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16/01/2014

Kantorowicz Alfred, Don Quichotte germanique 1b)

INTRODUCTION GÉNÉRALE VOIR PAGES

Mise à jour, le 4 septembre 2016

 

Alfred Kantorowicz*, une vie en forme de destin exemplaire de la sombre Histoire allemande, française, “socialiste”. Européenne donc. Une figure historique, au sens aussi de sujet-historique* qui participe, à contre-courant, de la dynamique de l’Histoire-se-faisant.

* À ne pas confondre avec Ernst Kantorowicz, l’historien, prussien, nationaliste, combattant des Corps Francs, qui a contribué, d’une certaine manière, à paver la voie du national-socialisme.

* Cf. La très intéressante réflexion d’Élisabeth GUIBERT-SLEDZIEWSKI, Penser le sujet de l’Histoire, in PENSER LE SUJET AUJOURD’HUI, PARIS, MÉRIDIENS KLINCKSIECK, 1988.


On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même

et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant (63).

René Char


DIALOGUER

TRANSMETTRE


Plan

1a)

Parcours accidenté

1933, Exil en France
1936-1938, Brigades internationales (Espagne)
1938-1941, Exil dans la France de Vichy

1b)
1941-1946, troisième exil, Amérique
1946, retour in Germania, «mère blafarde»
Berlin-(Est)*
1957, Munich-(Ouest)*, nouvel exil
Hambourg-(Ouest)*, sortie relative du tunnel

* Avant la construction du mur (13 août 1961), il est surtout question de Zone (soviétique vs américano-/anglo-/française). L’emploi Est/Ouest anticipe ironiquement sur la réalité, chacune des parties évitant, officiellement, une précision qui entérinerait la division.

*

[1941-1946, troisième exil]

Avec quelques artistes, écrivains allemands, Lion Feuchtwanger et sa femme, Franz Werfel, Heinrich Mann, Max Ernst, Anna Seghers, etc., Kantorowicz parviendra à échapper à la France vichyste (et donc aux nazis). Dans des conditions souvent rocambolesques. Avec l’aide de quelques Français, dont un gendarme de Bormes-les-Mimosas et l’organisation américaine, le Presidential Emergency Advisory Committee, Kantorowicz parviendra à embarquer à Marseille en mars 1941, vers l’Amérique. Il eut pour parrain hollywoodien, Melvyn Douglas, le partenaire de Greta Garbo dans Ninotchka. J’aime ce détail qui rapetisse le monde. J’ai revu le film pour revoir le parrain.

La corruption et la pagaille permettent de passer entre les mailles du filet. L’éloge de la corruption dans la bouche de Mère Courage (Brecht) s’enracine dans l’expérience de l’exil. Quant à la pagaille des temps aussi chaotiques, elle interdit les généralisations hâtives, l’impossible y devient possible. Lion Feuchtwanger s’évadant est aidé par «le peuple», des femmes en particulier, il  tire un cordon pour séparer les «autorités françaises et leur insouciance criminelle» du «peuple» qui «fait de son mieux pour (les) tirer d’affaire».

En Amérique, bien que surveillé par le FBI, comme tous les exilés allemands, Alfred Kantorowicz parvient à tirer son épingle du jeu. Il est engagé par la Columbia Broadcasting Corperation (CBS), chargé d’écouter, évaluer et transcrire les messages des radios hostiles. Il tisse des liens d’amitié et d’estime avec ses collègues, des journalistes, qu’il retrouvera comme officiers en zone d’occupation à Berlin. Sa rectitude intellectuelle, politique, lui vaut le respect de ses collègues, y compris du directeur républicain, un adversaire politique, mais qui, au moment où il décide de rentrer en Allemagne, l’aidera de diverses manières.


[1946, retour in Germania, « mère blafarde »]

Berlin-(Est)

En 1946, dès la fin de la guerre donc, le Don Quichotte germanique décide de rentrer en Allemagne. Ses collègues américains le considèrent, à juste titre, comme un fou – creasy!, «lover of the lost cause». De fait, c’est une folie, l’Allemagne est un champ de ruines. On y a faim, on y a froid (l’hiver de 1946 fut sibérien). Il aurait pu rester en Amérique comme d’autres exilés. Certes, il aurait connu les ennuis du maccarthysme, mais en RDA, il dira amer: — Là-bas, on nous donnait des avocats pour nous défendre. De fait, Brecht avait eu trois avocats, payés par des associations d’aide aux réfugiés, qui l’ont préparé à affronter les interrogatoires contradictoires à l’anglo-saxonne.

Ses amis, les écrivains Lion Feuchtwanger, Heinrich Mann… dont il prend congé, sont sceptiques. Les nouvelles sont décourageantes, voire sombres, les cadres du PCA, qui ont survécu aux purges, sont inféodés à Moscou, staliniens, sans scrupules, avides de pouvoir et déterminés. Qu’à cela ne tienne, il a décidé de rentrer! Peut-être surestime-t-il ses capacités à vaincre les pesanteurs idéologiques et bureaucratiques. Dans l’Introduction au tome II de son Journal, il voit dans cette manière de persévérer envers et contre tout, «un reste de pensée magique, incontrôlable par la raison – Ein vom Verstand nicht zu kontrollierender Überrest von Wundergläubigkeit» (t. 2, p. 37). Remarque perspicace. Lion Feuchtwanger, dans son Journal de France, le présentait sans le nommer, comme un bon marxiste, qui tenait des propos de croyant, il disait que tous ces dysfonctionnements, et même leur vécu éprouvant, étaient nécessaires et participaient du progrès, mais comme tous les croyants qui s’abusent eux-mêmes, il était souvent secoué par des crises de désespoir et de doutes-Ausbrüche schwarzer Verzweifelung, (p. 67 de l’édition allemande, dans la traduction française, si médiocre par ailleurs, ce passage est absent).

Don Quichotte rentre donc dans une Allemagne ravagée, pour participer à la rénovation d’un pays dévasté, physiquement/psychiquement/moralement, par les années nazies, la défaite, l’occupation et ses violences. Il s’installe à Berlin en février 1947.

Il crée une revue qui a pour titre Ost und West (sous licence soviétique). Utopique et de plus risqué.

— Why ?

— L’Allemagne est occupée par deux blocs opposés, en conflit, la guerre froide commence, et Don Quichotte veut créer un pont! Ost UND West! Ils étaient quelques-uns à partager ce désir utopique. Werner von Trott zu Solz tenta de regrouper en 1945 des hommes de bonne volonté, résistants, porteurs d’un projet de socialisme démocratique, pour construire une nouvelle société allemande. Kantorowicz fut un des rares communistes à s’intéresser à la Société Imshausen – Gesellschaft Imshausen et à correspondre avec Werner von Trott.

Avant de quitter l’Amérique, il reçoit de France, ses Journaux, enterrés à Bormes dans un jardin, et qu’il croyait perdus, la Gestapo ayant perquisitionné la maison et emporté tous les documents trouvés (lettres, documentation sur la guerre d’Espagne, etc.). Il y retrouve «l’impuissance criante du destin des hors-la-loi, le triomphe de la bêtise, du non droit et de la violence – die Ohnmacht des Daseins der Vogelfreien, der gellende Triumph der Dummheit, des Unrechts, der Gewalt.» [t. II, p. 147].


[Quatrième exil ]

Munich-(Ouest)

J’arrivai à l’Ouest, avec la langue de Luther et de Brecht, dans un pays où l’allemand était parlé, et je ne comprenais pas un mot. – Als ich mit der Sprache von Luther und Brecht in den Westen geriet, kam ich in ein Land, wo Deutsch geredet wurde, und ich verstand kein Wort.
Wolf Biermann


Poète et chanteur, dont le père, communiste et juif, comme Kantorowicz, sabotait dans le port de Hambourg, des bateaux qui ravitaillaient la Légion Condor lors de la guerre d’Espagne. Père qui mourut à Auschwitz et dont l’enfant portera le fantôme. En 1976, le régime de la RDA lui notifia son expatriation (Ausbürgerung), comme le régime nazi l’avait fait pour Kantorowicz.
Cf. Die Zeit 02.11.2006n Nr. 45. Un très bel entretien conduit par Ulrich Greiner, accessible sur internet, Archives du journal.


Et puis, une fois de plus, en août 1957, il fuit. Il vient d’avoir 58 ans, un âge où on ne saute pas à pieds joints dans la vide, de gaieté de cœur. Il abandonne tout, un confort certain, son poste de Professeur et de Directeur de la Germanistik (Direktor des Germanistischen Instituts und Fachrichtungsleiter für Germanistik). Il doutait du système, le 17 juin 1953 l’ébranle sérieusement, mais il gardait, voulait garder, l’espoir d’un miracle, Budapest, écrasé par les troupes soviétiques en novembre 1956, l’achève. Nouvel exil donc.

— Exil ? Et pourquoi cette ellipse ?

— Je reviens sur son séjour en RDA dans les pages qui suivront (extraits de ‘mon’ Journal de lecture).

Mais oui, exil! Exil d’un dissident communiste en RFA, du temps où ladite “restauration”, le blanchiment des Täter (criminels nazis) sont plus visibles que la volonté affirmée de fonder une société sur un Droit fondamental, avec pour contre-modèle la fragilité politique de la République de Weimar. La réflexion démocratique politique est effervescente dans la République fédérale allemande, dans les années 1945-1950. MAIS, d’anciens responsables nazis occupent à nouveau, de nouveau, des postes dans la police, la justice, entre autres. Des médecins qui s’étaient livrés/livrées à des expériences sur des prisonniers, voire des enfants, continuent à pratiquer la médecine. De grands journaux ouvrent leurs colonnes à la réhabilitation de l’ordre des SS. S’il est vrai que, durant la guerre, de simples soldats se sont retrouvés incorporés, à leur insu, dans ce corps d’ “élite nazie”, il n’en reste pas moins que la Waffen-SS a été une pépinière de grands criminels. Connus. Parfois jugés. Mais l’OTAN en avait besoin, les résolutions votées furent oubliées. Last but not least, non seulement, on tente de blanchir SS, ex-nazis — une vague de littérature mémorielle participant de cette lessive — mais les «Nazis passent à la caisse» titrait un hebdomadaire illustré, Revue de Munich, le 12 mai 1956, de son côté, le Westdeutsches Tageblatt posait la question : «Indemnités seulement pour les nazis?»

Carlo Schmid, député SPD, un des Pères fondateurs des Sciences politiques (politische Wissenschaften) des années de la reconstruction, constatait le 18 avril 1956 au Parlement :

Je dois vous avouer, qu’il m’arrive parfois malheureusement d’être amer, quand je pense, que des Présidents de la Police nationale-socialiste reçoivent des pensions élevées, tandis que leurs victimes doivent encore attendre des indemnisations.

Ich muß Ihnen gestehen, daß es mir leider manchmal bitter hochkommt, wenn ich daran denke, daß nationalsozialistische Polizeipräsidenten hohe Pensionen bekommen, während ihre Opfer heute noch auf Wiedergutmachung warten müssen.

[Le n° 42 du Stern du 20.10.1956 (Hambourg) publiait une série d’exemples, tous plus scandaleux les uns que les autres.]

— En 1956 encore?

— Qu’est-ce qu’une dizaine d’années dans la vie d’une nation? qui de plus se reconstruit sous tutelle! RIEN! En 1967 encore, à Heidelberg, j’assiste à une manifestation de nazis nostalgiques. Le vieux n’en finit pas de mourir et le nouveau émerge avec difficulté.

Exil aussi, son séjour à Munich 10), c’est-à-dire en Bavière, berceau du nazisme, qui lui refusera le statut de réfugié politique. Il parfait le Journal, que je lis en ce moment comme un roman policier, portant sur les années en RDA de 1947 à 1957, grâce à un revenu modeste de lecteur aux éditions Kindler, qui publiera le Journal allemand. Il est attaqué sur sa droite (extrême) et sur sa gauche. Il devient l’objet de campagnes haineuses.

On imagine mal, ce que fut cette décade! Le rideau de fer est à peine une image. À titre d’exemple et de rappel : l’Église catholique, qui avait signé le 20 juillet 1933, un concordat, légitimant le régime nazi — sur le plan international — fermant les yeux sur la persécution des socialistes, des communistes, des Juifs dès 1933, et plus tard sur l’extermination, interdisait en juillet 1949 le dialogue entre catholiques et communistes, sous peine d’excommunication, pis, elle considérait la bombe atomique comme «une épée chrétienne», voire «une férule divine». La presse cléricale allemande lâchait régulièrement ses chiens sur les contrevenants, et si les mots lynchaient, certains seraient morts déchiquetés, dont un écrivain catholique Reinhold Schneider qui avait osé dénoncer le rôle ambivalent de l’Église catholique sous le nazisme.

Un autre «détail» bavard : en 1956, le film d’Alain Resnais Nuit et brouillard, sur une musique de Hanns Eisler (communiste) devait être présenté à Cannes, l’ambassade de l’Allemagne fédérale intervint, osa intervenir, auprès du quai d’Orsay. Le premier film sur l’extermination nazie fut présenté hors-festival! De son côté, la censure de France obligea les producteurs à occulter le képi d’un gendarme montant la garde au camp de Pithiviers… Vichy? Aux oubliettes. La guerre d’Algérie commençait et d’anciens nazis servaient dans la Légion étrangère !

