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Mahmoud Darwich au Théâtre de l’Odéon (2007)

Dimanche 7 octobre 2007


Je suis allée écouter Mahmoud Darwich, poète palestinien, au Théâtre de l’Odéon. Je l’avais ‘découvert’ tardivement, lors des Belles étrangères à l’Opéra Bastille. Il m’avait émue au bord des larmes et je ne saurais dire pourquoi.


La salle était pleine. Beaucoup d’invités/ées, des Palestiniens/-iennes bien sûr, mais aussi des politiques (j’ai aperçu de Villepin). Combien étions-nous venus écouter le poète ? Un tiers ? Une moitié ? Une poignée ? À ma gauche trois jeunes gens, deux filles, un garçon. Quand les musiciens jouent, ils frétillent sur place, miment le mouvement de la musique. Quand Darwich lit, ils bougent beaucoup. S’ennuierait-on?

*

« Si l’on veut bien se représenter à quel point Baudelaire, en tant que poète, devait respecter ses propres positions, ses propres intuitions et ses propres tabous et à quel point par ailleurs étaient exactement définies les tâches de son travail poétique, on découvre chez lui un trait héroïque. »


Ce que dit Walter Benjamin de Baudelaire me paraît éclairer — aussi et peut-être plus encore — le travail poétique de Mahmoud Darwich. Être palestinien-et-poète implique un certain héroïsme. En tant que Palestinien, il est au cœur d’une question politique douloureuse, qui ne peut pas ne pas traverser sa parole. Mais comme poète, il lui faut résister aux injonctions (implicites/explicites) de la Cause politique, il lui faut résister aux attentes de ceux/celles qui la portent, qui souhaiteraient entendre leurs colères par la bouche du poète. Voire leurs haines. Il ne veut «pas succomber à ces pressions et, pour parvenir à écrire chaque jour», il se «réfugie parfois à Amman (Jordanie). Là, dans une chambre à moi, je continue mon œuvre poétique», disait-il. Il eût été facile de devenir LE porte-parole d’une cause simplifiée, de se faire applaudir sur des paroles simples. Mais la haine s’épuise et les vers qui la portent oubliés. Une question de temps. Il est vrai que le poème aide à résister, mais les peaux de banane sont nombreuses sur les chemins de l’écriture. Car, «même le langage, la parole, sont « occupés », au sens où nous finissons par ne plus parler que de l’actualité politique. Je tente d’écouter mon cœur pour résister à cette fermeture.»

Mahmoud Darwich a si mal à sa Palestine qu’il trouve les mots pour dire cette douleur sourde, sans pour autant identifier le sujet du poème au militant de la Cause palestinienne — et la question palestinienne gagne en dignité. Obliquement. Un effet de poète que les politiques ne parviennent jamais à produire. S’il dit la douleur de l’exilé dont on a détruit la maison, le coupant de son espace intime, d’enfance, son mode poétique de le dire universalise cette douleur, qui se refuse à renoncer à l’espoir d’un printemps. La parole poétique a ses stratégies propres : créer de l’espoir.


J’ai la nostalgie du pain de ma mère,
Du café de ma mère,
Des caresses de ma mère
Et l’enfance grandit en moi,
Jour après jour
Et je chéris ma vie, car
Si je mourais
J’aurais honte des larmes de ma mère !


« J’étais, lorsque j’ai commencé à écrire, habité par l’obsession de dire ma perte, mes sens, les limites imposées à mon existence, bref, mon moi dans son milieu et sa géographie particulières. Je ne faisais pas vraiment attention au fait que mon être recoupait un être collectif. Je voulais m’exprimer, ne rêvant de changer que moi-même.

