faiblesses avec beaucoup de sévérité», il fait allusion à un autre projet.

« Je m’expliquerai à son sujet vraisemblablement dans la première partie de ma «Politique», qui est la critique philosophique de Lesabéndio [N.D.A. Paul Scheerbart, Munich, 1923]. Dès que j’aurai obtenu de France un livre qui m’est encore nécessaire, je me mettrai à la deuxième partie de la «Politique», qui a pour titre « La vraie politique – Die wahre Politik» et comporte deux chapitres, Suppression de la violence-Abbau der Gewalt, et Théléologie sans finalité-Teleologie ohne Endzweck [Br. t.1, L. 92 du 1. 12. 1920 à Gerhard Scholem].

Seule nous est parvenue — Critique de la violence politique — une commande d’Emile Lederer pour sa revue les Weisse Blätter. Lederer refusa l’article, jugé trop long et trop difficile, mais le publia dans une autre revue Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik (August-Heft 1921).

Dans cet essai d’une vingtaine de pages, Benjamin examine des questions traditionnelles de la philosophie politique, de la philosophie du Droit : rapports de la violence (Gewalt*) à l’institutionnel, au Droit, à la Justice, et vice versa, question des fins et des moyens.  Benjamin s’interroge sur la violence (celle de l’État, des institutions, des ordres du droit) dans leurs rapports à la durée, la volonté de se pérenniser les conduisant à user de la violence (historicité des situations et donc des pratiques). La critique de la violence étant la «philosophie de son histoire», il est fait référence à Spinoza, Darwin (violence des fins vitales de la nature), Kant et la question de la paix perpétuelle, mais aussi à des auteurs contemporains Erich Unger dont il vante les mérites de Politique et Métaphysique (1921), et surtout Georges Sorel, Réflexions sur la violence (1908) que Benjamin lit en 1919, sur les conseils de Bloch. De nombreux croisements sont repérables.

Travail de publiciste qui s’adresse à un certain public, pour se situer, pour occuper le terrain, pour se mesurer-avec, travail où s’opèrent nécessairement des croisements avec d’autres penseurs, de son temps en particulier. Ne pas sous-estimer et l’assurance de l’égo benjaminien et ses visées privées de l’époque (obtenir une rente de ses parents, les publications nombreuses servant de caution, de «preuves» de son talent d’écrivain) 1). L’obsession est telle qu’elle sert de conclusion au Capitalisme comme religion 2).


* En allemand, Gewalt est un concept aux ‘intensités’ sémantiques puissantes, où se condense une dialectique des contraires, celui du non droit, de l’injustice institutionnels, de l’asservissement, de l’exploitation, etc. garantis par le Droit, l’État (Staatsgewalt)), mais aussi celui de la possible conversion hégélienne de la Gewalt en rationalité, mettant fin à l’asservissement. D’où, dans la tradition allemande, son antithétique dimension métaphysique de Destruction/Rédemption. Dont Sorel (entre Marx et Proudhon) proposait une variante très atténuée.

*


La configuration historique de Critique de la violence politique mérite une parenthèse. Ce texte est contemporain de deux grandes grèves générales : la première met fin au putsch de Kapp le 13 mars 1920, organisé par les Freikorps à Berlin, grève de quatre jours qui bloqua l’économie ; la seconde déclenchée par les communistes dans la Ruhr fut réprimée par les Freikorps et l’armée le 3 avril 1920 qui en sort renforcée comme pilier de l’ordre ancien. Intervention qui provoquera l’occupation de la Ruhr par les troupes alliées. Deux exemples antithétiques et inversés de l’usage de la violence, de ses effets. Dans les deux cas, la très jeune démocratie est mise en danger.

Une démocratie que les élites de droite, majoritaires (Droit, Justice en particulier) n’ont pas accepté. Les travaux de Kurt Sontheimer sur la pensée antidémocratique de la République de Weimar qui éclairent l’état des lieux allemands, en a démontré le calamiteux du point de vue démocratique 3). La «misère politique allemande» appartient à la longue durée.

Le 25 février 1920, le NSDAP – Parti national socialiste des travailleurs allemands publiait, à Munich, son programme en 25 points  Hitler commençait son travail systématique de propagande, fondait le Parti nazi et une milice privée, le corps des SA. La violence (Die Gewalt) au cœur du projet politique s’affiche aux yeux des citoyens d’une République fragilisée. Une violence destructrice qui vise la rédemption de la germanité.

Événements qui ne sont sans rapports avec la thématique de Benjamin. S’y manifestent et l’instabilité de notions théologico-politiques qui trouvent à se loger dans des discours très différents, et plus encore l’abîme qui se creuse entre une majorité de « penseurs » allemands du politique et le réel.

C’est précisément ce réseau intellectuel, spécifiquement allemand (j’y reviendrai), où les notions, concepts, catégories se glissent d’un discours l’autre, discours au-dessus de la mêlée, que Lacis, la bolcheviste, fissure.

*

Ces fragments d’un projet théorique élaborer une théorie philosophique du politique apparemment très ambitieux me semblent appartenir à ce que Benjamin,dans la longue lettre à Scholem du 22 décembre 1924 dans laquelle il évoque son évolution après Capri, pointait comme des élaborations factices.

« Mêmes les signaux communistes  — un jour, j’espère te les soumettre avec plus de précision que je ne l’ai fait de Capri — étaient en premier lieu les signes d’un tournant  qui a éveillé en moi la volonté, non plus, comme je l’ai fait jusqu’ici, de masquer par retour au passé de manière démodée les aspects actuels et politiques (altfränkisch zu maskieren), mais de les déployer dans mes réflexions et cela, par manière d’expérience, jusqu’à l’extrême. Évidemment cela veut dire que passe au second plan l’exégèse littérale des œuvres poétiques allemandes, où dans le meilleur des cas il s’agit essentiellement de conserver et de restaurer l’authentique contre les adultérations expressionnistes. Tant que je n’aborderai pas, dans ce style du commentateur qui est conforme à ma nature, des textes d’une tout autre signification et d’une autre rigueur synthétique, je ne ferai que me fabriquer une «politique»  de mon cru (aus mir herauszuspinnen). [Br. t.1, Lettre 138, 22 décembre 1924] [Souligné par moi]

La lettre citée témoigne de la conscience des limites de sa réflexion politique, l’emploi de altfränkisch, de herausspinnen sont ironiques : altfränkisch se dit des objets, d’un comportement démodés. Spinnen, employé dans la langue populaire, pourrait être traduit par : débloquer, dérailler, déconner. Spinne étant l’araignée. Si on prend l’image au pied de la lettre, elle évoque de vieilles toiles d’araignée pleines de poussière. Des élucubrations.

D’une manière générale, Benjamin qui avait conscience de l’envergure de sa pensée, non seulement reconnaissait avec sa lucidité habituelle, le caractère provisoire de certaines propositions, mais il avouait aussi cultiver ‘l’ésotérique’ pour en masquer l’indétermination, voire pour camoufler une idée insuffisamment fondée, mais prometteuse.

*

1923, des germes de pensée politique

Son refus réitéré, affirmé avec hauteur, de tout engagement, qui s’accompagne d’un regard distant sur le réel calamiteux, favorisant  les «élucubrations» dans le champ du politique, le met parfois en porte à faux. Les lettres de 1923 adressées à Florens Christian Rang* sont à cet égard intéressantes. Rang, théologien protestant en rupture, conservateur et prophète nietzschéen «représentait» à ses yeux, «la vraie germanité». En octobre 1923, Rang lui envoyait le manuscrit de Deutsche Bauhütte  (Chantier allemand), dont le sous-titre explicite la visée pratique: Appel à nous autres Allemands à propos d’une justice possible envers la Belgique et la France et en vue d’une philosophie de la politique. Avec des textes d’Alfons Paquet, Ernst Michel, Martin Buber, Karl Hildebrandt, Walter Benjamin, Theodor Spira, Otto Erdmann. Sanners, Leipzig (1924).

*(cf. Adalbert RANG, «Florens Christian Rang», Die Neue Rundschau 70, 1959).

Ces lettres sont intéressantes de deux points de vue. Elles témoignent des difficultés de Benjamin à s’impliquer, et d’une réflexion plus ‘intimiste’ dans le champ du politique, qui rompt avec le mode publiciste des années 1920-1921.

1) La dérobade

Benjamin commence par écarter l’Appel, en avançant un argument privé, le travail en cours :

« Car, maintenant plus que jamais, il me faut éviter de m’engager réellement dans une philosophie politique approfondie, alors que je suis loin encore d’être enfoncé, comme cela serait souhaitable, dans mon propre travail. (Trauerspiel et tragédie) [Br. t.1, Lettre 119, du 23 octobre 1923).

Dans les lettres suivantes du 18.11.1923, 23.11.1923, il argumente son refus de manière plus étoffée. Après avoir assuré Rang de sa proximité, «je me compte parmi les tiens avec tout ce que je suis, y compris mon origine juive», continue en disant qu’il vaut mieux «ne rien dire du lien qui les unit», «le juif qui aujourd’hui s’engage publiquement pour la meilleure cause allemande, la perd parce que son expression allemande officielle est nécessairement vénale (au sens profond); elle ne peut produire le témoignage de son authenticité.»* [Br. t.1, Lettre 122, 18.11.23].

*L’argument ne manque pas de pertinence, à un moment où déferlait une vague antisémite (crise économique à son sommet en 1923).

Benjamin ne souhaite pas que son texte soit rendu public, il risquerait de tomber dans les mains de son directeur de thèse, homme de droite qui pourrait lui nuire. Benjamin se dérobe. Est-il dupe de ces justifications? Je serais tentée de répondre par la négative à en juger par le tortueux de la réponse embarrassée. Il s’en excusera dans la lettre suivante.

2) Une pensée du politique plus intime

Mais le Zuschrift, Supplément [Br. t.1, Lettre 123, 23.11.1923], sa participation à l’Appel de Rang, qui donc vise à intervenir dans le présent, contient des éléments politiques qui font contraste avec les textes précédents et qu’il importe de retenir parce qu’ils peuvent être considérés comme des éléments programmatiques. Ce n’est plus le publiciste qui écrit, mais un homme qui s’adresse à un ami dont il admire la hauteur de vue, œuvre d’une vie qui irrigue l’Appel (die Lebensarbeit die hinter diesen Zeilen steht). Dans la lettre du 26 novembre 1923, il dira  : «Le Supplément est né d’un besoin –  sie ist entstanden aus dem Bedürfnis […]» de dire «presque tout ce que j’ai à dire à cette occasion – Sie sagt nahezu alles, was ich bei dieser Gelegenheit zu sagen habe.»

Commentant le projet de Rang — (entre autres, la question des indemnités qui avaient conduit les troupes franco-belges à envahir la Ruhr en janvier 1923) — Benjamin opère une distinction, moderne, entre la politique (liée à des tactiques, calculs non dépourvus d’hypocrisie, il est question du «brutal néant de pensée qui caractérise l’argumentation officielle») et le politique. Il poursuit en creusant l’opposition, laissant entrevoir une pensée du politique fondée sur l’éthique et un sens aigu de la complexité et de la pluralité. De l’utopique démocratique au sens fort. Après avoir relevé «avec joie» les références à des penseurs du politique Machiavel, Milton, Voltaire, Görres, écarter l’homme de parti sans culture qui par «manque de conscience et d’idées»  étouffe «la pluralité morale des idées sous la généralité opaque du principe – die sittliche Vielheit der Ideen unter der undurchsichtigen Allgemeinheit des Prinzips zu ersticken», il poursuit en soulignant la position ouverte de son ami dont les propositions ne sont pas déduites de principes ou de concepts, mais «naissent d’idées qui s’entrelacent et agissent les unes sur les autres – weil sie nicht aus Grundsätzen und Begriffen deduziert, sondern aus dem Ineinanderwirken von Ideen geboren sind. Des idées de justice, de droit, de politique, de l’hostilité, du mensonge».

Acculé à prendre parti, Benjamin livre ici la dimension véritablement politique de sa pensée.

On serait tenté de sur-souligner ces remarques, tant elles sont fortes. À un moment où la Pensée du politique (générique incluant le pluriel) a tendance à faire l’autruche.

