feliepastorello.boidi-p.personnelles

15/01/2014

Kantorowicz de retour in Germania, 1b)

INTRODUCTION GÉNÉRALE VOIR PAGES

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles
Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest
Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve
Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique
Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne
Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz
La Littérature comme acte de résistance
Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

*


JOURNAL DE LECTURE

I

AN 1953


Auschwitz

Cette année-là, en août 1953, Kantorowicz obtient l’autorisation de sortie, grâce à l’obstination des Polonais qui ne cessent de renouveler leur invitation pour vaincre «l’entêtement – Sturheit» des apparatchiks teutons. Voyage ambivalent. Bienfaisant d’abord. Il découvre que les Polonais ont édité son Journal d’Espagne, interdit de publication en RDA, qu’ils ont archivé la collection de la revue Ost und West, interdite par Ulbricht & Co. Du baume sur les plaies de Don Quichotte. Ce voyage, écrit-il, est «un tonique» dont il usera «avec parcimonie pour parvenir à surmonter, ce qui m’attend ici –Ein Tonikum. Ich werde die Belebungsspritze möglichst haushälterisch aussparen, um das, was mich hier erwartet, überstehen zu können». (t.2, p.414).

Durant ce séjour, il se rend à Auschwitz. Dur moment de vérité. Comme beaucoup d’Allemands, juifs, il se sentait plus allemand que juif, malgré l’exil et les souffrances de l’exil, malgré les pertes, (il est un des rares survivants de sa famille). À Auschwitz, devant les amas de chaussures, de cheveux, de dentiers…, il s’interroge, pour la première fois, sur sa germanicité. Les pages du Journal, écrites après son retour, sont douloureuses. Bouleversantes.

«L’exposition sur l’emplacement de l’ancien ghetto de Varsovie où des centaines de milliers de Juifs furent abattus comme du bétail galeux, et le camp d’Auschwitz, conservé comme mémorial terrifiant, où comme il est dit, plus de 2 millions d’êtres humains ont été gazés comme des punaises, cela ne s’oublie plus jamais. Les baraques avec les cheveux des femmes (qu’on n’a pas eu le temps de transformer), les monceaux de milliers de chaussures, parmi lesquelles de petites chaussures d’enfants, les dentiers, dont on a arraché les couronnes en or. […]

« — non cela ne s’oublie pas, cela ne s’oublie plus jusqu’à la fin de la vie. Je me tenais debout devant la montagne de chaussures et je pensais, peut-être que l’une ou l’autre de ces chaussures appartenait à tante Lotte, une femme douce, mince et tendre, qui m’était la plus chère parmi les parents, ou peut-être à la grand tante Sophie, que l’on a déportée ici à l’âge de presque 80 ans ; ou à l’oncle George, l’ingénieur correct, paisible et à l’oncle Erich, l’employé des AEG, blond aux yeux bleus ou à mon ami de jeunesse Hans Arno Joachim, un scientifique rêveur, qui était trop maladroit pour échapper à temps à la France, […].

« On a pensé et repensé cela des centaines de fois, on a essayé de se représenter pour s’en approcher, et pourtant lorsque je vis à Auschwitz les fours crématoires, les baraques de la mort, le mécanisme des massacres à la chaîne, lorsque je me tins debout devant les tours des valises abandonnées, des vêtements, des chaussures, des cheveux de femmes, je fus violemment saisi par la vision de ceux qui m’étaient les plus chers qui, après l’irreprésentable horrible fin, avaient encore été utilisés, convertis commercialement comme matière première pour la fabrication des tapis avec les cheveux des femmes gazés, de savon avec la graisse des corps torturés, de lampes avec la peau humaine.

