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15/01/2014

Kantorowicz Alfred de retour in Germania 1a)

INTRODUCTION VOIR PAGES

RELECTURE DE la version 2008

14 JANVIER 2014

 

MOTTO. Le Journal qui interroge non pas le biographique d’un individu, mais sa pratique politique, me paraît, comme forme individualisée du vécu historique, une «forme de l’écriture de l’Histoire», le ton partisan, engagé, voire hargneux quand l’auteur mord et les détenteurs du pouvoir et leurs fidèles serviteurs n’est pas une affaire de style, elle est constitutive de la tentative de «restitution du vécu», avec ses charges et décharges d’affects, en particulier les souffrances générées par le politique qui vrille l’inconscient du sujet (cauchemars). Quant aux trous, aux non-dits, aux silences, ils sont communs aux deux formes d’écriture, pour des raisons (en partie) différentes. Où l’on voit qu’il est difficile de tracer de strictes frontières entre le ‘littéraire’ (pour aller vite) et ce qui relèverait de l’épistémé. L’individu qui pense son vécu, l’insère dans des systèmes conceptuels et produit des formes de connaissances objectives, à la fois sur ce qui travaille la société (le taupique) et sur ce qui est perçu en surface par les acteurs (l’épiphénomène). Les différents journaux de Kantorowicz sont à cet égard exemplaires. Dans le Journal Allemand par exemple, les colères annoncent le 17 juin 1953, s’y concrétisent également des problèmes théoriques essentiels, entre autres, la question des rapports de l’individu, du sujet et du collectif (politique, mais aussi communautaire), mais ses colères se fixent parfois sur des détails qui tantôt font passer au second plan des faits plus importants, tantôt recouvrent des évolutions en cours, en particulier pour la RFA, dont la nouvelle constitution démocratique-Grundgesetz intègre progressivement, et non sans difficulté, les valeurs démocratiques de l’Europe, Kantorowicz comme la plupart des antinazis (exilés ou non exilés) étant surtout sensibles aux manifestations diversifiées de la bête immonde qui n’en finit pas de nuire dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre.

Mais la dimension qui me paraît la plus intéressante est cet effort constant, tendu pour construire une «forme de vie» où l’éthique et l’esthétique se fondent en art de vivre/penser/agir. Un art coûteux pour l’intéressé. Le Journal jouant un rôle déterminant comme forme d’interrogation/ explication de soi-même et du monde.

*

L’article a été coupé en deux parties 1a; 1b.

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest

Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve

Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique

Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne

Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz

La Littérature comme acte de résistance

Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

*

JOURNAL DE LECTURE

 

I

AN 1953

 

Le tome 1 du Journal allemand- Deutsches Tagebuch décrivait l’an 1 de l’après-guerre, avant la guerre froide, la division de l’Allemagne, et l’installation officielle du Parti à la tête de la RDA. Le tome 2 commence à l’année 1950.

La note de lecture porte sur l’an 1953, parce que riche en événements importants où se donne à voir, de manière relativement simple, la dialectique serrée des liens entre l’individu, son entour historique et les effets de celui-ci sur le psychique qui, absorbant les pressions, tensions, les alchimise sous des formes diverses, préparant de nouvelles actions, ruptures. Une manière de compléter le ‘portrait’.

*

[Le chaos comme espace des possibles]

Sur un laps de temps très court, deux ans au plus, le chaos apparaît comme l’espace des possibles. Kantorowicz parvient à donner forme à un projet utopique : tenter de créer un pont entre l’Est et l’Ouest, créer un entre-deux, qui serait celui de «la tolérance, de l’humanité, de la liberté sexuelle (pas du ‘libertinisme’) – Dazwischen sind Toleranz, Humanität und wohlverstandene Freiheitsliebe (nicht Libertinismus)», [N.D.A. ce néologisme me semble ne pas avoir le même sens que libertinage]. «Entre les deux, l’humanisme — dans un no man’s landDazwischen ist der Humanismus — im Niemandsland (mot à mot, le pays de personne) 1). Formulation certes abstraite, voire naïve, mais la lecture des journaux de Kantorowicz éclaire la teneur de ces catégories, métaphores, son combat a toujours été concret, Wort und Tat – Parole et action.

Son outil : une revue intitulée Ost und West. Le und est porteur de son utopie. La création de cette revue est dans le prolongement de son action politique antérieure dont il a tiré un certain nombre de leçons. Comme Brecht, il pensait que l’Allemagne ne pouvait ni adopter le modèle américain ni le modèle soviétique.

Mais créer une revue et une maison d’édition dans le chaos de l’après-guerre est un défi permanent aux lois de la pesanteur. Il obtient l’appui d’officiers soviétiques et celui d’officiers américains, certains ex-collègues journalistes. Ils faciliteront l’obtention des multiples autorisations nécessaires à l’époque pour la moindre entreprise. L’ancien brigadiste se bat pour obtenir le papier, l’autorisation de publier, etc. Il investit toutes ses économies américaines dans cette entreprise don quichottesque. La revue paraîtra de juillet 1947 (Cahier 1, 1re année) à décembre 1949 (Cahier 12, 3e année). Au total 30 Cahiers ouverts sur le monde, vendus jusqu’à 150 000 exemplaires. D’une manière plus générale, entre 1945 et 1948, journaux, revues prolifèrent, qui témoignent des désirs de renouveau, d’ouverture sur le monde chez les lecteurs/lectrices, et de la volonté de participer aux processus de rénovation morale, intellectuelle, psychique, etc., chez les rédacteurs.

Le 7 Octobre 1949 : création de la RDA. Le Cahier 11 de novembre 1949 est consacré en partie à l’événement. Le Cahier 12 de décembre 1949 contient L’Adieu (Abschied) de l’éditeur. Les fonctionnaires du Parti qui n’avaient pas été consultés ont mis fin à l’expérience, la revue et la maison d’édition Ost UND West disparaissent, malgré la protestation des officiers soviétiques qui soutenaient la revue paraissant sous licence soviétique depuis août 1947. L’utopie ‘trans-système’ qui tentait de prendre racine sur une terre dévastée est piétinée par les bottes de la nouvelle Histoire.

La guerre froide avait commencé. Durant les années 1947-1948, les deux zones renforçaient leurs options, surdéterminées par les forces d’occupation. Dans la zone soviétique, les cadres allemands du KPD/(PCA) instauraient progressivement le modèle soviétique (nationalisation de l’industrie, du commerce ; planification ; contrôle des médias; la justice sous tutelle du Parti dès décembre 1949, création du Ministère de la sûreté le 8 février 1950; investissements importants dans la culture, l’éducation, aux effets contradictoires)2). Dans la zone-Ouest se construisait le modèle libéral, avec l’aide matérielle de l’Amérique (Plan Marshall). Des deux côtés, personne ne souhaitait l’unité allemande, qui devenait objet d’instrumentalisation.

Don Quichotte se battait pour une cause déjà perdue. Dès 1947, le coordonnant und/et avait fait place au disjonctif oder/ou «indiquant une alternative pouvant aller jusqu’à l’exclusion». Toutefois, dans le champ de la culture (littérature, peinture, cinéma), les forces d’occupation — y compris la SED 3) — accordaient aux artistes un espace de liberté, qui expliquerait l’ardeur de Don Quichotte.

Kantorowicz sera nommé Professeur de Littérature à l’université Humboldt, responsable des Archives Heinrich Heine et Heinrich Mann. Une manière de compensation — et de neutralisation. Kantorowicz en est conscient. Amertume, découragement. Ironie triste…

L’introduction au tome 2 examine ces évolutions historiques et leurs effets. Les premières notes commentent la «liquidation-Liquidation» de la revue par les fonctionnaires de la guerre froide.

[Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest]

Le Journal de l’année 1953, une année de grands crus historiques, commence sur un silence symptomatique de dix semaines. Un article de l’organe officiel du Parti, Neues Deutschland, sur la « clique-Tito », le fait rebondir 4). Pour un antinazi, la charge canonnière du journal réactive des souvenirs encore proches. Il est question de «bandes d’espions et de meurtriers – diese Bande von Spionen und Mördern», d’agents de l’Amérique, associés à la bande-Slansky (Procès de Prague), de «criminels-Verbrecher», de «la lie trotskiste, bouchariniste-Gegen den trotzkistischen, bucharinistischen Abschaum», des «capitulateurs et des traîtres- gegen die Kapitulanten und Verräter» qui cherchent à dévoyer le Parti. Verbrecher, Abschaum, Kapitulanten, Verräter. Pour qui connaît le mode nazi de constituer l’adversaire, de le désigner, le vocabulaire est familier, l’adversaire–der Gegner étant une catégorie centrale de la propagande nationale-socialiste qui permet de subsumer des éléments disparates – («selbst auseinanderliegende Gegner immer zu einer Kategorie gehörend erscheinen zu lassen», conseillait Hitler dans Mein Kampf). On imagine les effets rageurs et ravageurs de tels discours sur les oreilles d’un homme qui, durant son séjour en Amérique, écoutait et transcrivait les discours nazis, dix heures par jour, pour le New Yorker Senders CBS. De plus, Rudolf Slansky est condamné à mort pour «des menées titoïstes et sionistes»…

Dans les années cinquante-deux, cinquante-trois, la stalinisation du régime est féroce, non seulement les adversaires politiques sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines, mais la terreur frappe aussi le Parti et la classe ouvrière, le vol d’un briquet ou d’une livre de choucroute, «propriétés d’État», se paye d’un an de prison. Militarisation des jeunes et discipline de fer dans les usines, les entreprises, les campagnes. La suspicion pèse sur les exilés venant de l’Ouest. Erich Mielke qui n’est pas encore le chef de la Sûreté (MfS) 5) est fier de se dire tchékiste et élève de Béria (président du NKVD).

*

Années 1950/1951, épuration du parti : 150.000 membres de la SED sont exclus : éviction, arrestation de « vieux communistes » Paul Merker, Leo Bauer, Willi Kreikemeyer, Lex Ende, Maria Weiterer. «Épuration» évoquée par Kantorowicz, le 8 septembre 1950. Le 14 février 1950, il racontait une descente de police, à quatre heures du matin. Souvenirs de Gestapo réactivés.

16 mai 1952 : la Police des frontières est rattachée au MfS.

15 décembre 1952 : le ministre du commerce et du ravitaillement, Karl Hamann (Parti Libéral-Démocratique, LDP) et ses secrétaires d’État, considérés comme responsables de la crise économique, sont arrêtés.

15 janvier 1953 : Georg Dertinger (Parti Chrétien-Démocrate, CDU) est arrêté, condamné à 15 ans de prison.

Le « pluralisme » des partis s’affiche comme fiction, ce qu’il était. La SED ne masque plus sa volonté de toute puissance, sous la tutelle de Staline .

*

 

Au 22 février, Kantorowicz qui a le sens du détail parabolique, retient la dissolution de l’Association des persécutés du régime nazi – Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (VVN), une manière d’écarter, entre autres, d’anciens combattants d’Espagne. Qui en savent trop long sur les Mielke, Ulbricht et autres « inspecteurs », de passage ou permanents (français, soviétiques) qui agissaient dans le dos des combattants, les faisaient parfois arrêter, torturer, liquider.

Les Juifs aussi sont dans la ligne de mire. En RDA, la campagne antisioniste aux relents antisémites est plus feutrée qu’en URSS (où commencent en janvier 1953, les procès des blouses blanches), mais lors de l’interdiction de cette association (VVN), les premiers visés sont juifs. Julius Meyer, Président de l’Association des Communautés juives (Vorsitzenden des Verbandes der Jüdischen Gemeinden), traité de «valet des Juifs – Judenknecht» et de «roi des Juifs – König der Juden» par des officiers de la Sûreté, avait été convoqué par la commission de contrôle du Parti. Une manière d’intimidation, sans arrestation, le message fut reçu. Julius Meyer et Leon Löwenkopf quittèrent la RDA le 15.1.1953, (jour de l’arrestation du ministre des Affaires étrangères Georg Dertinger). Dans les trois mois suivants, quelques 550 Juifs quittèrent la RDA. Kantorowicz fait silence. La dimension antisémite (sous couvert d’antisionisme) de certaines attaques lui aurait-elle échappé ? Aurait-il été trop douloureux de le relever ?

Au 24 février, il note avec un malin plaisir, la censure d’un poème de Theobald Tiger, accompagné de la mention scolaire : «Non artistique. Doit être encore retravaillé par un écrivain – Unkünstlerisch. Muß von einem Schriftsteller noch überarbeitet werden». Tiger était un des cinq pseudonymes de Kurt Tucholsky. Une manière de pointer l’inculture et /ou la pédanterie de certains responsables de la culture.

L’agonie de Staline commence le 4 mars, le 8, il cite le discours convenu du Ministre de l’Intérieur, une série de clichés socialistes. Le 9 mars, il donne à entendre le bruit des pas sur l’asphalte :

« On marcha, marcha, marcha du matin jusqu’au soir. Pour parvenir de l’université à la Stalinallee, nous marchâmes, trottâmes, cheminâmes et trépidâmes cinq heures durant à travers les décombres et les rues en ruine. À la fin, même les plus soumis, même les meilleures volontés n’avaient plus qu’une idée, rentrer chez soi aussi vite que possible, au chaud, et trouver à s’asseoir.

Es wurde marschiert, marschiert, marschiert vom Morgen bis in die Nacht. Um von der Universität zur Stalinallee zu kommen, marschierten, trotteten, zuckelten und ruckelten wir fünf Stunden lang um und durch Trümmer und Ruinenstraßen. Auch die Ergebensten, die Gutwilligsten hatten am Ende kein anderes Gefühl mehr, als nur so rasch wie möglich wieder nach Hause, ins Warme, auf einen Sitzplatz zu kommen. (t.2, p. 344) »

Au 10 mars, il relève avec inquiétude l’absence de Wilhelm Pieck, «le dernier minuscule morceau, presque onirique déjà, du pays natal politique-für mich ein letztes, winziges, fast schon traumfernes Stückchen politischer Heimat», «un élément stabilisateur» que l’on rencontrait à Berlin avant 1935, à Paris et de nouveau lors du retour en 1946.

Le 12 mars 1953, Kantorowicz fête le 20e anniversaire de sa fuite, «Il était jeune, crédule et plein d’espoir», écrit-il.

Le 24 mars, le regard de Kantorowicz se déplace à l’Ouest. L’amnésie de certains responsables dans l’Allemagne d’Adenauer se manifeste dans le changement des noms de rue dans certains Länder: la Karl-Liebknecht-Straße devient la Moltkestraße, la Thomas-Mann-Straße devient la Bismarckstraße, à Peine, la Carl-von-Ossietzky-Straße redevient la Sedanstraße. Effacés les noms d’un révolutionnaire assassiné, d’un écrivain exilé, d’un résistant dont l’arrestation et la déportation avaient ému l’Europe, au profit d’un Feld-maréchal, théoricien militaire prussien qui, en 1870 remportait la victoire de Sedan, entrait en conflit avec Bismarck, parce qu’il voulait poursuivre l’écrasement des armées françaises, autant de signes qui inquiètent l’observateur, interprétés comme des effets de «restauration».

La bête immonde n’en finit pas de nuire et se donne parfois des airs de jeunesse, mais au milieu des ruines, une Allemagne nouvelle tente de se construire sur de nouveaux fondements.

Au 28 mars, Kantorowicz, déçu, semble-t-il, par son ami Peter Huchel 6) note un cauchemar, où nazisme et communisme échangent des figures :

En substance.

Le nazisme est revenu. Il rencontre son ami Huchel qui l’invite à l’accompagner chez Goering. Perçu comme étrange – unheimlich, mais pas monstrueux. Il refuse, et se résigne, il admet que cette relation pouvait être utile à son ami. Il fallait bien trouver un modus vivendi, la révolte n’avait pas de sens. Il était préférable de ne pas écouter ses conseils. «Je n’étais pas à la hauteur de mon temps (à la page) – Ich war nicht zeitgemäß». Huchel secoua les épaules, avec un peu de pitié. (t. 2, p. 347-348).

Un ami à qui, il raconte ce rêve, lui en donne la clé : Goering n’est autre que Johannes R. Becher, le poète lige – Hofpoet, à l’éthique vacillante. Sa tête de turc. Quelque chose qui ressemble à de la haine. Dans le rêve de Kantorowicz s’amalgament des attentes frustrées, des humiliations, et le soupçon politique : pactiser avec «l’ennemi» par trop de compromis. En termes plus savants : le rêve donne forme à des «injonctions paradoxales» (double-bind de Bateson)….