Oui, NOUVEL exil ! Mais cette fois l’exil est absolu (économique, politique, psychique, intellectuel), au sens où les lumières d’espoir utopique qui balisaient les précédents exils sont éteintes. En 1957, le projet d’un socialisme démocratique appartient au passé. À l’Est comme à l’Ouest, les utopistes (toutes tendances confondues) dressent des bilans amers. À l’Ouest, la notion de «restauration» résume le désenchantement. À l’Est, elle sert à pointer les tares capitalistes.


[Hambourg ou la sortie des tunnels]

— Il faudra attendre que la société civile se renforce, pour que l’Allemagne (et pas seulement dans les sphères intellectuelles) puisse s’interroger sur le passé nazi, pour que les anciens résistants gagnent en dignité. C’est le mouvement étudiant des années soixante-huit qui, fissurant durablement les ‘oublis’, les non-dits, bouscule les mémoires, accélère certains des processus en cours. Ils/elles posent des questions dérangeantes à la parentèle! — Que faisais-tu en France? du tourisme? demande Diete (la nièce de Hildegard) à son père, gravement blessé par des partisans. — Et toi (sa mère), quand tu te promenais devant les camps, tu ne voyais rien ?! L’agressivité est mordante.

Kantorowicz quittera la Bavière pour Hambourg où il trouvera des appuis en la personne d’un ancien compagnon de lutte, Axel Eggebrecht 11), journaliste de radio; Gerd Bucerius, éditeur du journal Die Zeit finance la demande en révision de la décision de justice bavaroise. En décembre 1966, le Tribunal administratif fédéral (Bundesverwaltungsgericht) lève la décision bavaroise, il obtiendra le précieux C-Ausweis (carte d’identité pour réfugié). En 1969, grâce à Herbert Werner (SPD), il recevra le prix Thomas-Dehler du Ministère des questions allemandes 12), et grâce à Biermann-Ratjen (sénateur à la culture), un revenu (ehrensold) de 500 Mark. Une manière de réhabilitation qui lui permettra de vivre, enfin, décemment. L’ Académie libre des arts 13) l’accueille dans ses rangs. Pour ses soixante-dix ans paraît un Hommage avec un beau titre Sentinelle au Pays de nulle part – Wache im Niemandsland auquel participent des écrivains allemands, nombreux, mais aussi français (Jean Cassou, Robert Minder, professeur à la Sorbonne), anglo-américains (Ernest Hemingway, Carson McCullers). L’exposition sur La littérature de l’Exil, 1933-1965 de la Deutsche-Bibliothek initie des recherches. Une autre Allemagne avance à pas lents. Quant à la Bavière, elle reste égale à elle-même…

Il meurt le 27 mars 1979 à Hambourg, au moment où émerge une nouvelle génération qui s’attaque de front au nazisme. Avec rigueur et vigueur. Cette année-là paraissait l’ouvrage publié par Axel Eggebrecht 11), au titre polémique : Die zornigen alten Männer – Les vieux hommes en colère, qui dressait le bilan critique des vingt-cinq dernières années (1945-1970), une manière de faire le deuil des rêves utopiques des intellectuels de gauche en l’An Zéro-Stunde Null. Intellectuels qui avaient fait l’expérience du national-socialisme (dans les camps de concentration, dans l’exil (extérieur et/ou intérieur).

En 1989, une plaque commémorative est apposée sur la Maison Haus Kreuznacher Straße 48, 14197 Berlin 14), qui rappelle les grandes dates d’une vie chaotique, mais cohérente.

1957, année de sa fuite, le 22 août, est une date qui a fait tache dans la mémoire de nombreux artistes, intellectuels de la RDA 15). Sa fuite fragilise les dissidents et les désespère. Brigitte Reimann qui diffuse en RDA la déclaration de Kantorowicz, après sa fuite, écrit dans son Journal : «Où sont les sentiments, les flots de sentiments, les idéaux de ma jeunesse? Je les ai abrasés comme un serpent sa peau et cela a fait diablement mal.» Kantorowicz en a conscience. Dans une interview au journal Die Zeit, il dira : «Je ne suis pas parti trop tard 16), mais trop tôt.» Le sentiment inconfortable d’avoir trahi. «Je les ai laissés tomber, pour sauver ma peau, ma fuite est une désertion. La vérité: j’étais nerveusement à bout et ne pouvait plus tenir.» 17).

Il faut rappeler, qu’en 1957, Erich Mielke, ce “né stalinien” (si je peux risquer cette métaphore biologique pour dire qu’il est structurellement stalinien, caricaturalement stalinien) devient Ministre de la sûreté (MfS). Lui dont un brigadiste, Walter Janka, disait en substance, les combattants antifascistes se battaient — sur le front — contre les fascistes, Mielke, lui, se battait — à l’arrière — contre les anarchistes et les trotskystes.

À la Misère allemande de l’avant-guerre qui a fait le lit moelleux du national-socialisme, et produit aussi des ‘communistes’ du type Mielke, il faut donc ajouter après la guerre, la Misère européenne de la guerre froide. Deux Misères qui ont bien des points communs, l’anticommunisme post-nazi, promu par les Américains, ressemblant comme deux gouttes d’eau à l’anticommunisme nazi. La figure du rouge — construite par le chef du FBI, un État dans l’État, J. Edgar Hoover — est la sœur jumelle de la figure du rouge construite par les nazis. Le «red-blooded citizen», classé sous l’étiquette fith columns 18) est considéré comme un pervers, «atheistic in tendency and immoral and vicious in purpose» 19). Suppôt du diabolique – evil conspiracy. De la vermine même – termites of discontent and discord. Comme chez les nazis, la rhétorique hooverienne transforme des questions politiques en problèmes de purification morale, où le racial joue un rôle non négligeable 20). D’un point de vue anthropologique, il serait intéressant de comparer Hoover et Mielke, leur ressemblance est troublante, les traits communs nombreux, malgré des ‘socio-logies‘ différentes. Il faudrait ajouter le sénateur républicain Joseph R.McCarthy qui sévit de 1950 à 1954, en faisant de la dénonciation idéologique une arme de combat «patriotique», du dénonciateur un citoyen «loyal», pis un «sujet responsable». La conscience collective en a gardé des blessures profondes. Communisme/anticommunisme et leurs Misères politiques, des champs d’exploration inépuisables!

Qu’est-ce que tu entends par Misère allemande, une expression que tu emploies souvent ?

— LA question piège… compliquée… De ces “indéfinissables” dont le sens intuitif est clair, «mais recouvre bien évidemment toutes les ambiguïtés, les surdéterminations et le flou qui appartiennent nécessairement à tout fragment de notre expérience des faits humains» 21). Je cite le philosophe que je lisais avant que tu n’arrives, coriace à lire, mais, ô combien! stimulant.

— Trop facile ta réponse de littéraire ! (dit-il en riant, sachant que je réagirai au quart de tour)

(J’en convenais, mais je ne voulais pas faire un cours d’histoire allemande)

Primo, bello ragazzo, littéraire me paraît de trop ! Une insulte gratuite ! Parce qu’en science tous vos concepts sont strictement et définitivement définis ?! Je ris de la voir si belle! dis-je en fredonnant. Secondo : si je dis “inconscient freudien”, m’interrogerais-tu sur le contenu ?

— Non, je sais en gros ce que cela veut dire.

La catégorie Misère allemande est en histoire allemande quelque chose qui ressemblerait à la catégorie de l’inconscient en psychanalyse. Une catégorie qui contient mille choses, où l’héritage historique, la mesquinerie des conditions civiles, politiques, culturelles, disons le Dehors, le Umwelt multiforme qui nous formate, et l’individuel y font nœuds, et dans certains périodes historiques, des nœuds serrés! Pêle-mêle: l’échec de toutes les révoltes, une vieille tradition de dressage ‘militariste’, chrétien (avec une solide tradition antijudaïque), des élites nationales-conservatrices, voire mi-féodales en Allemagne orientale, prêtes à tout pour sauvegarder la société-telle-qu’elle-est, c’est-à-dire leurs privilèges. Ajoutons, les idéaux ‘germaniques’ fabulés comme fondement d’une identité collective, trouée de mille oublis, idéaux développés, largement exploités au XIXe siècle en particulier, dont le nazisme produira la forme extrême, caricaturale… Et au bout de cet inventaire tronqué, ces structures mentales, psychiques qui font l‘Untertan, le sujet assujetti, content de l’être, se pensant libre. Une spécificité allemande, je n’ai rencontré nulle part ailleurs ce type de «petit-bourgeois». Nulle part ailleurs, j’y insiste. Pour plus de détails, voir La sociale-démocratie allemande de F. Engels et K. Marx qui tentaient de cerner la question. Quant aux effets du dressage «’militariste’, chrétien», la littérature allemande est riche d’exemples, l’auteur de ma maîtrise, Hermann Hesse, ‘dressé’ dans une famille piétiste (de missionnaires, de prédicateurs piétistes) pour qui le péché est intra-utérin (du Luther), a tenté sa vie durant d’en défaire les nœuds par l’écriture, mais aussi en passant par la psychanalyse, l’Inde… Un théologien Christoph Blumhardt qui avait une clinique privée, conseilla à ses parents de le faire enfermer dans un asile d’aliénés, parce que possédé par «le mal et le diable»! Il avait 15 ans. Résister, à cet âge, à autant de pressions est coûteux! L‘adolescent tenta de se suicider. Cas extrême, certes, mais qui en dit long sur les représentations qui fondaient le dressage des jeunes enfants. Après avoir achevé ma maîtrise, j’étais devenue capable d’apprécier à sa juste valeur l’éducation plutôt libertaire de ta grand-mère! Et de comprendre mes rapports toujours ambivalents, parfois mêmes angoissés, à l’Allemagne.

— J’ai compris ce qu’est la Misère allemande !

— Oui, la littérature reste la meilleure source de compréhension historique! Kantorowicz connaissait et appréciait Hesse, à qui il enverra un souvenir d’échec scolaire qui émeut Hesse (Lettre de juillet 1954, parue dans l’Hommage à Alfred Kantorowicz en 1969)

En résumé: Alfred Kantorowicz est un allemand, communiste par antinazisme, qui appartient à la classe des humanistes, qui croient aux pouvoirs de la Raison, à la classe de ceux/celles qui nourrissent un sentiment de responsabilité vis à vis d’eux-mêmes et des autres (indissociables) et servent les valeurs qui les portent. Un communiste critique, l’association est tautologique, mais elle ne l’a pas toujours été.

— Deux questions. Tu as dit « antijudaïque » et non pas « antisémite ». Pourquoi? Et que veux-tu dire par communiste qui sert des valeurs ?

— L’antijudaïsme a des bases théologiques, pour les Juifs, la venue du Prophète est un horizon d’attente, qui projette vers l’avenir, c’est aussi un fondement de l’éthique, pour les Chrétiens, c’est une réalité advenue, Jésus est le Prophète annoncé. Refuser de le reconnaître, c’est refuser la ‘nouvelle’ religion ! Un abyme donc ! L’antijudaïsme s’enrichit au cours des siècles de toutes sortes d’images négatives devenant des stéréotypes (le juif profanateur entre autres) et qui finira sur l’antisémitisme moderne. Raccourci à étoffer, de l’antijudaïsme à l’antisémitisme, la frontière est fantomatique, sinon pourquoi les convertis sont-ils exclus de certaines institutions, et ce dès la fin du Moyen Âge?

Mais ici aussi, il importe de tenir compte des lieux/temps, il existe des villes en Europe où des évêques pragmatiques établissaient des chartes tolérantes. Comme les exilés de 1933, dont le sort dépendait des politiques des pays dits d’accueil, les Juifs étaient soumis à l’air du temps et ses incessantes vacillations (papes, prince-évêques, évêques, princes, rois, plus ou moins tolérants, état des finances publiques aussi, l’économique jouant un rôle souvent déterminant. Et cætera). En période de crise, les causes sont toujours multiples, leur situation s’aggrave et suivant les facteurs de la crise, ils sont mis en danger et par le pouvoir et par les gouvernés (peuple) plus ou moins manipulés. Un invariant de l’histoire des ‘errants’ (juifs/non-juifs), mais toujours plus marqué pour les Juifs par des traits spécifiques, étant donné les bases religieuses du rejet qui remontent à la naissance du christianisme institutionnel. Et plus l’institution se renforce, plus elle légifère sur les Juifs en particulier. (Je te conseille de lire un excellent aperçu synthétique d’Enzo Traverso, L’antisémitisme comme code culturel, sur le site de Michel Fingerhut). On passe donc à la seconde question !

Que voulais-tu dire par communiste qui sert des valeurs? Tautologique non?

J’ai dit … les valeurs qui les portent… Une espèce rare, toujours et partout minoritaire, et pas seulement chez les communistes, nombreux sont ceux/celles qui ont tendance à se servir d’une cause, peut-être pas au début, mais plus le mouvement auquel on appartient a le vent en poupe, plus on peut tirer des bénéfices d’une situation de groupe, de réseaux comme il est dit aujourd’hui, et plus on glisse vers l’instrumentalisation de cette cause. Le se-servir-de a de multiples moteurs, ça commence par des effets de narcissisme, un besoin de reconnaissance, l’ascension aidant, certains deviennent de redoutables apparatchiks. Celui qui se sert-de est un caméléon qui change de couleur au gré des situations, celui qui sert des valeurs, est toujours critique, nécessairement critique, car le combat pour des valeurs n’est jamais achevé, d’autant qu’elles doivent constamment subir l’épreuve du réel, et donc être repensées. Je ne manque pas d’exemples, à gauche, le syndrome du big-brother est fréquent chez des gens à qui le monde n’appartient pas à la naissance. Une manière de compensation… (?) Dans le système nazi, ils font masse, tant ils sont nombreux. Quant à la «clique moscovite», formatée à la stalinienne, elle est caricaturalement exemplaire du caméléonisme politique au service des intérêts d’une minorité…

— Pourquoi entre-t-il au Parti communiste et pas au Parti socialiste?