« Die Ausstellung auf dem Gelände des ehemaligen Warschauer Ghettos, wo Hunderttausende von Juden wie räudiges Vieh abgeschlachtet wurden, und das als grausiges Mahnmal erhaltene Lager von Auschwitz, wo, so heißt es, mehr als zwei Millionen Menschen wie Wanzen vergast worden sind — das vergißt sich nie mehr. Die Baracke mit den Frauenhaaren (die nicht mehr zur “Verwertung” kommen konnten), die Stapel von Zehntausenden von Schuhen, Kinderschühchen darunter, die Gebisse, aus denen die Goldplomben sachgemäß herausgebrochen worden sind, […]

« —nein, das vergißt sich nicht, das vergißt sich nicht mehr bis ans Lebensende. Ich stand vor dem Berg von Schuhen und dachte, vielleicht gehörte der eine oder andere Tante Lotte, der zarten, schmalen, sanften Frau, die mir von all meinen Verwandten die vertrauteste war oder vielleicht Großtante Sophie, die man mit fast achtzig Jahren noch hierher abtransportiert hat; oder Onkel Georg, dem redlichen, stillen, korrekten Ingenieur, oder Onkel Erich, dem blonden, blauäugigen mittleren Angestellten bei der AEG, oder meinem Jugendfreund Hans Arno Joachim, dem versponnenen Wissenschaftler, der zu unbeholfen war, um rechtzeitig aus Frankreich zu entkommen, […].

« Man hat das alles tausendmal überdacht, sich vorzustellen versucht, um vor sich selber damit zu Rande zu kommen doch als ich in Auschwitz die Gasöfen, die Todesbaracken, den Mechanismus der Schlächterei am laufenden Band sah, als ich vor den aufgetürmten hinterlassenen Koffern, Kleidungsstücken, Schuhen, Frauenhaaren stand, ergriff mich übermächtig die Vision, daß manche von den mir Liebsten hier nach dem schrecklichen, dem nicht vorstellbar grausigen Ende womöglich noch ausgeweidet worden waren zur «geschäftlichen Verwertung», Rohstoff für die Fabrikation von Teppichen aus dem Haar der vergasten Frauen, von Seife aus Fettbeständen der gemarterten Körper, von Lampenschirmen aus Menschenhaut.»


« Je n’avais plus en tête le nombre abstrait de milliers, de millions; je voyais tante Lotte devant moi, et Hans Arno, j’aurais presque dans un mouvement réflexe tendu le bras pour les toucher, tant je les voyais avec précision. Et subitement, j’eus comme le sentiment qu’ils me regardaient, m’accusant. Jamais avant, je ne m’étais senti si totalement juif comme en ce moment, lié à eux et à eux seulement, et je me demandai dans cet état de sidération, dans lequel j’étais tombé, si j’avais bien fait de revenir en Allemagne comme Allemand, de me considérer comme faisant partie de ce peuple, de m’identifier à lui.

« Ich hatte keine abstrakte Zahl von Hunderttausenden oder Millionen mehr im Sinn; ich sah Tante Lotte vor mir und Hans Arno, ich hätte beinahe in einer Reflexbewegung den Arm ausgestreckt, um sie zu berühren, so deutlich sah ich sie. Und plötzlich war mir, als ob sie mich anklagend ansahen. Nie zuvor habe ich mich so völlig als Jude gefühlt wie in diesem Augenblick, nur mit ihnen verbunden, und ich fragte mich in dem benommenen Zustand, in den ich geriet, ob ich recht daran getan hatte, als Deutscher nach Deutschland zurückzukehren, mich zu diesem Volk zu bekennen, mich mit ihm zu identifizieren. (t.2, p.415-416)»

Il faut avoir lu les différents Journaux d’Alfred Kantorowicz pour comprendre le désarroi moral, politique, de ce communiste qui, en 1953, découvre la réalité concrète de l’Extermination, qui s’interroge sur son identité — après avoir douté des valeurs qui ont balisé ses engagements politiques. L’amertume de la ciguë.

Le 8 septembre 1953, à Bansin 10), il note :

«Des espoirs secrets, des illusions, des rêves utopiques qui pourraient se blesser à la réalité, je n’en ai plus. Je construirai des murs autour de moi encore plus hauts et encore mieux calfatés.

«Geheime Hoffnungen, lllusionen, Wunschträume, die sich an der Wirklichkeit wund stoßen könnten, habe ich nicht mehr. Ich will die Mauern um mich noch höher bauen und noch besser abdichten. (t.2, p.421)».


