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23/02/2009

II. Asja Lacis/Walter Benjamin : Lacis ou l’allégorie de la Praxis

btiles*

Plan d’ensemble

HISTORICITÉ DE L’EXPLORATION

Le texte publié, date de l’année 72 et s’inscrit dans un contexte politique chargé  (voir PAGE)

I
LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924
II
LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS
III
L’EFFET-LACIS

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II

LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS

I.1924, CAPRI


Wo die Zitronen blühen… (Goethe)
Là où fleurissent les citronniers

« Si tu veux connaître les paysages italiens, achète-toi une carte postale; mais si tu veux connaître les Allemands, alors voyage en Italie.

Brecht à Arnold Bronnen, 9 mai 1924.

 

Le coût modique de la vie, la douceur du climat attiraient les artistes désargentés, allemands en particulier, mais aussi russes, Sophia Krilinko, sœur du révolutionnaire Maxim Gorki qui séjournait à Sorrente, Ernst Bloch et sa femme Linda, Bernhard Reich, metteur en scène des Kammerspiele de Munich et compagnon de Lacis. Brecht y fait des sauts de puce entre Berlin, Munich. On y rencontre Marinetti, le célèbre futuriste qui impressionne, semble-t-il, Benjamin. Pour ne citer que quelques-uns. On y dispute beaucoup. Ces lieux qui nourrissent l’imaginaire deviennent objet d’écriture et de publications. Dans les décors que  Caspar Neher dessinera plus tard pour La vie de Galilée se profilent les paysages de Positano.


L’IRRUPTION DE LACIS DANS LE VIE DE BENJAMIN


Remarque
Les éléments puisés dans le récit de Lacis seront graphiés en bleu.

La rencontre commence comme un roman-feuilleton, banalement romanesque.

En 1924, à Capri, un monsieur distingué aide une belle étrangère à se faire comprendre d’une marchande d’amandes fraîches, il se présente avec l’obséquiosité d’un bourgeois bien élevé, porte ses paquets avec gaucherie et lui rend visite les jours suivants.

C’est ainsi qu’Asja Lacis fait irruption dans la vie de Benjamin.

Les lettres de Benjamin à Gerhard Scholem permettent de suivre l’évolution de cette rencontre, ses effets psychiques, idéologiques, elle permettent aussi de confronter le temps de la mémoire — Asja Lacis évoque cette rencontre dans ses souvenirs, écrits longtemps après la rencontre et donc patinés, ne contenant que l’essentiel — et le temps précis de lettres datées et localisées qui fixent le vécu dans son immédiateté, en termes plus ou moins voilés. Voire bibliquement métaphoriques.

L’ACTIVISTE « BASIQUE »

Dans les premières lettres, Benjamin ne désigne Asja Lacis qu’en termes de fonction : «bolcheviste, communiste, révolutionnaire», connotés positivement par l’adjectif «remarquable». « Peu de gens notables ici. Seule une bolcheviste lettone de Riga, qui fait du théâtre et de la mise en scène, une chrétienne. 1)» [Br. t.1, L.134, du 13 juillet 1924]. Trois jours plus tard dans la même lettre datée du 13.6.1924 : «J’ai parlé avec la bolcheviste jusqu’à minuit trente et j’ai travaillé jusqu’à quatre heures trente» [Br. t.1, ibidem]. Le 7 juillet : «Ici bien des choses se sont passées […], pas au profit de mon travail […] peut-être aussi aux dépens d’un rythme de vie bourgeoise si nécessaire au travail […] mais assurément au profit d’une libération vitale, […]. J’ai fait la connaissance d’une révolutionnaire russe de Riga, l’une des femmes les plus remarquables que j’ai rencontrées» [Br. t.1, L.135].

On mesure le choc de la rencontre, à ce désir d’en parler, quand on sait combien Benjamin était secret.



MOTTO

Si les humains ne se laissent rien dire, ils se laissent en revanche tout raconter.
Une « jolie phrase » de Bernard Brentano, reprise par Benjamin dans la lettre du 16 juin 1939 [Br. t.2, L.315]



Le récit d’un parcours ou
la construction d’une nouvelle identité


L’organisation du ‘ récit-rapport’ : le schème narratif

1. Je fais l’hypothèse que le schème narratif qui organise les éléments autobiographiques rapportés dans les souvenirs, écrits plus de 40 après, correspond pour l’essentiel au schème narratif, construit en 1922-1924, vecteur des informations. Avec une différence : dans un échange conversationnel, le récit est le plus souvent fragmenté et moins sommaire. Encore que les réactions à vif et rapides de Benjamin (lettres citées) autoriserait à penser que Lacis a pu raconter son parcours d’une traite dans ses grandes lignes, précisément parce que ce parcours était exemplaire sur le plan révolutionnaire.

2. Des souvenirs de plus de 40 ans d’âge sont toujours marqués par l’historicité de l’après, c’est-à-dire du présent. Évoquer les premiers temps de la Révolution d’Octobre, après 10 années de goulag, et en pleine glaciation post-stalinienne, est une manière de critiquer le présent. Certains éléments du récit peuvent avoir pris un sens qu’il n’avait pas nécessairement au moment où Lacis les vivaient. Mais, il est difficile de faire le tri entre les souvenirs qui se sont fixés au fil du temps dans la mémoire parce que souvent racontés et ceux qui peuvent apparaître comme des reconstructions qui ont pris sens après coup.

3. En 1924, quand Lacis rencontre Benjamin, le schème narratif qui organise son parcours révolutionnaire est construit dans ses lignes de force principales, elle a déjà raconté ce parcours à Bernard Reich, Brecht et leurs amis. De plus, Lacis connaît les attentes de ses auditeurs allemands, tournés, à Berlin en particulier, « vers la lumière qui vient de l’Est ».

4. Le schème narratif de ce récit, animé par un telos (le volontarisme révolutionnaire et la valeur de ses effets) met en scène une figure exemplaire que la position de «rapporteur» accentue : une fille de prolétaire accède à la culture des élites et devient un soldat de la révolution. Ce type de récit linéaire où s’enchaînent les séquences de manière consécutive et conséquente flirte avec le légendaire, voire le conte : l’héroïne rencontre des opposants, des auxilaires 4), elle devient elle-même auxiliaire d’un Grand Actant, LA Révolution en marche. Structure qui n’interdit pas l’exactitude des informations. Le terme allemand du sous-titre Berichte–rapports, qui s’oppose à erzählen–raconter implique la fiabilité de l’information. L’éditrice, Hildegard Brenner, y veillait. Mais la marge est fragile entre rapporter et raconter quand on reconstruit un parcours de vie.


Un récit-témoignage donc. La dimension individuelle du grand récit de la Révolution d’Octobre qui, à ses débuts, est un puissant mouvement d’affranchissement et d’émancipation des opprimés, dimension que le stalinisme a eu tendance à faire oublier. Mouvement d’émancipation où peuvent se construire de nouvelles identités par et dans l’action, ou se développent de nouvelles formes de créativité par et dans l’action individuelle et collective se revivifiant réciproquement. Moment utopique où identité et créativité ne s’opposent pas. Où émergent des valeurs nouvelles qui donnent cohérence aux nouvelles identités.

Si le parcours de Lacis est époustouflant aux yeux d’un bourgeois allemand, il est sinon banal, du moins fréquent pour une jeune femme de l’époque. Elles avaient, jeunes ou vieilles, juives ou non juives, paysannes ou citadines, tout à gagner dans les espaces d’émancipation qui s’ouvraient. D’où leur nombre et le rôle important qu’elles jouèrent dans le travail clandestin, en particulier, comme agents de liaison, agitatrices, propagandistes.


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1) Pourquoi une révolutionnaire non-juive serait-elle chrétienne ? Un stéréotype binaire d’époque (juif/non juif (chrétien)). Asja Lacis ne mentionne aucune appartenance religieuse. Elle se disait «athée militante». Rappelons toutefois qu’une majorité de femmes révolutionnaires éminentes (russes, polonaises, allemandes) étaient juives.

P.-S. 2007. Selon Naomi SHEPHERD-LAISH, la laïcisation de la société, et surtout sa radicalisation, incitaient les femmes juives à défier la famille, la religion. Pour la première fois, elles pouvaient participer à la vie intellectuelle des hommes. Cf. A Price Below Rubies, Jewish Women as Rebels and Radicals, Harvard University Press, 1993.

2) En 1924, Benjamin est abonné à la feuille royaliste et xénophobe, l’Action Française, qu’il trouvait remarquablement écrite. Mais peut-on dissocier la forme du fond ?

4)Situation initiale, Séquence, Auxiliaire, Opposant, Donateur, Héros/Héroïne, Agresseur sont des catégories proppiennes. PROPP Vladimir, Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1965, 1970 (Points.12).


Une allure de conte ou le légendaire révolutionnaire


Varlam Chalamov écrivait :

« Quels horizons, quelles immensités s’offraient au regard
de chacun, de l’homme le plus ordinaire! Nous avions
l’impression qu’il nous suffirait d’effleurer du doigt
l’Histoire pour qu’aussitôt le levier réponde, docile, à la
main. À la tête de ce grand mouvement de reconstruction,
il y avait la jeunesse. C’était elle qui, la première, fut
convoquée à juger l’Histoire et à la faire. Nous n’avions
pas de livres, nous avions notre expérience, et celle de
l’humanité entière. En ces matières nos connaissances ne le
cédaient en rien à celles d’une bonne dizaine de
mouvements de libération. Nous regardions au-delà, par-delà
les montagnes, par-delà l’horizon du réel. Le mythe
d’hier était devenu réalité. Et, cette réalité, pourquoi ne
pas lui faire faire encore un pas plus haut, plus grand, plus
large. Les prophètes d’autrefois, Fourier, Saint-Simon,
More, avaient étalé devant nous leurs rêves secrets et nous
nous en étions emparés.

Bien sûr, tout cela fut brisé, rejeté, piétiné. Mais jamais
la vie n’a été aussi proche des idéaux des peuples à travers
le monde. Tout ce que Lénine disait de l’édification d’un
État et d’une société de type nouveau, tout cela était vrai,
mais pour Lénine il s’agissait d’un pouvoir à établir sur des
bases concrètes, tandis que pour nous c’était l’air même
que nous respirions qui nous faisait croire au nouveau et rejeter l’ancien.»

Varlam Chalamov, L’intelligentsia, extrait des Années 20 (1962), ce texte que j’avais lu en allemand, a été traduit par Christine Loré, publié
dans
chaoïd 6 automne-hiver  2002 (Verdier).


1. Situation initiale : Il était une fois… Origine sociale et ascension.

Fille d’un petit artisan, sellier et tailleur, devenu ouvrier à Riga, qui participa à la Révolution de 1905. Un progressiste qui sait la valeur d’une bonne formation intellectuelle et qui encourage sa fille. Elle fréquenta un lycée privé pour demoiselles de la haute société qui marquaient leurs différences. Pauvrement vêtue, la seule enfant issue d’un milieu modeste, humiliée, mais soutenue par ses professeurs, vit dans sa chair l’inégalité, la morgue des enfants bien-nés, leurs préjugés de classe.

Ce rappel, soixante ans après, dit la vivacité de la mémoire des humiliations vécues dans l’enfance.

Lacis appartient donc à cette classe d’enfants que le petit Walter entrevoyait dans les arrières-cours misérables de Berlin.

La littérature la passionne. Dostoïevski, Lermontov, Byron, mais aussi des «symbolistes, des décadents», Maeterlinck, Andreïev… 1). Elle se dit perméable à l’atmosphère de «la conscience malheureuse» et au «raffinement extrême de l’individualisme» (Atmosphäre des Weltschmerzes und der Überfeinerung des Individualismus).

Ses héroïnes sont des rebelles : Edda Gabler, Hilde Wangel 2), Monna Vana 3)


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1) Les liens des symbolistes russes aux symbolistes français, au début du XXe siècle sont étroits. La correspondance de René Ghil et de Valerij Jacovlevic Brjusov en témoignent, qui en 1904 écrit à R. Ghil : « C’est vous, Verlaine, Mallarmé et Maeterlinck que je reconnais mes maîtres », mais aussi Baudelaire, Hugo, Verhaeren. La guerre et la révolution mettront fin à ces échanges intenses et variés, entre des poètes qui avaient de subtiles affinités électives. Rappelons, par ailleurs que le mouvement symboliste russe fut important, il libéra, écrit Michel Aucuturier, «l’énergie créatrice de toute une génération en rompant avec l’esthétique utilitaire», puis, le mouvement s’essouffla et fut attaqué, autour des années 1910, par les futuristes de Moscou (Klebnikov, Maïakovski).

2) Deux héroïnes d’Henrik Ibsen.

3) Héroïne de Maurice Maeterlinck.

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2e séquence : Saint-Petersbourg ou le récit d’un apprentissage

Avec « un rouble en poche et un petit baluchon » (les signes mêmes de l’héroïne aventureuse, voire picaresque), elle se rendit à Saint-Pétersbourg, au seul Institut d’Études Supérieures ouvert aux femmes, des enseignants, des savants, chassés des universités, libres penseurs, y dispensaient un enseignement de haut niveau. L’un deux, le Professeur Reissner, criminologue et bolcheviste, organisait des disputes «de manière à éveiller la conscience politique des étudiants». Schopenhauer, Wagner, Nietzsche et sa conception du tragique sont au programme d’un séminaire de philosophie assuré par le Professeur Anitschkow. Lacis opte pour le dionysiaque contre l’apollinien comme seuls les jeunes individus savent le faire, avec intransigeance.

À Saint-Petersbourg, une ville où les héros de Lermontov, Dostoïevski, Gogol, Pouchkine promènent leur mélancolie, dans le brouillard, le long de la Neva, elle découvre le théâtre.

Les frères Karamazov dans la mise en scène de Meyerhold, l’iconosclaste, l’impressionne. Dans son Studio, il initiait des recherches sur la Comedia dell’arte et le théâtre espagnol (formes épiques au sens brechtien). Elle évoque Maïakovski, dans sa veste jaune, croisé dans la rue, vu sur scène ou écouté à l’Institut récitant ses poèmes futuristes. Lui aussi fait scandale.  La démesure de ces artistes, poètes, metteurs en scène, comédiens la séduise et l’exalte.

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3e séquence : Moscou, suite de l’apprentissage

1914, la guerre. Elle se rend à Moscou, centre de réfugiés lettons. Rayonnaient alors des noms prestigieux, Stanislavski [1863-1938], Vladimir Nemirovitch Dantchenko [1858-1943], Alexandre Taïrov [1885-1949] fondateur du Théâtre de chambre où s’expérimentent de nouvelles techniques plus proches du futurisme et du cubisme. Elle y découvre le Théâtre d’Art (MHAT), fondé par Stanislavski et Dantchenkov. Le jour, elle enseignait dans une école de réfugiés, le soir, elle fréquentait les cours de Sciences Théâtrales au Studio de Fjodor Kommissarschevski. Les étudiants y recevaient un enseignement théorique et pratique; les cours s’efforçaient de développer «l’imaginaire du comédien», l’improvisation sur texte constituait une discipline importante. On y visait la formation «d’un comédien qui pense». Le Studio était rattaché au Théâtre Kommissarschevski, les étudiants se voyaient confier de petits rôles.

C’est à Moscou qu’elle découvre l’art pictural moderne : Degas, Cézanne, Monet, Manet. Picasso, elle dit ne pas le comprendre, mais être sensible à sa force créatrice. Elle visite souvent la galerie privée de Tschukin.

Le récit avance à grandes enjambées, comme le conte, sans se soucier de psychologie, des états d’âme, des contradictions, des dissensions. Le temps court, la vie change, le théâtre va dans la rue et la rue dans le théâtre. Ça et là des pauses informatives qui témoignent de l’œil expert. Elle évoque avec précision le travail de Brecht à Munich ; un souvenir plus lointain, une scène de Tragédie : Vladimir Maïakovski au Théâtre Luna–Park en décembre 1913, jouée par des acteurs non professionnels (étudiants) dans la mise en scène de Maïakovsky qui jouait le rôle principal, dans les décors de Pavel Filonov (1983-1942) et Iossif Chkolnik (1881-1942).

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4e séquence : Orel, l’héroïne s’affirme, devient un des acteurs de la Révolution

Sa vie de militante ‘professionnelle’ commence en 1918

Le Palais d’Hiver est investi par les révolutionnaires de Petrograd, la révolution gagne Moscou, s’étend, bouleverse les rapports humains. Divise. Asja Lacis trouve sa voie, elle décide de répondre aux Appels de Lénine qui recouvrent les murs de la capitale et de devenir «un bon soldat de la révolution».

Elle se rend à Orel (sud de Moscou), pour occuper un poste de metteur en scène au Théâtre Municipal. Sur son chemin, elle croise des enfants abandonnés, les Besprisorniki, «enfants sans feu ni lieu», sauvages, vivant de rapine et durs à cuire, le gouvernement soviétique ne parvenait pas à les retenir dans les Maisons d’enfants. Dans les orphelinats, les enfants, correctement vêtus et nourris, avaient des regards éteints. Connaissant « la force prodigieuse qui se cache dans les jeux théâtraux », elle décide de s’en servir pour rendre vie à ces regards et pour apprivoiser les Besprisorniki.

L’éducatrice

Après avoir reçu sans compter, l’héroïne devient donatrice. En termes plus politiques, elle transforme le quotidien d’enfants dans des processus d’auto-transformation qui sont aussi des processus de socialisation. Asja Lacis pose les problèmes d’éducation en termes novateurs : l’éducation doit avoir pour but de libérer toutes les forces créatives à travers le multiple des aptitudes. Conception traversée par l’idée utopique d’un être total, que nous retrouvons dans tout le mouvement d’avant-garde artistique russe.

Elle expose son projet à Ivan Michail Tschurin, responsable des problèmes éducatifs 1), qui accepta. «Nous attendions cinquante enfants, il en vint des centaines». Au début, elle se heurte à la méfiance des Besprisorniki qui la chassent, mais obstinée et décidée, elle continuera à les interpeller sur le marché ; un jour, ils se rendront à la Maison Tourgenieff et deviendront les membres les plus actifs du Théâtre d’enfants, après avoir donné une féroce leçon de réalisme social aux enfants qui «jouaient» des «bandits», car eux savaient ce qu’il en était de vivre de rapine.

Elle divise son atelier en sections. Pour éduquer l’œil : une section de peinture dirigée par le futur scénographe de Meyerhold, Victor Tschestakov. Un pianiste dirige la section musicale. Les enfants construisent eux-mêmes tous les décors, conquérant ainsi «un pouvoir exécutif sur les matériaux». Rythmique, gymnastique, diction, improvisation… autant de disciplines qui doivent «libérer les forces cachées, les aptitudes insoupçonnées». Des enfants jouent pour des enfants, «l’idéologie ne leur était pas imposée, ils s’appropriaient ce qui correspondait à leur expérience » . Dans cette éducation, un rapport dialectique s’établit entre les enseignés d’abord, les « tensions mêmes du travail collectif» devenant productives, et l’enseignant, qui prend autant qu’il donne en transmettant un savoir-faire 2).


Une culture de l’individuation et non du seul collectif. L’utopie fut un jour concrète d’une éducation développant l’enfant dans et par un travail collectif, à la fois théorique et pratique, la théorie étant du niveau de la pratique. C’est neuf, très neuf et le reste. On comprend l’enthousiasme de Walter Benjamin qui, dès 1924, projetait d’en théoriser la pratique, lui qui s’intéressait aux problèmes éducatifs et aux livres destinés aux enfants 3).


Elle renouvellera l’expérience en 1925 à Riga (Lettonie) et l’année suivante en URSS, à Sokolniki où les enfants auront leur cinéma, le Balkan. C’est eux qui assument la présentation des films : affiches, dessins, poèmes…

En 1928, ce programme séduit Johannes R. Becher et Hans Eisler qui se proposaient de fonder un Théâtre d’enfants à la Maison Liebknecht. Benjamin théorisera la pratique de Lacis dans un texte intitulé «Programme pour un théâtre prolétarien d’enfants». La première version, trop alambiquée, a été révisée.

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1. L’intérêt de Lacis pour les ‘enfants des rues’ s’inscrit d’une certaine manière, dans un projet plus vaste de  réforme,  de rénovation juridique. Pour les bolcheviks (années 20), la question de la délinquance des enfants des rues relevait non plus du domaine judiciaire, mais de l’assistance sociale, de l’éducation, de la prévention, d’où la création d’orphelinats, d’institutions d’accueil, etc. Projet utopique étant donné la désorganisation de la société russe après la guerre, doublée d’une guerre civile, et le nombre considérable d’enfants livrés à eux-mêmes.

Par la pratique théâtrale, Lacis débordait l’institutionnel, innovait au plan pédagogique.

2. On retrouvera de ces éléments dans la réflexion de Brecht sur le Lehrstück, Pièce didactique qui privilégie le travail collectif, auto-éducatif, qui sert de base aux discussions, opposée à la pièce de représentation (Schaustück). L’expérience de Lacis essaime. Rappelons que Brecht en 1928, dont L’Opéra de quat’sous [DGO] connaît un succès sans précédent, commence seulement à élaborer les notions de théâtre épique, de gestus qui induiront la réécriture du DGO. En 1934, quand Brecht évoque le théâtre épique, il fait encore allusion au Théâtre d’enfants, selon une note de Benjamin [Gespräche mit Brecht Svendborger Notizen].

3. En 1924, année de la rencontre, Benjamin avait écrit un texte sur les Livres anciens d’enfants in Über Kinder, Jugend und Erziehung-Sur les enfants, la jeunesse et l’éducation.

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5e séquence : Riga

Théâtre d’agitation dans un pays non communiste
l’héroïne devient une agitatrice intrépide, menacée par des Agresseurs

Riche de ces expériences, Asja Lacis revient à Riga, peut-être dépêchée par Moscou.

Commence alors une expérience de théâtre d’agitation dans un pays non communiste. En 1920, la direction de l’Université populaire (fréquentée par des ouvriers) lui propose de fonder un théâtre. En Lettonie, le parti communiste était interdit et Riga regroupait les correspondants des journaux étrangers hostiles à la révolution, qui entretenaient la haine des bourgeois apeurés. Comment faire un théâtre révolutionnaire dans de telles conditions ? Avec les ouvriers, elle développe des formes de théâtre d’agitation très diversifiées. L’actualité constitue généralement le point de départ d’une improvisation, «la condamnation à mort d’ouvriers et d’intellectuels communistes par exemple».

Ces improvisations sont connues de la police. Perquisitions, arrestations font partie du travail théâtral. Pour toucher un public plus vaste, le collectif décide de mettre en scène Les Visions du XXe siècle de Léon Paegle, une revue historique de la lutte des classes depuis la plus Haute Égypte jusqu’en 1921. Le spectacle aura lieu en plein air dans le Parc d’été. Censure. La troupe traverse la ville, recueille des fleurs rouges et/ou des pommes de terre. Cinq mille spectateurs. À la fin du spectacle, l’Internationale et le Chant des Morts (entendez abattus par la police) retentissent, Asja Lacis est emprisonnée. Mais le Parc d’Été deviendra un lieu de représentation. Linart Laizen, dramaturge letton présentera jusqu’en 1928, ses jeux constructifs.

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6e séquence : Berlin en 1922

En quête de nouveaux savoirs : l’héroïne  picaresque

Elle avait entendu parler du renouveau théâtral berlinois et désirait enrichir son expérience. En 1922, elle se rend à Berlin après avoir obtenu un visa avec peine et moult ruse.

Elle y découvre des similitudes dans les recherches théâtrales et le questionnement politique. Elle se dit «électrisée» , «impressionnée» par les mises en scène de Leopold Jessner (1878–1945) qui «débordent de la haine des tyrans», par Masse Mensch écrit en prison par Ernst Toller (1893-1939). De petits rôles théâtraux lui sont confiés.


1922, temps de la Nouvelle politique économique, après le communisme de guerre en URSS [NEP, 1921-1929]


Maïakovski et Lili Brick se rendent aussi à Berlin en 1922, pour fuir le retour de la «vieille vie» qui revient au galop et que Maïakovski ne cesse de railler. L’inflation allemande transformait les visiteurs russes, désargentés, en riches touristes.


En allant à Berlin, parfaire sa formation, Lacis n’aurait-elle pas désiré échapper — aussi — à ce retour de la vieille vie, et aux difficultés croissantes de la Russie soviétique, où se conjuguent les formes sociales du passé et les effets des erreurs ‘réformatrices’ du présent ?

Même désir nomade chez Benjamin, quand il se rend à Capri en 1924. Il se disait habité par «l’irrésistible envie de fuir l’Allemagne».

L’héroïne  picaresque devient passeur d’idées, de savoirs

En 1922, Berlin est non seulement une capitale de l’avant-garde européenne où règnent quelques grands maîtres du théâtre contemporain : Reinhardt, Piscator, Jessner…, mais c’est aussi une des rares villes européennes tournée vers «la lumière qui vient de l’Est». En 1922, la Galerie Van Diemen organisait une exposition d’Art soviétique. La concentration d’intellectuels et artistes russes (qui ne sont pas tous des réfugiés) est exceptionnelle. Trois quotidiens, cinq hebdomadaires paraissent en langue russe. Slawiner/Slawinerin dont la fréquence d’emploi croit, désigne des êtres différents et jugés amoraux, avant le nazisme. [cf. son emploi dans le roman de Lion Feuchtwanger, Erfolg (Rowohlt Verlag Hambourg, 1955].

« J’étais surprise de voir combien était grand l’intérêt porté au théâtre soviétique » écrit Asja Lacis qui subit de véritables interrogatoires.

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En 1923, le Théâtre Kammerspiele de Munich offre un poste de premier régisseur à Bernard Reich,  Asja Lacis l’accompagne. Elle y rencontre Brecht, qui met en scène La vie d’Edouard II d’Angleterre d’après Marlowe et lui confie le rôle du jeune Edouard. Imposée par Brecht à la direction des Kammerspiele, elle est expulsée après la première représentation. Mais elle reviendra, grâce à l’entêtement de Brecht et de sa compagne Marianne. Si Berlin est une ville ouverte, Munich, en revanche, «est la ville la plus réactionnaire et la plus bureaucratique», écrit Lacis. Dans une lettre de février 1923, adressée au critique de théâtre Herbert Ihering, Brecht faisait écho : «Dans cette ville, les gens sont si bêtes, qu’il faut faire usage de tant d’humour qu’on en devient de mauvaise humeur

D’abord  hébergée chez les parents de Brecht, à Augsbourg, elle loge ensuite dans une famille d’ouvriers. Sa chambre devient un lieu de réunion, les ouvriers allemands qui, malgré l’interdiction du Parti communiste de Bavière, croient à la révolution victorieuse en Allemagne, l’interrogent avidement sur la Jeune République des Soviets.

Le souvenir du travail avec Brecht est suffisamment fort pour permettre une description courte, mais précise.

Dès 1923, Brecht est à la recherche d’un art théâtral de la rigueur, de la sobriété et de la précision, la pratique anticipant sur la théorie, «il voulait faire perdre aux comédiens l’habitude du flou, du nébuleux, du général»,  les acteurs pratiquent sous sa direction, non sans difficulté, ce qu’il appellera plus tard «le parler gestuel» (gestisches Sprechen).

Questionnée par Brecht, mais pas seulement, elle parle de Stanislavski, de Meyerhold que Lacis admire, de Taïrov…, c’est-à-dire des hommes de théâtre les plus importants de l’époque en URSS.

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Autant de créateurs qui participent d’un vaste courant de remise en question de l’héritage culturel et donc théâtral, qui conduit des théoriciens et/ou praticiens du théâtre à poser des questions nouvelles en prenant appui sur des formes anciennes du théâtre (Foire, théâtre élisabéthain…). Il est intéressant de noter, par exemple, qu’un homme de théâtre aussi différent de Brecht, Piscator, Meyerhold, etc., que Gaston Baty — et de plus étranger au politique — est aussi à la recherche d’une forme de théâtre plus ouvert. La scène de la Baraque de la Chimère (construite par Baty en 1923) avec ses quatre aires de jeu s’inspire de la scène élisabéthaine plus apte pour Baty à reproduire le mouvement de la vie. [Cf. Le Bulletin de la Chimère (VII, mars 1923],  «La Chimère est l’expression française de ce vaste mouvement international  (de rénovation théâtrale)», notait Gaston Baty.

Au printemps, elle descend dans le sud de l’Italie pour soigner la tuberculose de sa petite-fille Daga aux « longues jambes» que Benjamin évoque dans Voie à sens unique.



LA PRAXIS COMME « VERBINDLICHE HALTUNG »


Benjamin rencontre donc à Capri en 1924, une femme formée par des artistes, des intellectuels, les plus importants de l’époque, ouverts, ‘cosmopolites’. Dissidents. L’héroïne, à la tête bien pleine/bien faite et l’œil exercé, sera de plein pied avec les créateurs allemands des années vingt. Pas étrangère non plus à certaines des thématiques littéraires qui occupent Benjamin quand il la rencontre. C’est aussi un témoin et un acteur de premier plan, dont il écoute la riche expérience, transmise par un schème narratif où le politique comme élan révolutionnaire prend le relais de l’autobiographique. Le narratif devient donc ici un mode d’argumentation.

Ce récit aux allures de conte qui a d’abord été parole vive par la voix, l’accent slave de l’allemand, porté par le souffle épique de l’élan révolutionnaire à ses débuts, ne peut pas ne pas fasciner Benjamin. Intellectuellement. Psychiquement. Un récit où l’action est «sœur du rêve» (Baudelaire). De l’utopique en acte. C’est cette parole narrative qui donne sens au mot bolcheviste. Devenu un nom de baptême  pour désigner Lacis dans ses lettres, un acte d’identification,  de reconnaissance en quelque sorte.

De fait, Benjamin est subjugué par la militante, Lacis représente un modèle de praxis révolutionnaire qui transforme le regard qu’il portait sur le communisme et qui fait vaciller les «fondements de son nihilisme» 1), comme en témoigne la longue lettre à Sholem, écrite à Capri, le 16 septembre 1924, dans laquelle il fait allusion à la fois à Lacis, «communiste remarquable-hervorragende Kommunistin», à son nihilisme qui pourrait se trouver titillé par la lecture de l’ouvrage de Lukàcs, Histoire et conscience de classe qui, par ailleurs, donnerait forme théorique à certaines de ses considérations :

Lukàcs, partant de considérations politiques, en arrive, partiellement tout au moins, et probablement avec moins d’étendue que je ne le supposais d’abord, à des thèses concernant la théorie de la connaissance qui me sont très proches ou qui corroborent les miennes.

Ces rapprochements établis, il enchaîne sur un ABER– MAIS, avec une valeur concessive :

Mais cela n’empêche pas que depuis mon séjour ici la pratique politique du communisme (non pas en tant que problème théorique, mais d’abord comme attitude engageante (obligeante, empathique ?)- verbindliche Haltung) m’apparaît sous un jour nouveau. [Br. t.1, L.136].

La Praxis comme « verbindliche Haltung » : une association inattendue. Le mot Haltung mérite attention. Haltung-attitude n’est pas l’action (Handeln), mais un ensemble de processus (intellectuels/psychiques/…) qui détermineront le mouvement de l’action, ses stratégies et ses significations 2). En allemand, le mot est éclairé par Grundeinstellung qui renvoie à une position, attitude fondamentale face à (la vie, la politique, etc.). Qualifiée par «verbindlich» qui tisse des liens interhumains, amicaux, courtois, de sympathie, les dictionnaires déploient un micro-champ sémantique d’urbanitéla Praxis se colore de sociabilité empathique. Qui n’est pas sans rapport, me semble-t-il, avec ce «temps intérieur» des «nouveaux agents», comme sujets-historiques, ouvrant un champ des possibles dans une époque donnée, selon Karl Mannheim, penseur de l’Utopie.

Benjamin suggère, dans cette incidente, mise entre parenthèses, sinon la désunion entre Praxis et Théorie, du moins une moindre subordination de la praxis à la théorie, dans la mesure même où la théorie est investie par des sujets (en ce cas historiques) que le mot Haltung présuppose. Un point qui mériterait une attention particulière, dans la mesure où elle fragiliserait un postulat dit marxiste, subordonnant la Praxis à la Théorie comme lieu de Vérité (du théologique). La Praxis comme verbindliche Haltung devient en quelque sorte  théorétique. En incluant une éthique de la sociabilité dans la praxis, la désunion (relative) libère la praxis de l’efficience obligée, induite par la Théorie — efficience toujours lourde de dérives potentielles. Ce qui impliquerait un autre rapport au politique. Indissociable de l’éthique inter-humaine/interactive (verbindlich), qui déborde le devoir-bien-agir, pour aller vers le désir de «vie bonne», «de vraie vie»…

Dans une lettre adressée à Werner Kraft, en juillet 1934 de Svendenborg, il disait comprendre le refus du communisme comme «solution totalisante», une «prétention infertile – unfruchtbare Prätention», à laquelle il oppose la praxis politique transformatrice du mode de vivre. Au quotidien. Il use du terme brechtien Versuch-Essai, incluant l’erreur, le tâtonnement, voire l’échec, et d’une image, non moins brechtienne, du sapiens ordinaire qui a bien dormi et commence sa «bonne» journée den Versuch zumindest zu unternehmen, den Lebenstag der Menschheit ebenso locker aufzubauen, wie ein gutausgeschlafener, vernünftiger Mensch seinen Tag antritt. »

Benjamin qui disait résister aux sirènes communistes en prenant appui sur les fondements de son nihilisme, concède, dans la lettre du 16 novembre 1924 à l’adresse de Sholem, un vacillement d’une certaine amplitude, avec une prudence calculée, (il sait que Gershom Sholem n’appréciera pas cette dérive vers le politique sur le mode ‘marxiste’), mais avec cette menue incidente aux vibrations littéraires, Benjamin jette un gros pavé dans la marre des tenants de l’orthodoxie marxiste.

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1) Le terme nihilisme me paraît flou. Plus une notion qu’une catégorie. Sert-il à désigner le refus radical?

2) Il s’agit d’un comportement qui résulte d’une détermination. En traduisant verbindliche Haltung par engagement pratique, le traducteur a banalisé, me semble-t-il,  l’incidente. La traduction est délicate qui dépend de l’interprétation que l’on fait de verbindlich...



II. L’APRÈS CAPRI : LES INTERMITTENCES AMBIVALENTES


Après Capri, le récit perd ses allures de conte, les protagonistes sont emportés par l’Histoire-se-tramant. Il n’est pas inintéressant de noter que la ligne droite que le conte dessinait, une ligne courant vers le futur, commence à se briser après 1924.

En septembre 1924, Asja Lacis rejoint Bernard Reich à Paris; en octobre, elle retourne à Berlin, y retrouve Benjamin qu’elle présente à Brecht. Ils visitent ensemble, Berlin, Hambourg et le quartier du sexe, St-Pauli, « l’isle modèle de Mahagonny » note Lacis.

En 1925, Asja Lacis retourne à Riga, appelée par Léon Paegle qui l’invitait à diriger un théâtre politique pour le Club des syndicats. Reich est invité à Moscou.

Benjamin fait une visite surprise. Assumant de nombreuses responsabilités (théâtre politique, théâtre d’enfants, difficultés avec la police), elle écrit cette phrase terrible : «Il venait d’une autre planète, je n’avais pas de temps à lui consacrer » (p. 53). Il assiste à demi étouffé par la foule des spectateurs à la première d’une pièce politique, seule une scène lui plut.

Partie en catastrophe à Moscou en mars 1926, pour échapper à une arrestation, surmenée, elle s’effondre en septembre. Benjamin, prévenu par Bernard Reich, obtient non sans difficulté un visa d’entrée. En convalescence au sanatorium de Rott, elle reçoit les patientes visites de Benjamin 1). Qui séjournera deux mois à Moscou (décembre 1926-février 1927).

Par Bernard Reich, Benjamin entre en rapport avec la direction de la Grande encyclopédie Soviétique, pour laquelle il rédige un article sur Goethe, qui sera refusé.

Benjamin tente d’en produire les raisons dans une lettre à Scholem, le 23.2.1927, l’article serait entre autres, «trop radical» (Br. t.1, L.160). Il va au théâtre, se passionne pour Meyerhold, assiste aux discussions violentes provoquées par la mise en scène du Revizor. Dans une lettre de Moscou, adressée à Julia Radt, du 26.12.1926, il fait allusion à une visite en traîneau à la fille de Lacis et aux mises en scène de Meyerhold. À son retour, il écrira un article sur Moscou. Dans une lettre à Martin Buber du 23.2.1927, il déclare vouloir décrire Moscou à ce moment précis de l’histoire «où se livrent tous les possibles […] ceux de l’échec ou de la réussite de la révolution» (Br. t.1, L.161). Le regard s’est politisé dans un sens qui me paraît machiavélien.

 

1.P.-S. mars 2007. La lecture aujourd’hui possible du Journal de Moscou permet d’entrevoir les difficultés de la relation. Le regard de Benjamin est d’une étonnante lucidité. Lacis n’échappe pas à des désirs contradictoires, ses séjours à l’Ouest l’ont marquée. Physiquement affaiblie, tiraillée entre Benjamin, Reich, et un nouveau venu, l’ardente révolutionnaire apparaît instable, fragile. Exigeante. Voire manipulatrice. Un trop d’attentes contradictoires frustrées ? Lacis aimait les attentions ritualisées de Benjamin, non sans mauvaise conscience, semble-t-il, elle fait allusion dans ses souvenirs «au mauvais qui était en elle», le mauvais ne serait-ce pas ces désirs de cadeaux, d’une nouvelle robe… — de l’inavouable «petit-bourgeois» pour une militante révolutionnaire ?


*

Aimer

c’est des draps

déchirés d’insomnie

Maïakovski,
Lettre de Paris au camarade Kostrov sur l’essence de l’amour (1928)


 

1928 : RETOUR À BERLIN


En 1928, Asja Lacis revient à Berlin, dépêchée par le Narkompos, pour nouer des contacts avec le B.P.R.S (Bund proletarisch-revolutionär Schriftsteller-Association des écrivains prolétarians-révolutionnaires), l’équivalent du RAPP soviétique (Association russe des écrivains prolétariens). Benjamin qui s’intéresse, depuis Capri, à la critique «marxiste» l’accompagne, mais il s’obstine à refuser les réductions sociologiques de la méthode Plekhanov. Cette distance critique irrite le «cheval à œillères». Les discussions sont vives. Elle lui adresse un reproche classique dans la bouche d’un militant : son idéalisme esthétique2).

La fidélité de Lacis à la ligne du parti ne semble pas satisfaire Johannes R. Becher, stalinien convaincu, qui juge Lacis trop proche du tandem Brecht-Benjamin, adversaires décidés des réductions sociologiques.

Elle avouera avoir compris plus tard, c’est–à-dire trop tard, les griefs justifiés de Benjamin contre cette «sociologie vulgaire». C’est Bernard Reich qui lui expliquera les enjeux de la démarche critique de Benjamin et sa pertinence.

1928 : le vent tourne en URSS. Commence l’ère des procès publics. Après que Staline a lancé en 1927 la collectivisation obligatoire des terres et le programme de construction d’une industrie lourde, entre en scène la figure du «saboteur», de l’«agent» étranger, dont le pouvoir stalinien fera des boucs émissaires responsables des retards et difficultés économiques.

Les arts n’échappent pas à la planification, ils auront pour finalité — via la théorie du réalisme socialiste — la production d’une étonnante foire à illusions. Certes, l’enjeu des batailles entre les dirigeants dans les sphères du pouvoir échappe aux militants de base, mais l’air qu’ils respirent est vicié.

Sur Berlin, aussi, soufflent les vents contraires de l’Histoire. Au Bund, elle parle du théâtre soviétique. Les SA parviendront à troubler une conférence faite devant des chômeurs.

1929 : année du divorce de Benjamin qui rêve d’un recommencement.

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1. Une expression de Benjamin pour désigner la révolutionnaire rétive aux questions qu’il se pose.

2. Margarete Steffin disait sensiblement les mêmes choses au sujet de Brecht, considéré par les communistes allemands comme «encore trop petit-bourgeois». (Cf. Brecht, une figure de la suspicion, à paraître sur ce site).


ÉPILOGUE


Les grands saccages de l’Histoire

Le reste appartient aux grands saccages de l’Histoire qui toujours défait les contes.

Avant le départ de Lacis pour Moscou, Benjamin et Lacis font des projets, elle l’invite à venir s’installer à Moscou. C’est là que vont les «progressistes» et non à Jérusalem. Rentrée, elle essaie de lui trouver du travail.

Mais l’ère du soupçon et de la contre-révolution stalinienne ont mis fin à l’utopie d’un monde autre. Les grandes purges commencent au lendemain de l’assassinat de Kirov, le 1er décembre 1934.

En 1935 1), Lacis lui expose la situation. Il répond par une longue lettre pleine de projets avortés ou en cours. Elle l’invite à venir, l’invitation est imprudente, mais pressante.

Benjamin est depuis 1933 un exilé. Son frère Georg, militant communiste, a été arrêté en avril 1933. Comme tant d’autres. Il avait eu pour compagnons d’infortune, le poète Erich Mühsam, Carl von Ossietzky, l’un est assassiné à Oranienburg, le 10 juillet 1934, le second mourra des suites de son incarcération en mai 1938. Lui-même passe par un certain nombre de centres de rétention de triste mémoire (Plötzensee, Columbia-Haus…) et mourra à Mauthausen en août 1942.

Benjamin est interné en France, «au camp de concentration de Vernuche, près de Nevers, pendant 3 mois». Comme tant d’autres. Des amis l’en sortent. Il plonge dans l’écriture des Passages, remettant à plus tard son voyage en Palestine.

L’Histoire au quotidien laisse des traces dans ses Lettres. Dans une lettre adressée à Fritz Lieb, il est question du Front populaire  dans la presse française de gauche  et  «de l’effet destructeur des événements de Russie» [Br. t. 2, L.288, San Remo, le 9 juillet 1937]. Les accents pathétiques des années 1920 ont disparu.

En 1937 2), la machine à broyer accélère ses rythmes. Les purges staliniennes n’épargnent plus personne, l’avant-garde bolcheviste est décapitée. Arrestations, déportations, exécutions en masse. Torture. Procès : «Procès des 17», du 23 au 30. Janvier 1937. Procès de 8 généraux le 11 juin 1937. Précédés en 1936, par le «Procès des 16» (19-24 août). Des émigrés antifascistes, communistes ou sympathisants, s’interrogent. Le front antifasciste se fissure. Moments douloureux.

Gide publie Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S. (Gallimard, juin 1937). Si dans le Voyage en URSS, le ton est celui d’un invité bien élevé, gêné d’avoir à dire quelques vérités, dans Les Retouches en revanche, c’est la déception qui porte l’argumentation. Benjamin y fait allusion de manière sybilline. Fallait-il parler au risque de renforcer l’antisoviétisme ? Question qui divise les exilés. Au sujet de Brecht qui critiquait le stalinisme en privé, Benjamin note : «mais, il était exilé et attendait l’arrivée de l’armée rouge». Alfred Kantorowicz dira sensiblement les mêmes choses.

*

Lacis, la «cosmopolite» n’échappe pas aux filets :

« Je fus forcée de passer dix ans au Kazakhstan », dit Asja Lacis à H. Brenner 3).

Comme tant d’autres. À partir de 1930, le Kazakhstan était  devenu un lieu de déportation (les mines de charbon et de cuivre avaient besoin de main-d’œuvre). La population kazakhe avait été en partie décimée par la faim et les épidémies, à la suite de la collectivisation du cheptel.

Comme tant d’autres militants, elle ne comprend RIEN à ce qui passe, à ce qui LUI arrive, comme tant d’autres, elle croit à une erreur 4). Elle proteste auprès du Camarade Beria, chef de la police secrète. C’est dire le degré d’aveuglement 5). Une époque où les opposants sont étiquetés espion avant d’être liquidés.

*

Dans le feu de l’action est-il possible de voir plus loin que le bout de son nez ? Mais, les jugements sont indécents qui sont produits, les fesses dans un fauteuil, dans un autre temps historique.

Néanmoins, des avertissements à la lucidité. L’aveuglement étant une donnée anthropologique aux formes multiples…

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1) 1935 égrène les échecs politiques :  le franquisme est vainqueur, la majorité des Autrichiens ont applaudi à leur annexion, la sœur de Göring nageant dans les larmes de joie dit jouir du spectacle,  la Tchécoslovaquie est occupée…

2) 1937 : une très sombre année, Guernica en avril, guerre sino-japonaise en août, l’Allemagne nazie signe des accords militaires avec le Japon. La seconde guerre mondiale se profile.

3) Au goulag Karlage. La phrase est lapidaire. Nous n’en saurons pas plus. En RDA, où Hildegard Brenner enregistre Lacis en février 1968, le 11e Plenum du Comité central du 15 décembre 1965 avait imposé un nouveau tournant autoritaire. Kahlschlag –un coup de froid sévère, traumatique parce qu’inattendu, qui rend muets les intellectuels, les artistes. Moscou imposait sa Loi. Prudence donc.

4) Les Souvenirs de Nadejda Mandelstam s’ouvre sur le récit de la première arrestation du poète Mandelstam, le 13 mai 1934, elle y évoque  la question des «pourquoi» sans réponse. In Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir, Souvenirs, Préface de Michel Aucouturier, Paris, Gallimard, 1972, p. 1-13. Lacis faisant silence sur son arrestation et son «exil», la lecture de ces Souvenirs permet d’entrevoir des parcelles de ‘réalité’ stalinienne. L’écriture est de belle tenue, portée par une éthique rigoureuse qui autorise un regard lucide et distancé.

5) Au sujet des formes diverses de  l’«aveuglement» des simples citoyens soviétiques, Nadejda Mandelstam écrivait : «Étant malade, Mandelstam comprenait ce qui l’attendait, mais une fois guéri, il perdit le sens de la réalité et se crut en sécurité. Dans la vie que nous vivions, les individus psychiquement sains ne pouvaient s’empêcher de fermer les yeux devant la réalité, pour ne pas la prendre pour un cauchemar. Fermer les yeux est difficile, cela demande de gros efforts. Ne pas voir ce qui se passe autour de vous n’est pas une simple manifestation de passivité. Les Soviétiques avaient atteint un haut degré de cécité psychique, et cela avait un effet destructeur sur toute leur structure mentale.» [op.cité, p. 56]

*

En 1938, Benjamin qui séjournait chez Brecht à Svendborg souhaitait confier à un voyageur un petit cadeau pour Asja, une paire de gants, Brecht l’en dissuade. On pourrait croire qu’on la remercie pour des services d’espionnage. Margarete Steffin fait allusion à la liquidation de Trejakov accusé d’espionnage au profit du Japon. (Benjamin, In Gespräche mit Brecht Svendborger Notizen).

*

Lacis en reviendra en 1948. Elle tente alors de renouer avec ses amis allemands qui lui apprendront la mort de Walter Benjamin. C’est Elisabeth Hauptmann qui parlera du suicide de Benjamin à la frontière espagnole, le 26 septembre 1940.

Elle reprendra son travail de metteur en scène jusqu’en 1957, fera connaître le théâtre de Brecht aux paysans de Valmiera (Lettonie). Son livre de souvenirs paraît en Allemagne le 19.10.1971 pour son 80e anniversaire.

Elle meurt avant la chute des régimes communistes, en 1979, six ans avant la glasnot.


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III. L’EFFET-LACIS

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