— Question compliquée… Je ne peux pas répondre à sa place.

Peut-être faut-il rappeler le contexte. Quand il entre au PCA en 1931 se tenait à Berlin le procès intenté contre Carl von Ossietzky, rédacteur en chef de la Weltbühne, pacifiste convaincu, il dénonçait régulièrement la remilitarisation secrète de l’Allemagne. Après un article trop clairvoyant, il fut condamné à 18 mois de prison pour haute trahison. Rapports de cause à effet ? Dans le Journal allemand, plus de vingt ans après donc, il parle «d’accélération» de son engagement. Mais un engagement aussi important mûrit lentement à l’insu même du sujet, le procès a pu être un déclencheur. Dans le texte qu’il rédige après sa fuite en 1957, il est question de Marx et de Lénine, penseurs d’une société «raisonnable». «Vernünftig» est un mot-valeur pour Kantorowicz.

— Un peu naïve quand même, la gent de gauche…

— Pas si naïfs que ça… responsables est plus juste. On fait ce qu’on doit faire à un moment donné. Et en ce cas, il fallait combattre le nazisme et les tenants de la société-telle-qu’elle-est. Examine à nouveau les photos de la classe dirigeante de l’époque. Souviens-toi de la photo parue dans l’Illustration. Nous l’avions regardée ensemble. Les femmes en robe de soie et fourrure, les bonshommes à casque prussien, bardés de médailles, la classe au pouvoir si satisfaite d’elle-même qu’elle en devenait répugnante. Revois l’année 1933-1934 pour retrouver les photographies. Hitler faisait péquenot à l’époque, au milieu de ces crocodiles! Si tu insistes, je te lirai la liste des noms à rallonge (les von quelque chose) qui soutiennent celui qu’ils considèrent comme un ‘valet’ ! Édifiante, cette liste…

Les exilés qui connaissaient «les rumeurs» sur les procès staliniens, les exclusions, les emprisonnements, etc., s’interrogeaient, les uns à voix basse, d’autres à voix haute. Mais, comme le dit Kantorowicz, quand on a ses ennemis dans le dos, on n’a pas le temps d’examiner le front. Ce sera pour plus tard, l’ennemi vaincu. Je suis très partagée sur la ligne à suivre; par principe, je pense que la vérité est révolutionnaire, mais… Honnêtement, je ne sais pas ce que j’aurais fait.

— Moi, je le sais !

— Et puis, pourquoi la naïveté serait-elle négative?! Elle n’est pas sans rapport avec une éthique des relations humaines, a priori, je fais confiance à l’autre, quitte à le regretter. La naïveté n’est pas l’aveuglement. Dans son Journal espagnol, il notait des doutes, des angoisses, des problèmes de conscience. Il use du mot allemand Gewissensnöte, au pluriel. J’aime le mot. Au singulier, Not désigne le malaise, la détresse, les difficultés matérielles, morales.

Le 19 juin 1937, il écrivait ces lignes après une visite de fonctionnaires, ces «assis»:

Non, notre chemin de croix n’est pas encore terminé. Les heures les plus sombres sont encore devant nous, les expériences les plus amères, les humiliations, les doutes les plus douloureux aussi. Nous la poignée de proscrits du présent, et les proscrits à venir ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Aucune aide ne viendra de nulle part. Certains survivront. Notre tache : semer les graines d’une conscience libre. Mais en sachant que nous ne verrons pas monter ces graines.

— Qu’est devenu le pacifiste convaincu?

— Ossietsky? En 1933, il refuse de fuir, et dans la nuit de l’incendie du Reichstag, le 28 février 1933, il est arrêté par la Gestapo, torturé, déporté. La mobilisation internationale ne parviendra pas à l’arracher aux nazis. De santé fragile, il meurt en mai 1938. Quant à Koestler, avec qui Kantorowicz était entré au Parti communiste, il en sortira dès 1938, après les Procès de Moscou, publiera en 1940, Darkness at noon-Le Zéro et l’infini. Une charge contre le communisme réel qui lui vaudra des haines tenaces. Il fera une belle carrière dans l’anticommunisme, en Angleterre. Kantorowicz refusera toujours de se livrer à ce type de surenchère au profit des dominants.

Après un silence, mon neveu, devenu songeur, dit :

Étranges ces vies en forme de livres d’histoire! Plutôt démobilisateur tout ça! Mieux vaut cultiver son jardin!

— Peut-être, mais il arrive que les jardins soient ravagés et que, pour les cultiver, il faille d’abord chasser les vandales! Il n’est jamais possible de penser l’avenir d’un engagement qui se transformera nécessairement sous la pression de l’Histoire-se-faisant — et dans son cas, quelle Histoire! Et puis, les échecs sont relatifs. Sans les Kantorowicz, c’est-à-dire sans les porteurs d’utopie, sans leur hargne éthique, le monde serait encore un peu plus gris. Faut choisir sa couleur et les nuances de gris!

La soirée s’achevait. Fin des commentaires.

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10. Lieu négocié avec les autorités politiques de Berlin-Ouest. Cf. note 15.

11. Axel Eggebrecht (1899-1991), collaborateur dès 1925 de l’hebdomadaire la Weltbühne et de différents journaux, avait été arrêté une première fois en 1933, envoyé dans le camp de concentration Hainewalde (Saxe), libéré, il est arrêté une seconde fois durant l’hiver 1934, conduit au siège de la Gestapo, Prinz-Albrecht-Straße 8, un fonctionnaire de la police criminelle prussienne l’aidera à en sortir. Il ne s’exile pas, fait du cinéma sous un faux nom, continue à résister à sa manière, en aidant, entre autres, des Juifs, ne pouvant, dit-il, «imaginer une Allemagne sans Juifs», à qui Berlin devait le meilleur de son activité culturelle. Après 1945, sous la tutelle des Anglais, il participe à la création de la NWDR (Radio allemande du Nord-Ouest-Nordwestdeutsche Rundfunk) à Hambourg. Y deviendra un pionner du Feature (documentaire, reportage radiophonique). Cf. Interview publié sous le titre Il y avait à Berlin des gens prêts à aider in Jörg Wollenberg (Hrsg.) »Niemand war dabei und keiner hat’s gewusst« Die deutsche Öffentlichkeit und die Judenverfolgung 1933-1945, Piper München Zürich, 1989. [«Personne n’en était, personne ne savait», L’opinion publique allemande et la persécution des Juifs]. Contribution intéressante qui montre la complexité des situations dans la vie au quotidien.

12. Ministeriums für Gesamtdeutsche Fragen.

13. Die Freie Akademie der Künste. Relevons l’adjectif frei-libre, une manière de dire que l’Académie des arts de l’Est est non-libre.

14. «Dans cette Maison de l’ex-Colonie d’artistes vécut de 1931 à 1933 ALFRED KANTOROWICZ, 12.8.1899 – 27.3.1979» [sont mentionnés les dates importantes : 1933 (1er exil), 1946 (retour), 1957 (2e exil en RFA) / Écrivain et essayiste (Literaturwissenschaftler), il émigra en 1933 aux états-Unis, en passant par la France

« In diesem Haus der ehemaligen Künstlerkolonie
lebte von 1931 bis 1933
ALFRED KANTOROWICZ, 12.8.1899 – 27.3.1979
Literaturwissenschaftler und Schriftsteller, emigrierte 1933 über Frankreich in die USA. Mitbegründer der Exilorganisation “Schutzverband Deutscher Schriftsteller”, seit 1946 in Berlin (Ost), 1947 bis 1949 Herausgeber der Zeitschrift “Ost und West”, seit 1957 in der Bundesrepublik Deutschland.»

15. Klaus Körner fait le point dans un article accessible sur internet : Alfred Kantorowicz – ein deutsches Schicksal. Il y décrit la mise en scène orchestrée par la RFA, le climat dans lequel cette fuite s’inscrit, et les réactions officielles en RDA qui, le considérant comme un «renégat», le voue à l’oubli. Son nom, ses livres disparaissent. Il examine ensuite l’exposition qui lui est consacrée à Hambourg, lors du centenaire.

[http://www.luise-berlin.de/Lesezei/Blz00_04/text01.htm]

16. La revue Der Monat publia un échange avec Matthias Walden sous le titre: «Portrait d’un fugitif tardif-Porträt eines Spätflüchtlings», Der Monat, 9. Jhg. 1957, Cahier 108, p. 83-88.

17. « Ich habe sie im Stich gelassen, um die eigene Haut zu retten, meine Flucht sei Fahnenflucht. Die Wahrheit ist, daß ich am Ende meiner Nervenkräfte war und nicht mehr durchhalten konnte. » in Autoportrait d’un renégat. Le dissident Alfred Kantorowicz s’explique. (Die Zeit, Ausgabe 36, 1957).

18. Voir Athan G. Theoharis u. John Stuart Cox, The Boss. J. Edgar Hoover and the Great American lnquisition. New York, Bantam 1990, p. 198.

19. Cette haine ne date pas de la guerre froide. Elle anime le combat du jeune J. Edgar Hoover qui entre en 1917, à 22 ans, au Ministère de la Justice. Comme “intelligence clerk” et “permit officer”, il commence dans les années 1917-1918, par surveiller les Allemands “enemy aliens”, une importante communauté. La guerre terminée, il engage une guerre intérieure, contre les anarchistes, les syndicalistes, les communistes. Voire des libéraux. Épluchant les écrits des insatisfaits, jouant de catégories floues, comme le principe de loyauté, il considérait les organisations syndicales en particulier, comme contraires à la Constitution, et comme non-américaines toutes critiques de l’American Way. Il multiplia les arrestations, déportations, surveillances, infractions de domicile contre les syndicalistes, à l’abri et dans le cadre des lois du pouvoir démocratique. Mais aussi dans ses marges. Les combats du jeune Hoover resteront ceux du chef du FBI. Avec, dans les années 40, des moyens décuplés, qui lui permettront de forger une véritable police politique de s’attaquer à tout ce qu’il considérait comme «red-blooded citizen», entre autres, aux combattants de la guerre civile espagnole, les Lincoln Brigades sont poursuivies.

L’histoire du FBI est aussi terrifiante que celle du KGB ou de la Gestapo. Eleanor Roosevelt, elle-même, osa la comparaison entre les méthodes de Hoover et celle d’Himmler. Et des dirigeants syndicaux y verront l’équivalent américain des services secrets soviétiques, le GPU.

Cf. INVESTIGATING THE-FBI, Edited by Pat Watters and Stephen Gillers, A Book of the Committee for Public Justice, BALLANTINE BOOKS, NEW YORK, First Printing 1974). Investigating the FBI is based on a conference on the FBI held at Princeton University, October 29 and 30, 1971, sponsored by the Committee for Public Justice and the Woodrow Wilson School of Public and International Affairs. Voir les chapitres 7, CIVIL RIGHTS : TOO MUCH, TOO LATE by Arlie Schardt ; 10, THE FBI AS A POLITICAL POLICE By Thomos I. Emerson.

20. Cf. Robert Wall, un ancient agent du FBI. «When the Poor People’s March was organized to dramatize the plight of the poor in our nation and a camp was set up near the Washington Monument, this was a Racial Matter. More logically perhaps, investigations of the Ku Klux Klan, the American Nazi party and similar groups were also Racial Matters.» Idem, chap. 10, Why I got out of it, in INVESTIGATING THE-FBI, p. 342.

21. Gilles Gaston GRANGER, Langages et épistémologie, Éditions Klincksieck, Paris,1979.

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1ère Partie, 1a)

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15/01/2014

Kantorowicz Alfred de retour in Germania 1a)

INTRODUCTION VOIR PAGES

RELECTURE DE la version 2008

14 JANVIER 2014

 

MOTTO. Le Journal qui interroge non pas le biographique d’un individu, mais sa pratique politique, me paraît, comme forme individualisée du vécu historique, une «forme de l’écriture de l’Histoire», le ton partisan, engagé, voire hargneux quand l’auteur mord et les détenteurs du pouvoir et leurs fidèles serviteurs n’est pas une affaire de style, elle est constitutive de la tentative de «restitution du vécu», avec ses charges et décharges d’affects, en particulier les souffrances générées par le politique qui vrille l’inconscient du sujet (cauchemars). Quant aux trous, aux non-dits, aux silences, ils sont communs aux deux formes d’écriture, pour des raisons (en partie) différentes. Où l’on voit qu’il est difficile de tracer de strictes frontières entre le ‘littéraire’ (pour aller vite) et ce qui relèverait de l’épistémé. L’individu qui pense son vécu, l’insère dans des systèmes conceptuels et produit des formes de connaissances objectives, à la fois sur ce qui travaille la société (le taupique) et sur ce qui est perçu en surface par les acteurs (l’épiphénomène). Les différents journaux de Kantorowicz sont à cet égard exemplaires. Dans le Journal Allemand par exemple, les colères annoncent le 17 juin 1953, s’y concrétisent également des problèmes théoriques essentiels, entre autres, la question des rapports de l’individu, du sujet et du collectif (politique, mais aussi communautaire), mais ses colères se fixent parfois sur des détails qui tantôt font passer au second plan des faits plus importants, tantôt recouvrent des évolutions en cours, en particulier pour la RFA, dont la nouvelle constitution démocratique-Grundgesetz intègre progressivement, et non sans difficulté, les valeurs démocratiques de l’Europe, Kantorowicz comme la plupart des antinazis (exilés ou non exilés) étant surtout sensibles aux manifestations diversifiées de la bête immonde qui n’en finit pas de nuire dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre.

