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07/11/2007

De l’intime nazi 1 : Montage

MONTAGE

Des histoires de fèces, de brutalité, de cynisme

I

1934-1935

Nur wer im Wohlstand lebt, lebt angenehm !
Seul qui dans l’aisance vit, vit agréablement ! 1)

Interroger, penser le détail

Cherchant un ouvrage, je suis tombée sur un petit recueil de documents trouvés dans les archives de Göring 2). Je le feuillette et retrouve les deux pages qui m’avaient incitée à l’acheter, en solde, à l’entrée de la Humboldt Universität, à Berlin. Apparemment anecdotiques, une page témoigne de la dimension économique et jouissive du nazisme, la seconde de sa dimension idéologique et jouissive, ces trois éléments étant intriqués, et pas seulement chez les hauts dignitaires nazis.

La dimension économique et jouissive

Au moment où le pouvoir nazi, diminuant la ration de matière grasse, demande au peuple allemand de tirer la ceinture d’un cran, la comptabilité du cuisinier de Göring est édifiante. Pour la période du 1.1 au 30.9.1937, deux pages de factures : au total, la somme colossale de RM 38 205,98 [Document n° 2, p.14] 3). Avec un solde de RM 1118,32 pour les livraisons de viande entre juillet et septembre [p.15] On comprend pourquoi le satrape hitlérien avait besoin d’argent, et pas seulement pour les opiacés. Deux ans auparavant, dans son célèbre discours de Hambourg, le même Göring disait avec sérieux : « L’acier a toujours rendu fort un empire, le beurre et le saindoux ont tout au plus rendu un peuple obèse ». John Heartfield, alias Wieland Herzfeld, en dénonça le cynisme dans un photomontage : Hurrah, die Butter ist alle ! – Hurrah, plus de beurre!, daté du 19. décembre 1935 4). Autour d’une table, sous le portrait tutélaire de Hitler, quatre membres d’une famille allemande (père, femme, grand-mère, enfant) tentent d’ingurgiter des objets en métal, la femme ronge un guidon de bicyclette, l’enfant avale une chaîne de bicyclette, le chef de famille un poids de balance. Dans son landau, un bébé mord une hache, semblable à celle que Wieland Herzfeld avait mise dans la main droite de Göring, Le bourreau (G., der Henker), photomontage du 14 septembre 1933, se tenant devant le Reichstag en feu. À terre, un jeune chien ronge un énorme boulon.

Kanonen statt Butter !
Des canons au lieu de beurre !

Afin de mieux évaluer l’importance des sommes dépensées par Göring, quelques points de comparaison. Le blocage général des salaires et des prix de novembre 1936, drastiquement appliqué, permit de tempérer la poussée inflationniste. Pour l’année 1937, Götz Aly avance les évaluations suivantes : selon les Sozialstatistik le revenu moyen annuel de 3.7 millions d’employés est estimé à 2400 RM. En moyenne donc de 150 à 200 RM pour les hommes, les revenus des femmes étant toujours inférieurs 5). Une amie historienne, Dr. Dietlinde Peters m’a apporté les informations suivantes, trouvées dans les rapports de la SOPADE (rapports des sociaux-démocrates en exil) 6) : à Erfurt, un maçon gagnait 85 RPfennig (85 centimes) par heure, à la campagne sur la construction d’une route, 67 Pfennig; à Eisenach, dans une usine d’armement, Bayerische Motorenwerke, le revenu moyen hebdomadaire était de 43 RM ; à Berlin les sténotypistes d’une compagnie d’assurance gagnaient 120 RM brutto par mois. Dans les provinces de l’Est, en Silésie en particulier, les salaires ne dépassaient pas en moyenne les 100 RM. En Rhénanie, une livre de beurre coûtait 1,68 RM, une livre de sucre 38 RPfennig, 5 kg de mauvaises pommes de terre, 45 Pg. À Berlin, une livre de pommes valait entre 35 et 80 RPg.

Si nous divisons 38 205,98 par 9, Göring dépensait donc pour les seuls « frais de bouche », 4245 RM par mois.

P.-S. du 19 décembre 2007. En 1942-43, les participants allemands à l’Aktion Reinhard (solution finale) dans le camp de Belzec recevaient, outre leur solde et indemnités diverses, 18 RM par jour. «De mars à mai 1942 y furent assassinées au minimum 90 000 personnes, et de juillet à novembre 1942, au minimum 300 000 ».