Mais que pouvais-je contre le fait que mon histoire individuelle, celle du grand déracinement de mon lieu, se confondait avec celle d’un peuple ? Mes lecteurs ont ainsi tout naturellement trouvé dans ma voix personnelle leurs voix personnelle et collective. Mais moi, lorsque j’ai chanté en prison ma nostalgie du café et du pain de mère, je n’aspirais pas à dépasser les frontières de mon espace familial. Et lorsque j’ai chanté mon exil, les misères de l’existence et ma soif de liberté, je ne voulais pas faire de la « poésie de résistance », comme l’a alors affirmé la critique arabe […] Lorsque je repense à ces années, je revois la formidable capacité de la poésie à se répandre, alors qu’elle ne quête ni solitude ni grande vogue et que ni l’une ni l’autre ne sont des critères valables pour juger de sa beauté. Mais je sais aussi, quand je pense à ceux qui dénigrent la « poésie politique », qu’il y a pire que cette dernière l’excès de mépris du politique, la surdité aux questions posées par la réalité et l’Histoire, et le refus de participer implicitement à l’entreprise de l’espoir.

[Le lieu de l’Universel, préface de La terre nous est étroite, Gallimard, 1999]

«On hérite de la terre comme on hérite de la langue», lui reste la langue et son amour pour la terre perdue. Amour qui peut être entendu, voire partagé. Avec des accents de Bible hébraïque. Pêle-mêle de vers retenus qui ont perdu, dans ma mémoire, leur appartenance :

 

Ici Adam se remémore son argile

Sans les péchés
l’Évangile serait moins volumineux. Sans le mirage
les pas des prophètes sur le sable seraient plus sûrs
et vers Dieu le chemin serait plus court.

Peut-être la terre est étroite
Pour l’humain et pour le divin

Quand on l’écoute, on regrette de ne pas entendre sa langue pour goûter la substance de ses vers. Des échos de signifiants, où sourd la tendresse ou la colère. Un sens de la chute aussi, à en juger par les réactions de la partie du public qui partage sa langue. Un je marche dans Jérusalem :


À Jérusalem, je veux dire à l’intérieur
des vieux remparts,
je marche d’un temps vers un autre
sans un souvenir
qui m’oriente. Les prophètes là-bas se partagent
l’histoire du sacré … Ils montent aux cieux
et reviennent moins abattus et moins tristes,
car l’amour
et la paix sont saints et ils viendront à la ville.
Je descends une pente, marmonnant :
Comment les conteurs ne s’accordent-ils pas
sur les paroles de la lumière dans une pierre ?
Les guerres partent-elles d’une pierre enfouie ?
Je marche dans mon sommeil.
Yeux grands ouverts dans mon songe,
je ne vois personne derrière moi. Personne devant.
Toute cette lumière m’appartient. Je marche.
Je m’allège, vole
et me transfigure.
Les mots poussent comme l’herbe
dans la bouche prophétique
d’Isaïe : « Croyez pour être sauvés. »
Je marche comme si j’étais un autre que moi.
Ma plaie est une rose
blanche, évangélique. Mes mains
sont pareilles à deux colombes
sur la croix qui tournoient dans le ciel
et portent la terre.
Je ne marche pas. Je vole et me transfigure.
Pas de lieu, pas de temps. Qui suis-je donc ?
Je ne suis pas moi en ce lieu de l’Ascension.
Mais je me dis :
Seul le prophète Muhammad
parlait l’arabe littéraire. « Et après ? »

Après ? Une soldate me crie soudain :
Encore toi ? Ne t’ai-je pas tué ?
Je dis : Tu m’as tué … mais, comme toi,
j’ai oublié de mourir.

Ne t’excuse pas


Traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar
Titre original : Lâ ta’tadhir ‘ammâ fa’alta
Éditeur original : Riad el-Rayyes Books, Beyrouth, 2004


Son dire lui ressemble, la sobriété est sa marque, qui est, me semble-t-il, un travail contre la langue arabe si douée pour l’hybris métaphorique, l’envolée lyrique avec ses mouvements de vagues. Il tient sa langue, comme il tient sa douleur.

Mahmoud Darwich dit chercher les mots pour dire la beauté de la fleur d’amandier, qui pourraient devenir hymne national… L’utopie d’un monde autre permet de continuer à vivre.

 

Remparts à la barbarie
Il* dit : Je suis de là-bas. Je suis d’ici
et je ne suis pas là-bas ni ici.
J’ai deux noms qui se rencontrent et se séparent,
deux langues, mais j’ai oublié laquelle était
celle de mes rêves.
J’ai, pour écrire, une langue au vocabulaire docile,
anglaise
et j’en ai une autre, venue des conversations du ciel
avec Jérusalem. Son timbre est argenté, mais
elle est rétive à mon imagination !

Car en fin de compte, nous sommes tous des exilés.
Moi et l’Occupant, nous souffrons tous les deux de l’exil.
Il est exilé en moi et je suis la victime de son exil.
Nous tous sur cette belle planète, nous sommes tous voisins,
tous exilés, la même destinée humaine nous attend,
et ce qui nous unit c’est de raconter l’histoire de cet exil ».

CONTREPOINT
[*Pour Edward Saïd]
New York. Novembre. 5e Avenue.

*

Une amie israélienne Naomi Shepherd-Laish, journaliste et écrivain, me disait : «On ne pourra faire la paix, une paix durable, que si Israël s’excuse auprès des Palestiniens». Qui l’entendra ? L’état de guerre qui ravage moralement les deux parties, barre l’optimisme. Mais rien n’est jamais sûr, y compris le pire. Dans les deux camps, des bipèdes tentent de penser à contre-courant, qui savent écouter «le chuchotement de la poésie contre la force des armes».

Il plairait à W. Benjamin ce chuchoteur qui parlent de ceux/celles que l’Histoire des vainqueurs oublient. Invariablement.


******

P.-S. Mardi 12 août 2008 dans Libération :

« Mahmoud Darwich est mort à Houston en Amérique. »

« La mort/Coeur renversé » Eluard

Les obsèques seront nationales.

Peut-être qu’un sourire triste se dessinera dans les cieux…

******

P.-S. Lundi 6 juillet 2009

Je parlais de l’héroïsme du poète palestinien. Je ne croyais pas si bien dire. Dans un recueil publié après sa mort, on lit le poème suivant.


ASSASSINAT

Les critiques m’assassinent parfois
ils réclament le même poème,
la même métonymie…
Si je m’échappe sur un chemin de traverse,
ils disent: Il a trahi la voie.
Si je trouve la rhétorique de l’herbe,
ils disent : Il a renoncé à l’obstination des chênes.
Si je vois les roses, jaunes au printemps,
ils s’interrogent : Où est le sang patriotique dans ses écrits ?
Si j’écris : Le papillon est mon petit frère
à la porte du jardin,
ils tournent le sens avec une cuillère à soupe.
Si je murmure: Toute mère est mère,
qui flétrit et se dessèche tel un bâton,
quand elle perd son enfant,
ils disent : Elle lance des youyous et danse à ses funérailles,
car les funérailles sont les noces de son enfant…

Et si je regarde vers le ciel pour voir
ce qui ne se voit,
ils disent: La poésle méprise son objet…

Les critiques m’assassinent parfois
mais je ne meurs pas,
je les remercie du malentendu
et repars en quête de mon nouveau poème !

La Trace du papillon, Pages d’un journal (été 2006-été 2007), traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, ACTES SUD, 2009, p.63-64

*

P.-S. Mercredi 26 mars 2014

 

Dans L’exil recommencé, on peut lire le texte d’une intervention à Ramallah, LE MÉTIER DE POÈTE, Mahmoud Darwich, revient sur ses ‘assassinats’ de critiques ‘engagés’ et répond. Un très beau texte.

Et GRAND MERCI à ELIAS SANBAR de si bien traduire ce poète palestinien.

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P.-S. Mardi 18 août 2009

 

Une œuvre d‘Ernest Pignon-Ernest a été vandalisée par trois jeunes intégristes catholiques dans la nuit du 26 juillet : un grand dessin collé sur la façade de la cathédrale de la ville, dans le cadre de l’exposition. (…).

« L’emplacement du sexe féminin a été meurtri et arraché à l’aide d’un long bâton par une famille de Montauban qui milite par ailleurs contre l’avortement.»

« Au cours de la même semaine, à quelques milliers de kilomètres, un portrait du poète Mahmoud Darwich, que j’avais collé à Ramallah, a également été lacéré. Là-bas ce sont des fondamentalistes musulmans qui exècrent la liberté d’être et de penser du grand poète palestinien (1941-2008) qui sont passés à l’action. Intégristes de tous les pays… » [PIGNON-ERNEST dans le MONDE du 18/08/09]

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