Mais la dimension qui me paraît la plus intéressante est cet effort constant, tendu pour construire une «forme de vie» où l’éthique et l’esthétique se fondent en art de vivre/penser/agir. Un art coûteux pour l’intéressé. Le Journal jouant un rôle déterminant comme forme d’interrogation/ explication de soi-même et du monde.

*

L’article a été coupé en deux parties 1a; 1b.

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest

Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve

Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique

Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne

Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz

La Littérature comme acte de résistance

Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

*

JOURNAL DE LECTURE

 

I

AN 1953

 

Le tome 1 du Journal allemand- Deutsches Tagebuch décrivait l’an 1 de l’après-guerre, avant la guerre froide, la division de l’Allemagne, et l’installation officielle du Parti à la tête de la RDA. Le tome 2 commence à l’année 1950.

La note de lecture porte sur l’an 1953, parce que riche en événements importants où se donne à voir, de manière relativement simple, la dialectique serrée des liens entre l’individu, son entour historique et les effets de celui-ci sur le psychique qui, absorbant les pressions, tensions, les alchimise sous des formes diverses, préparant de nouvelles actions, ruptures. Une manière de compléter le ‘portrait’.

*

[Le chaos comme espace des possibles]

Sur un laps de temps très court, deux ans au plus, le chaos apparaît comme l’espace des possibles. Kantorowicz parvient à donner forme à un projet utopique : tenter de créer un pont entre l’Est et l’Ouest, créer un entre-deux, qui serait celui de «la tolérance, de l’humanité, de la liberté sexuelle (pas du ‘libertinisme’) – Dazwischen sind Toleranz, Humanität und wohlverstandene Freiheitsliebe (nicht Libertinismus)», [N.D.A. ce néologisme me semble ne pas avoir le même sens que libertinage]. «Entre les deux, l’humanisme — dans un no man’s landDazwischen ist der Humanismus — im Niemandsland (mot à mot, le pays de personne) 1). Formulation certes abstraite, voire naïve, mais la lecture des journaux de Kantorowicz éclaire la teneur de ces catégories, métaphores, son combat a toujours été concret, Wort und Tat – Parole et action.

Son outil : une revue intitulée Ost und West. Le und est porteur de son utopie. La création de cette revue est dans le prolongement de son action politique antérieure dont il a tiré un certain nombre de leçons. Comme Brecht, il pensait que l’Allemagne ne pouvait ni adopter le modèle américain ni le modèle soviétique.

Mais créer une revue et une maison d’édition dans le chaos de l’après-guerre est un défi permanent aux lois de la pesanteur. Il obtient l’appui d’officiers soviétiques et celui d’officiers américains, certains ex-collègues journalistes. Ils faciliteront l’obtention des multiples autorisations nécessaires à l’époque pour la moindre entreprise. L’ancien brigadiste se bat pour obtenir le papier, l’autorisation de publier, etc. Il investit toutes ses économies américaines dans cette entreprise don quichottesque. La revue paraîtra de juillet 1947 (Cahier 1, 1re année) à décembre 1949 (Cahier 12, 3e année). Au total 30 Cahiers ouverts sur le monde, vendus jusqu’à 150 000 exemplaires. D’une manière plus générale, entre 1945 et 1948, journaux, revues prolifèrent, qui témoignent des désirs de renouveau, d’ouverture sur le monde chez les lecteurs/lectrices, et de la volonté de participer aux processus de rénovation morale, intellectuelle, psychique, etc., chez les rédacteurs.

Le 7 Octobre 1949 : création de la RDA. Le Cahier 11 de novembre 1949 est consacré en partie à l’événement. Le Cahier 12 de décembre 1949 contient L’Adieu (Abschied) de l’éditeur. Les fonctionnaires du Parti qui n’avaient pas été consultés ont mis fin à l’expérience, la revue et la maison d’édition Ost UND West disparaissent, malgré la protestation des officiers soviétiques qui soutenaient la revue paraissant sous licence soviétique depuis août 1947. L’utopie ‘trans-système’ qui tentait de prendre racine sur une terre dévastée est piétinée par les bottes de la nouvelle Histoire.

La guerre froide avait commencé. Durant les années 1947-1948, les deux zones renforçaient leurs options, surdéterminées par les forces d’occupation. Dans la zone soviétique, les cadres allemands du KPD/(PCA) instauraient progressivement le modèle soviétique (nationalisation de l’industrie, du commerce ; planification ; contrôle des médias; la justice sous tutelle du Parti dès décembre 1949, création du Ministère de la sûreté le 8 février 1950; investissements importants dans la culture, l’éducation, aux effets contradictoires)2). Dans la zone-Ouest se construisait le modèle libéral, avec l’aide matérielle de l’Amérique (Plan Marshall). Des deux côtés, personne ne souhaitait l’unité allemande, qui devenait objet d’instrumentalisation.

Don Quichotte se battait pour une cause déjà perdue. Dès 1947, le coordonnant und/et avait fait place au disjonctif oder/ou «indiquant une alternative pouvant aller jusqu’à l’exclusion». Toutefois, dans le champ de la culture (littérature, peinture, cinéma), les forces d’occupation — y compris la SED 3) — accordaient aux artistes un espace de liberté, qui expliquerait l’ardeur de Don Quichotte.

Kantorowicz sera nommé Professeur de Littérature à l’université Humboldt, responsable des Archives Heinrich Heine et Heinrich Mann. Une manière de compensation — et de neutralisation. Kantorowicz en est conscient. Amertume, découragement. Ironie triste…

L’introduction au tome 2 examine ces évolutions historiques et leurs effets. Les premières notes commentent la «liquidation-Liquidation» de la revue par les fonctionnaires de la guerre froide.

[Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest]

Le Journal de l’année 1953, une année de grands crus historiques, commence sur un silence symptomatique de dix semaines. Un article de l’organe officiel du Parti, Neues Deutschland, sur la « clique-Tito », le fait rebondir 4). Pour un antinazi, la charge canonnière du journal réactive des souvenirs encore proches. Il est question de «bandes d’espions et de meurtriers – diese Bande von Spionen und Mördern», d’agents de l’Amérique, associés à la bande-Slansky (Procès de Prague), de «criminels-Verbrecher», de «la lie trotskiste, bouchariniste-Gegen den trotzkistischen, bucharinistischen Abschaum», des «capitulateurs et des traîtres- gegen die Kapitulanten und Verräter» qui cherchent à dévoyer le Parti. Verbrecher, Abschaum, Kapitulanten, Verräter. Pour qui connaît le mode nazi de constituer l’adversaire, de le désigner, le vocabulaire est familier, l’adversaire–der Gegner étant une catégorie centrale de la propagande nationale-socialiste qui permet de subsumer des éléments disparates – («selbst auseinanderliegende Gegner immer zu einer Kategorie gehörend erscheinen zu lassen», conseillait Hitler dans Mein Kampf). On imagine les effets rageurs et ravageurs de tels discours sur les oreilles d’un homme qui, durant son séjour en Amérique, écoutait et transcrivait les discours nazis, dix heures par jour, pour le New Yorker Senders CBS. De plus, Rudolf Slansky est condamné à mort pour «des menées titoïstes et sionistes»…

Dans les années cinquante-deux, cinquante-trois, la stalinisation du régime est féroce, non seulement les adversaires politiques sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines, mais la terreur frappe aussi le Parti et la classe ouvrière, le vol d’un briquet ou d’une livre de choucroute, «propriétés d’État», se paye d’un an de prison. Militarisation des jeunes et discipline de fer dans les usines, les entreprises, les campagnes. La suspicion pèse sur les exilés venant de l’Ouest. Erich Mielke qui n’est pas encore le chef de la Sûreté (MfS) 5) est fier de se dire tchékiste et élève de Béria (président du NKVD).

*

Années 1950/1951, épuration du parti : 150.000 membres de la SED sont exclus : éviction, arrestation de « vieux communistes » Paul Merker, Leo Bauer, Willi Kreikemeyer, Lex Ende, Maria Weiterer. «Épuration» évoquée par Kantorowicz, le 8 septembre 1950. Le 14 février 1950, il racontait une descente de police, à quatre heures du matin. Souvenirs de Gestapo réactivés.

16 mai 1952 : la Police des frontières est rattachée au MfS.

15 décembre 1952 : le ministre du commerce et du ravitaillement, Karl Hamann (Parti Libéral-Démocratique, LDP) et ses secrétaires d’État, considérés comme responsables de la crise économique, sont arrêtés.

15 janvier 1953 : Georg Dertinger (Parti Chrétien-Démocrate, CDU) est arrêté, condamné à 15 ans de prison.

Le « pluralisme » des partis s’affiche comme fiction, ce qu’il était. La SED ne masque plus sa volonté de toute puissance, sous la tutelle de Staline .

*

 

Au 22 février, Kantorowicz qui a le sens du détail parabolique, retient la dissolution de l’Association des persécutés du régime nazi – Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (VVN), une manière d’écarter, entre autres, d’anciens combattants d’Espagne. Qui en savent trop long sur les Mielke, Ulbricht et autres « inspecteurs », de passage ou permanents (français, soviétiques) qui agissaient dans le dos des combattants, les faisaient parfois arrêter, torturer, liquider.

Les Juifs aussi sont dans la ligne de mire. En RDA, la campagne antisioniste aux relents antisémites est plus feutrée qu’en URSS (où commencent en janvier 1953, les procès des blouses blanches), mais lors de l’interdiction de cette association (VVN), les premiers visés sont juifs. Julius Meyer, Président de l’Association des Communautés juives (Vorsitzenden des Verbandes der Jüdischen Gemeinden), traité de «valet des Juifs – Judenknecht» et de «roi des Juifs – König der Juden» par des officiers de la Sûreté, avait été convoqué par la commission de contrôle du Parti. Une manière d’intimidation, sans arrestation, le message fut reçu. Julius Meyer et Leon Löwenkopf quittèrent la RDA le 15.1.1953, (jour de l’arrestation du ministre des Affaires étrangères Georg Dertinger). Dans les trois mois suivants, quelques 550 Juifs quittèrent la RDA. Kantorowicz fait silence. La dimension antisémite (sous couvert d’antisionisme) de certaines attaques lui aurait-elle échappé ? Aurait-il été trop douloureux de le relever ?

Au 24 février, il note avec un malin plaisir, la censure d’un poème de Theobald Tiger, accompagné de la mention scolaire : «Non artistique. Doit être encore retravaillé par un écrivain – Unkünstlerisch. Muß von einem Schriftsteller noch überarbeitet werden». Tiger était un des cinq pseudonymes de Kurt Tucholsky. Une manière de pointer l’inculture et /ou la pédanterie de certains responsables de la culture.

L’agonie de Staline commence le 4 mars, le 8, il cite le discours convenu du Ministre de l’Intérieur, une série de clichés socialistes. Le 9 mars, il donne à entendre le bruit des pas sur l’asphalte :

« On marcha, marcha, marcha du matin jusqu’au soir. Pour parvenir de l’université à la Stalinallee, nous marchâmes, trottâmes, cheminâmes et trépidâmes cinq heures durant à travers les décombres et les rues en ruine. À la fin, même les plus soumis, même les meilleures volontés n’avaient plus qu’une idée, rentrer chez soi aussi vite que possible, au chaud, et trouver à s’asseoir.

Es wurde marschiert, marschiert, marschiert vom Morgen bis in die Nacht. Um von der Universität zur Stalinallee zu kommen, marschierten, trotteten, zuckelten und ruckelten wir fünf Stunden lang um und durch Trümmer und Ruinenstraßen. Auch die Ergebensten, die Gutwilligsten hatten am Ende kein anderes Gefühl mehr, als nur so rasch wie möglich wieder nach Hause, ins Warme, auf einen Sitzplatz zu kommen. (t.2, p. 344) »

Au 10 mars, il relève avec inquiétude l’absence de Wilhelm Pieck, «le dernier minuscule morceau, presque onirique déjà, du pays natal politique-für mich ein letztes, winziges, fast schon traumfernes Stückchen politischer Heimat», «un élément stabilisateur» que l’on rencontrait à Berlin avant 1935, à Paris et de nouveau lors du retour en 1946.

Le 12 mars 1953, Kantorowicz fête le 20e anniversaire de sa fuite, «Il était jeune, crédule et plein d’espoir», écrit-il.

Le 24 mars, le regard de Kantorowicz se déplace à l’Ouest. L’amnésie de certains responsables dans l’Allemagne d’Adenauer se manifeste dans le changement des noms de rue dans certains Länder: la Karl-Liebknecht-Straße devient la Moltkestraße, la Thomas-Mann-Straße devient la Bismarckstraße, à Peine, la Carl-von-Ossietzky-Straße redevient la Sedanstraße. Effacés les noms d’un révolutionnaire assassiné, d’un écrivain exilé, d’un résistant dont l’arrestation et la déportation avaient ému l’Europe, au profit d’un Feld-maréchal, théoricien militaire prussien qui, en 1870 remportait la victoire de Sedan, entrait en conflit avec Bismarck, parce qu’il voulait poursuivre l’écrasement des armées françaises, autant de signes qui inquiètent l’observateur, interprétés comme des effets de «restauration».