(voir la rubrique PAGES)

II

1938

La dimension idéologique et jouissive ou l’orgasme nationaliste

Le deuxième document n°42 : une lettre de la sœur de Göring, datée du 15.3.1938, après l’Anschluss. Oyez :

Wels, le 15 mars 1938

Sur la terrasse ensoleillée !

Mon frère aimé par-dessus tout ! 7)

Depuis 3 jours, j’avance comme dans un rêve à pas lents et ne peux me faire à l’idée de cet événement gigantesque, immense, merveilleux (dieses ungeheure gigantische wunderbare Geschehen). J’en suis si profondément saisie que je suis incapable d’agir, j’écoute la radio des heures durant et les larmes ne cessent de rouler et ne veulent pas tarir ! (immer wieder rollen mir die Tränen herunter u. wollen nicht versiegen !). J’aurais aimé t’écrire dès la nuit de vendredi au samedi, mais j’étais incapable de tenir la plume ! Portée par un ardent sentiment de gratitude (im heißen Dankesgefühl), je t’appelai samedi soir, mais j’en fus empêchée [...]. « Nous tous, nous ne pouvons toujours pas comprendre, qu’enfin nous vous appartenons, qu’aucune frontière ne peut plus nous séparer (Wir alle können es immer noch nicht begreifen, daß wir nun endlich zu Euch gehören, keine Grenze uns mehr trennt etc. etc.)

L’exaltation de la mère est telle qu’elle contamine par mimétisme sa petite-fille:

Roswitha est franchement enthousiaste (hellbegeistert) et consciente de l’inouï de cet événement. Elle disait : maman, c’est le jour le plus heureux de ma vie et de petites larmes d’intense émotion (u. voller Ergriffenheit ) lui coulaient des yeux.

La lettre s’achève sur une étreinte intime (innig umarmen).

L’exaltation a multiplié les superlatifs, les stéréotypes amoureux : tomber dans les bras, brûlure (heiß) de l’amour, cœur débordant de reconnaissance (mein übervolles Herz ; heißen Dankesgefühl) ; voix du bien-aimé (deine geliebte Stimme). Etc. Dans cette exaltation, l’auteur de l’événement (le frère bien-aimé) et l’événement lui-même (l’annexion) fusionnent, se confondent, jette la sœur dans les bras du frère, celle-ci participant ainsi de la création de l’événement inouï. Lettre qui fait écho à la joie, justement qualifiée de lubrique, de si nombreux Autrichiens, heureux d’être sous les bottes.

Cette miniature familiale n’est-elle pas à l’image de la fusion jouissive d’une majorité du peuple allemand, du peuple autrichien — et du Führer ? Image kitsch, enrubannée, parfumée aux fleurs de guimauve, forme de l’aveuglement mythifiant le réel. La jouissance à l’air libre.

Dans un texte de 1935, fondant les Lois raciales de Nuremberg, intitulé La liberté vient du sang-Die Freiheit kommt aus dem Blut 8), Göring y ré-affirmait la puissance des liens du sang, que seule « la pureté de la race » pouvait « assurer pour l’éternité», retissant ainsi cet « affreux nœud de vipères des liens du sang » suivant la pénétrante formule d’Éluard, ces liens qu’il faut toujours défaire pour construire de l’humain en constituant le sujet (nécessairement différencié).

III

« Amusement de populace »

Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments.
René Char

À Vienne, six semaines après « l’événement gigantesque, immense, merveilleux », un 25 avril 1938, Walter Grab, autrichien, raconte 9). Des Juifs (une quarantaine) furent raflés dans la rue et conduits dans un gymnase, fréquenté par des enfants juifs. Dans ce gymnase, les nazis (« un régiment de SA ou de SS ») avaient abondamment déféqué : « Le sol et les murs étaient entièrement recouvert d’excréments. Ça puait bestialement. [...] ». On obligea les Juifs à nettoyer ces “chiottes”. « Ils riaient et braillaient durant 10 ou 15 minutes, se moquaient de nous, parce que nous avions peur ». Ce n’était encore qu’un jeu – « einen Jux ». Un jeu de preuves : les Juifs sont sales. Ce n’était pas une action organisée comme le pogrom du 9 novembre qui suivra. Seulement, un amusement de populace - einen echten Pöbelspaß. Car, à Vienne, au printemps 1938, c’étaient des gens du peuple qui éventaient leurs obscurs désirs. Walter Grab estime que les brutalités antisémites autrichiennes dépassèrent tout ce qui s’était déjà vu en Allemagne.