La Littérature comme acte de résistance

Dans ce naufrage, il ne parvient pas à écrire. Même si, et c’est notre chance, il a gardé la pratique du Journal, une manière de s’oxygéner en laissant libre cours à ses colères salutaires, ses haines. Son activité de Professeur de Littérature à l’Université Humboldt lui apporte quelques satisfactions, et de possibles revanches qui sont des formes de résistance à l’oppression. Il se sert de textes de Brecht, de certaines scènes de Grand Peur et Misère du IIIe Reich, «La croix à la craie, L’espion, L’heure du travailleur, se lisent comme un pamphlet écrit aujourd’hui contre le régime d’Ulbricht» (t.II, p.425). Galilée devient la métaphore de toutes les formes d’inquisition. Le roman de Bredel, Ton frère inconnu, qui montrait la résistance d’un travailleur durant le nazisme, sert à dénoncer l’oppression présente, “socialiste”. La scène de la visite d’un haut responsable, Reichstreuhänder, qui invite les ouvriers à dire en toute franchise où la chaussure fait mal, assurant que les critiques sont bienvenues, produit des échos, sans avoir à la commenter. Les étudiants comprennent les choix.

« Je lis in extenso la scène. Il faudrait vraiment être des imbéciles, qui, en écoutant, ne se rappelleraient pas les visites de nos «Reichstreuhänder» dans les usines après le 17 juin.

«Es müssen schon besondere Dummköpfe sein, die sich dabei nicht an die Besuche unserer »Reichstreuhänder« in den Großbetrieben nach dem 17. Juni erinnern.» (t.2, p.426)

La littérature comme outil de dévoilement et espace de résistance, où le Je tente de s’affirmer en se construisant libre, espérant devenir sinon un modèle à imiter, du moins un support. On comprend pourquoi les pouvoirs s’en méfient. Pourquoi les sociétés démocratiques en font une marchandise parmi d’autres, une manière de neutralisation.

*

L’année 1953 est aussi nécrologie. Les amis, c’est-à-dire pour Kantorowicz des compagnons de luttes, meurent. Chaque fois, il dessine une petite miniature, la tonalité en est toujours chaleureuse. Au printemps, Erich Weinert disparaissait. Un fidèle compagnon de lutte et un ami fiable, qui partageait la même aversion (Abscheu) d’Ulbricht et de Becher. En automne, c’est Friedrich Wolf qui mourait «profondément désespéré, résigné, au bout de sa capacité de résistance». L’année s’achève sur la mort Rudolf Leonhard, mort de désespoir – Er ist hier in Verzweiflung zugrunde gegangen (19 décembre 1953). Lui qui attendait quelque reconnaissance pour son passé de combattant anti-nazi malmené par l’Histoire, fut mis au ban de la société socialiste. Alors que d’anciens nazis devenus communistes pouvaient voyager, ON lui interdit de sortir. Du mépris. Y compris de « dame Seghers », que Kantorowicz ne tenait pas en grande estime, après l’avoir vue rafler de la nourriture pour les siens sur le bateau qui les conduisait vers un ailleurs moins incertain que l’Europe. Kantorowicz ignore l’indulgence pour les comportements mesquins qui lèsent ses semblables en des temps difficiles. Leonard avait dit à Grotewohl qu’il désirait émigrer. La mort le délivra.

« Le vide se fait autour de nous – Es wird leer um uns.» (t.2, p.427)

L’année 1953 se termine noire, comme elle a commencé. Le mouvement de l’écriture en devient lent, presque ennuyeux, quelque chose qui ressemble à de la rumination, car le pouvoir rumine et se répète, Kantorowicz s’y englue.

Dans les pages de l’année 1954, l’ironie se fait toujours plus mordante, les comparaisons, les parallèles avec le régime nazi, se multiplient, il est question des SA d’Ulbricht, des McCarthys rouges… qui ont définitivement remporté la victoire. Le 30 mai 1954, il analyse des affiches qui invitent au rassemblement de Pentecôte des FDJ (Jeunesses communistes):

« Au premier plan, deux jeunes gens blonds comme la paille avec des visages inexpressifs, et un sourire dentifrice, au milieu, une jeune fille à la tête carrée, blonde comme les jeunes gens, hanche large, vigoureuse et montrant aussi ses dents. Légèrement de côté, derrière ces trois prototypes de la force et de la joie de vivre germaniques, un défilé sans fin de colonnes marchant au pas avec des drapeaux au vent, chemises bleues uniformes, comme sont uniformes les visages aux contours vagues et sans vie des garçons et des filles.» (t.2, p.457-458)

Ces “nouveaux Siegfrieds” marchent sur des adversaires caricaturés, Adenauer, des officiers SS, «Une affiche nazie» dit-il justement. Une affiche semblable aux dessins nazis publiés dans le Stürmer, les adversaires du communisme remplaçant les Juifs. Le Ungeist 11) est ressuscité – dieser Ungeist […] (ist) wieder auferstanden.