La bête immonde n’en finit pas de nuire et se donne parfois des airs de jeunesse, mais au milieu des ruines, une Allemagne nouvelle tente de se construire sur de nouveaux fondements.

Au 28 mars, Kantorowicz, déçu, semble-t-il, par son ami Peter Huchel 6) note un cauchemar, où nazisme et communisme échangent des figures :

En substance.

Le nazisme est revenu. Il rencontre son ami Huchel qui l’invite à l’accompagner chez Goering. Perçu comme étrange – unheimlich, mais pas monstrueux. Il refuse, et se résigne, il admet que cette relation pouvait être utile à son ami. Il fallait bien trouver un modus vivendi, la révolte n’avait pas de sens. Il était préférable de ne pas écouter ses conseils. «Je n’étais pas à la hauteur de mon temps (à la page) – Ich war nicht zeitgemäß». Huchel secoua les épaules, avec un peu de pitié. (t. 2, p. 347-348).

Un ami à qui, il raconte ce rêve, lui en donne la clé : Goering n’est autre que Johannes R. Becher, le poète lige – Hofpoet, à l’éthique vacillante. Sa tête de turc. Quelque chose qui ressemble à de la haine. Dans le rêve de Kantorowicz s’amalgament des attentes frustrées, des humiliations, et le soupçon politique : pactiser avec «l’ennemi» par trop de compromis. En termes plus savants : le rêve donne forme à des «injonctions paradoxales» (double-bind de Bateson)….

Le rêve permet aussi de régler des comptes. Mais le poète Peter Huchel résistait à sa manière qui n’est pas celle de Kantorowicz, plus frontale, la revue Sinn und Form allait dans le même sens que la revue Ost und West, ouverte sur le monde extérieur. Quoi qu’il en soit, il n’est pas simple de vivre dans l’étouffement permanent qui exaspère les contradictions, les tensions «normales» dans et entre les individualités mais qui, dans le champ littéraire où l’ego des créateurs a tendance à pavaner, acquièrent des intensités souvent surprenantes. Chacun bricole ses parades pour protéger ses priorités et cède sur d’autres terrains. Brecht défend avec acharnement et vigueur ironique la pratique artistique, mais n’intervient pas lors de l’arrestation, à la cantine du Berliner Ensemble, d’un jeune poète, assistant, Horst Bienek qui disparut durant cinq ans en Sibérie. Le grand comédien Eberhard Esche qui refuse de quitter la RDA, malgré la pression de sa femme, parce que le théâtre est sa vie, joue un jeu risqué, mais très schweykien avec les agents de la Stasi (voir le beau monologue de quatre heures, adressé à un autre comédien Manfred Krug qui est sur le point de quitter la RDA, après avoir signé une pétition dans l’affaire du chanteur Biermann) 7). Exemples symptomatiques du vivre sous une dictature.

Malheur au pays qui a besoin de héros (Galilée-Brecht).

Au 2 avril, Kantorowicz cite les nouvelles ordonnances – Gesetzlichen Verordnungen, qui doivent régir la littérature progressiste et conclut : «La littérature est morte. Vive la bureaucratie – Die Literatur ist tot. Es leben die Ämter.» «La Misère allemande change les appellations, mais pas ses contenus- Die deutsche Misere ändert Firmierungen, jedoch nicht ihre Inhalte.»

[Ernst Bloch

l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve]

Le 18 avril, il fait visite à Ernst Bloch à Leipzig. Une nécessité psychique. Il doit faire provision d’oxygène. Bloch traverse «la boue du quotidien – Der Dreck des Alltags», sans la voir. Sa vitalité physique, intellectuelle sont revigorantes. Kantorowicz relit l’Esprit de l’UtopieGeist der Utopie, dans une édition de 1923, trouvée chez un petit antiquaire de la Schönhauserallee. La relecture ranime l’émotion de la première lecture, la critique de l’Allemagne impériale de 1917 éclairant le présent. «Même médiocrité, même triomphe de la bêtise, protégée par le gendarme – von Mittelmäßigen ertragen; der Triumph der Dummheit, beschützt vom Gendarm.»

Les échanges avec Bloch, la relecture d’un ouvrage qui avait ému et poussé le jeune Kantorowicz à aller voir le grand théoricien de l’utopie à Positano (Sicile), induisent une interrogation sur le marxisme et les espoirs de changements révolutionnaires. Dans un dialogue imaginaire avec son maître et ami, l’homme brûlé par les échecs se pose des questions essentielles :

[…] une question attend réponse : le monstre auquel nous sommes confrontés n’est-il qu’une parenthèse empirique, une rougeole qui nous amoche durant un temps qui, du point de vue historique, est à peine mesurable, un phénomène qui accompagne un processus de maturation (maladies infantiles) ?

[…] bleibt die Frage zu beantworten: ob das Unwesen, mit dem wir uns konfrontiert sehen, nur eine empirische Beiläufigkeit ist, Masern, die uns für eine geschichtlich kaum wägbare Zeitspanne verunzieren, Begleiterscheinung eines natürlichen Reifungsprozesses (Kinderkrankheiten)? (t. 2, p. 352)

Et si les bases mêmes étaient fragiles – brüchig ? Marx coupable ? ou les Pères de l’Église marxiste qui ne cultive plus le doute ? L’interpellation devient pressante :

Ernst, Ernst, nos interprétations des principes du marxisme ne sont-elles pas devenues depuis longtemps des visions désirantes planant dans un espace confiné, sans air, étrangères à la réalité ? N’apprenons-nous plus chez Platon la dérive logique de toute dictature — y compris de la dictature du prolétariat — en système de domination, qui au-delà de toutes les fins annoncées ne connaît plus qu’une seule fin : se reproduire lui-même ?

Ernst, Ernst, sind unsere Interpretationen der Prinzipien des Marxismus nicht längst zu wirklichkeits-entfremdeten, im luftleeren Raum schwebenden Wunsch-Visionen geworden? Lernen wir bei Plato nicht mehr über die Zwangsläufigkeit der Entartung jeder Diktatur—auch der »Diktatur des Proletariats«—zur Gewaltherrschaft, die von allen verkündeten Zielen am Ende nur noch das eine Ziel kennt: sich selbst zu erhalten? (t. 2, p. 354).

En voulant faire le paradis sur terre, n’auraient-ils pas lié un pacte avec le diable ?

Te rappelles-tu la parabole que tu m’as racontée à Positano, il y a 30 ans? Comment le dragon avait trompé sa victime, le naïf paysan chinois, en se métamorphosant en enfant du voisin, pour en fin de compte lui tordre le cou à l’aide des terribles griffes de sa forme originelle. Ces dernières semaines, j’y ai beaucoup réfléchi, Ernst. Ne sommes-nous pas ce paysan ?

Erinnerst du dich an die gleichnishafte Geschichte, die du mir vor 30 Jahren in Positano erzählt hast: wie der Drache sein Opfer, den arglosen chinesischen Bauern, in der Verwandlung als Kind des Nachbarn täuscht, um ihm am Ende mit den fürchterlichen Klauen seiner Urgestalt den Hals umzudrehen. Ich habe in den letzten Wochen oft daran gedacht, Ernst. Sind wir nicht dieser Bauer? (ibidem)

La métaphore du dragon qui déchire les corps (et donc les ‘âmes’) remet à sa juste place la métaphore euphémisante des «maladies infantiles», trop fréquente, pour désigner des crimes, des vies ravagées, des déportations. Et caetera. Métaphore qui servait à pointer des « faiblesses » théoriques lors des polémiques avait trouvé là un nouvel emploi indécent. La rejeter implique l’interrogation permanente et inquiète des raisons, des principes de l’action. La visée utopique n’échappe pas, ne doit pas échapper, à la dynamique de l’interrogation éthique, celle d’un sujet agissant dans le monde.

[Johann Faustus de Hanns Eisler ou la fronde idéologique]

Au printemps 1953, un débat culturel devançait le 17 juin : Hanns Eisler publiait Johann Faustus (opéra), provoquant la ire du pouvoir qui, toujours, sait flairer le danger qui le menace. À l’Académie des Arts, les séances étaient houleuses. Dans la séance du 24 mai 1953 s’opposèrent Eisler, soutenu par Walter Felsenstein, Brecht, et un fonctionnaire de la culture Wilhelm Girnus (rédacteur en chef de Neues Deutschland) qui refusait qu’on s’attaquât à un héros national, pis qu’on tournât en dérision (verhöhnt) rien moins que «l’histoire entière de la pensée allemande – die ganze deutsche Geistesgeschichte.» De fait, en opposant Faust — le héros humaniste germanique — au révolutionnaire Münzer, en faisant de Faust une figure de la Misère allemande, Eisler s’attaquait au fondement même de la doctrine officielle qui s’affirmait héritière d’une longue tradition humaniste allemande, ininterrompue, faisant ainsi du national-socialisme un accident, une sorte de catastrophe sans racines historiques. Au mieux, un avatar du capitalisme. Ce faisant, Eisler et Brecht, l’année précédente avec le Ur-Faust interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique. L’opéra fut interdit, Eisler s’exila un temps en Autriche.

Kantorowicz ne souffle mot sur ce débat. Parce qu’absent au moment où les hostilités se déclenchent ? Parce que le débat est resté interne ? Quoi qu’il en soit des raisons, il manque un moment fort, révélateur d’enjeux qui, débordant le champ culturel, se manifesteront un mois plus tard dans le champ politique, en forme de lutte de classes dans le pays de la «dictature du prolétariat».

Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne

 

La révolte du 17 juin arrive comme un orage bienfaisant après une longue période de sécheresse. Souhaitée, imaginée en secret, mais pensée improbable, la révolte est inattendue, si inattendue qu’elle surprend l’intelligentsia.

Il était hospitalisé à la Charité, soumis à des examens médicaux lourds, quand les troubles commencent.

Début juin 1953, une embellie politique — inespérée. Le 11 juin, un «communiqué sensationnel» du Bureau politique (Politbüro) du Comité central de la SED annonce un tournant, accompagné de mea culpa. Un souffle léger d’espoir semble se lever. Le mouvement de l’écriture s’anime, s’élance, Kantorowicz aime à se mesurer aux soubresauts de l’Histoire. On peut se battre, rêver, et même si le rêve devient cauchemar, le chaos plein de failles ouvre sur des possibles…

Il piaffe, jubile, les infirmières se plaignent du malade qui manque de la plus élémentaire prudence. Les ami/ies s’appellent, se rendent visite. Z. s’étouffe dans les sanglots en lisant l’autocritique des dirigeants qui annonce le nouveau cours. L’air devient plus léger. Les poumons trouvent à s’oxygéner.

Les jours suivants sont publiées les mesures visant à réparer les injustices passées : les emprisonnements, les dépossessions, etc. Kantorowicz, qui ose à peine y croire, pose une série de questions qui sont aussi, et peut-être plus, des espoirs en points d’interrogation. L’ironie de Kantorowicz torsade un texte où s’accumulent des figures de la force physique qui sont autant de critiques du socialisme réel; la violence feutrée, masquée par les discours, les ordonnances, en devient physique, concrète — démasquée. Un vocabulaire qui tantôt ironise, tantôt archaïse le présent: Garnitur (von Liquidatoren) se dit familièrement des piètres représentants d’un groupe ; Fronvögte-baillis (agents du roi, du prince, des seigneurs) appartient au champ du servage (féodal, impérial, etc.); Kerker évoque les prisons souterraines de l’Inquisition, si souvent représentées dans le cinéma-réaliste-socialiste de la RDA. Le lexique du passé fait la figure de la régression politique.

La mort de Staline, la fin d’une ère ? Un recommencement sans camisole de force ? sans baillis ? sans mouvements de matraques ? Sans prévarication ? (Pas avec cette garniture de liquidateurs. Et d’où viendront les autres? Où sont-ils? Pas d’inquiétude. On les trouvera. Ils sortiront de l’ombre, ils sortiront des cachots, ils reviendront du bannissement, de l’exil intérieur par choix. Quand la pression cessera, mille sources jailliront. […] De nouveaux visages, de nouvelles capacités jusque-là ligotées par des camisoles, des pensées jusqu’ici bloquées, de l’espoir révivifié, du plaisir à travailler, une relance vitale.)

Stalins Tod, das Ende einer Ära ? Neubeginn ohne Zwangsjacke? ohne Fronvögte? ohne Knüppelschwinger? Ohne Rechtsbeugung? (Nicht mit dieser Garnitur von Liquidatoren. Und woher sollen die anderen kommen? Wo sind sie? Keine Bange. Die finden sich. Die treten aus der Dunkelheit hervor, die kommen aus den Kerkern, aus der Verbannung, aus dem selbstgewählten inneren Exil. Wenn der Druck aufhört, springen tausend Quellen. […] Neue Gesichter, Fähigkeiten, die bislang in Zwangsjacken eingeschnürt waren, Gedanken, die bisher blockiert wurden, entbundene Energien, wiederbelebte Hoffnung, Arbeitsfreudigkeit, Belebung.) (t. 2, 12 juin, p. 362).