De l’inconscient parle à voix haute. S’y étale la jouissance dans l’humiliation de l’Autre. Dans les formes, du très banal « infantile humain ». De l’archaïque. Est-ce pour autant qu’on peut s’autoriser à user, ici, de catégories cliniques, sadisme, rituels de pathologie sexuelle, haine de soi, et autres catégories élaborées dans le cadre de la cure, pour rendre compte, voire ‘expliquer’, une réalité historique nouvelle : le débordement massif de ‘bas-instincts’ (pour aller vite) dans les rues, couverts par la Loi, qui prend pour objet cet Autre du christianisme, objet d’une haine séculaire, réifié comme Ungeziefer par le discours nazi pour en finir avec “l’émancipation des Juifs” (trait moderne de l’antisémistisme) ?

Si ce type de comportements archaïques ne conduit pas nécessairement, inéluctablement à l’extermination de l’objet de haine, l’extermination peut commencer par ÇA, par ce mode ‘populace’ d’autoriser le pouvoir à prendre en charge l’éradication des Ungeziefer. Et d’en jouir. Une manière de légitimation dont le pouvoir politique le plus terrorisant ne peut se passer. Dialectique diabolique du dedans/dehors, avec ses effets d’amplification.

Dans son témoignage, Walter Grab commente avec justesse un détail. Un camarade de classe de l’école primaire, Lichtenegger le reconnaît, la rencontre lui est désagréable. « Je sentis qu’il ne voulait pas m’humilier, moi, c’est-à-dire le Juif qu’il connaissait, mais le Juif anonyme, le croquemitaine juif de la folie raciste des nazis ». Lichtenegger l’autorise à quitter les lieux. « Le Juif est un monstre qu’il faut écraser, anéantir, mais pas le camarade de classe Grab, que l’on a connu comme être humain. Non, pas celui-là ». Grab pointe la contradiction entre la folie antisémite, abstraite, et la rencontre d’un nazi avec un Juif réel, c’est-à-dire sur un point essentiel du discours raciste en général : LE Juif comme abstraction, LE Juif comme effet de langage devenant une réalité.

Il faut ici nouer — sans hiérarchiser — et la question de l’individu dans ses rapports au pouvoir et aux lois nouvelles qu’il édicte,  désinhibant l’individu devenant ce sujet-cynique 10) dont il a besoin. La question du langage est centrale pour passer de l’individuel au collectif et vice versa. En ce cas, en particulier, la séculaire sédimentation des discours aux formes diverses, allant de l’antijudaïsme à l’antisémitisme moderne, producteur de cet Autre comme parasite, catégorisation réifiante, terme où viennent se nicher des frustrations (sociales/psychiques/…), discours qui occupent (au sens militaire) l’imaginaire romano-chrétien 11).

Post-scriptum du lundi 1er octobre 2007.

Dans le Monde, quelques lignes sur un album mis en ligne par le musée américain du Mémorial de l’Holocauste qui illustre, à sa manière, d’autres formes de jouissance, celles des exécuteurs ordinaires, les Täter (terme juridique pour désigner les responsables).

« Le caractère exceptionnel de la chose, ce sont les clichés relatant la vie des bourreaux passant du bon temps dans le plus grand camp de concentration et d’extermination nazi. Tirées du journal intime d’un officier, la soixantaine de photos ont été prises entre mai et décembre 1944. Elles montrent exclusivement des scènes quotidiennes de gradés dansant accompagnés d’un accordéoniste, préparant le sapin à la veille de Noël, ou d’épouses et concubines prenant le soleil ….»

IV

DÉPLOIEMENT DES IMPLICITES ÉNONCÉS EN 1935

1939

Vous le vîtes filouter la moitié de l’Europe

Dans un ouvrage intitulé « Dieu avec nous - Gott mit uns ». La guerre de destruction allemande à l’Est 12), deux documents déploient les implications du discours de Göring, Kanonen statt Butter ! : 1) le discours de Hitler sur la Pologne ; 2) le rapport d’un officier supérieur de la Wehrmacht, en conflit avec les organisations SS, qui dénonce les effets de cette conquête sur les populations polonaises et sur les Juifs. Officier habité, semble-t-il, par l’idéologie de la guerre propre, alors même que Hitler se lance, dans une guerre de conquête, avec la complicité de la Wehrmacht.

1) Projet et injonctions

L’ouvrage s’ouvre sur un fragment du discours de Hitler, prononcé le 22.8.1939, à l’adresse des officiers qui attaquent la Pologne. L’énoncé ne masque RIEN. Trois leitmotivs hitlériens : une temporalité-éclair, rapidité de l’attaque (Blitzkrieg), le non droit et LA justification, à savoir le droit à l’espace vital des aryens, présenté comme un espace de survie, faisant de la conquête une affaire de vie OU de mort. Trois éléments indissociés. La destruction radicale de la Pologne est planifiée. Le discours est répétitif, pas moins de 4 verbes commençant par zer (le préfixe de la division (en ce cas destructrice), et 5 ver-nicht-en (nicht = négation, le rien), répétition qui fait masse dans un texte court; l’allemand en est misérable (il est difficile d’en garder les ellipses), mais il est la forme d’un discours qui veut aller à l’essentiel, d’où l’accumulation de formes substantivées (en -ung, en particulier), une syntaxe d’appositions, les liens logiques entre les éléments étant de l’ordre de l’évidence, la suppression presque systématique des articles, relativement courante en allemand, fait symptôme ici, dans la mesure où la présence de quelques-uns renforce certains éléments.

Brutalité du Dire et du Faire

Destruction de la Pologne en premier. Même si à l’Ouest (la) guerre éclate, (la) destruction de la Pologne reste au premier plan. Etant donné (la) saison, décision rapide. Je donnerai (une) raison-propagande pour le déclenchement de la guerre, indifférent si crédible (ou pas). Le vainqueur n’est pas questionné, plus tard, s’il a dit la vérité ou pas. Au début et dans (la) conduite d’une guerre, il n’est pas question du droit, mais de la victoire. Verrouiller (le) cœur à (la) pitié. Action brutale. 80 millions d’être humains doivent voir leur droit reconnu. Leur existence doit être assurée. Le plus fort a le droit. (La) plus grande dureté. Rapidité de la décision nécessaire. Croyance ferme dans les soldats allemands. Les crises à mettre uniquement sur le compte de la défaillance des nerfs du Führer.

Première exigence : avancée jusqu’à Weichsel et jusqu’à Narew. Notre supériorité technique doit briser les nerfs des Polonais. Toute nouvelle force vivante polonaise se reformant est à détruire immédiatement. De nouvelles frontières allemandes selon des points de vue sains, éventuellement, protectorat comme avant-terrain. Les opérations militaires ne tiennent pas compte de ses réflexions. (L’) écrasement intégral de la Pologne est le but militaire. Rapidité est la chose principale. Persécution jusqu’à totale destruction.

Vernichtung Polens im Vordergrund. Auch wenn im Westen Krieg ausbricht, bleibt Vernichtung Polens im Vordergrund. Mit Rücksicht auf Jahreszeit schnelle Entscheidung.
Ich werde propagandistischen Anlaß zur Auslösung des Krieges geben, gleichgültig, ob glaubhaft. Der Sieger wird später nicht danach gefragt, ob er die Wahrheit gesagt hat oder nicht. Bei Beginn und Führung des Krieges kommt es nicht auf das Recht an, sondern auf den Sieg. Herz verschließen gegen Mitleid. Brutales Vorgehen. 80 Millionen Menschen müssen ihr Recht bekommen. Ihre Existenz muß gesichert werden. Der Stärkere hat das Recht. Größte Härte. Schnelligkeit der Entscheidung notwendig. Festen Glauben an den deutschen Soldaten. Krisen nur auf Versagen der Nerven der Führer zurückzuführen.

Erste Forderung: Vordringen bis zur Weichsel und bis zum Narew. Unsere technische Überlegenheit wird die Nerven der Polen zerbrechen. Jede sich neu bildende lebendige polnische Kraft ist sofort wieder zu vernichten. Fortgesetzte Zermürbung. Neue deutsche Grenzführung nach gesunden Gesichtspunkten, evtl. Protektorat als Vorgelände. Militärische Operationen nehmen auf diese Überlegungen keine Rücksicht. Restlose Zertrümmerung Polens ist das militärische Ziel. Schnelligkeit ist die Hauptsache. Verfolgung bis zur völligen Vernichtung. [..] p. 12.

2) Rapport secret de Walter Petzel, Général de l’Artillerie, Poznan, le 23.11. 1939.

L’officier supérieur, qui semble ne pas avoir entendu ou compris le discours du Führer, dénonce les pillages qui accompagnent les arrestations, les exécutions arbitraires. Les formations SS ont tendance, note-t-il, à devenir un État dans l’État. Ce qui provoquent des tensions dans les troupes, dont le mérite n’est pas toujours reconnu. Il craint des affrontements, qu’il se dit prêt à réprimer au nom de la discipline dans l’armée. Le général note qu’il n’est jamais question dans les communiqués officiels, de la guerre contre la Pologne, l’armée allemande se serait contentée de prendre aux Polonais les armes livrées par les Français et les Anglais. Les soldats qui s’en étonnent, apprécient assez peu, par ailleurs, les différences de solde entre les soldats et les formations SS.

« Dans presque toutes les localités d’une certaine importance, ont lieu des exécutions publiques par les organisations évoquées. Le choix en est très divers et souvent incompréhensible, l’exécution maintes fois indigne. Dans de nombreux cantons, la totalité des propriétaires terriens polonais ont été arrêtés et internés avec leur famille. Les arrestations étaient presque toujours accompagnées de pillages.

« Fast in allen größeren Orten fanden durch die erwähnten Organisationen öffentliche Erschiessungen statt. Die Auswahl war dabei völlig verschieden und oft unverständlich, die Ausführung vielfach unwürdig. (p.13) In manchen Kreisen sind sämtliche polnische Gutsbesitzer verhaftet und mit ihren Familien interniert worden. Verhaftungen waren fast immer von Plünderungen begleitet.»

Le pillage est un leitmotiv de tous les rapports lus. La diversité des verbes est grande (ausgeplündert, ausgeräubert...). Ce qui ne peut être emporté, comme le bétail, est abattu (abgeschlachtet) ou brûlé (abgebrannt).

Le discours du maître aux officiers semble avoir été “entendu” au-delà du cadre, au-delà du prévisible. Non pas comme discours impératif, mais comme signal pour la curée. Collusion d’inconscients emportés par la vision du maître ?

La forme temporelle du non-humain

Hitler au principe de la toute-puissance qui seule permet d’échapper à la temporalité humaine, (dialectique tendue des présents/passés/futurs), se situant donc dans un hors-temps — un présent d’éternité — tient un discours performatif, où le dire EST le faire-comme-but-fantasmé à atteindre dans l’immédiat (Blitzkrieg). Ainsi, ignorant les aléas de la vie et leurs logiques immanentes, le maître et ses complices en uniforme sont rattrapés — de manière régulière — par les effets de boomerang des actions déclenchées. Le rapporteur note que dans les camps de déportation, l’état sanitaire est si grave que les épidémies menacent l’armée allemande elle-même. Ce type de constat sur les effets négatifs de l’action engagée est si fréquent dans des rapports secrets qu’il pointe un permanent déni de réalité, que l’on serait tenté de qualifier d’ahurissant si les effets n’étaient aussi effroyables ?

Faut-il par ailleurs souligner la dimension fantasmatique de ce discours dans lequel Hitler projette la conquête-éclair de la Pologne et l’extermination de ses populations ? L’accumulation d’adverbes temporels, des termes de destruction, associés à des superlatifs, des qualificatifs porteurs de la radicalité absolue (restlos, total) vise la production de la croyance dans ce projet de conquête de l’« espace vital » pour les 8O Millions ‘d’aryens’. Dimension renforcée par l’énoncé de la visée exterminatrice. Que les populations civiles puissent être les premières victimes de la guerre est un implicite aussi ancien que la guerre, en revanche, en proclamer le projet est à la fois neuf et intenable par sa radicalité même.

Quant aux Juifs

Amusement de jouisseurs

Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments.
René Char

Le Général de l’Artillerie raconte :

Dans plusieurs villes, furent menées des actions contre les Juifs qui dégénérèrent en débordements les plus graves. À Turck, le 30.10.39, trois voitures SS sous la direction d’un haut dignitaire SS, traversaient la ville, en frappant sans distinction la tête des gens dans la rue, avec des lanières de bœuf et de longs fouets. Il y avait aussi des Allemands parmi les frappés. Finalement, un groupe de Juifs fut poussé dans la synagogue, là, ils furent obligés en chantant de ramper entre les bancs, pendant qu’ils étaient frappés au fouet par les SS Ils furent ensuite obligés d’enlever leur pantalon, pour être frappés à même les fesses dénudées. Un Juif qui d’angoisse fit dans ses pantalons, fut obligé de barbouiller le visage des autres Juifs de ses excréments [...]

Rapport du Wehrkreiskommando XXI (Posen) au Commandant en chef de l’armée de réserve
Posnan, le 23.11.1939
I c 86/39 secret

In mehreren Städten wurden Aktionen gegen Juden durchgeführt, die zu schwersten Übergriffen ausarteten. In Turck fuhren am 30.10. 39 drei SS-Kraftwagen unter Leitung eines höheren SS-Führers durch die Straßen, wobei die Leute auf der Straße mit Ochsenziemern und langen Peitschen wahllos über die Köpfe geschlagen wurden. Auch Volksdeutsche waren unter den Betroffenen. Schließlich wurde eine Anzahl Juden in die Synagoge getrieben, mußten dort singend durch die Bänke kriechen, wobei sie ständig von den SS-Leuten mit Peitschen geschlagen wurden. Sie wurden dann gezwungen, die Hosen herunterzulassen, um auf das nackte Gesäß geschlagen zu werden. Ein Jude, der sich vor Angst in die Hosen gemacht hatte, wurde gezwungen, den Kot den anderen Juden ins Gesicht zu schmieren. [...]

Bericht des Wehrkreiskommandos XXI (Posen) an den Befehlshaber des Ersatzheeres
Posen, den 23.11. 1939
I c 86/39 geheim

Manifestement, le DIRE du pouvoir (propagande, ‘lois’, décrets, relevant du non-droit…) dés-inhibe des individus qui deviennent sujets jouissifs tout-puissants à l’abri des non-lois. Aussi, le terme gangster (Brecht dans Arturo Ui, entre autres) est-il impropre, pour ne pas dire inconvenant, le gangster n’est gangster que dans un État de droit, même très relatif, il prend donc le risque d’avoir à répondre de ses actes devant la Loi. Le terme allemand Täter est plus juste, le Täter étant indissociablement acteurE/exécuteurE (c’est-à-dire sujet agissant/et/exécutant, et pas seulement un « receveur d’ordres – Befehlsempfänger» (stratégies défensives des nazis lors des différents procès).

V

Rationalité ?

Le montage montre l’importance et du langage et de la Loi (Droit, Justice) comme forme sociale du DIRE.

Par ailleurs, il rend difficile, me semble-t-il, d’adhérer à la thèse d’Adorno qui pensait pouvoir trouver la nouveauté radicale du nazisme dans la « guerre sans haine » menée contre les Juifs. Thèse accréditée par les nazis eux-mêmes. La thèse d’Adorno est portée par un stéréotype idéologique largement répandu, masqué par sa critique de la Raison, à savoir l’efficacité technique, et donc froide des Allemands. D’où la tendance à sous-estimer les ratés, nombreuses — effroyablement nombreuses, car elles ajoutent de la souffrance à la souffrance — l’individu que la rafale de balles n’a pas tué, doit être achevé d’une balle dans la tête, certains pouvaient satisfaire leurs pulsions « d’assassins innocents », mais quelques-uns sont devenus fous, au point que les instances militaires finissent par donner des conseils pour bien achever et ne pas voir une cervelle éclater. Exemple à multiplier par le nombre d’exécutions collectives, soit 400, 600 individus, abattus par petits groupes par des unités changeantes de soldats. Ou encore la voiture qui sert à gazer qui ne fonctionne pas, ou les fours crématoires qui s’encrassent quand l’extermination s’accélère, les nouveaux venus, rapidement assassinés, n’ayant pas eu le temps d’auto-consommer leur graisse. Etc. Détails sordides sur lesquels on préfère passer, détails sordides que les rapports taisent, qui viennent renforcer le stéréotype de l’efficacité allemande, nazie. Détails dont témoignent des photographies ou des films tournés par les instances militaires. L’histoire des camps de concentration témoigne de ces « améliorations » successives qui, implicitement, renvoient à des essais, voire des ratées. À Belzec, la chambre à gaz a d’abord été une baraque de bois recouverte de tôle à l’intérieur, au début on utilisait le Zyklon B, plus tard par économie, les gaz d’un moteur Diesel. « Quand on eut amassé assez d’expérience, on détruisit la baraque et construisit une immense bâtisse en pierre, avec 6 chambres à gaz de 4 x 5 m ». Le nombre de victimes s’accrut, améliorant les performances destructives du camp de Belzec : de mars à mai 1942, on dénombrait au minimum 90 000 personnes, de juillet à novembre après la construction du nouveau bâtiment, on dénombrait plus de 300 000 personnes. (In dem Vernichtungslager Belzec fanden in der Zeit vom März bis Mai 1942 mindestens 90000 und in der Zeit von Juli bis November 1942 (nach Errichtung des massiven Vergasungsgebäudes) mindestens 300 000 Menschen den Tod. Procès de Belzec). Dans certains cas, et chez certains groupes sociaux, ladite « méthodicité technique, administrastive » peut être chargée d’affects haineux. Dans le champ d’exploration du nazisme, aucune généralisation théorique n’est possible.

Primo Levi avait souligné non la rationalité mais l’absurde de certaines dispositions, défiant toute logique technique, rationnelle. Et cet absurde-là mériterait d’être interrogé.

Donner la mort à des millions d’êtres humains est une entreprise, nouvelle, non maîtrisable de bout en bout. Les rapports analysés témoignent d’une peur panique du réel (présence des corps qui bougent, crient, pleurent…), réel qui toujours dément le fantasme d’extermination parfaite et rapide de simples objets à recycler. C’est la dimension fantasmatique qui prime et non ladite « rationalité moderne ».

D’une manière générale, penser pouvoir soutenir UNE thèse sur le nazisme n’est pas tenable. Tentation quelque part apaisante, semble-t-il.

Ce temps, par son allaitement très spécial, accélère la prospérité des canailles qui franchissent en se jouant les barrages dressés autrefois par la société contre elles. La même mécanique qui les stimule, les brisera-t-elle en se brisant, lorsque ses provisions hideuses seront épuisées ?
(Et le moins possible de rescapés du haut mal.)
René Char

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1. Refrain de la Ballade de bonne vie dans L’Opéra de quat’sous, ballade réécrite par Brecht pour les Satrapes hitlériens. La première strophe a pour cible Göring, figure de l’avidité obèse. (cf. Page Penser le détail)

2. Aus Gorings Schreibtisch, Ein Dokumentenfund, Dietz Verlag Berlin, 1990, 127 S. : 11 Faks. Bearbeitet von T. R. Ernessen.

3. Le Reichmark [RM] remplace le Rentenmark à l’automne 1924, après la période d’hyperinflation 1920-22.

4. HERZFELDE Wieland, John Heartfield, Leben und Werk, Dargestellet von seinem Bruder, Dresden, VEB, Verlag der Kunst, 1962, p.183. J’aurais souhaité produire le document, mais je ne l’ai pas trouvé sur internet.

5. Götz Aly, Hitlers Volksstaat, Raub, Rassenkrieg und nationaler Sozialismus, Frankfurt/Main 2005, p. 48 ; p. 68.69. SOPADE, Deutschland-Berichte der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands 1934-1940, Vierter Jahrgang 1937, Frankfurt/Main 1980

7. Mein über alles geliebter Bruder ! fait écho à Deutschland über alles !

8. Hermann Göring zar Begründung der Nürnberger Rassengesetze in: Gerd Rühle, Das Dritte Reich , Hummelverlag Berlin 1935,S. 257. Produit par Léon Poliakov/ Joseph Wulf, Das Dritte Reich und seine Denker, Dokumente und Berichte, Fourier Verlag , Wiebaden, 1989, p.7 (1959, première édition , arani-Verlag Berlin).

9. Walter GRAB, « Die Juden sind Ungeziefer, ausgenommen mein jüdischer Schulkamead Grab (Les Juifs sont de la vermine, excepté mon camarade de classe Grab, juif) » p. 47-48 ; 49-50 in Jorg Wollenberg (Hrsg.) « Niemand war dabei und keiner hat’s gewusst», Die deutsche Öffentlichkeit und die Judenverfolgung 1933-45, (Personne n’a rien vu, personne n’a rien su, les Allemands et la persécution des Juifs), Piper München Zürich, 198

10. Les notions de sujet-cynique, sujet-tueur se trouvent précisées dans et par l’analyse de documents. À paraître ultérieurement.

11. Pierre Legendre fait remonter aux commentaires d’un même texte — Genèse, du versets 26-27, livre 1 — le clivage irréductible juif/chrétien (Un « Immense événement dans l’ordre du Texte, insuffisamment exploré, qui a pesé sur le destin de la constitution symbolique en Occident.») Cet immense événement étant constitué par « l’union du droit romain et du christianisme, contre la tradition juive ». [Leçons III, Dieu au miroir, 1994, p. 18]

12. Ernst KLEE /Willi DRESSEN , »Gott mit uns«*. Der deutsche Vernichtungskrieg im Osten, 1939-1945, Unter Mitarbeit von Volker Riess, S. Fischer, Frankfurt am Main, 1989.

Cet ouvrage est un montage de documents puisés à des sources diverses. Il met à la disposition du grand public des documents sur lesquels aucun discours négationniste ne peut venir se greffer. L’entreprise militaro-économique de conquête des richesses de l’URSS s’y affiche comme telle. L’éradication systématique des Juifs aussi — sept mois avant la Conférence de Wannsee — à travers des décrets, des rapports, des analyses, non seulement de hauts responsables, mais des bourreaux eux-mêmes. Car les Täter font des rapports, photographient, écrivent des lettres à leur famille. Documents qui ont servi à Nüremberg et dans différents procès en Allemagne, publiés dans les Actes des procès.

* Gott mit uns reprend ironiquement une inscription gravée sur les plaques des ceinturons des soldats qui allaient participer le 22 juin 1941, à la campagne de Russie qui, elle-même, portait le nom de code Barbarossa, un nom d’empereur au destin tragique qui, au XIIe siècle, s’était engagé avec les rois de France et d’Angleterre, pour la troisième croisade. Après avoir traversé l’Empire byzantin, la Turquie, Frédéric Barberousse se noya dans le Cydnos, petit cours d’eau de Cilicie. Il voulait délivrer Jérusalem comme les nouveaux croisés voulaient délivrer l’Europe du bolchevisme. Car il s’agissait bien d’une croisade « Kreuzzug » dont les buts étaient ainsi définis, le 2 mai 1941, par le Generaloberst Erich Hoepner, du groupe 4 de l’infanterie blindée (Panzergruppe 4) : « C’est la combat des Germains contre le slavisme, la défense de la culture européenne contre la submersion moscovito-asiatique, la résistance contre le bolchevisme juif [...] Chaque action militaire doit être, tant dans la préparation que dans l’exécution, dirigée par une volonté de fer visant la destruction totale et sans pitié de l’ennemi. » – Es ist der alte Kampf der Germanen gegen das Slawentum, die Verteidigung europäischer Kultur gegen moskowitisch-asiatische Überschwemmung, die Abwehr des jüdischen Bolschewismus. [...] Jede Kampfhandlung muß in Anlage und Durchführung von dem eisernen Willen zur erbarmungslosen, völligen Vernichtung des Feindes geleitet sein 1. [Cité par les auteurs, p. 7, la citation est empruntée à Gerd R. Ueberschar/Wolfram Wette (Hrsg.) : « Unternehmen Barbarossa » Der deutsche Überfall auf die Sowjetunion 1941. Paderborn 1984, p.305].

L’armée de Barberousse sera décimée, entre autres par la chaleur. L’armée du Führer sera décimée par le froid et la volonté incandescente des soldats soviétiques qui instrumentalisent le froid contre une armée qui croyait à la Blitzkrieg – Guerre éclair. On aurait raison d’être superstitieux dans le choix d’un code.

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