Le désenchantement est si profond qu’il fait des cauchemars où figures du nazisme et du communisme se superposent. S’y lisent la solitude, le désarroi, les blocages, l’angoisse. Cauchemars clairvoyants qui anticipent sur sa fuite. Une forme de maturation inconsciente, on ne saute pas dans le vide de gaieté de cœur, après avoir patiemment reconstruit une vie, professionnelle en particulier, qui apportait des satisfactions.

*


Pentecôte 1954, il note un cauchemar. Kafkaïen. Maïakovskien aussi. Une gare, ses papiers et bagages sont sous clés dans une salle de consigne. Personne à qui s’adresser. Le train va partir, il aperçoit deux fonctionnaires des chemins de fer, tente de s’en approcher, sans y parvenir. Pour pouvoir prendre le train, il renonce à les approcher, sa liberté en dépend. Il s’adresse au chef de gare, prêt à donner le signal du départ. La gare est vide, le chef de gare est indifférent à sa détresse. Il n’a pas de papiers, pas d’argent. Lentement, le fonctionnaire se transforme, grandit, s’élargit, son crâne atteint le toit de la gare. Du haut de sa nouvelle grandeur, il lui dit : Mais que voulez-vous donc au fait ? Vous n’étiez même pas chez les SA. (t.2, p.459-460).

La gare, le train, l’indifférence, l’omniprésence nazie, cauchemars de l’exilé…


Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

L’année 1954 s’achève sur des notes d’un voyage en Chine, précédées du titre: Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine. Dans le cadre d’un échange universitaire, il s’envolait pour la Chine, le 15 novembre. Le Professeur Feng, germaniste, chef de la délégation culturelle chinoise en RDA, désirait un collègue, expert en littérature moderne, de Gerhart Hauptmann à Thomas et Heinrich Mann. Personne d’autres ne remplissant les conditions posées par le professeur Feng, Kantorowicz, qui s’était retiré à Bansin, devenu «son refuge» fut prié de se rendre immédiatement à Berlin pour être vacciné et préparer son voyage. En moins de cinq semaines, tout était prêt pour son départ. Il accepta l’offre avec joie. D’autant qu’il n’avait rien demandé, pas fait de compromis et qu’il pouvait donc se livrer aux joies de la découverte sans remords.

À l’époque, fait-il remarqué, les artistes, peintres, écrivains, musiciens voyageaient beaucoup, ils n’écrivaient plus, ne peignaient plus, ils/elles se contentaient de représenter la RDA dans différentes instances internationales. Une manière de domestication relativement efficace.

Le voyage dura trois mois. Il fit des conférences sur Brecht, Heinrich Mann, Hauptmann, etc., observa, fréquenta les théâtres, vit et revit les classiques de l’Opéra de Pékin, le théâtre d’agitation qui avait pour objet la Révolution et la guerre de Corée, mais aussi Tchekhov et Gorki, «dans des mises en scène qui égalaient celles de Reinhardt». Comme tout Occidental qui ignore la langue, il scrutait les apparences pour trouver des entrées dans une culture aussi différente que la culture chinoise. Il avait lu les écrits de Mao Tsé-toung sur L’art et la littérature, censurés en RDA, et publié en 1949, l’essai sur La littérature en Chine (Cahier 2, p. 6-14; Cahier 3, p. 27-33), traduit de l’anglais par son collaborateur Maximillian Scheer.

Le voyage en Chine n’apprend rien qu’on ne sache sur Kantorowicz : un être libre, qui sait regarder, ne s’en laisse pas conter, «vieux jeu» dit-il de lui-même, très vif, irascible même, qui souvent perd patience et envoie promener sans ménagement les représentants trop zélés des pouvoirs quels qu’ils soient (gendarme français, apparatchik…). Du trop plein qui déborde. En Chine, c’est une jeune femme, chargée de le conduire et de le surveiller qui, étonnée, subira l’éclat.