On sait aujourd’hui que la contrition de la « clique moscovite » (dixit Brecht et quelques autres) se fait sous la pression du Bureau politique du Parti communiste soviétique qui, après la mort de Staline, exige «un nouveau cours». La SED adoptait une résolution le 9 juin 1953 et la mettait en oeuvre le 11. Des concessions [N.D.A. aux paysans et à la classe moyenne], des aveux d’erreurs, certes, mais la pression sur les ouvriers des grands combinats se renforce, les normes de travail sont augmentées. La réponse du monde ouvrier ne tarde pas à venir qui a perçu dans ce moment de flottement, l’indécision du pouvoir.

Le 16 juin, son assistant, Hans Kaufmann, membre du Parti, lui annonce en tremblant l’amorce de mouvements de grèves, contre le régime, chez les ouvriers du bâtiment. Des membres du Parti sont tabassés. Le choc. Normal, pense Kantorowicz, que les couches de la population qui ont été «les plus brutalement exploitées» et réduites au silence se défoulent.

Je me souviens. Je revois la scène de l’éboueur, observé lors d’un séjour à Berlin, je le revois, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, il la vidait, il la rapportait, il remontait dans le camion, et dix mètres plus loin, il recommençait, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, la vidait, la rapportait, remontait dans le camion … De dix mètres en dix mètres, ça fait des kilomètres en fin de service. (Chroniques berlinoises, année 1974-1975).

Kantorowicz s’inquiètent, les débordements risquent de faire des victimes chez les sous-fifres, ces étudiants, ces assistants dont beaucoup, avant 1945, étaient encore des membres enthousiastes de la Jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend), voire des soldats. Ils s’étaient engagés avec le même servilité enthousiaste pour le Parti, pour changer la société, pour la paix, la justice, l’humanité… «Ils méritaient d’être épargnés» pense Kantorowicz.

À tort? À raison? L’enthousiasme naïf ne serait-il pas aussi complice de la stalinisation? Peut-on passer des idéaux nazis, des pratiques nazies autoritaires au communisme, sans le contaminer, sans le plomber, sans en briser l’élan libertaire, sans lequel le mot n’a pas de sens? Le nombre d’anciens nazis qui auraient été recyclés par le pouvoir n’est pas négligeable. 175.000 selon Karl Wilhelm Fricke 8). Reste encore à explorer les manipulations par la Stasi de groupes nazis à des fins de renseignements. De plus, le national-socialisme avait laissé ses traces dans la classe ouvrière, dont une partie avait été séduite (voire «achetée») par le ‘programme sociale’ du NPD, selon les recherches historiques récentes.

*

De Berlin-Ouest dévalaient sur l’avenue Unter den Linden, lycéens et “Tangobubis” (les ‘Bobos’ dans le langage des apparatchiks) venus soutenir les ouvriers.

Le lendemain, après des examens médicaux éprouvants, les visites lui sont interdites, il est réduit à lire les journaux qui taisent les incidents, mais s’étalent sur le contentement des dirigeants, sur la joie des nouveaux libérés/rées qui, malgré leur emprisonnement, disent faire confiance au Parti. Le 17 juin, les journaux rendent compte des événements, en dénonçant les provocations de l’Ouest, la manipulation des ouvriers du bâtiment. Le bouc émissaire est trouvé. Les dirigeants s’isolent et se coupent un peu plus des ‘masses’ — ils se hérissonnent igeln sie sich ein, note Kantorowicz.

Une infirmière lui apprendra que l’état d’urgence a été décrété, que des chars soviétiques protègent le pouvoir en place. Le soir, des amis confirment, la grève est devenue soulèvement général. Incendie de locaux du Parti, démolition du stade Walter Ulbricht, par des ouvriers, des employés, certes, mais aussi par des éléments douteux, entre autres d’anciens nazis qui prennent leur revanche. L’espoir fait place à l’inquiétude.

Le 19 juin, il file à l’anglaise vers l’Académie des arts. La place Robert-Koch est vide, cernée par des chars soviétiques.

Deux jeunes soldats russes étaient assis sur les ruines non encore dégagées d’une maison, et deux petites-filles de cinq ou six ans jouaient avec eux, elles leur tiraient les cheveux, leur dérobaient les bérets, ébouriffaient leurs cheveux blonds. Les beaux jeunes gens riaient de bon cœur.

Zwei junge russische Soldaten saßen auf dem Schutthaufen einer noch nicht abgetragenen Hausruine, und zwei kleine Mädchen von fünf oder sechs Jahren spielten zutraulich mit ihnen, zausten sie, entwendeten ihnen die Mützen, wuschelten ihnen in den dunkelblonden weichen Haaren. Die hübschen Jungen lachten herzlich (t. 2, p. 371).

*

Quarante soldats soviétiques seraient morts durant ce soulèvement, la majeure partie auraient été fusillés pour avoir refusé de tirer. [WEBER, p. 42, note 2]

*

À l’Académie des arts, il apprend l’étendue du soulèvement qui a gagné Leipzig, Dresde, Rostock, Halle [Halle-Merseburg], un haut lieu du KPD dans la République de Weimar], Magdeburg [un ex-bastion socialiste].

Rudi Engel, directeur de l’ Académie, échangeait au téléphone des propos sarcastiques avec Brecht, quand T. entra précipitamment, lui tendit rageusement un journal, il fallait lire la nouvelle victoire de ce Parti increvable, aux stratégies infaillibles… comme en 1933… ceux, peu nombreux, qui avaient réussi à échapper aux nazis, étaient forcés de croire à ces mêmes discours satisfaits. Se souvenait-il ?

Oui, Kantorowicz se souvenait :

Oui, bien sûr, je me souvenais de la victoire de 1933, aussi bien que T. avec qui, à l’époque, dans la cellule du Parti de la Colonie des artistes, place Breitenbach, j’avais appris comment les dirgeants du Parti, les mêmes qui aujourd’hui crient victoire, s’étaient retirés sur leur position stratégiquement inexpugnable, dans leurs bureaux moscovites, tandis que nous les fantassins étions écrasés par les hordes brunes.

Ja, gewiß, ich erinnerte mich an unseren »Sieg« von 1933 ebensogut wie T.., mit dem ich damals in der Parteizelle der Künstlerkolonie am Breitenbachplatz erlebte, wie die Parteiführer, die gleichen, die heute wieder »Sieg« schrien, sich in ihre strategisch uneinnehmbaren Positionen, in die Moskauer Bürostuben, zurückzogen, während wir Fußvolk von den braunen Horden zerstampft wurden. (t. 2, p. 172)

Ecœuré, il revient à la Charité, alchimise son dégoût dans quelques vers raboteux- Knittelvers.

Le 20 juin, dans sa chambre d’hôpital, défilent des amis/ies, des étudiants, des assistants, des collaborateurs. Un besoin de discuter pour tenter de voir clair.

Ce qu’ils racontent pourrait donner matière à vingt ouvrages. […] Sur la Potsdamer Platz brûle le local de divertissement rénové, Haus Vaterland. Il a été pillé […] Des actes de brutalité qui rappellent la terreur nazie, donnent des prétextes au rétablissemnt de la paix et de l’ordre, on connaît ça.

Was sie berichten, gäbe Stoff für zwanzig Bücher her. […] Am Potsdamer Platz brennt das renovierte Vergnügnungslokal »Haus Vaterland«. Es ist geplündert worden […]. Roheitsakte, die an Naziterror erinnern, liefern Vorwände – Wiederherstellung von Ruhe und Ordnung, man kennt das. (t. 2, p. 373)

Des victimes innocentes : Kurt Trepte, comédien, est à l’hôpital, sévèrement blessé. Un homme d’honneur qui avait émigré, qui jouait de petits rôles sur les scènes berlinoises. Jupp Naas, professeur de mathématique, rescapé des camps de concentration nazis, et sa femme Malla Naas, rescapée de Ravensbrück. «Des cas isolés? Hasard? Je n’en suis pas bien sûr – Einzelfälle? Zufälle? Ich bin nicht ganz sicher.» (t. 2, p. 374).

Kantorowicz s’interroge sur ces résurgences nazies, sur l’héritage des années 1933-1945 qui viennent miner une cause juste. Il y voit le signe même, de ce qu’il est convenu d’appeler la Misère allemande:

Le désir allemand de liberté, toujours tourné vers l’extérieur, toujours agressif, ne comprenant jamais la liberté intérieure (liberté de pensée, liberté de décider de faire le raisonnable) devient synonyme d’oppression pour ceux/celles qui pensent autrement, qui veulent autrement. Qu’une organisation, une formation, un mouvement, s’enjolivent en Allemagne du signe Liberté — et qui ne fait sien ce concept usé, torturé à mort — et ce n’est pas seulement, consciemment ou inconsciemment, la liberté de sa propre conscience, de sa propre volonté, de ses propres aspirations, de son sens de la vie, mais aussi quelques fois : le désir de terroriser, d’asservir les autres.

Der niemals die innere Freiheit (Gedankenfreiheit, Freiheit der Entscheidung, Freiheit, das Vernünftige zu tun) begreifende, stets nach außen gerichtete, stets aggressive deutsche Freiheitsdrang wird zum Synonym für Unterdrückung Andersdenkender, Anderswollender. Wo immer in Deutschland sich eine Organisation, ein Verband, eine Bewegung mit dem Kennzeichen »Freiheit» verbrämt—und wer nimmt diesen abgewetzten, zu Tode gemarterten Begriff nicht für sich in Anspruch—, da ist, bewußt oder unbewußt, nicht nur die Freiheit des eigenen Bekenntnisses, des eigenen Wollens, Strebens, Lebensgefühls gemeint, sondern auch zuweilen: die Terrorisierung, Verknechtung aller anderen. (t. 2, p. 375).

De la vieille histoire, dira-t-il en conclusion. Platon, la Bible nous l’avaient appris. Les martyrs chrétiens ont pavé les voies de l’Inquisition, comme les premiers combattants de l’utopie communiste ont pavé les voies des commissaires qui pratiquent les lavages de cerveau.

Au soir de cette dure journée, il s’interroge sur la responsabilité de l’intelligentsia. Pourquoi n’a-telle pas participé aux mouvements avant qu’il ne soit trop tard? Pourquoi a-t-elle été prise au dépourvu? Le désarroi est général – Die Ratlosigkeit ist allgemein. Citant un leitmotiv de Marx De omnibus dubitandum – an allem zweifeln (douter de tout), il s’interroge sur le destin improbable de Marx en RDA :

Ô ciel ! Si Marx avait vécu de notre temps et se serait tenu à ce principe, où, où, dans quel cachot serait-il aujourd’hui? Si on avait l’humour gaulois, il faudrait écrire une pièce en un acte : Marx et Engels devant la commission de contrôle de la SED.

Du lieber Himmel ! Wenn Marx in unserer Zeit gelebt und sich zu diesem Grundsatz bekannt hätte, wo, wo, in welchem Kerker, in welchem Exil wäre er heute ? Hätte man den galligen Humor, man sollte einmal einen Einakter schreiben: Marx und Engels vor der SED-Parteikontrolle. (t. 2, p. 377)

Lisant les cris de victoire du Parti sur l’ennemi extérieur dans la presse du 21 juin, serait-ce un cauchemar ? se demande-t-il.

*

Ewald, le vieil ouvrier communiste

« Ce qui est le plus nécessaire pour la classe ouvrière allemande, c’est qu’elle cesse d’agir avec l’autorisation préalable de ses hautes autorités. Une race aussi bureaucratiquement éduquée doit suivre un cours complet de formation politique en agissant par sa seule initiative. »

Karl Marx et Friedrich Engels, La social-démocratie allemande (1871)

Le 24 juin, visite d’Ewald, qui a besoin de vider son sac. Lourd et trop plein. Il raconte la réunion de Parti à Weißensee, où les ouvriers qui étaient membres du PCA avant 33, avaient remis leur carte d’adhésion en disant : «Vous n’êtes pas meilleurs que les nazis», «L’exploitation est maintenant pire que dans le capitalisme» ou «Pourquoi a-t-on supprimé le droit de grève aux travailleurs? Parce que nous sommes nationalisés… fadaises, tout ça… qu’en tirons-nous, si nous devons, toujours plus nous éreinter à travailler et à moins bouffer qu’avant…». Ewald protestait, si les anciens partent, il ne reste que les béni-oui-oui…

Kantorowicz l’avait rencontré en 1932. Antifasciste organisé, il répondit avec son groupe à l’appel de la Cellule des artistes. Il fut passé à tabac par les nazis, puis relâché. Il trouva du travail, épousa Annemarie qui appartenait aux Jeunesses communistes de Wilmersdorf. Durant les premiers temps du nazisme, se sachant surveillé, le couple se tenait tranquille. Des jumeaux, un garçon, une fille vinrent au monde. Ils gagnaient bien leur vie, avaient acquis un lopin de terre dans les Jardins ouvriers, au bord du lac Weißensee. Survint la crise tchèque. En septembre 1938, il entre en résistance, déterre la ronéo qui avait servi en mars 1933, tire de nouveau des tracts que son groupe colle partout dans Berlin, mettant en garde les Berlinois contre les risques de guerre. La Gestapo ne parvint pas à trouver les coupables. Au printemps 1939, après l’occupation de la Tchécoslovaquie, le couple recommence. Il fut immédiatement arrêté et condamné à huit ans de prison. Après deux années d’emprisonnement, sa femme fut envoyée à Ravenbruck, où elle mourut en 1943. En 1944, lors d’un bombardement, ses parents et son jeune fils furent ensevelis.