Le rêve permet aussi de régler des comptes. Mais le poète Peter Huchel résistait à sa manière qui n’est pas celle de Kantorowicz, plus frontale, la revue Sinn und Form allait dans le même sens que la revue Ost und West, ouverte sur le monde extérieur. Quoi qu’il en soit, il n’est pas simple de vivre dans l’étouffement permanent qui exaspère les contradictions, les tensions «normales» dans et entre les individualités mais qui, dans le champ littéraire où l’ego des créateurs a tendance à pavaner, acquièrent des intensités souvent surprenantes. Chacun bricole ses parades pour protéger ses priorités et cède sur d’autres terrains. Brecht défend avec acharnement et vigueur ironique la pratique artistique, mais n’intervient pas lors de l’arrestation, à la cantine du Berliner Ensemble, d’un jeune poète, assistant, Horst Bienek qui disparut durant cinq ans en Sibérie. Le grand comédien Eberhard Esche qui refuse de quitter la RDA, malgré la pression de sa femme, parce que le théâtre est sa vie, joue un jeu risqué, mais très schweykien avec les agents de la Stasi (voir le beau monologue de quatre heures, adressé à un autre comédien Manfred Krug qui est sur le point de quitter la RDA, après avoir signé une pétition dans l’affaire du chanteur Biermann) 7). Exemples symptomatiques du vivre sous une dictature.

Malheur au pays qui a besoin de héros (Galilée-Brecht).

Au 2 avril, Kantorowicz cite les nouvelles ordonnances – Gesetzlichen Verordnungen, qui doivent régir la littérature progressiste et conclut : «La littérature est morte. Vive la bureaucratie – Die Literatur ist tot. Es leben die Ämter.» «La Misère allemande change les appellations, mais pas ses contenus- Die deutsche Misere ändert Firmierungen, jedoch nicht ihre Inhalte.»

[Ernst Bloch

l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve]

Le 18 avril, il fait visite à Ernst Bloch à Leipzig. Une nécessité psychique. Il doit faire provision d’oxygène. Bloch traverse «la boue du quotidien – Der Dreck des Alltags», sans la voir. Sa vitalité physique, intellectuelle sont revigorantes. Kantorowicz relit l’Esprit de l’UtopieGeist der Utopie, dans une édition de 1923, trouvée chez un petit antiquaire de la Schönhauserallee. La relecture ranime l’émotion de la première lecture, la critique de l’Allemagne impériale de 1917 éclairant le présent. «Même médiocrité, même triomphe de la bêtise, protégée par le gendarme – von Mittelmäßigen ertragen; der Triumph der Dummheit, beschützt vom Gendarm.»

Les échanges avec Bloch, la relecture d’un ouvrage qui avait ému et poussé le jeune Kantorowicz à aller voir le grand théoricien de l’utopie à Positano (Sicile), induisent une interrogation sur le marxisme et les espoirs de changements révolutionnaires. Dans un dialogue imaginaire avec son maître et ami, l’homme brûlé par les échecs se pose des questions essentielles :

[…] une question attend réponse : le monstre auquel nous sommes confrontés n’est-il qu’une parenthèse empirique, une rougeole qui nous amoche durant un temps qui, du point de vue historique, est à peine mesurable, un phénomène qui accompagne un processus de maturation (maladies infantiles) ?

[…] bleibt die Frage zu beantworten: ob das Unwesen, mit dem wir uns konfrontiert sehen, nur eine empirische Beiläufigkeit ist, Masern, die uns für eine geschichtlich kaum wägbare Zeitspanne verunzieren, Begleiterscheinung eines natürlichen Reifungsprozesses (Kinderkrankheiten)? (t. 2, p. 352)

Et si les bases mêmes étaient fragiles – brüchig ? Marx coupable ? ou les Pères de l’Église marxiste qui ne cultive plus le doute ? L’interpellation devient pressante :

Ernst, Ernst, nos interprétations des principes du marxisme ne sont-elles pas devenues depuis longtemps des visions désirantes planant dans un espace confiné, sans air, étrangères à la réalité ? N’apprenons-nous plus chez Platon la dérive logique de toute dictature — y compris de la dictature du prolétariat — en système de domination, qui au-delà de toutes les fins annoncées ne connaît plus qu’une seule fin : se reproduire lui-même ?

Ernst, Ernst, sind unsere Interpretationen der Prinzipien des Marxismus nicht längst zu wirklichkeits-entfremdeten, im luftleeren Raum schwebenden Wunsch-Visionen geworden? Lernen wir bei Plato nicht mehr über die Zwangsläufigkeit der Entartung jeder Diktatur—auch der »Diktatur des Proletariats«—zur Gewaltherrschaft, die von allen verkündeten Zielen am Ende nur noch das eine Ziel kennt: sich selbst zu erhalten? (t. 2, p. 354).

En voulant faire le paradis sur terre, n’auraient-ils pas lié un pacte avec le diable ?

Te rappelles-tu la parabole que tu m’as racontée à Positano, il y a 30 ans? Comment le dragon avait trompé sa victime, le naïf paysan chinois, en se métamorphosant en enfant du voisin, pour en fin de compte lui tordre le cou à l’aide des terribles griffes de sa forme originelle. Ces dernières semaines, j’y ai beaucoup réfléchi, Ernst. Ne sommes-nous pas ce paysan ?

Erinnerst du dich an die gleichnishafte Geschichte, die du mir vor 30 Jahren in Positano erzählt hast: wie der Drache sein Opfer, den arglosen chinesischen Bauern, in der Verwandlung als Kind des Nachbarn täuscht, um ihm am Ende mit den fürchterlichen Klauen seiner Urgestalt den Hals umzudrehen. Ich habe in den letzten Wochen oft daran gedacht, Ernst. Sind wir nicht dieser Bauer? (ibidem)

La métaphore du dragon qui déchire les corps (et donc les ‘âmes’) remet à sa juste place la métaphore euphémisante des «maladies infantiles», trop fréquente, pour désigner des crimes, des vies ravagées, des déportations. Et caetera. Métaphore qui servait à pointer des « faiblesses » théoriques lors des polémiques avait trouvé là un nouvel emploi indécent. La rejeter implique l’interrogation permanente et inquiète des raisons, des principes de l’action. La visée utopique n’échappe pas, ne doit pas échapper, à la dynamique de l’interrogation éthique, celle d’un sujet agissant dans le monde.

[Johann Faustus de Hanns Eisler ou la fronde idéologique]

Au printemps 1953, un débat culturel devançait le 17 juin : Hanns Eisler publiait Johann Faustus (opéra), provoquant la ire du pouvoir qui, toujours, sait flairer le danger qui le menace. À l’Académie des Arts, les séances étaient houleuses. Dans la séance du 24 mai 1953 s’opposèrent Eisler, soutenu par Walter Felsenstein, Brecht, et un fonctionnaire de la culture Wilhelm Girnus (rédacteur en chef de Neues Deutschland) qui refusait qu’on s’attaquât à un héros national, pis qu’on tournât en dérision (verhöhnt) rien moins que «l’histoire entière de la pensée allemande – die ganze deutsche Geistesgeschichte.» De fait, en opposant Faust — le héros humaniste germanique — au révolutionnaire Münzer, en faisant de Faust une figure de la Misère allemande, Eisler s’attaquait au fondement même de la doctrine officielle qui s’affirmait héritière d’une longue tradition humaniste allemande, ininterrompue, faisant ainsi du national-socialisme un accident, une sorte de catastrophe sans racines historiques. Au mieux, un avatar du capitalisme. Ce faisant, Eisler et Brecht, l’année précédente avec le Ur-Faust interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique. L’opéra fut interdit, Eisler s’exila un temps en Autriche.

Kantorowicz ne souffle mot sur ce débat. Parce qu’absent au moment où les hostilités se déclenchent ? Parce que le débat est resté interne ? Quoi qu’il en soit des raisons, il manque un moment fort, révélateur d’enjeux qui, débordant le champ culturel, se manifesteront un mois plus tard dans le champ politique, en forme de lutte de classes dans le pays de la «dictature du prolétariat».

Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne

 

La révolte du 17 juin arrive comme un orage bienfaisant après une longue période de sécheresse. Souhaitée, imaginée en secret, mais pensée improbable, la révolte est inattendue, si inattendue qu’elle surprend l’intelligentsia.

Il était hospitalisé à la Charité, soumis à des examens médicaux lourds, quand les troubles commencent.

Début juin 1953, une embellie politique — inespérée. Le 11 juin, un «communiqué sensationnel» du Bureau politique (Politbüro) du Comité central de la SED annonce un tournant, accompagné de mea culpa. Un souffle léger d’espoir semble se lever. Le mouvement de l’écriture s’anime, s’élance, Kantorowicz aime à se mesurer aux soubresauts de l’Histoire. On peut se battre, rêver, et même si le rêve devient cauchemar, le chaos plein de failles ouvre sur des possibles…

Il piaffe, jubile, les infirmières se plaignent du malade qui manque de la plus élémentaire prudence. Les ami/ies s’appellent, se rendent visite. Z. s’étouffe dans les sanglots en lisant l’autocritique des dirigeants qui annonce le nouveau cours. L’air devient plus léger. Les poumons trouvent à s’oxygéner.

Les jours suivants sont publiées les mesures visant à réparer les injustices passées : les emprisonnements, les dépossessions, etc. Kantorowicz, qui ose à peine y croire, pose une série de questions qui sont aussi, et peut-être plus, des espoirs en points d’interrogation. L’ironie de Kantorowicz torsade un texte où s’accumulent des figures de la force physique qui sont autant de critiques du socialisme réel; la violence feutrée, masquée par les discours, les ordonnances, en devient physique, concrète — démasquée. Un vocabulaire qui tantôt ironise, tantôt archaïse le présent: Garnitur (von Liquidatoren) se dit familièrement des piètres représentants d’un groupe ; Fronvögte-baillis (agents du roi, du prince, des seigneurs) appartient au champ du servage (féodal, impérial, etc.); Kerker évoque les prisons souterraines de l’Inquisition, si souvent représentées dans le cinéma-réaliste-socialiste de la RDA. Le lexique du passé fait la figure de la régression politique.

La mort de Staline, la fin d’une ère ? Un recommencement sans camisole de force ? sans baillis ? sans mouvements de matraques ? Sans prévarication ? (Pas avec cette garniture de liquidateurs. Et d’où viendront les autres? Où sont-ils? Pas d’inquiétude. On les trouvera. Ils sortiront de l’ombre, ils sortiront des cachots, ils reviendront du bannissement, de l’exil intérieur par choix. Quand la pression cessera, mille sources jailliront. […] De nouveaux visages, de nouvelles capacités jusque-là ligotées par des camisoles, des pensées jusqu’ici bloquées, de l’espoir révivifié, du plaisir à travailler, une relance vitale.)

Stalins Tod, das Ende einer Ära ? Neubeginn ohne Zwangsjacke? ohne Fronvögte? ohne Knüppelschwinger? Ohne Rechtsbeugung? (Nicht mit dieser Garnitur von Liquidatoren. Und woher sollen die anderen kommen? Wo sind sie? Keine Bange. Die finden sich. Die treten aus der Dunkelheit hervor, die kommen aus den Kerkern, aus der Verbannung, aus dem selbstgewählten inneren Exil. Wenn der Druck aufhört, springen tausend Quellen. […] Neue Gesichter, Fähigkeiten, die bislang in Zwangsjacken eingeschnürt waren, Gedanken, die bisher blockiert wurden, entbundene Energien, wiederbelebte Hoffnung, Arbeitsfreudigkeit, Belebung.) (t. 2, 12 juin, p. 362).

On sait aujourd’hui que la contrition de la « clique moscovite » (dixit Brecht et quelques autres) se fait sous la pression du Bureau politique du Parti communiste soviétique qui, après la mort de Staline, exige «un nouveau cours». La SED adoptait une résolution le 9 juin 1953 et la mettait en oeuvre le 11. Des concessions [N.D.A. aux paysans et à la classe moyenne], des aveux d’erreurs, certes, mais la pression sur les ouvriers des grands combinats se renforce, les normes de travail sont augmentées. La réponse du monde ouvrier ne tarde pas à venir qui a perçu dans ce moment de flottement, l’indécision du pouvoir.

Le 16 juin, son assistant, Hans Kaufmann, membre du Parti, lui annonce en tremblant l’amorce de mouvements de grèves, contre le régime, chez les ouvriers du bâtiment. Des membres du Parti sont tabassés. Le choc. Normal, pense Kantorowicz, que les couches de la population qui ont été «les plus brutalement exploitées» et réduites au silence se défoulent.

Je me souviens. Je revois la scène de l’éboueur, observé lors d’un séjour à Berlin, je le revois, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, il la vidait, il la rapportait, il remontait dans le camion, et dix mètres plus loin, il recommençait, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, la vidait, la rapportait, remontait dans le camion … De dix mètres en dix mètres, ça fait des kilomètres en fin de service. (Chroniques berlinoises, année 1974-1975).

Kantorowicz s’inquiètent, les débordements risquent de faire des victimes chez les sous-fifres, ces étudiants, ces assistants dont beaucoup, avant 1945, étaient encore des membres enthousiastes de la Jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend), voire des soldats. Ils s’étaient engagés avec le même servilité enthousiaste pour le Parti, pour changer la société, pour la paix, la justice, l’humanité… «Ils méritaient d’être épargnés» pense Kantorowicz.

À tort? À raison? L’enthousiasme naïf ne serait-il pas aussi complice de la stalinisation? Peut-on passer des idéaux nazis, des pratiques nazies autoritaires au communisme, sans le contaminer, sans le plomber, sans en briser l’élan libertaire, sans lequel le mot n’a pas de sens? Le nombre d’anciens nazis qui auraient été recyclés par le pouvoir n’est pas négligeable. 175.000 selon Karl Wilhelm Fricke 8). Reste encore à explorer les manipulations par la Stasi de groupes nazis à des fins de renseignements. De plus, le national-socialisme avait laissé ses traces dans la classe ouvrière, dont une partie avait été séduite (voire «achetée») par le ‘programme sociale’ du NPD, selon les recherches historiques récentes.

*

De Berlin-Ouest dévalaient sur l’avenue Unter den Linden, lycéens et “Tangobubis” (les ‘Bobos’ dans le langage des apparatchiks) venus soutenir les ouvriers.

Le lendemain, après des examens médicaux éprouvants, les visites lui sont interdites, il est réduit à lire les journaux qui taisent les incidents, mais s’étalent sur le contentement des dirigeants, sur la joie des nouveaux libérés/rées qui, malgré leur emprisonnement, disent faire confiance au Parti. Le 17 juin, les journaux rendent compte des événements, en dénonçant les provocations de l’Ouest, la manipulation des ouvriers du bâtiment. Le bouc émissaire est trouvé. Les dirigeants s’isolent et se coupent un peu plus des ‘masses’ — ils se hérissonnent igeln sie sich ein, note Kantorowicz.

Une infirmière lui apprendra que l’état d’urgence a été décrété, que des chars soviétiques protègent le pouvoir en place. Le soir, des amis confirment, la grève est devenue soulèvement général. Incendie de locaux du Parti, démolition du stade Walter Ulbricht, par des ouvriers, des employés, certes, mais aussi par des éléments douteux, entre autres d’anciens nazis qui prennent leur revanche. L’espoir fait place à l’inquiétude.

Le 19 juin, il file à l’anglaise vers l’Académie des arts. La place Robert-Koch est vide, cernée par des chars soviétiques.

Deux jeunes soldats russes étaient assis sur les ruines non encore dégagées d’une maison, et deux petites-filles de cinq ou six ans jouaient avec eux, elles leur tiraient les cheveux, leur dérobaient les bérets, ébouriffaient leurs cheveux blonds. Les beaux jeunes gens riaient de bon cœur.

Zwei junge russische Soldaten saßen auf dem Schutthaufen einer noch nicht abgetragenen Hausruine, und zwei kleine Mädchen von fünf oder sechs Jahren spielten zutraulich mit ihnen, zausten sie, entwendeten ihnen die Mützen, wuschelten ihnen in den dunkelblonden weichen Haaren. Die hübschen Jungen lachten herzlich (t. 2, p. 371).

*

Quarante soldats soviétiques seraient morts durant ce soulèvement, la majeure partie auraient été fusillés pour avoir refusé de tirer. [WEBER, p. 42, note 2]

*

À l’Académie des arts, il apprend l’étendue du soulèvement qui a gagné Leipzig, Dresde, Rostock, Halle [Halle-Merseburg], un haut lieu du KPD dans la République de Weimar], Magdeburg [un ex-bastion socialiste].

Rudi Engel, directeur de l’ Académie, échangeait au téléphone des propos sarcastiques avec Brecht, quand T. entra précipitamment, lui tendit rageusement un journal, il fallait lire la nouvelle victoire de ce Parti increvable, aux stratégies infaillibles… comme en 1933… ceux, peu nombreux, qui avaient réussi à échapper aux nazis, étaient forcés de croire à ces mêmes discours satisfaits. Se souvenait-il ?

Oui, Kantorowicz se souvenait :

Oui, bien sûr, je me souvenais de la victoire de 1933, aussi bien que T. avec qui, à l’époque, dans la cellule du Parti de la Colonie des artistes, place Breitenbach, j’avais appris comment les dirgeants du Parti, les mêmes qui aujourd’hui crient victoire, s’étaient retirés sur leur position stratégiquement inexpugnable, dans leurs bureaux moscovites, tandis que nous les fantassins étions écrasés par les hordes brunes.

Ja, gewiß, ich erinnerte mich an unseren »Sieg« von 1933 ebensogut wie T.., mit dem ich damals in der Parteizelle der Künstlerkolonie am Breitenbachplatz erlebte, wie die Parteiführer, die gleichen, die heute wieder »Sieg« schrien, sich in ihre strategisch uneinnehmbaren Positionen, in die Moskauer Bürostuben, zurückzogen, während wir Fußvolk von den braunen Horden zerstampft wurden. (t. 2, p. 172)

Ecœuré, il revient à la Charité, alchimise son dégoût dans quelques vers raboteux- Knittelvers.

Le 20 juin, dans sa chambre d’hôpital, défilent des amis/ies, des étudiants, des assistants, des collaborateurs. Un besoin de discuter pour tenter de voir clair.

Ce qu’ils racontent pourrait donner matière à vingt ouvrages. […] Sur la Potsdamer Platz brûle le local de divertissement rénové, Haus Vaterland. Il a été pillé […] Des actes de brutalité qui rappellent la terreur nazie, donnent des prétextes au rétablissemnt de la paix et de l’ordre, on connaît ça.

Was sie berichten, gäbe Stoff für zwanzig Bücher her. […] Am Potsdamer Platz brennt das renovierte Vergnügnungslokal »Haus Vaterland«. Es ist geplündert worden […]. Roheitsakte, die an Naziterror erinnern, liefern Vorwände – Wiederherstellung von Ruhe und Ordnung, man kennt das. (t. 2, p. 373)

Des victimes innocentes : Kurt Trepte, comédien, est à l’hôpital, sévèrement blessé. Un homme d’honneur qui avait émigré, qui jouait de petits rôles sur les scènes berlinoises. Jupp Naas, professeur de mathématique, rescapé des camps de concentration nazis, et sa femme Malla Naas, rescapée de Ravensbrück. «Des cas isolés? Hasard? Je n’en suis pas bien sûr – Einzelfälle? Zufälle? Ich bin nicht ganz sicher.» (t. 2, p. 374).

Kantorowicz s’interroge sur ces résurgences nazies, sur l’héritage des années 1933-1945 qui viennent miner une cause juste. Il y voit le signe même, de ce qu’il est convenu d’appeler la Misère allemande:

Le désir allemand de liberté, toujours tourné vers l’extérieur, toujours agressif, ne comprenant jamais la liberté intérieure (liberté de pensée, liberté de décider de faire le raisonnable) devient synonyme d’oppression pour ceux/celles qui pensent autrement, qui veulent autrement. Qu’une organisation, une formation, un mouvement, s’enjolivent en Allemagne du signe Liberté — et qui ne fait sien ce concept usé, torturé à mort — et ce n’est pas seulement, consciemment ou inconsciemment, la liberté de sa propre conscience, de sa propre volonté, de ses propres aspirations, de son sens de la vie, mais aussi quelques fois : le désir de terroriser, d’asservir les autres.

Der niemals die innere Freiheit (Gedankenfreiheit, Freiheit der Entscheidung, Freiheit, das Vernünftige zu tun) begreifende, stets nach außen gerichtete, stets aggressive deutsche Freiheitsdrang wird zum Synonym für Unterdrückung Andersdenkender, Anderswollender. Wo immer in Deutschland sich eine Organisation, ein Verband, eine Bewegung mit dem Kennzeichen »Freiheit» verbrämt—und wer nimmt diesen abgewetzten, zu Tode gemarterten Begriff nicht für sich in Anspruch—, da ist, bewußt oder unbewußt, nicht nur die Freiheit des eigenen Bekenntnisses, des eigenen Wollens, Strebens, Lebensgefühls gemeint, sondern auch zuweilen: die Terrorisierung, Verknechtung aller anderen. (t. 2, p. 375).

De la vieille histoire, dira-t-il en conclusion. Platon, la Bible nous l’avaient appris. Les martyrs chrétiens ont pavé les voies de l’Inquisition, comme les premiers combattants de l’utopie communiste ont pavé les voies des commissaires qui pratiquent les lavages de cerveau.

Au soir de cette dure journée, il s’interroge sur la responsabilité de l’intelligentsia. Pourquoi n’a-telle pas participé aux mouvements avant qu’il ne soit trop tard? Pourquoi a-t-elle été prise au dépourvu? Le désarroi est général – Die Ratlosigkeit ist allgemein. Citant un leitmotiv de Marx De omnibus dubitandum – an allem zweifeln (douter de tout), il s’interroge sur le destin improbable de Marx en RDA :

Ô ciel ! Si Marx avait vécu de notre temps et se serait tenu à ce principe, où, où, dans quel cachot serait-il aujourd’hui? Si on avait l’humour gaulois, il faudrait écrire une pièce en un acte : Marx et Engels devant la commission de contrôle de la SED.

Du lieber Himmel ! Wenn Marx in unserer Zeit gelebt und sich zu diesem Grundsatz bekannt hätte, wo, wo, in welchem Kerker, in welchem Exil wäre er heute ? Hätte man den galligen Humor, man sollte einmal einen Einakter schreiben: Marx und Engels vor der SED-Parteikontrolle. (t. 2, p. 377)

Lisant les cris de victoire du Parti sur l’ennemi extérieur dans la presse du 21 juin, serait-ce un cauchemar ? se demande-t-il.

*

Ewald, le vieil ouvrier communiste

« Ce qui est le plus nécessaire pour la classe ouvrière allemande, c’est qu’elle cesse d’agir avec l’autorisation préalable de ses hautes autorités. Une race aussi bureaucratiquement éduquée doit suivre un cours complet de formation politique en agissant par sa seule initiative. »

Karl Marx et Friedrich Engels, La social-démocratie allemande (1871)

Le 24 juin, visite d’Ewald, qui a besoin de vider son sac. Lourd et trop plein. Il raconte la réunion de Parti à Weißensee, où les ouvriers qui étaient membres du PCA avant 33, avaient remis leur carte d’adhésion en disant : «Vous n’êtes pas meilleurs que les nazis», «L’exploitation est maintenant pire que dans le capitalisme» ou «Pourquoi a-t-on supprimé le droit de grève aux travailleurs? Parce que nous sommes nationalisés… fadaises, tout ça… qu’en tirons-nous, si nous devons, toujours plus nous éreinter à travailler et à moins bouffer qu’avant…». Ewald protestait, si les anciens partent, il ne reste que les béni-oui-oui…

Kantorowicz l’avait rencontré en 1932. Antifasciste organisé, il répondit avec son groupe à l’appel de la Cellule des artistes. Il fut passé à tabac par les nazis, puis relâché. Il trouva du travail, épousa Annemarie qui appartenait aux Jeunesses communistes de Wilmersdorf. Durant les premiers temps du nazisme, se sachant surveillé, le couple se tenait tranquille. Des jumeaux, un garçon, une fille vinrent au monde. Ils gagnaient bien leur vie, avaient acquis un lopin de terre dans les Jardins ouvriers, au bord du lac Weißensee. Survint la crise tchèque. En septembre 1938, il entre en résistance, déterre la ronéo qui avait servi en mars 1933, tire de nouveau des tracts que son groupe colle partout dans Berlin, mettant en garde les Berlinois contre les risques de guerre. La Gestapo ne parvint pas à trouver les coupables. Au printemps 1939, après l’occupation de la Tchécoslovaquie, le couple recommence. Il fut immédiatement arrêté et condamné à huit ans de prison. Après deux années d’emprisonnement, sa femme fut envoyée à Ravenbruck, où elle mourut en 1943. En 1944, lors d’un bombardement, ses parents et son jeune fils furent ensevelis.

En septembre 1947, lors d’une commémoration pour les victimes du nazisme, Kantorowicz le revoit et s’étonne de son silence. — On ne savait pas comment les gens s’étaient développés, réponse évasive qui blesse Kantorowicz. Ils se rencontrent quelques jours plus tard, discutent jusqu’à quatre heures du matin. Le Parti l’avait invité à assumer des fonctions importantes. Ewald avait refusé, un bon ouvrier doit rester à son poste.

Dans la circonscription de Weißensee, les anciens avaient la vie dure, qui cherchaient à faire comprendre au Parti la gravité de ce qui s’était passé, et qui n’était pas seulement une affaire d’ennemis extérieurs.

Kantorowicz dit avoir rapporté fidèlement le récit qu’Ewald a fait de la venue d’Ulbricht aux usines Niles. Un moment de démocratie ouvrière, et une page d’Histoire-se-faisant où s’imbriquent le récit de l’événement et les modes d’interprétations. Qui appelle sa traduction.

[Une remarque préalable : en français, vous est à la fois pluriel de tu et forme du voussoiement; en allemand, il existe deux formes : Sie = Vous formule de politesse et ihr -vous, pluriel de tu. Dans ce texte, il importe de sauvegarder la différence : quand les ouvriers s’adressent à Ulbricht, ils usent de la formule de politesse, Sie, une manière de marquer la distance, Ulbricht, lui, les tutoie en camarade et use de la forme ihr, pluriel de tu. Pour les distinguer, j’ai mis une majuscule à Vous comme forme de voussoiement.]

Environ 700 ouvriers occupaient la salle de la culture. Ulbricht arriva, escorté par huit policiers. Lors de son entrée, les policiers l’entourèrent. Les travailleurs hurlaient, sifflaient, criaient, lorsque les policiers montèrent sur scène: — Pfui ! Ei-Ei, qui vient donc là avec tant de fillettes! La Police dehors ! Vive le Führer des travailleurs, qui vient chez les travailleurs avec une couverture policière ! Dehors la police ou dehors Ulbricht ! (Ulbricht parlent à voix basse aux policiers, ils sortent. Un président du «Front national» ouvre la séance; tandis qu’il parle, les policiers reviennent avec des chaises et s’installent au premier rang. Nouveaux cris, sifflements. Les policiers sortent à la demande d’Ulbricht).

Dès la première phrase, Ulbricht est interrompu. Environ 150 ou 200 travailleurs se levèrent, repoussant les chaises et piaffant vers la sortie. D’autres criaient : Assez, arrêtez. Un travailleur se leva et dit : — Ce discours, Vous l’avez déjà tenu des dizaines de fois et nous avons entendu tout ça des centaines de fois. Nous voulons parler maintenant de choses concrètes. Un autre travailleur cria :— Tout ça n’a pas de sens. Nous ne comprenons pas ce que Vous dites. Vous demandez que notre jeunesse parlent correctement l’allemand et Vous ne l’avez toujours pas appris. Ulbricht a mis le manuscrit dans la poche de sa veste. Il dit : — Je suis le fils d’un ouvrier, à qui la société capitaliste n’a permis que quatre années d’école. Il ne faut pas m’en vouloir, si je fais parfois aujourd’hui des fautes. Mais, ce n’est pas cela dont il s’agit. Vous ne me comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre ce que j’ai à vous dire. Cris : — Hoho !

Au milieu des cris, Ewald s’est levé du milieu de la salle et cria : — Je dois dire, camarade Ulbricht, que tu nous rends les choses difficiles. Comment, nous les simples membres du Parti qui nous tenons au milieu des collègues, devons-nous leur expliquer pourquoi tu viens avec la police!

Ensuite s’est levé le maître Wilke, un ouvrier hautement qualifié de 60 ans. Les Anglais, ex-propriétaires des usines Niles, avaient envoyé chez lui en 1945 des officiers pour l’emmener à Bielefeld. Il resta fidèle à son poste. Il dit à Ulbricht: — Expliquez-nous donc : quand moi je travaille mal à mon chaudron, je file. Vous, Vous avez officiellement avoué que Vous avez politiquement mal travaillé, mais Vous, Vous restez. Et que pensez-Vous faire maintenant ?

(Ulbricht protesta. Aucun ouvrier n’avait jamais été licencié pour avoir mal travaillé, seuls les saboteurs perdaient leur emploi)

L’un d’eux demanda à parler au nom de sa section. Il dit :

— Les travailleurs ont confiance en moi.

Il exigea :

— La suppression des affiches, des résolutions, des images surdimensionnées du chef de Parti, à Weißensee. Nous voulons une ville propre.

Wienke, un syndicaliste demande au nom du Groupe 9 la libération des travailleurs, emprisonnés après le 17 juin. Pour les usines Niles seulement, plus de 100 travailleurs avaient disparu.

(Selon Ulbricht, des travailleurs auraient fui la RDA, et donc les absents ne sont pas nécessairement en prison. Suit une liste de critiques qui portent sur les dysfonctionnements structurels dans l’organisation du travail. Les travailleurs disent ne plus croire aux promesses, au nouveau cours. L’un d’eux invite les politiques à venir en usine discuter avec les travailleurs. Ulbricht, (qui n’est plus capable de changer de méthode), a donc l’idée saugrenue de soumettre aux voix une résolution. Tempête dans la salle. Il parvient à lire sa résolution, votée à 188 voix contre 500. L’organe du Parti rendit compte de cet affrontement sous une forme idyllique.)

*

Le 25 juin, après une réunion de routine à l’université, Kantorowicz croise une démonstration des Jeunesses socialistes – FDJ. il se mêle aux passants, «des travailleurs, des employés, des bourgeois qui rentrent chez eux après le travail.»

Sur tous les visages, la haine nue, dans le meilleur des cas, un mépris ricanant. J’entendais : «Maintenant, ils sortent de leur souricière» – «Il y a une semaine, on ne voyait pas une seule chemise bleue» – «Protégés par les tanks russes, ils osent montrer leur nez » – «SED, S icheres E nde D eutschlands (fin certaine de l’Allemagne)» – «Cela ne va durer encore longtemps». Oui, c’était là la participation enthousiaste de la population.

In all ihren Gesichtern stand nackter Haß, bestenfalls grinsende Verachtung. Ich hörte: «Jetzt kommen die aus ihren Mauselöchern» – «Vor einer Woche war kein blaues Hemd zu sehen » -«Unter dem Schutz von russischen Panzern wagen sie sich raus» -«Totschlagen!» —«SED – Sicheres Ende Deutschlands » -« Lange dauert es sowieso nicht mehr ». Ja, das war die «begeisterte Anteilnahme» der Bevölkerung. (t. 2, p. 388)

La presse parlera de «manifestation fidèle de la jeunesse allemande – Treuekundgebung der deutschen Jugend». Dressée contre «la tentative de putsch fasciste du 17 juin – den faschistischen Putschversuch am 17. Juni.» En tête, les membres du Comité central des FDJ dont Erich Honecker. hipp. hipp, hurra ! Manifestations d’amitié avec les troupes soviétiques. Les passants entendus par Kantorowicz avaient aussi manifesté leur sympathie à la jeunesse défilant…

Le poème ironique de Brecht sur le 17 juin circule sur de petits papiers, entre amis.

Le 3 juillet, Kantorowicz décide de prendre position, pour ses élèves, ses assistants, ses collègues, ils sont venus en masse. Récusée la thèse du complot tramé à l’Ouest, soulignée la responsabilité des dirigeants, des communistes en général, qui ont voté, approuvé des résolutions avec lesquelles, souvent, ils n’étaient pas d’accord. Kantorowicz use du nous, s’impliquant dans cette diatribe aux mots pesés, bourrée de citations, y compris de Staline, sur la nécessité des contractions, porteuses d’avancées. «Seuls les partis qui n’ont pas d’avenir, condamnés à disparaître, ont peur de la lumière et de la critique – Nur Parteien, die keine Zukunft haben, die zum Untergang verurteilt sind, fürchten das Licht und die Kritik.» avait écrit le petit-père des peuples. Irréfutable donc. Personne ne pouvait échapper à ses responsabilités. «Sinon, nous ne valons pas mieux que les nazis qui disaient obéir à des ordres». Une leçon de dialectique aux tenants de l’éternité qu’il regarde droit dans les yeux. «Avec des individus au garde-à-vous, des suivistes, avec des sujets assujettis, on ne peut pas fonder la société socialiste – Mit Strammstehern und Jasagern, mit »Untertanen« könne man die sozialistische Gesellschaft nicht begründen.» «On aurait entendu une feuille voler». (t. 2, p. 394).

Après avoir vidé son sac, il se sentit plus léger.

Le pouvoir se ressaisit, il en sort renforcé, le “nouveau cours” est régression.

Kantorowicz étouffe de nouveau, le souffle d’espoir fut trop bref. On étouffe avec lui. Il communique sa souffrance. Que faire quand l’Histoire se congèle sous les décrets d’apparatchiks qui ont peur de perdre le pouvoir, parce qu’ils ne peuvent pas changer de peuple, comme le conseillait Brecht.

De temps à autre, il s’offre des éclats, dit quelques vérités, refuse de participer à des réunions ou de signer des condamnations de la ‘restauration’ à l’Ouest, estimant qu’il faut d’abord pouvoir balayer devant sa porte, avant de cracher sur les voisins capitalistes.

J’ai lu depuis, d’autres récits sur le 17 juin, une date importante qui démasque la fragilité du pouvoir, entame sa légitimité, mais aucun ne rivalise avec celui de Kantorowicz, un récit écrit sur le vif où passent les tensions du taupique qui lézarde les façades du pouvoir. Où les ouvriers deviennent sujets-de-l’Histoire. Des sujets politiques. Dans ces pages, Kantorowicz synthétise les éléments qui font de ce jour, un événement-clé.

Si on résume ce qui se manifeste dans les récits (directs ou rapportés) de l’événement-clé (au sens sociologique) où le trop plein des frustrations débordent dans un mouvement social qui fragilise le pouvoir, en ce 17 juin 1953 :

1. La surprise est générale, en particulier dans les rangs de l’intelligentsia. Les raisons exigeraient des développements qui débordent mon propos. (J’en produit un exemple dans la note 2).

2. L’élément saillant : l’incapacité psychique/intellectuelle d’un Ulbricht, non seulement à comprendre ce qui se passe, mais à s’adapter à une situation nouvelle, à changer les modes de communication, de représentation (Ulbricht faisant voter une motion à des ouvriers en colère pour retrouver une légitimité). Et jouant le jeu de l’enfant d’ouvrier privé d’éducation en terre capitaliste, pour excuser l’emploi d’une vieille rhétorique de Parti, abstraite, que les ouvriers ne veulent plus entendre. Le maître joue la victime. Mais habité par le discours d’une fonction [le 0N du pouvoir], Ulbricht ne parvient pas à dire Je, le retour sur son enfance est une ruse de la fonction-pouvoir qui ne trompe personne.

3. Incapacité où se manifeste une incapacité plus fondamentale à affronter de vrais rapports de force. Une manière de négation du conflit au profit d’une culture de l’étouffement, feutré, très pervers dans ses effets d’inhibition. Logique imparable du nous visant l’homogénéité.

[J’y reviens dans Chroniques berlinoises. Cette incapacité se retrouvait à tous les niveaux de la société. Dans le quotidien. Quand il m’arrivait de perdre patience à la frontière, ou de répliquer avec mauvaise humeur, voire insolence soulignée, à un quelque chose que je percevais comme un ordre, je me heurtais à un mur… de surprise et au silence gêné, y compris chez des policiers des frontières pourtant dotés de pouvoirs arbitraires exorbitants.]

4. Un renversement (éphémère) mais significatif parce que politique : les représentants de la «dictature du prolétariat» jugés par des prolétaires qui dénoncent leur peur des prolétaires (protection policière, «les fillettes» d’Ulbricht), leur demandent de quitter leur poste pour incapacité, suivant le principe de l’égalité de traitement (un ouvrier incompétent perd son poste), et de nettoyer les villes, souillées par le culte de la personnalité (rendre la ville, en ce cas Weißensee, propre!). La perte de légitimité politique est drastique. L’usurpation devient manifeste, et seuls les chars soviétiques peuvent rétablir la dictature-des-quelques-uns sur le prolétariat. Intervention qui par ailleurs, manifeste l’impuissance des polices d’État et donc de l’État lui-même.

5. La somme des frustrations, colères, accumulées dans tout le corps social (regards et commentaires hostiles des passants devant le défilé des FDJ) est une bombe à retardement.

Ces éléments comme effets du système lui-même, qui donc se retrouvent lors des contestations de 1988-1989, à un moment où la situation internationale a changé dans les deux blocs, où le pouvoir doit faire face, dans la durée, aux stratégies souples et à la détermination calculée des opposants, auront raison du système.

 

Dans un échange avec Philippe Mangeot, Carlo Ginzburg remarquait en parlant de l’étonnant meunier frioulien, Menocchio, interrogé par l’Inquisition :

« Mais ce qui m’a intéressé dans ce procès, c’est que le contrôle ne fonctionne pas à 100 %. Quelque chose ne marche pas, il y a du sable dans les engrenages. En fait, je crois que les systèmes et les projets ne fonctionnent jamais complètement c’est peut-être un point de vue italien (rires). La réalité est toujours plus molle, plus floue qu’on ne pense. Pour la penser, il faut montrer l’écart entre les systèmes et leur fonctionnement imparfait.

C’est pour moi une question de méthode : il faut partir du sable dans l’engrenage. Si on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées.»

Janvier 2002

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1. Journal allemand, New York, le l5 août 1945, t. 1, p. 96.

La pagination du tome 1 est celle de l’édition Kindler : ALFRED KANTOROWICZ. Deutsches Tagebuch, erster teil, verlegt bei Kindler Verlag, München, 1959.

La pagination du tome 2 est celle de l’édition suivante : Alfred Kantorowicz, Deutsches Tagebuch, Zweiter Teil, Verlag Klaus Guhl Berlin, 1979.

2. Dans les Écoles supérieures (Hochschulen), le nombre des enfants d’ouvriers, de paysans progresse de manière significative, on passe de 19 % en 1945-1946, à 36 % en 1949. Le nombre d’étudiants double de 1951 à 1954, le pourcentage des enfants d’ouvriers, paysans passe à 53 %, in WEBER, Hermann, Die DDR 1945-1990, 3., überarb. Und erw. Aufl. – München: Oldenbourg, 1999. (Oldenbourg-Grundriß der Geschichte; Bd. 20), p. 26 ; p. 40.

Dans le champ culturel, les subventions permettront à Brecht (pour ne citer que l’exemple internationalement connu) de réaliser, en moins de 5 ans, le théâtre de ses rêves, somptueux, à un moment de pénurie généralisée. Un théâtre qui fera Histoire, dans les coins les plus reculés et inattendus du monde. Un théâtre POUR le peuple qui, en période de pénurie [cf. le 3è paragraphe du document annexe], rêve non pas d’un théâtre somptueux qui lui coûte la peau des fesses, mais du Pays de cocagne regorgeant de biens matériels. Le rêve de Brecht, nourri des frustrations de l’exil et le rêve du ‘peuple’ appartiennent à deux ordres différents, qui ne sont pas réconciliables en quelques mois, pas même en quelques années. De plus, Brecht critiquait le capitalisme, dont rêvaient les Ossi… De fait, le Berliner Ensemble était surtout fréquenté par les Wessi berlinois. La critique souvent féroce du régime « socialiste » se sédimente dans des poèmes, qui restent inconnus du grand public des deux côtés de la frontière. Brecht reste un exilé de l’intérieur. Fermant les yeux sur l’exploitation des ouvriers en terre socialiste. Après le 17 juin, il écrira un poème dans lequel il évoque un cauchemar : les exploités le montraient du doigt. Le 17 juin le fissure gravement. Il meurt trois ans après.

Par ailleurs, l’investissement massif de la RDA dans la culture est producteur de contradictions: d’un côté la dictature pérennise la tradition de l’Untertan, de l’autre la culture, même dirigée, tend à émanciper, le théâtre et le cinéma, en particulier, deviendront des espaces de clins d’oeil critiques, perçus, entendus, compris par le seul public de la RDA (j’en produis des exemples dans Chroniques berlinoises). On a tendance à sous-estimer et le nombre et les formes de résistance plus ou moins frontales, et à s’attarder sur les formes visibles, relayées largement par les médias de l’Ouest, mais les «grains de sable» étaient nombreux qui faisaient grincer la machinerie politique. Les témoignages et les archives du MfS (stasi) ont commencé à jeter les bases d’une histoire plus complexe. Le cas de Wolf Biermann est intéressant qui déclencha discussions et protestations dans toute la RDA et dans toutes les couches sociales.

3. Le Parti socialiste unifié – Sozialistische Einheitspartei Deutschlands créé en avril 1946, de la fusion des partis communiste et social-démocrate.

4. Le 20 décembre 1952, le Comité central de la SED avait approuvé les procès pragois contre Slansky. Le 28 novembre 1952, Kantorowicz commentait avec ironie le procès étrangeunheimlich et le 30 novembre, il citait la lettre du fils de Slansky, publiée dans Neues Deutschland, dans laquelle celui-ci demandait la peine de mort pour son père. «Monstrueux-monströs», «langage de Streicher-die Sprache Streicher», «atmophère des interrogatoires de la Gestapo», etc., la colère est frémissante et les parallèles nazisme/stalinisme développés sur deux paragraphes (t. 2, p. 335).

5. Le Ministère pour la sûreté de l’État- Ministerium für Staatssicherheit fut créé quatre mois après la création de la RDA, le 8 février 1950.

6. Peter Huchel, poète, était rédacteur en chef de la revue Sinn und Form. Après le 17 juin, suivant la logique du bouc émissaire adoptée pour couvrir les questions posées, le pouvoir voulut imposer à la revue une ligne offensive contre l’Allemagne de l’Ouest, sa «remilitarisation et sa déshumanisation de la vie de l’esprit». Dans la séance plénière du 26 juillet 1953, Brecht intervint pour défendre la revue, soulignant, entre autres, sa renommée internationale. Le pouvoir recula, mais il voulut limiter l’auto-responsabilité de la rédaction. Huchel refusa. Il écrivit une lettre ferme et digne datée du 30 septembre 1953, envoyée en recommandée. Rappelons que la défense du Faustus de Hanns Eisler par Ernst Fischer avait paru dans Sinn und Form. Huchel démissionnera en 1962, après la séance de l’Académie des arts du 19 juin 1962. Dans le compte-rendu de la séance se donnent à lire griefs, idéologiques, mais aussi personnels d’écrivains non publiés, formulés par Hermlin qui souhaitait que la revue s’ouvrît sur la vie artistique de la RDA, définie comme « culture socialiste nationale-sozialistische Nationalkultur ». «La revue pass(a) aux mains de Bodo Uhse à dater du 1er janvier 1963» (compte-rendu de séance du 2 octobre 1962).

7. Manfred KRUG, ABGEHAUEN, Ein Mitschnitt und Ein Tagebuch, ECON-Verlag, Düsseldorf, 1995.

8. Karl Wilhelm Fricke, Mfs intern, Macht, Strukturen, Auflösung der DDR-Staatssicherheit Analyse und Dokumentation, bei Verlag Wissenschaft und Politik Claus-Peter von Nottbeck, Köln, 1991.

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ANNEXE

P.S. Août 2009

J’ai retrouvé dans mes archives, un article de L’OBSERVATEUR du 18 JUIN 1953, N° 162, daté du 16 juin, la veille de la révolte, qui fait état de la grave crise politique, économique que traverse la République démocratique.

LE TOURNANT EN ALLEMAGNE ORIENTALE

DÜSSELDORF, 16 juin

(De notre correspondant particulier).

LES commentaires sur le tournant sensationnel opéré la semaine dernière en Allemagne orientale, d’abord par le Parti Socialiste Unifié (S.E.D,), puis par le conseil des ministres, ont mis l’accent sur le sens et la portée internationale de la nouvelle orientation, l’initiative venant de toute évidence de M. Semionof. Cependant, quels que soient les desseins soviétiques à longue échéance que le renversement de politique dans la République démocratique allemande (D.D.R.) doit servir, il représente d’abord un tournant de politique intérieure dont les effets sont immédiatement sensibles, dans l’Allemagne orientale d’abord, à Berlin-Ouest et en Allemagne occidentale ensuite (1).

Indépendamment de l’offensive de paix soviétique, ce renversement était devenu nécessaire en lui-même à cause de la détérioration rapide, ces derniers mois, de la situation en Allemagne orientale, aussi bien sur le plan politique, économique et financier que sur celui des luttes internes au sein du S.E.D.

La crise du ravitaillement n’a cessé d’empirer après le bref intermède du début du printemps. Les minimes rations officielles, notamment de beurre et de margarine, n’étaient plus honorées; dans les H.O. (magasins à prix libres), l’approvisionnement ne se faisait plus que très irrégulièrement. Le gouvernement était obligé de prendre des mesures d’une extrême sévérité pour diminuer tant soit peu la demande notamment par le retrait des cartes de ravitaillement à de nombreuses catégories de la population, appartenant aux classes moyennes ou exécutant des travaux « non-essentiels ». (Cette mesure affectait 2 millions de personnes.)

À cette crise alimentaire s’en ajoutait une non moins grave dans l’approvisionnement en produits industriels de large consommation, notamment en textiles, assez abondants encore il y a un an, et, vers la fin de l’hiver en matériel de chauffage (briquettes, etc.).

Les causes de cette pénurie vont multiples, la spéculation y a certainement joué un rôle. Mais le raidissement de la politique gouvernementale depuis la proclamation en 1952, de la « construction du socialisme » s’est poursuivi pendant et durant l’hiver et a incontestablement aggravé la situation. Le 1er janvier 1953, le droit de vendre les surplus agricoles à des prix libres fut supprimé, jusqu’alors, lis étaient achetés par des entreprises commerciales d’État à des prix cinq fait supérieurs à ceux obtenus par les paysans pour leurs fournitures obligatoires à l’État ; c’étaient les principales ressources financières des paysans qui disparaissaient… Puis, après des mois de tractations, on accrut considérablement les fournitures obligatoires des paysans – celles de viande et d’œufs furent augmentées de 30%, celles de lait de 35 %. La campagne contre la spéculation et le commerce privé s’accentua sans cesse, des milliers de petits entrepreneurs qui avaient été les principaux fournisseurs de la population en biens de consommation passèrent à une forme de résistance passive qui s’avéra tragiquement efficace ; ils s’évadaient vers l’Ouest abandonnant à l’État des usines vidées de matières premières et souvent de machines.

Non moins grave avait été la crise financière, provoquée par l’accroissement rapide et imprévu des dépenses militaires. Dans le communiqué du conseil des ministres concernant les fautes commises, il est spécifié que « des moyens budgétaires considérables avaient été utilisés à des dépenses non prévues par le plan quinquennal ». De telles « dépenses considérables » ne peuvent se rapporter qu’à celles relatives aux préparatifs militaires et, notamment à celles du « Dienst für Deutschland ».

Il en est résulté une pénurie de moyens d’achat dans l’industrie, un retard des investissements et une accumulation des stocks, et cela au moment où il fallait redoubler d’efforts, le plan n’ayant été réalisé que pour 92% l’an passé.

Une grave crise politique

Les difficultés politiques étaient aussi graves. Le conflit avec l’Église protestante était d’autant plus pénible que ses principaux chefs menaient campagne, en Allemagne occidentale, contre la remilitarisation et pour les pourparlers avec l’Est. La bonne volonté du gouvernement de Pankow à s’engager dans le vote des négociations devenait sujette à caution à partir du moment où il ce mettait à persécuter les partisans les plus énergiques de ces négociations. En s’attaquant à l’organisation de jeunesse « Die junge Gemeinde », le gouvernement de la D.D.R était arrivé dans une impasse : avancer, c’était engager un Kirchenkampf de grande envergure; reculer, c’était reconnaître explicitement son tort et « perdre la face ». M. Semionov n’a pas hésité à choisir cette solution. Mais, une importante fraction du S.E.D. lui avait sans doute préparé cette voie en augmentant, au cours des dernières semaines, sa résistance à la politique extrémiste de M. Ulbricht.

Car on ne saurait douter que la crise intérieure du S.E.D., ouverte par le limogeage de Franck Dahlem, était intimement liée à la discussion sur la tactique à employer devant les difficultés économiques et politiques chaque jour grandissantes. MM. Ulbricht, Matern, Hermann Axen semblent avoir été les partisans d’un raidissement de plus en plus ferme, politique qui, du moins y a quelques semaines, paraissait avoir l’accord des autorités soviétiques. (Autre innovation sensationnelle : les communiqués d’auto-critique admettent explicitement la co-responsabilité de ces autorités dans les erreurs commises!). Il y a à peine six semaines, Ulbricht préconisait encore d’accélérer la «construction du socialisme » et qualifiait la « Junge Gemeinde », aujourd’hui solennellement autorisée à fonctionner, « d’organisation de camouflage pour l’espionnage, le sabotage et la campagne guerrière des Etats-Unis ». Le prestige d’Ulbricht résistera-t-il au revirement qui vient de reproduire ? Aussi, n’avions-nous pas tort de prévoir (2) lors de l’élimination de Dahlern, que l’affaire n’était pas terminée et que la décision d’Ulbricht pourrait bien être se perte, du moins en tant que grand chef du S.E.D.

Le tournant, cependant, n’est encore que tactique. Pour le moment, le S.E.D. ne lâche aucun des leviers de commande politiques et économiques dans la zone orientale, l’amnistie même se limite aux condamnés de droit commun. Mais la panique qui s’est emparée de certains milieux du S.E.D. a des causes plus profondes. Dans l’ignorance complète où ils se trouvent des projets à longue échéance des autorités soviétiques, ils se demandent s’ils ne seront pas un jour « lâchés » par Moscou et si, pour imposer l’unité de l’Allemagne, l’U.R.S.S. n’accepterait pas la liquidation pure et simple des positions tenues par le S.E.D. Quoi d’étonnant, dans ces conditions, qu’après le déclenchement de l’offensive de paix soviétique, la tentation de prendre à tout prix des gages sérieux pour parer à une telle éventualité a été trop forte pour qu’on puisse y résister ? On pourrait accuser M. Ulbricht, cette fois non sans raison, de « manquer de confiant en l’Union Soviétique »…

Pierre GOUSSET.

(1) Le jour même où cet article nous parvenait, une importante manifestation ouvrière se déroulait à Berlin-Est.

(2) Voir « L’Observateur » du 14 au 21 mai 1983

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DEUXIÈME PARTIE  1 b)

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