En revanche, les notes de voyage permettent de compléter la galerie de portraits des internationalistes, anglais, allemands, combattants de la liberté sur tous les fronts. Il évoque deux figures, un homme, une femme. Leur goût de l’aventure épouse les désirs de justice sociale. Mais je pourrais dire aussi que les désirs de justice activent l’esprit d’aventure, le goût du risque, etc., dynamisés par le vent de l’Histoire.

À Pékin, il revoit Fritz Jensen qui fut médecin dans la 13e Brigade. La guerre d’Espagne perdue, avec quelques autres brigadistes, Jensen allait se battre auprès des Chinois contre les Japonais. Rejoignait Mao Tsé-toung, se maria et devint citoyen chinois. Ils s’étaient revus deux fois dans les années cinquante en RDA. Les doutes croissants de Kantorowicz sur le communisme embuèrent leurs rencontres. Jensen pensait que les perversions des régimes communistes n’étaient que des «maladies infantiles» qui disparaîtraient, le but principal atteint, à savoir du pain pour tout le monde.

Kantorowicz s’interroge, revient une fois encore sur le trop célèbre vers d’un song de L’Opéra de quat’sous : «D’abord la bouffe, ensuite la morale – Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral », vers repris dans l’immédiat après-guerre pour écarter les leçons de morale que les vainqueurs dispensaient aux vaincus, et dont Brecht aussi regrettait le sociologisme primaire, lors de son retour en Allemagne en 1947. S’il est vrai, concède Kantorowicz, que la question du bol de riz se pose autrement en Asie pour des millions d’affamés, et qu’il ne peut y avoir de liberté là où règne la faim, il tient à réaffirmer le lien dialectique, nécessaire, entre les deux éléments, la bouffe et la morale, précisant ainsi ce qu’il entend par morale : «ordre social raisonnable, éthique, libre-pensée – lies:gesellschaftliche Vernunft, Ethik, freies Denken» (t.2, p.505). Si les fondements même de la vie doivent être assurés, ils ne peuvent suffire au socialisme. Il y faut pour reprendre une expression de Heine, un morceau de pain spirituel – Stückchen Geistesbrot.

Les rencontres de Kantorowicz et Jensen à Pékin furent néanmoins productives. Jensen qui avait combattu aux côtés des Vietnaniens, participé à la défaite des Français à Dien Bien Phu, décrivait les différences entre les combats des partisans en Espagne et en Asie. Il l’aidait aussi à déchiffrer les codes au quotidien, en soulignant parfois les racines culturelles très anciennes, de certaines pratiques ’modernes’ dont la vigilance chinoise- Wachsamkeit.


La seconde figure évoquée : Agnes Smedley, «l’indomptable rebelle qui n’aurait jamais pactisé avec les puissants – Die unbändige Rebellin, die mit keiner Macht je paktiert hätte» (t.II, p.506-507) qui décéda à Londres, le 11 mars 1950, dans un hôpital, exilée par le maccarthysme, dont la dépouille fut transférée en Chine, selon ses désirs, à la demande de Mao et de Chu Teh. Sur sa tombe, dans le Panthéon de la nouvelle Chine, Kantorowicz lira l’inscription suivante, en anglais : »IN MEMORY OF AGNES SMEDLEY; AMERICAN REVOLUTIONARY WRITER AND FRIEND OF THE CHINESE PEOPLE.«

Agnes Smedley, fille d’un travailleur et d’une lavandière du Colorado, avait atterri en Allemagne en 1920, vécut 8 ans à Berlin, lectrice d’anglais par intermittence à l’Université, fréquentant le cercle des exilés politiques hindous, elle fut envoyée en 1928 par la Frankfurter Zeitung comme correspondante en Chine. Elle vécut la révolution chinoise de l’intérieur (an ihren Quellen), écrivit la biographie de Chu Teh, son compagnon, prestigieux commandant en chef de l’armée rouge, devenu maréchal, l’alter ego de Mao 12). Elle partagea la faim, le froid avec les révolutionnaires dans les grottes du Yenan, l’«étrange ville de troglodytes» où «ont été établies les bases inébranlables de la politique maoïste» selon K.S.Karol 13).