En septembre 1947, lors d’une commémoration pour les victimes du nazisme, Kantorowicz le revoit et s’étonne de son silence. — On ne savait pas comment les gens s’étaient développés, réponse évasive qui blesse Kantorowicz. Ils se rencontrent quelques jours plus tard, discutent jusqu’à quatre heures du matin. Le Parti l’avait invité à assumer des fonctions importantes. Ewald avait refusé, un bon ouvrier doit rester à son poste.

Dans la circonscription de Weißensee, les anciens avaient la vie dure, qui cherchaient à faire comprendre au Parti la gravité de ce qui s’était passé, et qui n’était pas seulement une affaire d’ennemis extérieurs.

Kantorowicz dit avoir rapporté fidèlement le récit qu’Ewald a fait de la venue d’Ulbricht aux usines Niles. Un moment de démocratie ouvrière, et une page d’Histoire-se-faisant où s’imbriquent le récit de l’événement et les modes d’interprétations. Qui appelle sa traduction.

[Une remarque préalable : en français, vous est à la fois pluriel de tu et forme du voussoiement; en allemand, il existe deux formes : Sie = Vous formule de politesse et ihr -vous, pluriel de tu. Dans ce texte, il importe de sauvegarder la différence : quand les ouvriers s’adressent à Ulbricht, ils usent de la formule de politesse, Sie, une manière de marquer la distance, Ulbricht, lui, les tutoie en camarade et use de la forme ihr, pluriel de tu. Pour les distinguer, j’ai mis une majuscule à Vous comme forme de voussoiement.]

Environ 700 ouvriers occupaient la salle de la culture. Ulbricht arriva, escorté par huit policiers. Lors de son entrée, les policiers l’entourèrent. Les travailleurs hurlaient, sifflaient, criaient, lorsque les policiers montèrent sur scène: — Pfui ! Ei-Ei, qui vient donc là avec tant de fillettes! La Police dehors ! Vive le Führer des travailleurs, qui vient chez les travailleurs avec une couverture policière ! Dehors la police ou dehors Ulbricht ! (Ulbricht parlent à voix basse aux policiers, ils sortent. Un président du «Front national» ouvre la séance; tandis qu’il parle, les policiers reviennent avec des chaises et s’installent au premier rang. Nouveaux cris, sifflements. Les policiers sortent à la demande d’Ulbricht).

Dès la première phrase, Ulbricht est interrompu. Environ 150 ou 200 travailleurs se levèrent, repoussant les chaises et piaffant vers la sortie. D’autres criaient : Assez, arrêtez. Un travailleur se leva et dit : — Ce discours, Vous l’avez déjà tenu des dizaines de fois et nous avons entendu tout ça des centaines de fois. Nous voulons parler maintenant de choses concrètes. Un autre travailleur cria :— Tout ça n’a pas de sens. Nous ne comprenons pas ce que Vous dites. Vous demandez que notre jeunesse parlent correctement l’allemand et Vous ne l’avez toujours pas appris. Ulbricht a mis le manuscrit dans la poche de sa veste. Il dit : — Je suis le fils d’un ouvrier, à qui la société capitaliste n’a permis que quatre années d’école. Il ne faut pas m’en vouloir, si je fais parfois aujourd’hui des fautes. Mais, ce n’est pas cela dont il s’agit. Vous ne me comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre ce que j’ai à vous dire. Cris : — Hoho !

Au milieu des cris, Ewald s’est levé du milieu de la salle et cria : — Je dois dire, camarade Ulbricht, que tu nous rends les choses difficiles. Comment, nous les simples membres du Parti qui nous tenons au milieu des collègues, devons-nous leur expliquer pourquoi tu viens avec la police!

Ensuite s’est levé le maître Wilke, un ouvrier hautement qualifié de 60 ans. Les Anglais, ex-propriétaires des usines Niles, avaient envoyé chez lui en 1945 des officiers pour l’emmener à Bielefeld. Il resta fidèle à son poste. Il dit à Ulbricht: — Expliquez-nous donc : quand moi je travaille mal à mon chaudron, je file. Vous, Vous avez officiellement avoué que Vous avez politiquement mal travaillé, mais Vous, Vous restez. Et que pensez-Vous faire maintenant ?

(Ulbricht protesta. Aucun ouvrier n’avait jamais été licencié pour avoir mal travaillé, seuls les saboteurs perdaient leur emploi)

L’un d’eux demanda à parler au nom de sa section. Il dit :

— Les travailleurs ont confiance en moi.

Il exigea :

— La suppression des affiches, des résolutions, des images surdimensionnées du chef de Parti, à Weißensee. Nous voulons une ville propre.

Wienke, un syndicaliste demande au nom du Groupe 9 la libération des travailleurs, emprisonnés après le 17 juin. Pour les usines Niles seulement, plus de 100 travailleurs avaient disparu.

(Selon Ulbricht, des travailleurs auraient fui la RDA, et donc les absents ne sont pas nécessairement en prison. Suit une liste de critiques qui portent sur les dysfonctionnements structurels dans l’organisation du travail. Les travailleurs disent ne plus croire aux promesses, au nouveau cours. L’un d’eux invite les politiques à venir en usine discuter avec les travailleurs. Ulbricht, (qui n’est plus capable de changer de méthode), a donc l’idée saugrenue de soumettre aux voix une résolution. Tempête dans la salle. Il parvient à lire sa résolution, votée à 188 voix contre 500. L’organe du Parti rendit compte de cet affrontement sous une forme idyllique.)

*

Le 25 juin, après une réunion de routine à l’université, Kantorowicz croise une démonstration des Jeunesses socialistes – FDJ. il se mêle aux passants, «des travailleurs, des employés, des bourgeois qui rentrent chez eux après le travail.»

Sur tous les visages, la haine nue, dans le meilleur des cas, un mépris ricanant. J’entendais : «Maintenant, ils sortent de leur souricière» – «Il y a une semaine, on ne voyait pas une seule chemise bleue» – «Protégés par les tanks russes, ils osent montrer leur nez » – «SED, S icheres E nde D eutschlands (fin certaine de l’Allemagne)» – «Cela ne va durer encore longtemps». Oui, c’était là la participation enthousiaste de la population.

In all ihren Gesichtern stand nackter Haß, bestenfalls grinsende Verachtung. Ich hörte: «Jetzt kommen die aus ihren Mauselöchern» – «Vor einer Woche war kein blaues Hemd zu sehen » -«Unter dem Schutz von russischen Panzern wagen sie sich raus» -«Totschlagen!» —«SED – Sicheres Ende Deutschlands » -« Lange dauert es sowieso nicht mehr ». Ja, das war die «begeisterte Anteilnahme» der Bevölkerung. (t. 2, p. 388)

La presse parlera de «manifestation fidèle de la jeunesse allemande – Treuekundgebung der deutschen Jugend». Dressée contre «la tentative de putsch fasciste du 17 juin – den faschistischen Putschversuch am 17. Juni.» En tête, les membres du Comité central des FDJ dont Erich Honecker. hipp. hipp, hurra ! Manifestations d’amitié avec les troupes soviétiques. Les passants entendus par Kantorowicz avaient aussi manifesté leur sympathie à la jeunesse défilant…

Le poème ironique de Brecht sur le 17 juin circule sur de petits papiers, entre amis.

Le 3 juillet, Kantorowicz décide de prendre position, pour ses élèves, ses assistants, ses collègues, ils sont venus en masse. Récusée la thèse du complot tramé à l’Ouest, soulignée la responsabilité des dirigeants, des communistes en général, qui ont voté, approuvé des résolutions avec lesquelles, souvent, ils n’étaient pas d’accord. Kantorowicz use du nous, s’impliquant dans cette diatribe aux mots pesés, bourrée de citations, y compris de Staline, sur la nécessité des contractions, porteuses d’avancées. «Seuls les partis qui n’ont pas d’avenir, condamnés à disparaître, ont peur de la lumière et de la critique – Nur Parteien, die keine Zukunft haben, die zum Untergang verurteilt sind, fürchten das Licht und die Kritik.» avait écrit le petit-père des peuples. Irréfutable donc. Personne ne pouvait échapper à ses responsabilités. «Sinon, nous ne valons pas mieux que les nazis qui disaient obéir à des ordres». Une leçon de dialectique aux tenants de l’éternité qu’il regarde droit dans les yeux. «Avec des individus au garde-à-vous, des suivistes, avec des sujets assujettis, on ne peut pas fonder la société socialiste – Mit Strammstehern und Jasagern, mit »Untertanen« könne man die sozialistische Gesellschaft nicht begründen.» «On aurait entendu une feuille voler». (t. 2, p. 394).

Après avoir vidé son sac, il se sentit plus léger.

Le pouvoir se ressaisit, il en sort renforcé, le “nouveau cours” est régression.

Kantorowicz étouffe de nouveau, le souffle d’espoir fut trop bref. On étouffe avec lui. Il communique sa souffrance. Que faire quand l’Histoire se congèle sous les décrets d’apparatchiks qui ont peur de perdre le pouvoir, parce qu’ils ne peuvent pas changer de peuple, comme le conseillait Brecht.

De temps à autre, il s’offre des éclats, dit quelques vérités, refuse de participer à des réunions ou de signer des condamnations de la ‘restauration’ à l’Ouest, estimant qu’il faut d’abord pouvoir balayer devant sa porte, avant de cracher sur les voisins capitalistes.

J’ai lu depuis, d’autres récits sur le 17 juin, une date importante qui démasque la fragilité du pouvoir, entame sa légitimité, mais aucun ne rivalise avec celui de Kantorowicz, un récit écrit sur le vif où passent les tensions du taupique qui lézarde les façades du pouvoir. Où les ouvriers deviennent sujets-de-l’Histoire. Des sujets politiques. Dans ces pages, Kantorowicz synthétise les éléments qui font de ce jour, un événement-clé.

Si on résume ce qui se manifeste dans les récits (directs ou rapportés) de l’événement-clé (au sens sociologique) où le trop plein des frustrations débordent dans un mouvement social qui fragilise le pouvoir, en ce 17 juin 1953 :

1. La surprise est générale, en particulier dans les rangs de l’intelligentsia. Les raisons exigeraient des développements qui débordent mon propos. (J’en produit un exemple dans la note 2).

2. L’élément saillant : l’incapacité psychique/intellectuelle d’un Ulbricht, non seulement à comprendre ce qui se passe, mais à s’adapter à une situation nouvelle, à changer les modes de communication, de représentation (Ulbricht faisant voter une motion à des ouvriers en colère pour retrouver une légitimité). Et jouant le jeu de l’enfant d’ouvrier privé d’éducation en terre capitaliste, pour excuser l’emploi d’une vieille rhétorique de Parti, abstraite, que les ouvriers ne veulent plus entendre. Le maître joue la victime. Mais habité par le discours d’une fonction [le 0N du pouvoir], Ulbricht ne parvient pas à dire Je, le retour sur son enfance est une ruse de la fonction-pouvoir qui ne trompe personne.

3. Incapacité où se manifeste une incapacité plus fondamentale à affronter de vrais rapports de force. Une manière de négation du conflit au profit d’une culture de l’étouffement, feutré, très pervers dans ses effets d’inhibition. Logique imparable du nous visant l’homogénéité.

[J’y reviens dans Chroniques berlinoises. Cette incapacité se retrouvait à tous les niveaux de la société. Dans le quotidien. Quand il m’arrivait de perdre patience à la frontière, ou de répliquer avec mauvaise humeur, voire insolence soulignée, à un quelque chose que je percevais comme un ordre, je me heurtais à un mur… de surprise et au silence gêné, y compris chez des policiers des frontières pourtant dotés de pouvoirs arbitraires exorbitants.]

4. Un renversement (éphémère) mais significatif parce que politique : les représentants de la «dictature du prolétariat» jugés par des prolétaires qui dénoncent leur peur des prolétaires (protection policière, «les fillettes» d’Ulbricht), leur demandent de quitter leur poste pour incapacité, suivant le principe de l’égalité de traitement (un ouvrier incompétent perd son poste), et de nettoyer les villes, souillées par le culte de la personnalité (rendre la ville, en ce cas Weißensee, propre!). La perte de légitimité politique est drastique. L’usurpation devient manifeste, et seuls les chars soviétiques peuvent rétablir la dictature-des-quelques-uns sur le prolétariat. Intervention qui par ailleurs, manifeste l’impuissance des polices d’État et donc de l’État lui-même.

5. La somme des frustrations, colères, accumulées dans tout le corps social (regards et commentaires hostiles des passants devant le défilé des FDJ) est une bombe à retardement.

Ces éléments comme effets du système lui-même, qui donc se retrouvent lors des contestations de 1988-1989, à un moment où la situation internationale a changé dans les deux blocs, où le pouvoir doit faire face, dans la durée, aux stratégies souples et à la détermination calculée des opposants, auront raison du système.

 

Dans un échange avec Philippe Mangeot, Carlo Ginzburg remarquait en parlant de l’étonnant meunier frioulien, Menocchio, interrogé par l’Inquisition :

« Mais ce qui m’a intéressé dans ce procès, c’est que le contrôle ne fonctionne pas à 100 %. Quelque chose ne marche pas, il y a du sable dans les engrenages. En fait, je crois que les systèmes et les projets ne fonctionnent jamais complètement c’est peut-être un point de vue italien (rires). La réalité est toujours plus molle, plus floue qu’on ne pense. Pour la penser, il faut montrer l’écart entre les systèmes et leur fonctionnement imparfait.