Dans des lettres de 1923, lors de ses voyages, à Heidelberg, Francfort, constatant l’état de délabrement de l’Allemagne vaincue, il disait «entrevoir l’abîme», être «ramené au bord du désespoir» (Br. t.1, L.116, à F. Chr. Rang). Benjamin partageait avec de nombreux intellectuels, penseurs, poètes, européens, une «atmosphère de permanent désespoir devant la situation mondiale» (Lukàcs, écrivant la Théorie du roman que Benjamin lisait). De fait, sur les temps de l’après-guerre soufflent des vents apocalyptiques qui brouillent tout. La société allemande est secouée par diverses crises qui interagissent, nourrissent des projets politiques contradictoires. Les clivages politiques dessinent des lignes sinueuses qui brouillent le paysage politique – les Gedankenlandschaften : l’antiparlementarisme n’est pas nécessairement de droite, pas plus que la référence au peuple-Volk comme actant décisionnaire n’est völkisch. Pas plus que la critique du capitalisme est nécessairement de gauche. Et ainsi de suite. Le national-socialisme instrumentalisera habilement et à son profit ces brouillages. Qui exigeaient clarification. Et non  désespérance.

*

Rappelons enfin, que le frère de Benjamin était communiste, on peut s’autoriser à penser qu’ils ont échangé, disputé, que le vocabulaire «marxisant» ne lui est pas étranger (inflation, appauvrissement général, aliénation comme soumission à la brutalité de l’économique, fétichisation de la marchandise qui deviendra un nœud de riches réflexions…). Même si ce vocabulaire n’apparaît qu’après 1924, et surtout dans les années 1928-1940. Son frère lui avait offert les Lettres de prison de Rosa Luxembourg, dont il dit : « […] j’ai été touché par leur beauté incroyable et leur signification.» (Br. t.1, L. 93 à Gerhard Scholem, le 29 décembre 1920). Lecture contemporaine donc, de la rédaction du texte intitulé «la vraie politique» qu’il dit avoir «recopié» (idem).

*

En résumé. Bien que refusant toute prise de parti (tendance dit Benjamin), l’intérêt pour certains paradigmes du politique est antérieur à Lacis, Brecht. La rencontre de Bloch à Berne en 1918 l’incite à penser dans une certaine direction. L’intérêt pour le politique s’inscrivant dans une perspective philosophique, métaphysique, voire messianique, dans l’air du temps allemand (travail de publiciste ambitieux). Une réflexion qui déploiera sa propre dynamique évolutive, irriguée par quelque chose de plus secret (réponse à l’Appel de Rang) que je désignerai comme de l’utopique démocratique. Avec un intérêt renouvelé,  pour la société «capitaliste» et ses effets. Dans cette configuration, la rencontre du «bolchevisme» qu’un diable facétieux va placer sur son chemin de vie sous la figure d’une amazone des temps modernes, Asja Lacis, accélère des processus. Non pas influence, mais turbulence dans les modes de penser et d’être.


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1) La lecture distancée que je faisais des textes de 1920-1921 est en radicale opposition avec l’importance que leur accordent, actuellement,  des commentateurs.

« […] le Fragment théologico-politique, mais aussi dans le fragment Le capitalisme comme religion – [sont] décidément en train de devenir un des principaux textes de référence dans la recherche actuelle sur le penseur juif/allemand.»

remarque Michael Löwy dans son compte-rendu de l’ouvrage de Bernd Witte, Mario Ponzi et éds. Theologie und Politik. Walter Benjamin und ein Paradigma der Moderne, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2005, 280 p. [http://assr.revues.org/sommaire3393.html].

2) Citation-clausule : « On reconnaîtra plus facilement une religion dans le capitalisme si on se rappelle que le paganisme originaire a tout d’abord certainement conçu la religion, non comme un intérêt «supérieur», «moral», mais comme l’intérêt le plus immédiatement pratique, qu’en d’autres termes, il n’avait pas davantage que le capitalisme conscience de sa nature «idéale», «transcendante» et que la communauté païenne considérait ceux des leurs qui ne partageaient pas la même croyance ou n’en partageaient aucune comme des incapables, exactement comme la bourgeoisie aujourd’hui considère ceux des siens qui ne gagnent pas d’argent.» Reproche que Lacis reprendra, s’étonnant de sa dépendance financière.

2) Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik. Die politischen Ideen des deutschen  Nationalismus zwischen 1918 und 1933, Nymphenburger Verlag GmbH, München, 1962, 1968, réédité en 1978, Taschenbuch Verlag GmbH & Co. KG, München.

Je me permets de renvoyer à un P.-S. 2006 (à l’histoire de la Rue Prinz-Albrecht, siège de la Gestapo), qui apporte des éléments de réflexion.  Sur la question de l’État en particulier, dans la pensée du politique en France, Angleterre, et en Allemagne. Les traditions y sont radicalement différentes. Rappelons que Marx dans sa réflexion sur l’État, prendra appui sur les «Français modernes».

Cf. également un article de Chryssoula Kampas, Walter Benjamin lecteur des «Réflexions sur la violence » publié dans les  Cahiers Georges Sorel lien Année  1984 lien Volume  2 lien Numéro  2 lien pp. 71-89 [sur le site Persee

[http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mcm_0755-8287_1984_num_2_1_886?_Prescripts_Search_isPortletOuvrage=false#]

Kamaps situe l’essai de Benjamin dans  le contexte intellectuel, dans ses rapports à Sorel, l’historicité de l’écriture du texte [1920], c’est-à-dire sa spécificité, dans l’avant 1924, s’en trouve un peu noyée.


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II.Lacis ou l’allégorie de la Praxis

II. Asja Lacis/Walter Benjamin : Lacis ou l’allégorie de la Praxis

*

Plan d’ensemble

HISTORICITÉ DE L’EXPLORATION

Le texte publié, date de l’année 72 et s’inscrit dans un contexte politique chargé  (voir PAGE)

I
LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924
II
LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS
III
L’EFFET-LACIS

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II

LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS

I.1924, CAPRI


Wo die Zitronen blühen… (Goethe)
Là où fleurissent les citronniers

« Si tu veux connaître les paysages italiens, achète-toi une carte postale; mais si tu veux connaître les Allemands, alors voyage en Italie.

Brecht à Arnold Bronnen, 9 mai 1924.

 

Le coût modique de la vie, la douceur du climat attiraient les artistes désargentés, allemands en particulier, mais aussi russes, Sophia Krilinko, sœur du révolutionnaire Maxim Gorki qui séjournait à Sorrente, Ernst Bloch et sa femme Linda, Bernhard Reich, metteur en scène des Kammerspiele de Munich et compagnon de Lacis. Brecht y fait des sauts de puce entre Berlin, Munich. On y rencontre Marinetti, le célèbre futuriste qui impressionne, semble-t-il, Benjamin. Pour ne citer que quelques-uns. On y dispute beaucoup. Ces lieux qui nourrissent l’imaginaire deviennent objet d’écriture et de publications. Dans les décors que  Caspar Neher dessinera plus tard pour La vie de Galilée se profilent les paysages de Positano.


L’IRRUPTION DE LACIS DANS LE VIE DE BENJAMIN


Remarque
Les éléments puisés dans le récit de Lacis seront graphiés en bleu.

La rencontre commence comme un roman-feuilleton, banalement romanesque.

En 1924, à Capri, un monsieur distingué aide une belle étrangère à se faire comprendre d’une marchande d’amandes fraîches, il se présente avec l’obséquiosité d’un bourgeois bien élevé, porte ses paquets avec gaucherie et lui rend visite les jours suivants.

C’est ainsi qu’Asja Lacis fait irruption dans la vie de Benjamin.

Les lettres de Benjamin à Gerhard Scholem permettent de suivre l’évolution de cette rencontre, ses effets psychiques, idéologiques, elle permettent aussi de confronter le temps de la mémoire — Asja Lacis évoque cette rencontre dans ses souvenirs, écrits longtemps après la rencontre et donc patinés, ne contenant que l’essentiel — et le temps précis de lettres datées et localisées qui fixent le vécu dans son immédiateté, en termes plus ou moins voilés. Voire bibliquement métaphoriques.

L’ACTIVISTE « BASIQUE »

Dans les premières lettres, Benjamin ne désigne Asja Lacis qu’en termes de fonction : «bolcheviste, communiste, révolutionnaire», connotés positivement par l’adjectif «remarquable». « Peu de gens notables ici. Seule une bolcheviste lettone de Riga, qui fait du théâtre et de la mise en scène, une chrétienne. 1)» [Br. t.1, L.134, du 13 juillet 1924]. Trois jours plus tard dans la même lettre datée du 13.6.1924 : «J’ai parlé avec la bolcheviste jusqu’à minuit trente et j’ai travaillé jusqu’à quatre heures trente» [Br. t.1, idem]. Le 7 juillet : «Ici bien des choses se sont passées […], pas au profit de mon travail […] peut-être aussi aux dépens d’un rythme de vie bourgeoise si nécessaire au travail […] mais assurément au profit d’une libération vitale, […]. J’ai fait la connaissance d’une révolutionnaire russe de Riga, l’une des femmes les plus remarquables que j’ai rencontrées» [Br. t.1, L.135].

On mesure le choc de la rencontre, à ce désir d’en parler, quand on sait combien Benjamin était secret.



MOTTO

Si les humains ne se laissent rien dire, ils se laissent en revanche tout raconter.
Une « jolie phrase » de Bernard Brentano, reprise par Benjamin dans la lettre du 16 juin 1939 [Br. t.2, L.315]



Le récit d’un parcours ou
la construction d’une nouvelle identité


L’organisation du ‘ récit-rapport’ : le schème narratif

1. Je fais l’hypothèse que le schème narratif qui organise les éléments autobiographiques rapportés dans les souvenirs, écrits plus de 40 après, correspond pour l’essentiel au schème narratif, construit en 1922-1924, vecteur des informations. Avec une différence : dans un échange conversationnel, le récit est le plus souvent fragmenté et moins sommaire. Encore que les réactions à vif et rapides de Benjamin (lettres citées) autoriserait à penser que Lacis a pu raconter son parcours d’une traite dans ses grandes lignes, précisément parce que ce parcours était exemplaire sur le plan révolutionnaire.

2. Des souvenirs de plus de 40 ans d’âge sont toujours marqués par l’historicité de l’après, c’est-à-dire du présent. Évoquer les premiers temps de la Révolution d’Octobre, après 10 années de goulag, et en pleine glaciation post-stalinienne, est une manière de critiquer le présent. Certains éléments du récit peuvent avoir pris un sens qu’il n’avait pas nécessairement au moment où Lacis les vivaient. Mais, il est difficile de faire le tri entre les souvenirs qui se sont fixés au fil du temps dans la mémoire parce que souvent racontés et ceux qui peuvent apparaître comme des reconstructions qui ont pris sens après coup.

3. En 1924, quand Lacis rencontre Benjamin, le schème narratif qui organise son parcours révolutionnaire est construit dans ses lignes de force principales, elle a déjà raconté ce parcours à Bernard Reich, Brecht et leurs amis. De plus, Lacis connaît les attentes de ses auditeurs allemands, tournés, à Berlin en particulier, « vers la lumière qui vient de l’Est ».

4. Le schème narratif de ce récit, animé par un telos (le volontarisme révolutionnaire et la valeur de ses effets) met en scène une figure exemplaire que la position de «rapporteur» accentue : une fille de prolétaire accède à la culture des élites et devient un soldat de la révolution. Ce type de récit linéaire où s’enchaînent les séquences de manière consécutive et conséquente flirte avec le légendaire, voire le conte : l’héroïne rencontre des opposants, des auxilaires 4), elle devient elle-même auxiliaire d’un Grand Actant, LA Révolution en marche. Structure qui n’interdit pas l’exactitude des informations. Le terme allemand du sous-titre Berichte–rapports, qui s’oppose à erzählen–raconter implique la fiabilité de l’information. L’éditrice, Hildegard Brenner, y veillait. Mais la marge est fragile entre rapporter et raconter quand on reconstruit un parcours de vie.


Un récit-témoignage donc. La dimension individuelle du grand récit de la Révolution d’Octobre qui, à ses débuts, est un puissant mouvement d’affranchissement et d’émancipation des opprimés, dimension que le stalinisme a eu tendance à faire oublier. Mouvement d’émancipation où peuvent se construire de nouvelles identités par et dans l’action, ou se développent de nouvelles formes de créativité par et dans l’action individuelle et collective se revivifiant réciproquement. Moment utopique où identité et créativité ne s’opposent pas. Où émergent des valeurs nouvelles qui donnent cohérence aux nouvelles identités.

Si le parcours de Lacis est époustouflant aux yeux d’un bourgeois allemand, il est sinon banal, du moins fréquent pour une jeune femme de l’époque. Elles avaient, jeunes ou vieilles, juives ou non juives, paysannes ou citadines, tout à gagner dans les espaces d’émancipation qui s’ouvraient. D’où leur nombre et le rôle important qu’elles jouèrent dans le travail clandestin, en particulier, comme agents de liaison, agitatrices, propagandistes.


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1) Pourquoi une révolutionnaire non-juive serait-elle chrétienne ? Un stéréotype binaire d’époque (juif/non juif (chrétien)). Asja Lacis ne mentionne aucune appartenance religieuse. Elle se disait «athée militante». Rappelons toutefois qu’une majorité de femmes révolutionnaires éminentes (russes, polonaises, allemandes) étaient juives.

P.-S. 2007. Selon Naomi SHEPHERD-LAISH, la laïcisation de la société, et surtout sa radicalisation, incitaient les femmes juives à défier la famille, la religion. Pour la première fois, elles pouvaient participer à la vie intellectuelle des hommes. Cf. A Price Below Rubies, Jewish Women as Rebels and Radicals, Harvard University Press, 1993.

2) En 1924, Benjamin est abonné à la feuille royaliste et xénophobe, l’Action Française, qu’il trouvait remarquablement écrite. Mais peut-on dissocier la forme du fond ?

4)Situation initiale, Séquence, Auxiliaire, Opposant, Donateur, Héros/Héroïne, Agresseur sont des catégories proppiennes. PROPP Vladimir, Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1965, 1970 (Points.12).


Une allure de conte ou le légendaire révolutionnaire


Varlam Chalamov écrivait :

« Quels horizons, quelles immensités s’offraient au regard
de chacun, de l’homme le plus ordinaire! Nous avions
l’impression qu’il nous suffirait d’effleurer du doigt
l’Histoire pour qu’aussitôt le levier réponde, docile, à la
main. À la tête de ce grand mouvement de reconstruction,
il y avait la jeunesse. C’était elle qui, la première, fut
convoquée à juger l’Histoire et à la faire. Nous n’avions
pas de livres, nous avions notre expérience, et celle de
l’humanité entière. En ces matières nos connaissances ne le
cédaient en rien à celles d’une bonne dizaine de
mouvements de libération. Nous regardions au-delà, par-delà
les montagnes, par-delà l’horizon du réel. Le mythe
d’hier était devenu réalité. Et, cette réalité, pourquoi ne
pas lui faire faire encore un pas plus haut, plus grand, plus
large. Les prophètes d’autrefois, Fourier, Saint-Simon,
More, avaient étalé devant nous leurs rêves secrets et nous
nous en étions emparés.

Bien sûr, tout cela fut brisé, rejeté, piétiné. Mais jamais
la vie n’a été aussi proche des idéaux des peuples à travers
le monde. Tout ce que Lénine disait de l’édification d’un
État et d’une société de type nouveau, tout cela était vrai,
mais pour Lénine il s’agissait d’un pouvoir à établir sur des
bases concrètes, tandis que pour nous c’était l’air même
que nous respirions qui nous faisait croire au nouveau et rejeter l’ancien.»

Varlam Chalamov, L’intelligentsia, extrait des Années 20 (1962), ce texte que j’avais lu en allemand, a été traduit par Christine Loré, publié
dans
chaoïd 6 automne-hiver  2002 (Verdier).


1. Situation initiale : Il était une fois… Origine sociale et ascension.

Fille d’un petit artisan, sellier et tailleur, devenu ouvrier à Riga, qui participa à la Révolution de 1905. Un progressiste qui sait la valeur d’une bonne formation intellectuelle et qui encourage sa fille. Elle fréquenta un lycée privé pour demoiselles de la haute société qui marquaient leurs différences. Pauvrement vêtue, la seule enfant issue d’un milieu modeste, humiliée, mais soutenue par ses professeurs, vit dans sa chair l’inégalité, la morgue des enfants bien-nés, leurs préjugés de classe.

Ce rappel, soixante ans après, dit la vivacité de la mémoire des humiliations vécues dans l’enfance.

Lacis appartient donc à cette classe d’enfants que le petit Walter entrevoyait dans les arrières-cours misérables de Berlin.

La littérature la passionne. Dostoïevski, Lermontov, Byron, mais aussi des «symbolistes, des décadents», Maeterlinck, Andreïev… 1). Elle se dit perméable à l’atmosphère de «la conscience malheureuse» et au «raffinement extrême de l’individualisme» (Atmosphäre des Weltschmerzes und der Überfeinerung des Individualismus).

Ses héroïnes sont des rebelles : Edda Gabler, Hilde Wangel 2), Monna Vana 3)


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1) Les liens des symbolistes russes aux symbolistes français, au début du XXe siècle sont étroits. La correspondance de René Ghil et de Valerij Jacovlevic Brjusov en témoignent, qui en 1904 écrit à R. Ghil : « C’est vous, Verlaine, Mallarmé et Maeterlinck que je reconnais mes maîtres », mais aussi Baudelaire, Hugo, Verhaeren. La guerre et la révolution mettront fin à ces échanges intenses et variés, entre des poètes qui avaient de fortes affinités électives. Rappelons, par ailleurs que le mouvement symboliste russe fut important, il libéra, écrit Michel Aucuturier, «l’énergie créatrice de toute une génération en rompant avec l’esthétique utilitaire», puis, le mouvement s’essouffla et fut attaqué, autour des années 1910, par les futuristes de Moscou (Klebnikov, Maïakovski).

2) Deux héroïnes d’Henrik Ibsen.

3) Héroïne de Maurice Maeterlinck.

*

2e séquence : Saint-Petersbourg ou le récit d’un apprentissage

Avec « un rouble en poche et un petit baluchon » (les signes mêmes de l’héroïne aventureuse, voire picaresque), elle se rendit à Saint-Pétersbourg, au seul Institut d’Études Supérieures ouvert aux femmes, des enseignants, des savants, chassés des universités, libres penseurs, y dispensaient un enseignement de haut niveau. L’un deux, le Professeur Reissner, criminologue et bolcheviste, organisait des disputes «de manière à éveiller la conscience politique des étudiants». Schopenhauer, Wagner, Nietzsche et sa conception du tragique sont au programme d’un séminaire de philosophie assuré par le Professeur Anitschkow. Lacis opte pour le dionysiaque contre l’apollinien comme seuls les jeunes individus savent le faire, avec intransigeance.

À Saint-Petersbourg, une ville où les héros de Lermontov, Dostoïevski, Gogol, Pouchkine promènent leur mélancolie, dans le brouillard, le long de la Neva, elle découvre le théâtre.

Les frères Karamazov dans la mise en scène de Meyerhold, l’iconosclaste, l’impressionne. Dans son Studio, il initiait des recherches sur la Comedia dell’arte et le théâtre espagnol (formes épiques au sens brechtien). Elle évoque Maïakovski, dans sa veste jaune, croisé dans la rue, vu sur scène ou écouté à l’Institut récitant ses poèmes futuristes. Lui aussi fait scandale.  La démesure de ces artistes, poètes, metteurs en scène, comédiens la séduise et l’exalte.

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3e séquence : Moscou, suite de l’apprentissage

1914, la guerre. Elle se rend à Moscou, centre de réfugiés lettons. Rayonnaient alors des noms prestigieux, Stanislavski [1863-1938], Vladimir Nemirovitch Dantchenko [1858-1943], Alexandre Taïrov [1885-1949] fondateur du Théâtre de chambre où s’expérimentent de nouvelles techniques plus proches du futurisme et du cubisme. Elle y découvre le Théâtre d’Art (MHAT), fondé par Stanislavski et Dantchenkov. Le jour, elle enseignait dans une école de réfugiés, le soir, elle fréquentait les cours de Sciences Théâtrales au Studio de Fjodor Kommissarschevski. Les étudiants y recevaient un enseignement théorique et pratique; les cours s’efforçaient de développer «l’imaginaire du comédien», l’improvisation sur texte constituait une discipline importante. On y visait la formation «d’un comédien qui pense». Le Studio était rattaché au Théâtre Kommissarschevski, les étudiants se voyaient confier de petits rôles.

C’est à Moscou qu’elle découvre l’art pictural moderne : Degas, Cézanne, Monet, Manet. Picasso, elle dit ne pas le comprendre, mais être sensible à sa force créatrice. Elle visite souvent la galerie privée de Tschukin.

Le récit avance rapidement, à grandes enjambées, comme le conte, sans se soucier de psychologie, des états d’âme, des contradictions, des dissensions. Le temps court, la vie change, le théâtre va dans la rue et la rue dans le théâtre. Ça et là des pauses informatives qui témoignent de l’œil expert. Elle évoque avec précision le travail de Brecht à Munich ; un souvenir plus lointain, une scène de Tragédie : Vladimir Maïakovski au Théâtre Luna–Park en décembre 1913, jouée par des acteurs non professionnels (étudiants) dans la mise en scène de Maïakovsky qui jouait le rôle principal, dans les décors de Pavel Filonov (1983-1942) et Iossif Chkolnik (1881-1942).

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4e séquence : Orel, l’héroïne s’affirme, devient un des acteurs de la Révolution

Sa vie de militante ‘professionnelle’ commence en 1918

Le Palais d’Hiver est investi par les révolutionnaires de Petrograd, la révolution gagne Moscou, s’étend, bouleverse les rapports humains. Divise. Asja Lacis trouve sa voie, elle décide de répondre aux Appels de Lénine qui recouvrent les murs de la capitale et de devenir «un bon soldat de la révolution».

Elle se rend à Orel (sud de Moscou), pour occuper un poste de metteur en scène au Théâtre Municipal. Sur son chemin, elle croise des enfants abandonnés, les Besprisorniki, «enfants sans feu ni lieu», sauvages, vivant de rapine et durs à cuire, le gouvernement soviétique ne parvenait pas à les retenir dans les Maisons d’enfants. Dans les orphelinats, les enfants, correctement vêtus et nourris, avaient des regards éteints. Connaissant « la force prodigieuse qui se cache dans les jeux théâtraux », elle décide de s’en servir pour rendre vie à ces regards et pour apprivoiser les Besprisorniki.

L’éducatrice

Après avoir reçu sans compter, l’héroïne devient donatrice. En termes plus politiques, elle transforme le quotidien d’enfants dans des processus d’auto-transformation qui sont aussi des processus de socialisation. Asja Lacis pose les problèmes d’éducation en termes novateurs : l’éducation doit avoir pour but de libérer toutes les forces créatives à travers le multiple des aptitudes. Conception traversée par l’idée utopique d’un être total, que nous retrouvons dans tout le mouvement d’avant-garde artistique russe.

Elle expose son projet à Ivan Michail Tschurin, responsable des problèmes éducatifs 1), qui accepta. «Nous attendions cinquante enfants, il en vint des centaines». Au début, elle se heurte à la méfiance des Besprisorniki qui la chassent, mais obstinée et décidée, elle continuera à les interpeller sur le marché ; un jour, ils se rendront à la Maison Tourgenieff et deviendront les membres les plus actifs du Théâtre d’enfants, après avoir donné une féroce leçon de réalisme social aux enfants qui «jouaient» des «bandits», car eux savaient ce qu’il en était de vivre de rapine.

Elle divise son atelier en sections. Pour éduquer l’œil : une section de peinture dirigée par le futur scénographe de Meyerhold, Victor Tschestakov. Un pianiste dirige la section musicale. Les enfants construisent eux-mêmes tous les décors, conquérant ainsi «un pouvoir exécutif sur les matériaux». Rythmique, gymnastique, diction, improvisation… autant de disciplines qui doivent «libérer les forces cachées, les aptitudes insoupçonnées». Des enfants jouent pour des enfants, «l’idéologie ne leur était pas imposée, ils s’appropriaient ce qui correspondait à leur expérience » . Dans cette éducation, un rapport dialectique s’établit entre les enseignés d’abord, les « tensions mêmes du travail collectif» devenant productives, et l’enseignant, qui prend autant qu’il donne en transmettant un savoir-faire 2).


Une culture de l’individuation et non du seul collectif. L’utopie fut un jour concrète d’une éducation développant l’enfant dans et par un travail collectif, à la fois théorique et pratique, la théorie étant du niveau de la pratique. C’est neuf, très neuf et le reste. On comprend l’enthousiasme de Walter Benjamin qui, dès 1924, projetait d’en théoriser la pratique, lui qui s’intéressait aux problèmes éducatifs et aux livres destinés aux enfants 3).


Elle renouvellera l’expérience en 1925 à Riga (Lettonie) et l’année suivante en URSS, à Sokolniki où les enfants auront leur cinéma, le Balkan. C’est eux qui assument la présentation des films : affiches, dessins, poèmes…

En 1928, ce programme séduit Johannes R. Becher et Hans Eisler qui se proposaient de fonder un Théâtre d’enfants à la Maison Liebknecht. Benjamin théorisera la pratique de Lacis dans un texte intitulé «Programme pour un théâtre prolétarien d’enfants». La première version, trop alambiquée, a été révisée.

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1. L’intérêt de Lacis pour les ‘enfants des rues’ s’inscrit d’une certaine manière, dans un projet plus vaste de  réforme,  de rénovation juridique. Pour les bolcheviks (années 20), la question de la délinquance des enfants des rues relevait non plus du domaine judiciaire, mais de l’assistance sociale, de l’éducation, de la prévention, d’où la création d’orphelinats, d’institutions d’accueil, etc. Projet utopique étant donné la désorganisation de la société russe après la guerre, doublée d’une guerre civile, et le nombre considérable d’enfants livrés à eux-mêmes.

Par la pratique théâtrale, Lacis débordait l’institutionnel, innovait au plan pédagogique.

2. On retrouvera de ces éléments dans la réflexion de Brecht sur le Lehrstück, Pièce didactique qui privilégie le travail collectif, auto-éducatif, qui sert de base aux discussions, opposée à la pièce de représentation (Schaustück). L’expérience de Lacis essaime. Rappelons que Brecht en 1928, dont L’Opéra de quat’sous [DGO]connaît un succès sans précédent, commence seulement à élaborer les notions de théâtre épique, de gestus qui induiront la réécriture du DGO. En 1934, quand Brecht évoque le théâtre épique, il fait encore allusion au Théâtre d’enfants, selon une note de Benjamin [Gespräche mit Brecht Svendborger Notizen].

3. En 1924, année de la rencontre, Benjamin avait écrit un texte sur les Livres anciens d’enfants in Über Kinder, Jugend und Erziehung-Sur les enfants, la jeunesse et l’éducation.

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5e séquence : Riga

Théâtre d’agitation dans un pays non communiste
l’héroïne devient une agitatrice intrépide, menacée par des Agresseurs

Riche de ces expériences, Asja Lacis revient à Riga, peut-être dépêchée par Moscou.

Commence alors une expérience de théâtre d’agitation dans un pays non communiste. En 1920, la direction de l’Université populaire (fréquentée par des ouvriers) lui propose de fonder un théâtre. En Lettonie, le parti communiste était interdit et Riga regroupait les correspondants des journaux étrangers hostiles à la révolution, qui entretenaient la haine des bourgeois apeurés. Comment faire un théâtre révolutionnaire dans de telles conditions ? Avec les ouvriers, elle développe des formes de théâtre d’agitation très diversifiées. L’actualité constitue généralement le point de départ d’une improvisation, «la condamnation à mort d’ouvriers et d’intellectuels communistes par exemple».

Ces improvisations sont connues de la police. Perquisitions, arrestations font partie du travail théâtral. Pour toucher un public plus vaste, le collectif décide de mettre en scène Les Visions du XXe siècle de Léon Paegle, une revue historique de la lutte des classes depuis la plus Haute Égypte jusqu’en 1921. Le spectacle aura lieu en plein air dans le Parc d’été. Censure. La troupe traverse la ville, recueille des fleurs rouges et/ou des pommes de terre. Cinq mille spectateurs. À la fin du spectacle, l’Internationale et le Chant des Morts (entendez abattus par la police) retentissent, Asja Lacis est emprisonnée. Mais le Parc d’Été deviendra un lieu de représentation. Linart Laizen, dramaturge letton présentera jusqu’en 1928, ses jeux constructifs.

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6e séquence : Berlin en 1922

En quête de nouveaux savoirs : l’héroïne  picaresque

Elle avait entendu parler du renouveau théâtral berlinois et désirait enrichir son expérience. En 1922, elle se rend à Berlin après avoir obtenu un visa avec peine et moult ruse.

Elle y découvre des similitudes dans les recherches théâtrales et le questionnement politique. Elle se dit «électrisée» , «impressionnée» par les mises en scène de Leopold Jessner (1878–1945) qui «débordent de la haine des tyrans», par Masse Mensch écrit en prison par Ernst Toller (1893-1939). De petits rôles théâtraux lui sont confiés.


1922, temps de la Nouvelle politique économique, après le communisme de guerre en URSS [NEP, 1921-1929]


Maïakovski et Lili Brick se rendent aussi à Berlin en 1922, pour fuir le retour de la «vieille vie» qui revient au galop et que Maïakovski ne cesse de railler. L’inflation allemande transformait les visiteurs russes, désargentés, en riches touristes.


En allant à Berlin, parfaire sa formation, Lacis n’aurait-elle pas désiré échapper — aussi — à ce retour de la vieille vie, et aux difficultés croissantes de la Russie soviétique, où se conjuguent les formes sociales du passé et les effets des erreurs ‘réformatrices’ du présent ?

Même désir nomade chez Benjamin, quand il se rend à Capri en 1924. Il se disait habité par «l’irrésistible envie de fuir l’Allemagne».

L’héroïne  picaresque devient passeur d’idées, de savoirs

En 1922, Berlin est non seulement une capitale de l’avant-garde européenne où règnent quelques grands maîtres du théâtre contemporain : Reinhardt, Piscator, Jessner…, mais c’est aussi une des rares villes européennes tournée vers «la lumière qui vient de l’Est». En 1922, la Galerie Van Diemen organisait une exposition d’Art soviétique. La concentration d’intellectuels et artistes russes (qui ne sont pas tous des réfugiés) est exceptionnelle. Trois quotidiens, cinq hebdomadaires paraissent en langue russe. Slawiner/Slawinerin dont la fréquence d’emploi croit, désigne des êtres différents et jugés amoraux, avant le nazisme. [cf. son emploi dans le roman de Lion Feuchtwanger, Erfolg (Rowohlt Verlag Hambourg, 1955].

« J’étais surprise de voir combien était grand l’intérêt porté au théâtre soviétique » écrit Asja Lacis qui subit de véritables interrogatoires.

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En 1923, le Théâtre Kammerspiele de Munich offre un poste de premier régisseur à Bernard Reich,  Asja Lacis l’accompagne. Elle y rencontre Brecht, qui met en scène La vie d’Edouard II d’Angleterre d’après Marlowe et lui confie le rôle du jeune Edouard. Imposée par Brecht à la direction des Kammerspiele, elle est expulsée après la première représentation. Mais elle reviendra, grâce à l’entêtement de Brecht et de sa compagne Marianne. Si Berlin est une ville ouverte, Munich, en revanche, «est la ville la plus réactionnaire et la plus bureaucratique», écrit Lacis. Dans une lettre de février 1923, adressée au critique de théâtre Herbert Ihering, Brecht faisait écho : «Dans cette ville, les gens sont si bêtes, qu’il faut faire usage de tant d’humour qu’on en devient de mauvaise humeur

D’abord  hébergée chez les parents de Brecht, à Augsbourg, elle loge ensuite dans une famille d’ouvriers. Sa chambre devient un lieu de réunion, les ouvriers allemands qui, malgré l’interdiction du Parti communiste de Bavière, croient à la révolution victorieuse en Allemagne, l’interrogent avidement sur la Jeune République des Soviets.

Le souvenir du travail avec Brecht est suffisamment fort pour permettre une description courte, mais précise.

Dès 1923, Brecht est à la recherche d’un art théâtral de la rigueur, de la sobriété et de la précision, la pratique anticipant sur la théorie, «il voulait faire perdre aux comédiens l’habitude du flou, du nébuleux, du général»,  les acteurs pratiquent sous sa direction, non sans difficulté, ce qu’il appellera plus tard «le parler gestuel» (gestisches Sprechen).

Questionnée par Brecht, mais pas seulement, elle parle de Stanislavski, de Meyerhold que Lacis admire, de Taïrov…, c’est-à-dire des hommes de théâtre les plus importants de l’époque en URSS.

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Autant de créateurs qui participent d’un vaste courant de remise en question de l’héritage culturel et donc théâtral, qui conduit des théoriciens et/ou praticiens du théâtre à poser des questions nouvelles en prenant appui sur des formes anciennes du théâtre (Foire, théâtre élisabéthain…). Il est intéressant de noter, par exemple, qu’un homme de théâtre aussi différent de Brecht, Piscator, Meyerhold, etc., que Gaston Baty — et de plus étranger au politique — est aussi à la recherche d’une forme de théâtre plus ouvert. La scène de la Baraque de la Chimère (construite par Baty en 1923) avec ses quatre aires de jeu s’inspire de la scène élisabéthaine plus apte pour Baty à reproduire le mouvement de la vie. [Cf. Le Bulletin de la Chimère (VII, mars 1923],  «La Chimère est l’expression française de ce vaste mouvement international  (de rénovation théâtrale)», notait Gaston Baty.

Au printemps, elle descend dans le sud de l’Italie pour soigner la tuberculose de sa petite-fille Daga aux « longues jambes» que Benjamin évoque dans Voie à sens unique.



LA PRAXIS COMME « VERBINDLICHE HALTUNG »


Benjamin rencontre donc à Capri en 1924, une femme formée par des artistes, des intellectuels, les plus importants de l’époque, ouverts, ‘cosmopolites’. Dissidents. L’héroïne, à la tête bien pleine/bien faite et l’œil exercé, sera de plein pied avec les créateurs allemands des années vingt. Pas étrangère non plus à certaines des thématiques littéraires qui occupent Benjamin quand il la rencontre. C’est aussi un témoin et un acteur de premier plan, dont il écoute la riche expérience, transmise par un schème narratif où le politique comme élan révolutionnaire prend le relais de l’autobiographique. Le narratif devient donc ici un mode d’argumentation.

Ce récit aux allures de conte qui a d’abord été parole vive par la voix, l’accent slave de l’allemand, porté par le souffle épique de l’élan révolutionnaire à ses débuts, ne peut pas ne pas fasciner Benjamin. Intellectuellement. Psychiquement. Un récit où l’action est «sœur du rêve» (Baudelaire). De l’utopique en acte. C’est cette parole narrative qui donne sens au mot bolcheviste. Devenu un nom de baptême  pour désigner Lacis dans ses lettres, un acte d’identification,  de reconnaissance en quelque sorte.

De fait, Benjamin est subjugué par la militante, Lacis représente un modèle de praxis révolutionnaire qui transforme le regard qu’il portait sur le communisme et qui fait vaciller les «fondements de son nihilisme» 1), comme en témoigne la longue lettre à Sholem, écrite à Capri, le 16 septembre 1924, dans laquelle il fait allusion à la fois à Lacis, «communiste remarquable-hervorragende Kommunistin», à son nihilisme qui pourrait se trouver titillé par la lecture de l’ouvrage de Lukàcs,Histoire et conscience de classe qui, par ailleurs, donnerait forme théorique à certaines de ses considérations :

Lukàcs, partant de considérations politiques, en arrive, partiellement tout au moins, et probablement avec moins d’étendue que je ne le supposais d’abord, à des thèses concernant la théorie de la connaissance qui me sont très proches ou qui corroborent les miennes.

Ces rapprochements établis, il enchaîne sur un ABER– MAIS, avec une valeur concessive :

Mais cela n’empêche pas que depuis mon séjour ici la pratique politique du communisme (non pas en tant que problème théorique, mais d’abord comme attitude engageante (obligeante, empathique ?)- verbindliche Haltung) m’apparaît sous un jour nouveau. [Br. t.1, L.136].

La Praxis comme « verbindliche Haltung » : une association inattendue. Le mot Haltung mérite attention. Haltung-attitude n’est pas l’action (Handeln), mais un ensemble de processus (intellectuels/psychiques/…) qui détermineront le mouvement de l’action, ses stratégies et ses significations 2). En allemand, le mot est éclairé par Grundeinstellung qui renvoie à une position, attitude fondamentale face à (la vie, la politique, etc.). Qualifiée par «verbindlich» qui tisse des liens interhumains, amicaux, courtois, de sympathie, les dictionnaires déploient un micro-champ sémantique d’urbanitéla Praxis se colore de sociabilité empathique. Qui n’est pas sans rapport, me semble-t-il, avec ce «temps intérieur» des «nouveaux agents», comme sujets-historiques, ouvrant un champ des possibles dans une époque donnée, selon Karl Mannheim, penseur de l’Utopie.

Benjamin suggère, dans cette incidente, mise entre parenthèses, sinon la désunion entre Praxis et Théorie, du moins une moindre subordination de la praxis à la théorie, dans la mesure même où la théorie est investie par des sujets (en ce cas historiques) que le mot Haltung présuppose. Un point qui mériterait une attention particulière, dans la mesure où elle fragiliserait un postulat dit marxiste, subordonnant la Praxis à la Théorie comme lieu de Vérité (du théologique). La Praxis comme verbindliche Haltung devient en quelque sorte  théorétique. En incluant une éthique de la sociabilité dans la praxis, la désunion (relative) libère la praxis de l’efficience obligée, induite par la Théorie — efficience toujours lourde de dérives potentielles. Ce qui impliquerait un autre rapport au politique. Indissociable de l’éthique inter-humaine/interactive (verbindlich), qui déborde le devoir-bien-agir, pour aller vers le désir de «vie bonne», «de vraie vie»…

Dans une lettre adressée à Werner Kraft, en juillet 1934 de Svendenborg, il disait comprendre le refus du communisme comme «solution totalisante», une «prétention infertile – unfruchtbare Prätention», à laquelle il oppose la praxis politique transformatrice du mode de vivre. Au quotidien. Il use du terme brechtien Versuch-Essai, incluant l’erreur, le tâtonnement, voire l’échec, et d’une image, non moins brechtienne, du sapiens ordinaire qui a bien dormi et commence sa «bonne» journée den Versuch zumindest zu unternehmen, den Lebenstag der Menschheit ebenso locker aufzubauen, wie ein gutausgeschlafener, vernünftiger Mensch seinen Tag antritt. »

Benjamin qui disait résister aux sirènes communistes en prenant appui sur les fondements de son nihilisme, concède, dans la lettre du 16 novembre 1924 à l’adresse de Sholem, un vacillement d’une certaine amplitude, avec une prudence calculée, (il sait que Gershom Sholem n’appréciera pas cette dérive vers le politique sur le mode ‘marxiste’), mais avec cette menue incidente aux vibrations littéraires, Benjamin jette un gros pavé dans la marre des tenants de l’orthodoxie marxiste.

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1) Le terme nihilisme me paraît flou. Plus une notion qu’une catégorie. Sert-il à désigner le refus radical?

2) Il s’agit d’un comportement qui résulte d’une détermination. En traduisant verbindliche Haltung par engagement pratique, le traducteur a banalisé, me semble-t-il,  l’incidente. La traduction est délicate qui dépend de l’interprétation que l’on fait de verbindlich...



II. L’APRÈS CAPRI : LES INTERMITTENCES AMBIVALENTES


Après Capri, le récit perd ses allures de conte, les protagonistes sont emportés par l’Histoire-se-tramant. Il n’est pas inintéressant de noter que la ligne droite que le conte dessinait, une ligne courant vers le futur, commence à se briser après 1924.

En septembre 1924, Asja Lacis rejoint Bernard Reich à Paris; en octobre, elle retourne à Berlin, y retrouve Benjamin qu’elle présente à Brecht. Ils visitent ensemble, Berlin, Hambourg et le quartier du sexe, St-Pauli, « l’isle modèle de Mahagonny » note Lacis.

En 1925, Asja Lacis retourne à Riga, appelée par Léon Paegle qui l’invitait à diriger un théâtre politique pour le Club des syndicats. Reich est invité à Moscou.

Benjamin fait une visite surprise. Assumant de nombreuses responsabilités (théâtre politique, théâtre d’enfants, difficultés avec la police), elle écrit cette phrase terrible : «Il venait d’une autre planète, je n’avais pas de temps à lui consacrer » (p. 53). Il assiste à demi étouffé par la foule des spectateurs à la première d’une pièce politique, seule une scène lui plut.

Partie en catastrophe à Moscou en mars 1926, pour échapper à une arrestation, surmenée, elle s’effondre en septembre. Benjamin, prévenu par Bernard Reich, obtient non sans difficulté un visa d’entrée. En convalescence au sanatorium de Rott, elle reçoit les patientes visites de Benjamin 1). Qui séjournera deux mois à Moscou (décembre 1926-février 1927).

Par Bernard Reich, Benjamin entre en rapport avec la direction de la Grande encyclopédie Soviétique, pour laquelle il rédige un article sur Goethe, qui sera refusé.

Benjamin tente d’en produire les raisons dans une lettre à Scholem, le 23.2.1927, l’article serait entre autres, «trop radical» (Br. t.1, L.160). Il va au théâtre, se passionne pour Meyerhold, assiste aux discussions violentes provoquées par la mise en scène du Revizor. Dans une lettre de Moscou, adressée à Julia Radt, du 26.12.1926, il fait allusion à une visite en traîneau à la fille de Lacis et aux mises en scène de Meyerhold. À son retour, il écrira un article sur Moscou. Dans une lettre à Martin Buber du 23.2.1927, il déclare vouloir décrire Moscou à ce moment précis de l’histoire «où se livrent tous les possibles […] ceux de l’échec ou de la réussite de la révolution» (Br. t.1, L.161). Le regard s’est politisé dans un sens que je dirai machiavélien.

 

1.P.-S. mars 2007. La lecture aujourd’hui possible du Journal de Moscou permet d’entrevoir les difficultés de la relation. Le regard de Benjamin est d’une étonnante lucidité. Lacis n’échappe pas à des désirs contradictoires, ses séjours à l’Ouest l’ont marquée. Physiquement affaiblie, tiraillée entre Benjamin, Reich, et un nouveau venu, l’ardente révolutionnaire apparaît instable, fragile. Exigeante. Voire manipulatrice. Un trop d’attentes contradictoires frustrées ? Lacis aimait les attentions ritualisées de Benjamin, non sans mauvaise conscience, semble-t-il, elle fait allusion dans ses souvenirs «au mauvais qui était en elle», le mauvais ne serait-ce pas ces désirs de cadeaux, d’une nouvelle robe… — de l’inavouable «petit-bourgeois» pour une militante révolutionnaire ?


*

Aimer

c’est des draps

déchirés d’insomnie

Maïakovski,
Lettre de Paris au camarade Kostrov sur l’essence de l’amour (1928)


 

1928 : RETOUR À BERLIN


En 1928, Asja Lacis revient à Berlin, dépêchée par le Narkompos, pour nouer des contacts avec le B.P.R.S (Bund proletarisch-revolutionär Schriftsteller-Association des écrivains prolétarians-révolutionnaires), l’équivalent du RAPP soviétique (Association russe des écrivains prolétariens). Benjamin qui s’intéresse, depuis Capri, à la critique «marxiste» l’accompagne, mais il s’obstine à refuser les réductions sociologiques de la méthode Plekhanov. Cette distance critique irrite le «cheval à œillères». Les discussions sont vives. Elle lui adresse un reproche classique dans la bouche d’un militant : son idéalisme esthétique2).

La fidélité de Lacis à la ligne du parti ne semble pas satisfaire Johannes R. Becher, stalinien convaincu, qui juge Lacis trop proche du tandem Brecht-Benjamin, adversaires décidés des réductions sociologiques.

Elle avouera avoir compris plus tard, c’est–à-dire trop tard, les griefs justifiés de Benjamin contre cette «sociologie vulgaire». C’est Bernard Reich qui lui expliquera les enjeux de la démarche critique de Benjamin et sa pertinence.

1928 : le vent tourne en URSS. Commence l’ère des procès publics. Après que Staline a lancé en 1927 la collectivisation obligatoire des terres et le programme de construction d’une industrie lourde, entre en scène la figure du «saboteur», de l’«agent» étranger, dont le pouvoir stalinien fera des boucs émissaires responsables des retards et difficultés économiques.

Les arts n’échappent pas à la planification, ils auront pour finalité — via la théorie du réalisme socialiste — la production d’une étonnante foire à illusions. Certes, l’enjeu des batailles entre les dirigeants dans les sphères du pouvoir échappe aux militants de base, mais l’air qu’ils respirent est vicié.

Sur Berlin, aussi, soufflent les vents contraires de l’Histoire. Au Bund, elle parle du théâtre soviétique. Les SA parviendront à troubler une conférence faite devant des chômeurs.

1929 : année du divorce de Benjamin qui rêve d’un recommencement.

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1. Une expression de Benjamin pour désigner la révolutionnaire rétive aux questions qu’il se pose.

2. Margarete Steffin disait sensiblement les mêmes choses au sujet de Brecht, considéré par les communistes allemands comme «encore trop petit-bourgeois». (Cf. Brecht, une figure de la suspicion, à paraître sur ce site).


ÉPILOGUE


Les grands saccages de l’Histoire

Le reste appartient aux grands saccages de l’Histoire qui toujours défait les contes.

Avant le départ de Lacis pour Moscou, Benjamin et Lacis font des projets, elle l’invite à venir s’installer à Moscou. C’est là que vont les «progressistes» et non à Jérusalem. Rentrée, elle essaie de lui trouver du travail.

Mais l’ère du soupçon et de la contre-révolution stalinienne ont mis fin à l’utopie d’un monde autre. Les grandes purges commencent au lendemain de l’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934.

En 1935 1), Lacis lui expose la situation. Il répond par une longue lettre pleine de projets avortés ou en cours. Elle l’invite à venir, l’invitation est imprudente, mais pressante.

Benjamin est depuis 1933 un exilé. Son frère Georg, militant communiste, a été arrêté en avril 1933. Comme tant d’autres. Il avait eu pour compagnons d’infortune, le poète Erich Mühsam, Carl von Ossietzky, l’un est assassiné à Oranienburg, le 10 juillet 1934, le second mourra des suites de son incarcération en mai 1938. Lui-même passe par un certain nombre de centres de rétention de triste mémoire (Plötzensee, Columbia-Haus…) et mourra à Mauthausen en août 1942.

Benjamin est interné en France, «au camp de concentration de Vernuche, près de Nevers, pendant 3 mois». Comme tant d’autres. Des amis l’en sortent. Il plonge dans l’écriture des Passages, remettant à plus tard son voyage en Palestine.

L’Histoire au quotidien laisse des traces fortes dans ses Lettres. Dans une lettre adressée à Fritz Lieb, il est question du Front populaire  dans la presse française de gauche  et  «de l’effet destructeur des événements de Russie» [Br. t. 2, L.288, San Remo, le 9 juillet 1937]. Les accents pathétiques des années 1920 ont disparu. Le changement est manifeste.

En 1937 2), la machine à broyer accélère ses rythmes. Les purges staliniennes n’épargnent plus personne, l’avant-garde bolcheviste est décapitée. Arrestations, déportations, exécutions en masse. Torture. Procès : «Procès des 17», du 23 au 30. Janvier 1937. Procès de 8 généraux le 11 juin 1937. Précédés en 1936, par le «Procès des 16» (19-24 août). Des émigrés antifascistes, communistes ou sympathisants, s’interrogent. Le front antifasciste se fissure. Moments douloureux.

Gide publie Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S. (Gallimard, juin 1937). Si dans le Voyage en URSS, le ton est celui d’un invité bien élevé, gêné d’avoir à dire quelques vérités, dans Les Retouches en revanche, c’est la déception qui porte l’argumentation. Benjamin y fait allusion de manière sybilline. Fallait-il parler au risque de renforcer l’antisoviétisme ? Question qui divise les exilés. Au sujet de Brecht qui critiquait le stalinisme en privé, Benjamin note : «mais, il était exilé et attendait l’arrivée de l’armée rouge». Alfred Kantorowicz dira sensiblement les mêmes choses.

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Lacis, la «cosmopolite» n’échappe pas aux filets :

« Je fus forcée de passer dix ans au Kazakhstan », dit Asja Lacis à H. Brenner 3).

Comme tant d’autres. À partir de 1930, le Kazakhstan était  devenu un lieu de déportation (les mines de charbon et de cuivre avaient besoin de main-d’œuvre). La population kazakhe avait été en partie décimée par la faim et les épidémies, à la suite de la collectivisation du cheptel.

Comme tant d’autres militants, elle ne comprend RIEN à ce qui passe, à ce qui LUI arrive, comme tant d’autres, elle croit à une erreur 4). Elle proteste auprès du Camarade Beria, chef de la police secrète. C’est dire le degré d’aveuglement 5). Une époque où les opposants sont étiquetés espion avant d’être liquidés.

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Dans le feu de l’action est-il possible de voir plus loin que le bout de son nez ? Mais, les jugements sont indécents qui sont produits, les fesses dans un fauteuil, dans un autre temps historique.

Néanmoins, des avertissements à la lucidité. L’aveuglement étant une donnée anthropologique aux formes multiples…

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1) 1935 égrène les échecs politiques :  le franquisme est vainqueur, la majorité des Autrichiens ont applaudi à leur annexion, la sœur de Göring nageant dans les larmes de joie dit jouir du spectacle,  la Tchécoslovaquie est occupée…

2) 1937 : une très sombre année, Guernica en avril, guerre sino-japonaise en août, l’Allemagne nazie signe des accords militaires avec le Japon. La seconde guerre mondiale se profile.

3) Au goulag Karlage. La phrase est lapidaire. Nous n’en saurons pas plus. En RDA, où Hildegard Brenner enregistre Lacis en février 1968, le 11e Plenum du Comité central du 15 décembre 1965 avait imposé un nouveau tournant autoritaire. Kahlschlag–un coup de froid sévère, traumatique parce qu’inattendu, qui rend muets les intellectuels, les artistes. Moscou imposait sa Loi. Prudence donc.

4) Les Souvenirs de Nadejda Mandelstam s’ouvre sur le récit de la première arrestation du poète Mandelstam, le 13 mai 1934, elle y évoque  la question des «pourquoi» sans réponse. In Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir, Souvenirs, Préface de Michel Aucouturier, Paris, Gallimard, 1972, p. 1-13. Lacis faisant silence sur son arrestation et son «exil», la lecture de ces Souvenirs permet d’entrevoir des parcelles de ‘réalité’ stalinienne. L’écriture est de belle tenue, portée par une éthique rigoureuse qui autorise un regard lucide et distancé.

5) Au sujet des formes diverses de  l’«aveuglement» des simples citoyens soviétiques, Nadejda Mandelstam écrivait : «Étant malade, Mandelstam comprenait ce qui l’attendait, mais une fois guéri, il perdit le sens de la réalité et se crut en sécurité. Dans la vie que nous vivions, les individus psychiquement sains ne pouvaient s’empêcher de fermer les yeux devant la réalité, pour ne pas la prendre pour un cauchemar. Fermer les yeux est difficile, cela demande de gros efforts. Ne pas voir ce qui se passe autour de vous n’est pas une simple manifestation de passivité. Les Soviétiques avaient atteint un haut degré de cécité psychique, et cela avait un effet destructeur sur toute leur structure mentale.» [op.cité, p. 56]

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En 1938, Benjamin qui séjournait chez Brecht à Svendborg souhaitait confier à un voyageur un petit cadeau pour Asja, une paire de gants, Brecht l’en dissuade. On pourrait croire qu’on la remercie pour des services d’espionnage. Margarete Steffin fait allusion à la liquidation de Trejakov accusé d’espionnage au profit du Japon. (Benjamin, In Gespräche mit Brecht Svendborger Notizen).

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Lacis en reviendra en 1948. Elle tente alors de renouer avec ses amis allemands qui lui apprendront la mort de Walter Benjamin. C’est Elisabeth Hauptmann qui parlera du suicide de Benjamin à la frontière espagnole, le 26 septembre 1940.

Elle reprendra son travail de metteur en scène jusqu’en 1957, fera connaître le théâtre de Brecht aux paysans de Valmiera (Lettonie). Son livre de souvenirs paraît en Allemagne le 19.10.1971 pour son 80e anniversaire.

Elle meurt avant la chute des régimes communistes, en 1979, six ans avant la glasnot.


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III. L’EFFET-LACIS

III. Asja Lacis/Walter Benjamin : l’effet-Lacis ?

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Plan d’ensemble

HISTORIQUE

Le texte publié, date de l’année 72 et s’inscrit dans un contexte politique chargé  (voir PAGE)

I
LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924
II
LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS
III
L’EFFET-LACIS

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III


L’ EFFET-LACIS


Je fais l’hypothèse que le récit de l’expérience révolutionnaire de Lacis a provoqué un brusque séisme d’une certaine amplitude, sans pour autant provoquer un « tournant décisif-eine Wendung», disait-il. Je m’explique.

Benjamin est un penseur allemand qui s’inscrit dans la tradition allemande, de par sa formation scolaire et universitaire (20 semestres, soit 10 ans d’université (Fribourg-en-Brisgau, Berlin, Munich, Berne) qui façonne — en partie — cet ‘inconscient academicus’ 1) qu’il partage avec d’autres penseurs contemporains qui ne dissocient pas philosophie et théologie 2), un penseur qui, comme Ernst Bloch, Paul Tillich, Martin Buber et tant d’autres contemporains, socialistes religieux (juifs ou chrétiens) de la République de Weimar qui, chacun à leur manière, ignorent les frontières délimitant des formes de pensées dites «incompatibles». Ernst Bloch est théologien et socialiste, qui élabore un socialisme utopique sans transcendance, à partir de Marx et de la Bible. Qui, par ailleurs, affirmait la dimension théologique du socialisme, qui serait oubliée par la bureaucratie marxiste. Pour ne citer qu’un exemple, la liste en serait fastidieuse. (Je renvoie aux Lettres de Benjamin qui abondent d’informations sur ses lectures et rencontres).

Ce mélange des genres est une spécificité allemande 3) qui s’affiche dans l’organisation de l’Université qui regroupe les disciplines sous deux catégories fondamentales Geisteswissenschaft / Naturwissenschaft, les «Sciences de l’Esprit» 4) regroupant toutes les disciplines des sciences humaines, y compris la théologie, la littérature, classée elle-même sous la catégorie Philosophie. Une sous-classe donc. Ce qui explique, entre autres choses, sur un plan général, les difficultés de la sécularisation en Allemagne,  et sur un plan particulier, la dominante si lourdement herméneutique de la critique littéraire allemande, surdéterminée par le philosophique. Aujourd’hui encore, y compris dans les discours qui s’affirment «matérialistes». Méthode interprétative, ravageuse pour la littérature. D’une manière générale, les philosophes allemands passent par la théologie. Une théologie qui vient de la métaphysique. Nietzsche avait attaqué cette alliance plus ou moins masquée du théologien et  du philosophe chez Kant, Hegel. Et même quand la séparation est postulée de manière implicite ou explicite (Heidegger), des liens subsistent, voire à l’insu des philosophes. D’où ses effets de profondeur (souvent illusoires) qui fascinent. En France en particulier, où des philosophes, se croyant obligés de rompre avec la tradition philosophique française (trop littéraire à leurs yeux) pour  donner au conceptuel  son poids de  sérieux, imiteront le jargonneux philosophique allemand. Sartre ouvrant la voie, sans rompre complètement avec le littéraire (de la tradition française).

Rappelons que l’Institut pour la recherche sociale – Institut für Sozialforschung à Francfort, ville soupçonnée à l’époque de «tendances démocratiqueqs juives», fut créé dans le cadre d’une université nouvelle, SANS faculté de théologie, au profit d’une Faculté des sciences naturelles qui attira des savants juifs dont la carrière était barrée. Inaugural en Allemagne. Mais la sécularisation de la pensée est un processus lent et difficile qui dépend de facteurs multiples.  Et qui n’est pas, rappelons-le, méconnaissance du religieux, du théologique, mais conquête d’espaces libérés du religieux, du théologique. Pour le Politique en particulier.

Notons au passage, que la conception de la philosophie comme Science-Wissenschaft a aussi piégé le ‘marxisme’. Au risque de confusions dommageables entre les sciences de la nature et les sciences humaines.

Durant les 20 semestres (soit 10 ans) passés dans différentes Universités, Benjamin, comme tant d’autres étudiants de longue durée, avait donc mis le nez hineingerochen») dans de nombreuses disciplines: Histoire, Philosophie, Théologie, Psychologie…, et même Mathématique. Ernst Bloch avait écouté des cours portant sur la Physique, la Musique, à laquelle il consacre un chapitre dans l’Esprit de l’utopie.


Les premiers textes politiques des années 1920 s’inscrivent dans cette tradition. Travail de publiciste en quête de reconnaissance sociale, symbolique, à un moment où la réflexion sur la théologie se renouvelle, où la querelle théologico-politique (induite par Carl Schmitt, entre autres) pose la question de la sécularisation. Premiers textes qui participent donc d’un certain discours social avec ses lieux communs, ses notions communes, ses couplages de catégories, sa rhétorique, qui, dans le meilleur des cas, sont objets  de réévaluation, remaniement par l’écriture. Mais qui peuvent aussi se trouver fragilisés, dans la trame  discursive, par un certain flou, qui peut lui-même être un effet de stratégie. (cf. LIMINAIRES)

L’apolitisme affirmé des années 1920-1922 appartient aussi à la tradition allemande de «l’intellectuel apolitique».


À ‘l’inconscient academicus’ allemand, judéo-allemand (où se brouillent les frontières entre judaïsme et christianisme), il faut ajouter un ‘inconscient judaïcus’, plus profond, qui détermine, me semble-t-il, ses rapports passionnés au Livre à la fois comme objet matériel (sa bibliophilie, une manière profane, mais non sans piété, d’honorer le Livre) et comme objet de lecture qui ouvre sur le multiple des univers pensés, inventés, imaginés, offerts par des sapiens à d’autres sapiens, à l’écoute des voix — et des échos à sa propre voix. D’où, me semble-t-il, un rapport singulier au texte littéraire et son commentaire. Inconscient qui ne garantit pas la connaissance de la tradition judaïque, qui trouvera à se nourrir de ses rencontres avec Sholem et quelques autres dont Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, auteur d’un ouvrage au titre ‘théologique’, L’Étoile de la rédemption-Der Stern der Erlösung que Benjamin avait lu, qui le conduiront à puiser dans la tradition judaïque, certaines de ses références messianiques. Le messianisme, sous la pression de la sombre histoire en marche, devient apocalyptique, transformant la croyance au progrès en idéologie de la catastrophe. Sans pour autant renoncer à faire advenir l’utopique, hors la croyance illusoire au progrès et au nécessaire dépassement du stade capitaliste par le socialisme. Un effet, me semble-t-il, opératoire de son ‘nihilisme’.

Moins une quête d’identité, qu’une recherche d’outils critiques dans une tradition philosophique occultée. Une démarche, certes philosophique, mais aussi, d’une certaine manière, politique, à un moment où l’antisémitisme est virulent : «Jamais en Allemagne, écrivait Golo Mann, la passion antisémite n’a été plus enragée que dans les années 1919-1923. C’était l’époque du premier grand succès du national-socialisme», liant cette vague à l’hyperinflation, avec un reflux à la fin de l’inflation.

Polarité (ancrage dans la tradition philosophique allemande et exploration/affirmation de sa judéité) dont Benjamin est conscient. Dans une lettre à Sholem, il écrivait «juif et allemand sont face à face comme deux extrêmes apparentés, ainsi que je lui dis un jour». [Br, t.1, L. 55, à Scholem, 22 octobre 1917]. Dans cette même lettre, Benjamin fait une série de remarques fortes sur les rapports du christianisme au judaïsme et sur l’antisémitisme primaire, haineux qui se fixe sur la personne physique. Celui-là même que le national-socialisme exploitera.

Son sens de la temporalité historique, hors les éternités, les formes figées, peut être rattaché à cet inconscient judaïcus. Pensée du temps historique, où mémoire et histoire sont imbriquées,  au sens où la mémoire est remémoration au présent d’événements appartenant à un passé lointain. Remémoration qui est aussi ré-invention du passé.

Dans l’Essai sur Naples (19 septembre 1925, Frankfurter Zeitung), un nouveau mode de perception de la réalité sociale changeante y fait programme. «Saisir l’actualité comme la contre-lettre de  l’éternité dans l’histoire – Die Aktualität als den Revers des Ewigen in der Geschichte zu erfassen»…


Après 1924, Benjamin sécularise  progressivement ce sens de l’histoire et ses catégories, dans le champ de la littérature en particulier ce lieu idéal de la praxis comme «verbindliche Haltung» et d’échanges pluriels entre des égaux en proposant une vision singulière des rapports du passé (non primordial, mais historique) au présent (le temps d’aujourd’hui), et du temps messianique (au sens judaïque du terme), en critiquant et le positivisme et le matérialisme dans certains de ses aspects (critique de la notion de progrès, du sens ascendant de l’histoire), réintroduisant les catégories de l’aléatoire, de l’imprévisible, du non prédictible, de la liberté/responsabilité  (indissociables) de l’être humain. Et l’irréversibilité de l’histoire. Le paradis est perdu, à l’humain de le réinventer par la justice, la responsabilité…

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1) J’emploie le terme inconscient, on l’aura compris, plus au sens structural que freudien. Au sens de ‘cadres’ (frames). L’inconscient judaïcus participant des deux. J’assume ici le flou de la notion qui mériterait plus de développement. Le terme academicus est employé au sens allemand, pour désigner la formation de l’enseignement supérieur,  en français, universitaire en serait une traduction approchée, les traditions étant trop différentes pour pouvoir superposer les deux termes.

2) La théologie politique remonte à St-Augustin, elle s’est continuée dans le temps jusqu’au XXe siècle chez des penseurs, en particulier Carl Schmitt (philosophe) et Erik Peterson (théologien) qui, dans les années 20, s’opposèrent dans un débat vif. S’y croisent philosophie de l’histoire et philosophie politique. Le Trauerspielbuch n’est pas sans lien avec Théologie politique de Schmitt, paru en 1922. Le souverain baroque est un avatar du pouvoir absolu de l’État, théorie construite par Schmitt en opposition aux fondements de la République de Weimar. Forme de résistance évidente à la sécularisation.

3) À titre d’exemple, une anecdote personnelle qui illustre, la catégorisation des champs du savoir en Allemagne : à Tübingen où, jeune bachelière, je commençais mes études de germaniste, j’ai assisté à un cours sur les anges. M’étant trompée de salle, ignorant les spécificités universitaires allemandes, il m’a fallu un bon quart d’heure avant de comprendre qu’il ne s‘agissait pas d’un texte littéraire, mais d’un problème aux allures philosophiques. Je suis restée clouée sur mon banc, médusée, essayant de comprendre un cours qui me paraissait abscons et surréaliste. C’est en explorant le planning que j’ai compris la nature du cours auquel j’avais assisté et par voie de conséquence, les regards biaisés, dirigés sur cette étudiante maquillée, qui avait l’air d’une sorcière dans ce groupe très austère d’étudiants/étudiantes : il s’agissait d’un cours de théologie protestante, une discipline des Geisteswissenschaften, comme la littérature, la Germanistik. Etc. J’en ai gardé un souvenir très vif.

4) Le terme Geist garde en allemand une dimension métaphysique/ théologique, quel que soit son entour, l’Esprit-Saint rôde.

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VERSUS


Asja Lacis, formée par des professeurs en rupture, libres-penseurs chassés des universités, vient d’un champ radicalement différent, nouveau (pour la Russie), elle vient du champ politique, comme champ des possibles (voire le témoignage de Varlam Chalamov), un champ où des agents interviennent sur la société pour la transformer, qui ont prise pendant un temps (court) sur la société qui les écrasait (le stalinisme faisant oublier les racines nationales-pan-russes du ‘communisme’ stalinien, et le tsarisme, alors même qu’il les continue, ne serait-ce que par l’efficace de sa police, son sens de la rumeur, du secret et du règlement de comptes) 5). Avec Lacis, ce sont des couches sociales nouvelles comme agents de l’histoire qui font irruption dans la vie  de Benjamin, et donc dans son champ de pensée spéculative où s’entremêlaient le sentiment tragique de l’époque, un sentiment d’impuissance, mais aussi le rêve utopique d’un changement. Ces couches sociales qui ont fait irruption sur la scène sociale russe et qui semblent encore victorieuses en 1922-1924 ne font pas référence au religieux comme lien social collectif, mais au politique, au juridique… (le Droit visant à fonder les nouveaux acquis dans des discussions longues et orageuses des lois à inventer, et rappelons-le, les femmes arrachent de nombreux droits nouveaux, y compris le droit à l’avortement, droit aboli par le stalinisme).

En un sens, c’est l’irruption de la modernité radicale dans un court fragment temporel. C’est cette irruption — toujours avortée en Allemagne — devenue concrète dans la figure de Lacis, qui fait vaciller le «nihilisme» de Benjamin.

Mais, Benjamin n’a pas pu ? pas eu le temps ? de penser cette modernité-là du politique comme mode d’action sur la société s’inventant, en vue de l’émancipation de ses membres, en vue d’un mieux-être ici et maintenant, hors transcendance, par la Praxis comme «verbindliche Haltung». Benjamin meurt à l’âge de la pleine maturité, à 49 ans. Après des années mouvementées. Se livrant à un intense travail de publiciste, avec ses multiples contraintes (cadre, sujets (Stoff), codes, urgence financière, etc.).

Pour transformer des turbulences en pensées turbulentes dans le champ de la pensée politique, « marxiste » en particulier, il eût fallu du temps du temps pour penser.

Et, comment penser dans cette direction, quand les temps s’assombrissent, quand s’éteignent les feux de la Révolution d’Octobre et que l’histoire elle-même devient apocalyptique, avec de nouveaux prophètes qui semblent endosser la protestation des démunis, avec des tonalités messianiques, voire certains éléments de théologie politique ritualisés (le Reich de mille ans…, l’Homme providentiel…) prônant une société ‘rédemptée’ (Erlösung est un terme théologique d’un emploi fréquent dans la propagande, en particulier chez Julius Streicher). Avatars qui sont moins une perversion du discours théologico-politique que son envers, me semble-t-il. Pour les nazis aussi, la rédemption (Erlösung) fait couple conceptuel avec la destruction  (Zerstörung). Car, contrairement à ce qui a été un peu rapidement avancé, le national-socialisme a non pas favorisé la sécularisation, mais l’a bloquée 6).

Moins un virage donc, qu’une série de déplacements (dont l’abandon du projet de théorie politique de son cru –aus-ihm-herausgespinnt), de glissements vers la pensée du politique. Avec des bouffées de nostalgie vers le théologique…


5) L’ouvrage d’Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps, (écrit en 1939, interdit et réédité en 1991) permet d’entrevoir les obscures racines du stalinisme. L’ouvrage explore aussi les rapports d’Hitler, contre lequel il mettait en garde,  à certaines formes de cette tradition.

6) Dans l’analyse du national-socialisme, voire des régimes totalitaires, des historiens, des sociologues, dont Raymond Aron en France, Eric Voegelin en Autriche, useront de la catégorie «Religion politique» pour éclairer certains aspects de ces systèmes. [Eric Voegelin, Über politische Religionen, 1938; Raymond Aron, L’avenir des religions séculières, in La France libre, 1944]. Rappelons que le théologien Erik Peterson récusera dans Le Monothéisme comme problème politique (1935), l’idée d’une possible Théologie politique ; il y féraille contre Carl Schmitt et «l’arianisme» des nazis, «divinisant» l’État.

 


LE THÉOLOGIQUE SURVIT AU SÉISME


Benjamin continuera d’associer le théologique et le politique 7). Le théologique reste son «vieux fond» («dem alten Fond entstammenden Überlegungen»), un mode de pensée, de sentir aussi. Une «incapacité» avouée à penser l’histoire, «athéologiquement».

Les lettres adressées à Karl Thieme (théologien protestant passant au catholicisme), en 1934, 1937, 1939, me paraissent témoigner d’une certaine nostalgie de ce temps où il tendait des fils entre le politique et le théologique sans être questionné — en particulier par Adorno, Brecht… Comme il est questionné par Gerhard Scholem sur son ‘marxisme’. En juin 1939, il écrivait:

« C’est pour moi un spectacle esthétique de haut rang de voir comment dans votre livre, vous tenez la balance de l’audace politique et théologique. Les spéculations eschatologiques de la conclusion sont pure théologie, comme aujourd’hui on la rencontre bien peu. [Br. t. 2, L. 314, 8 juin 1939] – Es ist für mich ein ästhetisches Schauspiel hohen Ranges, wie sich in Ihrem Buch die politische und theologische Kühnheit die Wage halten. Die eschatologischen Spekulationen des Schlußabschnitts sind echte Theologie, wie man ihr heute wohl nicht mehr oft begegnet.»

Dans la lettre du 25 décembre 1934, envoyée de San Remo, il opérait un rapprochement entre son destinataire et son ami Florens Christian Rang qui l’avait « familiarisé avec un monde de pensée théologique qui témoignait de profondes affinités » (avec celui de Thieme) – mit einer theologischen Gedankenwelt vertraut gemacht hat, die tiefe Kommunikationen mit der Ihrigen aufwies.

Mais, si la théologie n’a de sens que par rapport à la religion qu’elle théorise, on est, souvent, en droit de se demander de quoi parle Benjamin quand il use du terme théologie. Certains de ses emplois sont déconcertants. Quelle est sa valeur dans la phrase humoristique suivante : «Quant à la théologie morale (Moraltheologie) de Stefan [son jeune fils], les vertus définies avec les maîtres de Marburg comme d’infinis devoirs scolaires sont toujours absentes mais les péchés tous épuisés.»  [Br. t. 1, L. 92, ca. 1.12.1920]. Valeur  du terme dans  «pure théologie» qui implique une théologie impure ou non pure ? Laquelle ? Et ainsi de suite.

Quoi qu’il en soit, le terme théologie dont il use comme d’un terme générique, brouille les pistes. Serait-ce la manière benjaminienne de fonder les rapports de l’éthique et du politique ? Une manière de donner de l’épaisseur éthique au politique ? Tentative pour réintroduire dans la culture et la politique sécularisées (rendues responsables de la barbarie de 1914)  le prophétisme biblique comme promesse encore possible ? Une manière de désigner  ce qui doit déborder le politique ? Serait-ce une manière de tourner le dos au positivisme du XIXe siècle, pour renouer avec une tradition qui, dans le champ de la théologie chrétienne, a beaucoup spéculé sur des éléments centraux dans la réflexion de Benjamin, à savoir le récit, la fabula, la fabula dans ses rapports à l’historia (vera narratio), l’image (phantasma) et le langage; parfois aux limites de l’hérésie face à la dogmatique (Duns Scot) 8) ?


De l’hérétique rôdait et rôde… qui ne conduit pas nécessairement à la sécularisation de la pensée politique. Mais qui çà et là peut faire surgir du nouveau : penser la Praxis comme transformatrice du quotidien, comme créatrice de liens entre égaux, comme échanges multiples, impliquant donc la disparition des formes  diverses de domination ; ne pas dissocier le futur des humains de celui de la nature, dont il refuse la domination ; souligner l’imprévisible des processus historiques, sont, dans le champ de la pensée du politique,  des surgissements précieux.


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7) Au plan idéologique, et bien qu’absente dans les souvenirs de Lacis, rappelons que la dimension «romantique», «messianique», «prophétique» n’est pas étrangère à l’élan prométhéen qui anime la Révolution d’Octobre, les images de l’homme nouveau aux allures christiques, les images bibliques surgissent au coin de nombreux textes, de Klebnikov à Maïakovski en passant par Gorki, et tant d’autres. Y compris dans les discours des théoriciens. Rappelons le succès, au début du siècle, du philosophe N.F Fiodorov (1868-1903) dont les idées eschatologiques séduisaient des intellectuels, des artistes…

Au sujet de Sur ça de Maïakovski, Claude Frioux écrivait  : « Quant au motif de « l’avenir sauveur » dont l’apothéose couronne régulièrement ces itinéraires, il cesse d’être un rêve éveillé et devient une curieuse « requête » pour être ressuscité, fondée sur une paraphrase insolite du motif de « la foi, de l’espérance et la charité ». Une fois de plus, comme dans le Nuage et dans l’Homme Maïakovski assume, à la limite de la parodie et de l’antiphrase, la connotation chrétienne. Le relais passe ici par un glissement sémantique : la foi et l’espérance se rapportent au sens de l’histoire, «charité» dans ce contexte s’exprime en russe par le même mot qu’«amour» ». [Maïakovski, Poèmes, T 3 (1922-1923). Messidor/Temps actuels, 1984, édition bilingue, traduction de Claude Frioux].

Dimension qui disparaît durant l’ère stalinienne qui a-plat-it le discours révolutionnaire et confisque à son profit des attributs divins ou pontificaux (volonté au principe de la toute-puissance, culte iconique de la personnalité, infaillibilité ‘marxiste’, et cetera). Rien n’est plus répulsif que le religieux ‘laïcisé’ au ras-des-pâquerettes.

8) Cf. L’article Pensée Médiévale de L’ENCYCLOPÆDIA UNIVERSALIS France S.A. 1968, une synthèse intéressante et riche d’Alain de LIBERA. (Repris dans l’édition de 1998).

Et deux études plus spécialisées : a) Peter DRONKE, Fabula, Explorations into the Uses of Myth in Medieval Platonism, in MITTELLATEINISCHE STUDIEN UND TEXTE, Herausgegeben von Karl Langosch, Band IX, Leiden und Köln, E. J. BRILL, 1974.  b)  Jean-Claude FOUSSARD, Apparence et apparition, la notion de phantasia chez Jean Scot in JEAN SCOT ÉRIGÈNE ET L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE, Éditions du CNRS, Paris, 1977, Actes du Colloque international de Laon, 7-12 juillet 1975 (p. 337-348). On peut encore y lire une très intéressante étude  qui échappe à l’herméneutique allant vers une poétique du texte, qui permet d’entrevoir les raisons de l’intérêt de Benjamin pour le théologique : THEOLOGIA VELUTI QUAEDAM POETRIA: Quelques observations sur la fonction des images poétiques chez Jean Scot [p. 245-252]. Peter Dronke montre comment «les images et le style […] deviennent la forme de vie de l’ouvrage» (p. 246),  par  une sémantique prosodique et rythmique.

*

P.-S.

P.-S. 2007.

Andreas Pangritz consacre une cinquantaine de pages à l’examen de la catégorie théologie chez Benjamin, in Benjamins Begriffe, Herausgegeben von Michael Opitz und Erdmut Wizisla, edition suhrkamp 2048, 2000, t. 2, p. 774-825. Tissant des liens avec d’autres catégories benjaminiennes (aura, eros, passage, etc.). Le terme lui-même est d’un emploi peu fréquent, note-t-il, en revanche «les motifs théologiques» «ésotériques» sont nombreux. «Verborgen-caché», revient souvent sous la plume de l’essayiste pour caractériser les rapports de Benjamin au théologique. Le théologique étant un mode de pensée – Denkmodell. Les questions que je me posais ne sont pas obsolètes. Quoi qu’il en soit une question compliquée, controversée, que les spécialistes de Benjamin n’ont pas fini d’explorer.

P.-S. 2010.

Je signale  une très intéressante étude de Sigrid Weigel, Walter Benjamin. Die Kreatur, das Heilige, die Bilder. Frankfurt/M., S. Fischer 2008. L’auteur explore les rapports de Benjamin à la question de la sécularisation, via entre autres, ses rapports aux termes, images bibliques. Soulignant par ailleurs les malentendus générés par les traductions qui ne tiennent pas compte des singularités de l’écriture-Benjamin.



LA FIDÉLITÉ À SOI


Benjamin traçait des chemins, qui parfois se croisaient, bifurquaient, s’entremêlaient ou croisaient d’autres chemins déjà tracés, curieux, interrogateur, ne cédant ni à Lacis, ni à Brecht, ni à Sholem… sur les points qu’il considérait importants. À titre indicatif, deux exemples, moins anecdotiques qu’il n’y paraît.

Avec-et-contre Brecht

Conscient des risques de l’échange avec ce dernier que le théologico-politique irritait, et dont le goût pour la dispute, la provocation contradictoire est bien connu, Benjamin disait devoir «protéger son travail», décidé donc à poursuivre dans sa voie. Lors d’une conversation à Svendenborg (été 1934) sur la question du «positivisme logique», Benjamin écrit dans des Notes :

« Je devins plutôt intransigeant, et l’échange menaçait de prendre un tour désagréable. Mais il n’en fut rien, Brecht pour la première fois concéda le superficiel de ses formulations». [Gespräche mit Brecht Svendborger Notizen, 1934]

Mais, il écoute attentivement « l’avocat du bolchevisme », critiquer son essai sur Kafka, il dit tirer profit de ces échanges :

« Mon texte témoigne des retombées de ces discussions – von diesen Besprechungen weist mein Text Niederschläge auf » [Br. t.2, L. 239, à Werner Kraft, juillet 1934].

Dans ses Souvenirs sur Bert Brecht (1962), Günther Anders notait que les discussions Benjamin/Brecht, parfois « explosives», pouvaient donner l’impression d’un «cérémonial confucéen». La formule fait image adéquate : deux bonzes de même stature disputent pour le plaisir de disputer, se livrant à un exercice spirituel utile à l’entretien de l’agilité de la pensée en de sombres temps. Période (1934-1936) durant laquelle Brecht discutait intensément avec Karl Korsch (marxiste anti-stalinien, pour aller vite), en visite, et se livrait à l’écriture chinoise de  Me-Ti, le livre des retournements où se trouvent convoquées les principales figures du ‘marxisme’, sur le mode exploratoire. Dont Korsch lui-même, dans la figure de Maître Ko. Par ailleurs, aux yeux de Sholem, Benjamin était d’une chinoise courtoisie – chinesische Höflichkeit. D’autres diront obséquieux, voire mondain.

Ajoutons que l’entour bourgeois et/ou antimarxiste de Benjamin désapprouvait la fréquentation d’un poète à la réputation sulfureuse. Benjamin passait outre.

De la même manière, il écoutait Sholem «l’avocat de la mystique». Touchant aux interprétations de l’œuvre de Kafka par des «professionnels de la théologie», il critiquait avec quelque ironie, l’interprétation de Max Brod, Hans Joachim Schoeps, philosophe des religions, après avoir concédé que son «travail a sa face théologique — certes voilée / meine Arbeit ihre breite — freilich beschattete —theologische Seite hat». [Br. t.2, L. 238 à Scholem, 20.7.1934].


Avec et contre le « cheval à œillères »
la militante et la figure du penseur « bourgeois »


Même intransigeance avec le «cheval à œillères» sur la question de l’instrumentalisation de l’art. Une question théorique d’envergure. Qui déborde la question de l’art pour ouvrir sur la question du sujet et donc du politique.

Tandis que Lacis parlait de sa praxis révolutionnaire, Benjamin entre-ouvrait les portes de ses recherches, de ses univers singuliers, il parlait de travaux en cours, traduisait pour elle des fragments de Giraudoux, parlait des Affinités électives de Goethe, objet d’un essai publié en 1924 dans les Neue Deutschland Beiträge. Asja Lacis disait avoir retrouvé certaines de leurs conversations dans Voie à sens unique.

Si Benjamin succombe à la fougue de la révolutionnaire, voit en Lacis une figure allégorique de la Praxis émancipatrice (l’agir humain), Lacis, elle, résiste aux stratégies de séduction par la littérature, habituelles à Benjamin. L’admiratrice des symbolistes, des décadents, des figures littéraires de femmes rebelles…, s’était déplacée, oubliant ses amours littéraires passées, elle demandait à quoi servait la littérature dont il parlait, quelle était sa fonction sociale. Sans plus s’interroger sur les effets psychiques/ intellectuels/… de la littérature sur l’évolution de sa propre personne. En contradiction avec le légendaire révolutionnaire de son récit.

Le discours militant dit marxiste variant peu, on imagine aisément les qualificatifs qui accompagnent les questions. Benjamin écoute attentivement, mais résiste, le «cheval à œillères» se cabre. Si Benjamin réfléchit aux questions de la militante, il en mesure aussi les limites, il se refusera à réduire l’art à sa fonction sociale, idéologique, lui qui s’efforçait de décloisonner les «domaines» réservés et qui pensait comme certains Romantiques que l’œuvre d’art «pourrait être saisie dans sa nature véritable» si on « la contemple pour elle-même, indépendamment de son rapport à la théorie ou à la morale, et qu’elle pourrait se suffire de ce regard.» [Br. t.1, L. 65, à Sholem, 30. 3. 1918]. Vue qui ouvre les voies à l’analyse de la spécificité de chaque texte. À ses effets. Il faudrait citer en entier la lettre adressée à Rang, le 9 décembre 1923 [Lettre 126]  qui porte sur le sujet qui l’occupe, le rapport des œuvres d’art à la vie historique :

« Je tiens désormais pour acquis qu’il n’y a pas d’histoire de l’art. […]  Du point de vue de ce qui est essentiel en elle, elle est ahistorique. Insérer l’œuvre d’art dans la trame de la vie historique n’ouvre aucune perspective sur sa nature la plus profonde; mais le faire sur un peuple, par exemple, fait apercevoir la succession des générations et d’autres strates de phénomènes essentiels.»

On peut faire l’hypothèse que Benjamin creusera le désaccord, renforçant sa position théorique, qui est aussi une manière de continuer à disputer au-delà du temps de la présence avec son adversaire idéologique sur des points précis. Contre/avec.

Cette instrumentalisation de la littérature et de l’art en général, qui se veut discours de la méthode, soulève des questions complexes qui débordent l’échange informel des discussions. La question du marxisme et de l’art, du devenir de l’art dans un processus révolutionnaire et post-révolutionnaire, est au centre des discussions de nombreux penseurs, poètes, intellectuels de l’époque, en particulier dans ses discussions avec Brecht durant l’exil. «L’art au peuple, l’art aux connaisseurs ?». Mais est-ce une bonne question ? La théorie du Réalisme socialiste qui s’y rattache avait des relents théologiques qui ne devaient pas échapper à Benjamin, la violence de la polémique Lukàcs/Brecht témoigne des enjeux idéologiques, politiques, impliqués par les esthétiques qui ont pour objet le reflet, la vérité cet «attribut de Dieu». Enjeux qui échappaient à Asja Lacis, et qui participent de l’aveuglement politique du «cheval à œillères».

*

L’effet-Lacis, un effet manqué ? partiellement manqué ? Mais peut-on prétendre mesurer l’importance de la rencontre au degré de transformation ‘marxiste’ induit chez Benjamin ?

Lacis est une jeune femme qui a le même âge que Benjamin, qui réplique, pose des questions, demande des précisions, à partir d’un autre lieu, ces échanges ne peuvent pas ne pas nourrir la réflexion en cours, voire infléchir une formulation. Une banalité de l’interaction qui n’est pas l’influence. De la même manière que Margarete Steffin,  militante communiste berlinoise pour qui l’efficacité est  indissociable de la clarté, pensait devoir obliger Brecht à rendre le ‘confus’ plus clair, Asja Lacis devait poser des questions à Benjamin qui l’obligeait à plus de clarté, l’éloignant (à son insu peut-être) du théologico-ésotérique qui souvent opacifie l’écriture.

Par Lacis, Benjamin s’ouvrait et/ou se confrontait à de nouveaux champs artistiques (Brecht et ses problématiques théâtrales, poétiques, Piscator, etc.), à des théories politiques (Lukàcs, Trotski, Marx…). De nouveaux «Gedankenlandschaften»- paysages  mentaux où se donnent à penser de nouveaux objets (cinéma, photographie…) qui infléchissent la pensée dans de nouvelles directions. Secrètement transformateurs. Inégalement transformateurs.

Ne serait-il pas plus productif de penser cette rencontre comme relation nouvelle à soi par l’autre, comme révélateur d’autres Je ? Une relation induisant des transformations — invisibles à l’œil nu — qui s’opèrent dans le partage d’expériences agréables ou difficiles, dans les discussions entre les deux parties, dans le partage de nouvelles configurations amicales/intellectuelles/… Où s’affirme, se fonde, se développe… la dimension politique de la pensée-Benjamin. Dont les formes évoluent sans jamais faire système, faisant feu de tout bois. Dimension politique qui se déplie par-et-dans le champ littéraire, qui ne fait pas de Benjamin un penseur du politique, au sens traditionnel.



Lacis/Benjamin, deux figures antithétiques de bien des points de vue, deux modes d’être différents, avec des points de rencontres en attente. Un même refus du monde-tel-qu’il-est, une même résistance à ce-qui-est, aux pouvoirs, en quête de nouveaux savoirs, expériences.

Le regard du petit-garçon Walter «enfant de bonne bourgeoisie», sur les enfants pauvres aperçus lors des fêtes de Noël qui «divisent la ville en deux camps puissants […] en pauvres et en riches», regard évoqué dans Voie à sens unique ne serait-il pas un effet-Lacis plus intime ? Aurait-elle réveillé, réactivé, la figure du petit garçon qui aurait été confusément conscient de son statut social privilégié — et de l’injustice de la société ? Serait-ce une reconstruction mémorielle ? Une invention «du temps de maintenant» toujours modifiant le passé ? Un sentiment confus, lointain que l’écriture re-vivifie dans les processus de remémoration de l’enfance ? Une manière d’écho aux humiliations de la fillette Lacis dans son lycée pour riches demoiselles ? Le regard politique de l’adulte sur l’enfant ?

L’écriture est un processus trop complexe pour qu’on puisse en décider. Même, si les propos que le jeune bachelier de 20 ans, lors d’un premier voyage en 1912, tient sur les Italiens et de jeunes enfants pauvres qui se disputent un mégot de cigarette abandonné à dessein, qui sont ceux d’un jeune philistin bien né et dédaigneux, pourraient inciter à penser que le regard de l’enfant-Benjamin sur la division sociale est une construction, voire un effet-Lacis. Encore faudrait-il pouvoir affirmer que le regard du jeune bachelier était déjà celui de l’enfant…

Quoi qu’il en soit, une manière benjaminienne de dire la valeur de cette rencontre. Valeur qui n’autorise pas à tirer Benjamin dans un sens unique quel qu’il soit.

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Comme sujet-historique, Asja Lacis prend place dans la lignée des passeurs d’idées, d’expériences, de convictions brûlantes. Benjamin est passé par là. Comme le crabe, en oblique…




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