Kantorowicz avait rencontré Agnes Smedley en Amérique en 1943, chez une amie commune Elizabeth Ames à Yaddo, Saratoga Springs 14). Il évoque ce personnage de femme dans le tome I du Journal allemand (p.569-576). Elle dessinait à grands traits, soir après soir, les principales figures de la révolution chinoise.

« Je me répète, ce n’étaient ni des bureaucrates de parti ni un organe exécuteur dirigé par une centrale détentrice du pouvoir, écrit-il, mais des intellectuels, des théoriciens qui partaient certes de Marx, mais qui interprétaient sa doctrine, avec créativité et sans dogmatisme, en l’adaptant à un pays agraire d’Asie.

« Das waren ich wiederhole mich— keine Parteistubenbürokraten, keine ausführenden Organe, die von einer Zentrale dirigiert wurden. Sie waren Intellektuelle, Theoretiker, die wohl von Marx ausgingen, seine Lehre aber ganz undogmatisch schöpferisch für die eigenständigen Bedingungen des asiatischen Agrarlandes umprägten.

« Le bol de riz ou de millet quotidien qui était resté, depuis des millénaires, pour des millions de Chinois, un rêve, la répartition juste des fruits de leur travail, c’est la formule magique qui a fait d’un pays semi-colonial dévasté par les seigneurs de guerre et les féodaux corrompus, en une dizaine d’années, une grande puissance.

«Die tägliche Schale Reis oder Hirse, die jahrhundertelang für die Mehrheit der Bauern Chinas ein Wunschtraum geblieben war, die (nach Möglichkeit) gerechte Verteilung der Erträgnisse ihrer Arbeit, das ist die Zauberformel, die China aus einer von korrupten War-Lords und Feudalherren verwüsteten Halbkolonie im Verlaufe von zehn Jahren zu einer Großmacht gemacht hat.» (t.2, p.503-504).


Il avait emporté les dernières lettres reçues d’Agnes Smedley, pour les remettre à Chu Teh qui, devenu le deuxième homme fort du régime 15) était difficilement accessible. L’ambassade de la RDA refusa d’intercéder. Il s’en réjouit après coup, mesurant sa naïveté, lui qui pensait remettre — par courtoisie — ces lettres à l’ancien compagnon d’Agnes Smedley, devenu son légataire universel. Mais, note-t-il avec ironie :

« Je me trouvais en Chine en 1954/55, confronté non plus aux théories philanthropiques des révolutionnaires des grottes du Yenan, mais à la pratique de chefs qui, en attendant, avaient accédé au pouvoir. Cette connaissance devait me servir de fil conducteur pour mes observations.

«Ich fand mich im China von 1954/55 nicht mehr mit den menschenfreundlichen Theorien der Revolutionäre aus den Felsenhöhlen von Jenan konfrontiert, sondern mit der Praxis der unterdessen zur Macht gekommenen Regierungschefs. Diese Erkenntnis sollte ein Leitfaden für meine Beobachtungen werden.»(t.2, p.507-508)

Il conclut : elle mourut à temps. Après avoir appris leur victoire, mais avant de voir la révolution se muer en dictature de quelques-uns et les anciens combattants de la liberté se métamorphoser en oppresseurs. «Hyde, le meurtier tu(ant) le bon Dr Jekyll».

En Amérique, Agnes Smedley lui avait donné à lire le roman d’un jeune écrivain et partisan chinois T’ien Chün 16), Le village en août, dont il avait acheté les droits et qu’il avait publié sous le titre Das erwachende Dorf-Le réveil du village (Le village se réveillant). En Chine, il demanda à le rencontrer. On commença par écarter sa demande, il vivait retiré. Son entêtement lui permit de découvrir les formes chinoises d’oppression politique. Le jeune auteur s’était écarté de la ligne du Parti, ses nouvelles productions étaient sans valeur ; en fait, il était «en réhabilitation idéologique dans de lointaines campagnes».