C’est pour moi une question de méthode : il faut partir du sable dans l’engrenage. Si on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées.»

Janvier 2002

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1. Journal allemand, New York, le l5 août 1945, t. 1, p. 96.

La pagination du tome 1 est celle de l’édition Kindler : ALFRED KANTOROWICZ. Deutsches Tagebuch, erster teil, verlegt bei Kindler Verlag, München, 1959.

La pagination du tome 2 est celle de l’édition suivante : Alfred Kantorowicz, Deutsches Tagebuch, Zweiter Teil, Verlag Klaus Guhl Berlin, 1979.

2. Dans les Écoles supérieures (Hochschulen), le nombre des enfants d’ouvriers, de paysans progresse de manière significative, on passe de 19 % en 1945-1946, à 36 % en 1949. Le nombre d’étudiants double de 1951 à 1954, le pourcentage des enfants d’ouvriers, paysans passe à 53 %, in WEBER, Hermann, Die DDR 1945-1990, 3., überarb. Und erw. Aufl. – München: Oldenbourg, 1999. (Oldenbourg-Grundriß der Geschichte; Bd. 20), p. 26 ; p. 40.

Dans le champ culturel, les subventions permettront à Brecht (pour ne citer que l’exemple internationalement connu) de réaliser, en moins de 5 ans, le théâtre de ses rêves, somptueux, à un moment de pénurie généralisée. Un théâtre qui fera Histoire, dans les coins les plus reculés et inattendus du monde. Un théâtre POUR le peuple qui, en période de pénurie [cf. le 3è paragraphe du document annexe], rêve non pas d’un théâtre somptueux qui lui coûte la peau des fesses, mais du Pays de cocagne regorgeant de biens matériels. Le rêve de Brecht, nourri des frustrations de l’exil et le rêve du ‘peuple’ appartiennent à deux ordres différents, qui ne sont pas réconciliables en quelques mois, pas même en quelques années. De plus, Brecht critiquait le capitalisme, dont rêvaient les Ossi… De fait, le Berliner Ensemble était surtout fréquenté par les Wessi berlinois. La critique souvent féroce du régime « socialiste » se sédimente dans des poèmes, qui restent inconnus du grand public des deux côtés de la frontière. Brecht reste un exilé de l’intérieur. Fermant les yeux sur l’exploitation des ouvriers en terre socialiste. Après le 17 juin, il écrira un poème dans lequel il évoque un cauchemar : les exploités le montraient du doigt. Le 17 juin le fissure gravement. Il meurt trois ans après.

Par ailleurs, l’investissement massif de la RDA dans la culture est producteur de contradictions: d’un côté la dictature pérennise la tradition de l’Untertan, de l’autre la culture, même dirigée, tend à émanciper, le théâtre et le cinéma, en particulier, deviendront des espaces de clins d’oeil critiques, perçus, entendus, compris par le seul public de la RDA (j’en produis des exemples dans Chroniques berlinoises). On a tendance à sous-estimer et le nombre et les formes de résistance plus ou moins frontales, et à s’attarder sur les formes visibles, relayées largement par les médias de l’Ouest, mais les «grains de sable» étaient nombreux qui faisaient grincer la machinerie politique. Les témoignages et les archives du MfS (stasi) ont commencé à jeter les bases d’une histoire plus complexe. Le cas de Wolf Biermann est intéressant qui déclencha discussions et protestations dans toute la RDA et dans toutes les couches sociales.

3. Le Parti socialiste unifié – Sozialistische Einheitspartei Deutschlands créé en avril 1946, de la fusion des partis communiste et social-démocrate.

4. Le 20 décembre 1952, le Comité central de la SED avait approuvé les procès pragois contre Slansky. Le 28 novembre 1952, Kantorowicz commentait avec ironie le procès étrangeunheimlich et le 30 novembre, il citait la lettre du fils de Slansky, publiée dans Neues Deutschland, dans laquelle celui-ci demandait la peine de mort pour son père. «Monstrueux-monströs», «langage de Streicher-die Sprache Streicher», «atmophère des interrogatoires de la Gestapo», etc., la colère est frémissante et les parallèles nazisme/stalinisme développés sur deux paragraphes (t. 2, p. 335).

5. Le Ministère pour la sûreté de l’État- Ministerium für Staatssicherheit fut créé quatre mois après la création de la RDA, le 8 février 1950.

6. Peter Huchel, poète, était rédacteur en chef de la revue Sinn und Form. Après le 17 juin, suivant la logique du bouc émissaire adoptée pour couvrir les questions posées, le pouvoir voulut imposer à la revue une ligne offensive contre l’Allemagne de l’Ouest, sa «remilitarisation et sa déshumanisation de la vie de l’esprit». Dans la séance plénière du 26 juillet 1953, Brecht intervint pour défendre la revue, soulignant, entre autres, sa renommée internationale. Le pouvoir recula, mais il voulut limiter l’auto-responsabilité de la rédaction. Huchel refusa. Il écrivit une lettre ferme et digne datée du 30 septembre 1953, envoyée en recommandée. Rappelons que la défense du Faustus de Hanns Eisler par Ernst Fischer avait paru dans Sinn und Form. Huchel démissionnera en 1962, après la séance de l’Académie des arts du 19 juin 1962. Dans le compte-rendu de la séance se donnent à lire griefs, idéologiques, mais aussi personnels d’écrivains non publiés, formulés par Hermlin qui souhaitait que la revue s’ouvrît sur la vie artistique de la RDA, définie comme « culture socialiste nationale-sozialistische Nationalkultur ». «La revue pass(a) aux mains de Bodo Uhse à dater du 1er janvier 1963» (compte-rendu de séance du 2 octobre 1962).

7. Manfred KRUG, ABGEHAUEN, Ein Mitschnitt und Ein Tagebuch, ECON-Verlag, Düsseldorf, 1995.

8. Karl Wilhelm Fricke, Mfs intern, Macht, Strukturen, Auflösung der DDR-Staatssicherheit Analyse und Dokumentation, bei Verlag Wissenschaft und Politik Claus-Peter von Nottbeck, Köln, 1991.

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ANNEXE

P.S. Août 2009

J’ai retrouvé dans mes archives, un article de L’OBSERVATEUR du 18 JUIN 1953, N° 162, daté du 16 juin, la veille de la révolte, qui fait état de la grave crise politique, économique que traverse la République démocratique.

LE TOURNANT EN ALLEMAGNE ORIENTALE

DÜSSELDORF, 16 juin

(De notre correspondant particulier).

LES commentaires sur le tournant sensationnel opéré la semaine dernière en Allemagne orientale, d’abord par le Parti Socialiste Unifié (S.E.D,), puis par le conseil des ministres, ont mis l’accent sur le sens et la portée internationale de la nouvelle orientation, l’initiative venant de toute évidence de M. Semionof. Cependant, quels que soient les desseins soviétiques à longue échéance que le renversement de politique dans la République démocratique allemande (D.D.R.) doit servir, il représente d’abord un tournant de politique intérieure dont les effets sont immédiatement sensibles, dans l’Allemagne orientale d’abord, à Berlin-Ouest et en Allemagne occidentale ensuite (1).

Indépendamment de l’offensive de paix soviétique, ce renversement était devenu nécessaire en lui-même à cause de la détérioration rapide, ces derniers mois, de la situation en Allemagne orientale, aussi bien sur le plan politique, économique et financier que sur celui des luttes internes au sein du S.E.D.

La crise du ravitaillement n’a cessé d’empirer après le bref intermède du début du printemps. Les minimes rations officielles, notamment de beurre et de margarine, n’étaient plus honorées; dans les H.O. (magasins à prix libres), l’approvisionnement ne se faisait plus que très irrégulièrement. Le gouvernement était obligé de prendre des mesures d’une extrême sévérité pour diminuer tant soit peu la demande notamment par le retrait des cartes de ravitaillement à de nombreuses catégories de la population, appartenant aux classes moyennes ou exécutant des travaux « non-essentiels ». (Cette mesure affectait 2 millions de personnes.)

À cette crise alimentaire s’en ajoutait une non moins grave dans l’approvisionnement en produits industriels de large consommation, notamment en textiles, assez abondants encore il y a un an, et, vers la fin de l’hiver en matériel de chauffage (briquettes, etc.).

Les causes de cette pénurie vont multiples, la spéculation y a certainement joué un rôle. Mais le raidissement de la politique gouvernementale depuis la proclamation en 1952, de la « construction du socialisme » s’est poursuivi pendant et durant l’hiver et a incontestablement aggravé la situation. Le 1er janvier 1953, le droit de vendre les surplus agricoles à des prix libres fut supprimé, jusqu’alors, lis étaient achetés par des entreprises commerciales d’État à des prix cinq fait supérieurs à ceux obtenus par les paysans pour leurs fournitures obligatoires à l’État ; c’étaient les principales ressources financières des paysans qui disparaissaient… Puis, après des mois de tractations, on accrut considérablement les fournitures obligatoires des paysans – celles de viande et d’œufs furent augmentées de 30%, celles de lait de 35 %. La campagne contre la spéculation et le commerce privé s’accentua sans cesse, des milliers de petits entrepreneurs qui avaient été les principaux fournisseurs de la population en biens de consommation passèrent à une forme de résistance passive qui s’avéra tragiquement efficace ; ils s’évadaient vers l’Ouest abandonnant à l’État des usines vidées de matières premières et souvent de machines.

Non moins grave avait été la crise financière, provoquée par l’accroissement rapide et imprévu des dépenses militaires. Dans le communiqué du conseil des ministres concernant les fautes commises, il est spécifié que « des moyens budgétaires considérables avaient été utilisés à des dépenses non prévues par le plan quinquennal ». De telles « dépenses considérables » ne peuvent se rapporter qu’à celles relatives aux préparatifs militaires et, notamment à celles du « Dienst für Deutschland ».

Il en est résulté une pénurie de moyens d’achat dans l’industrie, un retard des investissements et une accumulation des stocks, et cela au moment où il fallait redoubler d’efforts, le plan n’ayant été réalisé que pour 92% l’an passé.

Une grave crise politique

Les difficultés politiques étaient aussi graves. Le conflit avec l’Église protestante était d’autant plus pénible que ses principaux chefs menaient campagne, en Allemagne occidentale, contre la remilitarisation et pour les pourparlers avec l’Est. La bonne volonté du gouvernement de Pankow à s’engager dans le vote des négociations devenait sujette à caution à partir du moment où il ce mettait à persécuter les partisans les plus énergiques de ces négociations. En s’attaquant à l’organisation de jeunesse « Die junge Gemeinde », le gouvernement de la D.D.R était arrivé dans une impasse : avancer, c’était engager un Kirchenkampf de grande envergure; reculer, c’était reconnaître explicitement son tort et « perdre la face ». M. Semionov n’a pas hésité à choisir cette solution. Mais, une importante fraction du S.E.D. lui avait sans doute préparé cette voie en augmentant, au cours des dernières semaines, sa résistance à la politique extrémiste de M. Ulbricht.

Car on ne saurait douter que la crise intérieure du S.E.D., ouverte par le limogeage de Franck Dahlem, était intimement liée à la discussion sur la tactique à employer devant les difficultés économiques et politiques chaque jour grandissantes. MM. Ulbricht, Matern, Hermann Axen semblent avoir été les partisans d’un raidissement de plus en plus ferme, politique qui, du moins y a quelques semaines, paraissait avoir l’accord des autorités soviétiques. (Autre innovation sensationnelle : les communiqués d’auto-critique admettent explicitement la co-responsabilité de ces autorités dans les erreurs commises!). Il y a à peine six semaines, Ulbricht préconisait encore d’accélérer la «construction du socialisme » et qualifiait la « Junge Gemeinde », aujourd’hui solennellement autorisée à fonctionner, « d’organisation de camouflage pour l’espionnage, le sabotage et la campagne guerrière des Etats-Unis ». Le prestige d’Ulbricht résistera-t-il au revirement qui vient de reproduire ? Aussi, n’avions-nous pas tort de prévoir (2) lors de l’élimination de Dahlern, que l’affaire n’était pas terminée et que la décision d’Ulbricht pourrait bien être se perte, du moins en tant que grand chef du S.E.D.

Le tournant, cependant, n’est encore que tactique. Pour le moment, le S.E.D. ne lâche aucun des leviers de commande politiques et économiques dans la zone orientale, l’amnistie même se limite aux condamnés de droit commun. Mais la panique qui s’est emparée de certains milieux du S.E.D. a des causes plus profondes. Dans l’ignorance complète où ils se trouvent des projets à longue échéance des autorités soviétiques, ils se demandent s’ils ne seront pas un jour « lâchés » par Moscou et si, pour imposer l’unité de l’Allemagne, l’U.R.S.S. n’accepterait pas la liquidation pure et simple des positions tenues par le S.E.D. Quoi d’étonnant, dans ces conditions, qu’après le déclenchement de l’offensive de paix soviétique, la tentation de prendre à tout prix des gages sérieux pour parer à une telle éventualité a été trop forte pour qu’on puisse y résister ? On pourrait accuser M. Ulbricht, cette fois non sans raison, de « manquer de confiant en l’Union Soviétique »…

Pierre GOUSSET.

(1) Le jour même où cet article nous parvenait, une importante manifestation ouvrière se déroulait à Berlin-Est.

(2) Voir « L’Observateur » du 14 au 21 mai 1983

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DEUXIÈME PARTIE  1 b)

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