Il découvrit avec surprise, la vivacité des débats entre artistes, intellectuels, et surtout la durée de ces débats. Quand le Président de l’Association des écrivains Kuo Mo-jo 17), avide de titres, d’honneurs, dévoré par l’ambition voulut imposer sa vison de l’art, de la littérature, il se heurta rapidement à un front d’écrivains, d’artistes déterminés à défendre leurs pratiques. Débats dont les quotidiens rendaient compte, en première page. Lors de ses déplacements, il constata que les débats avaient gagné les universités de Nankin, Schanghai, Canton, Hankou, Wuhan… 18)

Jensen avait promis de lui envoyer la suite des débats et des arguments, mais il mourut dans le célèbre attentat qui élimina une partie de délégation asiatique qui se rendait à la Conférence de Bandung (Indonésie) 19).

À chaque comparaison, le communisme de la RDA apparaît singulier, particulièrement asservi à Moscou qui barrait toute tentative de réforme, particulièrement gris, du gris du petit petit-bourgeois, ‘clone’ de l’Untertan ‘impérial’. Un sujet largement exploré par la littérature, le cinéma, entre autres, Der Untertan de Heinrich Mann, porté au cinéma par Wolfgang Staudte.


Première partie 1a)

———————-

10. Bansin est une des trois stations balnéaires dites impériales (Kaiserbäder) sur l’île Usedom (Baltique).

11. Esprit malfaisant pour Ungeist est trop faible, le terme esprit n’a pas la même valeur théologico-philosophique qu’en allemand. Le terme Ungeist servait à désigner chez les intellectuels l’esprit nazi, fasciste, impérialiste, bref le réactionnaire. Le Ungeist nous rapprocherait du monstrueux. Le privatif UN- associé à différents mots (-geist (esprit), –wesen (être), – sinn (sens), –recht (droit), à des adjectifs, etc.) tisse un fil sémantique tendu entre les pages du journal traversées par des éclats de colère ironique.

12. Auteure de The Great Road, Monthly Review Press, New York, 1956. K.S.Karol (note suivante) remarquait en 1966 que l’ouvrage n’était pas traduit en Chine. Voir p.83, l’explication suggérée. Kantorowicz publia dans la revue Ost und West, quelques textes de Smedley dont L’influence de Käte Kollwitz en Chine, avec deux reproductions de gravures sur bois de Lu Hsün (Cahier 12 de décembre 1948, p.12-15) et un texte court sur sa première rencontre avec Mao à la lueur d’une bougie (Cahier 2 de février 1949, p.4-5).

13. K.S.Karol, La Chine de Mao, l’autre communisme, Paris, Robert Laffont, 1966, p.23.

14. Dans la région de New York. Connu pour ses sources et une bataille, considérée comme la 14è bataille la plus importante de l’histoire militaire (september-octobre 1777), un tournant lors de la Révolution américaine.

15. Depuis 1975, Président du comité permanent de l’Assemblée nationale populaire (RPC). Commandant en chef de l’armée rouge durant la guerre sino-japonaise (1937-1945) et la guerre civile chinoise, nommé commandant en chef de l’armée populaire de libération après 1949, et maréchal en 1955.

16. Transcription du chinois par Kantorowicz.

17. Kuo Mo-jo assuma des fonctions diverses. Présenté comme «Président de l’Académie des sciences, historien et dramaturge» par K.S. Karol quand il le rencontre, il fut d’abord président de la Fédération nationale de littérature et d’art, créée en juillet 1949, il fut aussi un des 13 vice-présidents qui assistaient Chu Teh au Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire. K.S. Karol, op. cit., p.276, p.285, p.465.

18. À partir de 1957, la théorie du «laisser toutes les fleurs s’épanouir» qui avait entraîné la chute de Kuo Mo-jo, commença à devenir dangereuse pour le pouvoir politique, et les artistes furent à nouveau soumis aux pressions du pouvoir politique.

19. La conférence de Bandung en Indonésie (18 au 24 avril 1955), qui réunissait pour la première fois les représentants de vingt-neuf pays africains et asiatiques, inaugure l’entrée sur la scène internationale des ex-pays colonisés. Nehru, Nasser et Chou En-laï en furent les vedettes.


*************************

Première partie 1a)

Publicités

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :