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02/04/2008

Kantorowicz Alfred de retour in Germania 1a

Mise à jour le 2 juillet 2008

MOTTO. Le Journal qui interroge non pas le biographique d’un individu, mais sa pratique politique, me paraît, comme forme individualisée du vécu historique, une «forme de l’écriture de l’Histoire», le ton partisan, engagé, voire hargneux quand l’auteur mord et les détenteurs du pouvoir et leurs fidèles serviteurs n’est pas une affaire de style, elle est constitutive de la tentative de «restitution du vécu», avec ses charges et décharges d’affects, en particulier les souffrances générées par le politique qui vrille l’inconscient du sujet (cauchemars). Quant aux trous, aux non-dits, aux silences, ils sont communs aux deux formes d’écriture, pour des raisons (en partie) différentes. Où l’on voit qu’il est difficile de tracer de strictes frontières entre le ‘littéraire’ (pour aller vite) et ce qui relèverait de l’épistémé. L’individu qui pense son vécu, l’insère dans des systèmes conceptuels et produit des formes de connaissances objectives, à la fois sur ce qui travaille la société (le taupique) et sur ce qui est perçu en surface par les acteurs (l’épiphénomène). Les différents journaux de Kantorowicz sont à cet égard exemplaires. Dans le Journal Allemand par exemple, les colères annoncent le 17 juin 1953, s’y concrétisent également des problèmes théoriques essentiels, entre autres, la question des rapports de l’individu, du sujet et du collectif (politique, mais aussi communautaire), mais ses colères se fixent parfois sur des détails qui tantôt font passer au second plan des faits plus importants, tantôt recouvrent des évolutions en cours, en particulier pour la RFA, que la nouvelle constitution démocratique-Grundgesetz intègre progressivement, certes avec difficulté, aux valeurs démocratiques de l’Europe, Kantorowicz comme la plupart des antinazis (exilés ou non exilés) étant surtout sensibles aux manifestations diversifiées de la bête immonde qui n’en finit pas de nuire dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre.

Mais la dimension qui me paraît la plus intéressante est cet effort constant, tendu pour construire une « forme de vie »  où l’éthique et l’esthétique se fondent en art de vivre/penser/agir. Un art coûteux pour l’intéressé. Le Journal jouant un rôle déterminant comme forme d’interrogation/ explication de soi-même et du monde.

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L’article a été coupé en deux parties 1a; 1b.

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest
Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve
Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique
Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne
Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz
La Littérature comme acte de résistance
Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

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JOURNAL DE LECTURE

I

AN 1953

Le tome 1 du Journal allemand- Deutsches Tagebuch décrivait l’an 1 de l’après-guerre, avant la guerre froide, la division de l’Allemagne, et l’installation officielle du Parti à la tête de la RDA. Le tome 2 commence à l’année 1950.

La note de lecture porte sur l’an 1953, parce que riche en événements importants où se donne à voir, de manière relativement simple, la dialectique serrée des liens entre l’individu, son entour historique et les effets de celui-ci sur le psychique qui, absorbant les pressions, tensions, les alchimise sous des formes diverses, préparant de nouvelles actions, ruptures. Une manière de compléter le ‘portrait’.


Le chaos comme espace des possibles

Sur un laps de temps très court, deux ans au plus, le chaos apparaît comme l’espace des possibles. Kantorowicz parvient à donner forme à un projet utopique : tenter de créer un pont entre l’Est et l’Ouest, créer un entre-deux, qui serait celui de « la tolérance, de l’humanité, de la liberté sexuelle (pas du ‘libertinisme’) – Dazwischen sind Toleranz, Humanität und wohlverstandene Freiheitsliebe (nicht Libertinismus)», [N.D.A. ce néologisme me semble ne pas avoir le même sens que libertinage]. « Entre les deux, l’humanisme — dans un nomansland – Dazwischen ist der Humanismus — im Niemandsland (mot à mot, le pays de personne) 1). Formulation certes abstraite, voire naïve, mais quand on lit les journaux de Kantorowicz, on connaît la teneur de ces catégories, métaphores, car son combat a toujours été concret. Wort und Tat – Parole et action.

Son outil : une revue intitulée Ost und West. Le und est porteur de son utopie. La création de cette revue est dans le prolongement de son action politique antérieure dont il a tiré un certain nombre de leçons. Comme Brecht, il pensait que l’Allemagne ne pouvait ni adopter le modèle américain ni le modèle soviétique.

Mais créer une revue et une maison d’édition dans le chaos de l’après-guerre est un défi permanent aux lois de la pesanteur. Il obtient l’appui d’officiers soviétiques et celui d’officiers américains, certains ex-collègues journalistes. Ils faciliteront l’obtention des multiples autorisations nécessaires à l’époque pour la moindre entreprise. L’ancien brigadiste se bat pour obtenir le papier, l’autorisation de publier, etc. Il investit toutes ses économies américaines dans cette entreprise don quichottesque. La revue paraîtra de juillet 1947 (Cahier 1, 1re année) à décembre 1949 (Cahier 12, 3e année). Au total 30 Cahiers ouverts sur le monde, vendus jusqu’à 150 000 exemplaires. D’une manière plus générale, entre 1945 et 1948, journaux, revues prolifèrent, qui témoignent des désirs de renouveau, d’ouverture sur le monde chez les lecteurs/lectrices, et de la volonté de participer aux processus de rénovation morale, intellectuelle, psychique, etc., chez les rédacteurs.

Le 7 Octobre 1949 : création de la RDA. Le Cahier 11 de novembre 1949 est consacré en partie à l’événement. Le Cahier 12 de décembre 1949 contient L’Adieu (Abschied) de l’éditeur. Les fonctionnaires du Parti qui n’avaient pas été consultés ont mis fin à l’expérience, la revue et la maison d’édition Ost UND West disparaissent, malgré la protestation des officiers soviétiques qui soutenaient la revue paraissant sous licence soviétique depuis août 1947. L’utopie qui tentait de pousser sur une terre dévastée est piétinée par les bottes de la nouvelle Histoire.

La guerre froide avait commencé. Durant les années 1947-1948, les deux zones renforçaient leurs options, surdéterminées par les forces d’occupation. Dans la zone soviétique, les cadres allemands du KPD/(PCA) instauraient progressivement le modèle soviétique (nationalisation de l’industrie, du commerce ; planification ; contrôle des médias; la justice sous tutelle du Parti dès décembre 1949, création du Ministère de la sûreté le 8 février 1950; investissements importants dans la culture, l’éducation, aux effets contradictoires) 2). Dans la zone-Ouest se construisait le modèle libérale, avec l’aide matérielle de l’Amérique (Plan Marshall). Des deux côtés, personne ne croyait plus ni ne souhaitait l’unité allemande, qui devenait objet d’instrumentalisation.

Don Quichotte se battait pour une cause déjà perdue. Dès 1947, le coordonnant und/et avait fait place au disjonctif oder/ou «indiquant une alternative pouvant aller jusqu’à l’exclusion». Toutefois, dans le champ de la culture (littérature, peinture, cinéma), les forces d’occupation — y compris la SED 3) — accordaient aux artistes un espace de liberté, qui expliquerait l’ardeur de Don Quichotte.

Kantorowicz sera nommé Professeur de Littérature à l’université Humboldt, responsable des Archives Heine et Heinrich Mann. Une manière de compensation — et de neutralisation. Kantorowicz en est conscient. Son amertume reste grande.

L’introduction au tome 2 examine ces évolutions historiques et leurs effets. Les premières notes commentent la «liquidation-Liquidation» de la revue par les fonctionnaires de la guerre froide.

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest

Le Journal de l’année 1953, une année de grands crus historiques, commence sur un silence symptomatique de dix semaines. Un article de l’organe officiel du Parti, Neues Deutschland, sur la « clique-Tito », le fait rebondir 4). Pour un antinazi, la charge canonnière du journal réactive des souvenirs encore proches. Il est question de « bandes d’espions et de meurtriers – diese Bande von Spionen und Mördern », d’agents de l’Amérique, associés à la bande-Slansky (Procès de Prague), de « criminels-Verbrecher », de « la lie trotskiste, bouchariniste-Gegen den trotzkistischen, bucharinistischen Abschaum », des « capitulateurs et des traîtres- gegen die Kapitulanten und Verräter » qui cherchent à dévoyer le Parti. Verbrecher, Abschaum, Kapitulanten, Verräter. Pour qui connaît le mode nazi de constituer l’adversaire, de le désigner, le vocabulaire est familier, l’adversaire–der Gegner étant une catégorie centrale de la propagande nationale-socialiste qui permet de subsumer des éléments disparates – («selbst auseinanderliegende Gegner immer zu einer Kategorie gehörend erscheinen zu lassen», conseillait Hitler dans Mein Kampf). On imagine les effets rageurs et ravageurs de tels discours sur les oreilles d’un homme qui, durant son séjour en Amérique, écoutait et transcrivait les discours nazis, dix heures par jour, pour le New Yorker Senders CBS. De plus, Rudolf Slansky est condamné à mort pour des menées « titoïstes et sionistes »…

Dans les années cinquante-deux, cinquante-trois, la stalinisation du régime est féroce, non seulement les adversaires politiques sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines, mais la terreur frappe aussi le Parti et la classe ouvrière, le vol d’un briquet ou d’une livre de choucroute, « propriétés d’État », se paye d’un an de prison. Militarisation des jeunes et discipline de fer dans les usines, les entreprises, les campagnes. La suspicion pèse sur les exilés venant de l’Ouest. Erich Mielke qui n’est pas encore le chef de la Sûreté (MfS) 5) est fier de se dire tchékiste et élève de Béria (président du NKVD).

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Année 1950/1951, épuration du parti : 150.000 membres de la SED sont exclus : éviction, arrestation de « vieux communistes » Paul Merker, Leo Bauer, Willi Kreikemeyer, Lex Ende, Maria Weiterer. «Épuration» évoquée par Kantorowicz, le 8 septembre 1950. Le 14 février 1950, il racontait une descente de police, à quatre heures du matin. Souvenirs de Gestapo réactivés.
16 mai 1952 : la Police des frontières est rattachée au MfS.
15 décembre 1952 : le ministre du commerce et du ravitaillement, Karl Hamann (Parti Libéral-Démocratique, LDP) et ses secrétaires d’État, considérés comme responsables de la crise économique, sont arrêtés.
15 janvier 1953 : Georg Dertinger (Parti Chrétien-Démocrate, CDU) est arrêté, condamné à 15 ans de prison.
Le « pluralisme » des partis s’affiche comme fiction, ce qu’il était. La SED ne masque plus sa volonté de toute puissance, sous la tutelle de Staline
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Le 22 février, Kantorowicz qui a le sens du détail parabolique, retient la dissolution de l’Association des persécutés du régime nazi – Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (VVN), une manière d’écarter, entre autres, d’anciens combattants d’Espagne. Qui en savent trop long sur les Mielke, Ulbricht et autres “inspecteurs”, de passage ou permanents (français, soviétiques) qui agissaient dans le dos des combattants, les faisaient parfois arrêter, torturer, liquider.

Les Juifs aussi sont dans la ligne de mire. En RDA, la campagne antisioniste aux relents antisémites est plus feutrée qu’en URSS (où commencent en janvier 1953, les procès des blouses blanches), mais lors de l’interdiction de cette association (VVN), les premiers visés sont juifs. Julius Meyer, Président de l’Association des Communautés juives (Vorsitzenden des Verbandes der Jüdischen Gemeinden), traité de « valet des Juifs – Judenknecht » et de « roi des Juifs – König der Juden » par des officiers de la Sûreté, avait été convoqué par la commission de contrôle du Parti. Une manière d’intimidation, sans arrestation, le message fut reçu. Julius Meyer et Leon Löwenkopf quittèrent la RDA le 15.1.1953, (jour de l’arrestation du ministre des Affaires étangères Georg Dertinger). Dans les trois mois suivants, quelques 550 Juifs quittèrent la RDA. Kantorowicz fait silence. La dimension antisémite (sous couvert d’antisionisme) de certaines attaques lui aurait-elle échappé ? Aurait-il été trop douloureux de le relever ?

Au 24 février, il note avec un malin plaisir, la censure d’un poème de Theobald Tiger, accompagné de la mention scolaire : « Non artistique. Doit être encore retravaillé par un écrivain – Unkünstlerisch. Muß von einem Schriftsteller noch überarbeitet werden ». Comique, Tiger était un des cinq pseudonymes de Kurt Tucholsky. Une manière de pointer l’inculture et /ou la pédanterie de certains responsables de la culture.

L’agonie de Staline commence le 4 mars, le 8, il cite le discours convenu du Ministre de l’Intérieur, une série de clichés socialistes. Le 9 mars, il donne à entendre le bruit des pas sur l’asphalte :

On marcha, marcha, marcha du matin jusqu’au soir. Pour parvenir de l’université à la Stalinallee, nous marchâmes, trottâmes, cheminâmes et trépidâmes cinq heures durant à travers les décombres et les rues en ruine. À la fin, même les plus soumis, même les meilleures volontés n’avaient plus qu’une idée, rentrer chez soi aussi vite que possible, au chaud, et trouver à s’asseoir.

Es wurde marschiert, marschiert, marschiert vom Morgen bis in die Nacht. Um von der Universität zur Stalinallee zu kommen, marschierten, trotteten, zuckelten und ruckelten wir fünf Stunden lang um und durch Trümmer und Ruinenstraßen. Auch die Ergebensten, die Gutwilligsten hatten am Ende kein anderes Gefühl mehr, als nur so rasch wie möglich wieder nach Hause, ins Warme, auf einen Sitzplatz zu kommen. (t. 2, p. 344) 2)

Au 10 mars, il relève avec inquiétude l’absence de Wilhelm Pieck, « le dernier minuscule morceau, presque onirique déjà, du pays natal politique-für mich ein letztes, winziges, fast schon traumfernes Stückchen politischer Heimat », « un élément stabilisateur » que l’on rencontrait à Berlin avant 1935, à Paris et de nouveau lors du retour en 1946.

Le 12 mars 1953, Kantorowicz fête le 20e anniversaire de sa fuite, « Il était jeune, crédule et plein d’espoir », écrit-il.

Le 24 mars, le regard de Kantorowicz se déplace à l’Ouest. L’amnésie de certains responsables dans l’Allemagne d’Adenauer se manifeste dans le changement des noms de rue dans certains Länder: la Karl-Liebknecht-Straße devient la Moltkestraße, la Thomas-Mann-Straße devient la Bismarckstraße, à Peine, la Carl-von-Ossietzky-Straße redevient la Sedanstraße. Effacés les noms d’un révolutionnaire assassiné, d’un écrivain exilé, d’un résistant dont l’arrestation et la déportation avaient ému l’Europe, au profit d’un Feld-maréchal, théoricien militaire prussien qui, en 1870 remportait la victoire de Sedan, entrait en conflit avec Bismarck, parce qu’il voulait poursuivre l’écrasement des armées françaises, autant de signes qui inquiètent l’observateur, interprétés comme des effets de « restauration ».

La bête immonde n’en finit pas de nuire et se donne parfois des airs de jeunesse, mais au milieu des ruines, une Allemagne nouvelle  tente de  se construire sur de nouveaux fondements.

Au 28 mars, Kantorowicz note les effets du politique sur le psychique. Le dégoût vrille son inconscient. Décu par son ami d’enfance, le poète Peter Huchel 3), il raconte un rêve où nazisme et communisme échangent des figures.

Le nazisme est revenu. Il rencontre son ami Huchel qui l’invite à l’accompagner chez Goering. Un peu étrange – unheimlich, mais pas monstrueux. Il refuse, et puis résigné, il admet que cette relation pouvait être utile à son ami. Il fallait bien trouver un modus vivendi, la révolte n’avait pas de sens. Il était préférable de ne pas écouter ses conseils. « Je n’étais pas à la hauteur de mon temps (à la page) – Ich war nicht zeitgemäß ». Huchel secoua les épaules, avec un peu de pitié. (t. 2, p. 347-348).

Un ami à qui, il raconte ce rêve, lui en donne la clé : Goering n’est autre que Johannes R. Becher, le poète lige – Hofpoet, à l’éthique vacillante. Sa tête de turc. Quelque chose qui ressemble à de la haine. Dans le rêve de Kantorowicz s’amalgament des attentes frustrées, des humiliations, du subjectif donc, et le soupçon politique de pactiser avec «l ’ennemi » par trop de compromis. Mais le poète Peter Huchel résiste à sa manière qui n’est pas celle de Kantorowicz, plus frontale, la revue Sinn und Form allait dans le même sens que la revue Ost und West, ouverte sur le monde extérieur. Quoi qu’il en soit, il n’est pas simple de vivre dans l’étouffement permanent qui exaspère les contradictions, les tensions « normales » dans et entre les individualités mais qui, dans le champ littéraire où l’ego des créateurs a tendance à pavaner, acquièrent des intensités souvent surprenantes. Chacun bricole ses parades pour protéger ses priorités et cède sur d’autres terrains. Brecht défend avec acharnement et vigueur ironique la pratique artistique, mais n’intervient pas lors de l’arrestation, à la cantine du Berliner Ensemble, d’un jeune poète, assistant, Horst Bienek qui disparut durant cinq ans en Sibérie. Le grand comédien Eberhard Esche qui refuse de quitter la RDA, malgré la pression de sa femme, parce que le théâtre est sa vie, joue un jeu risqué, mais très schweykien avec les agents de la Stasi (voir le beau monologue de quatre heures, adressé à un autre comédien Manfred Krug qui est sur le point de quitter la RDA, après avoir signé une pétition dans l’affaire du chanteur Biermann) 7). Exemples symptomatiques du vivre sous une dictature. Malheur au pays qui a besoin de héros (Galilée-Brecht).

Au 2 avril, Kantorowicz cite les nouvelles ordonnances – Gesetzlichen Verordnungen, qui doivent régir la littérature progressiste et conclut : « La littérature est morte. Vive la bureaucratie – Die Literatur ist tot. Es leben die Ämter.» « La Misère allemande change les appellations, mais pas ses contenus- Die deutsche Misere ändert Firmierungen, jedoch nicht ihre Inhalte.»

Ernst Bloch

l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve

Le 18 avril, il fait visite à Ernst Bloch à Leipzig. De l’ordre de la nécessité psychique. Il doit faire provision d’oxygène. Bloch traverse « la boue du quotidien - Der Dreck des Alltags », sans la voir. Sa vitalité physique, intellectuelle sont revigorantes. Kantorowicz relit l’Esprit de l’UtopieGeist der Utopie, dans une édition de 1923, trouvée chez un petit antiquaire de la Schönhauserallee. La relecture ranime l’émotion de la première lecture, la critique de l’Allemagne impériale de 1917 éclaire le présent. « Même médiocrité, même triomphe de la bêtise, protégée par le gendarme – von Mittelmäßigen ertragen; der Triumph der Dummheit, beschützt vom Gendarm.»

Les échanges avec Bloch, la relecture d’un ouvrage qui avait ému et poussé le jeune Kantorowicz à aller voir le grand théoricien de l’utopie à Positano (Sicile), induisent une interrogation sur le marxisme et les espoirs de changements révolutionnaires. Dans un dialogue imaginaire avec son maître et ami, l’homme brûlé par les échecs se pose des questions essentielles :

[…] une question attend réponse : le monstre auquel nous sommes confrontés n’est-il qu’une parenthèse empirique, une rougeole qui nous amoche durant un temps qui, du point de vue historique, est à peine mesurable, un phénomène qui accompagne un processus de maturation (maladies infantiles) ?

[…] bleibt die Frage zu beantworten: ob das Unwesen, mit dem wir uns konfrontiert sehen, nur eine empirische Beiläufigkeit ist, Masern, die uns für eine geschichtlich kaum wägbare Zeitspanne verunzieren, Begleiterscheinung eines natürlichen Reifungsprozesses (Kinderkrankheiten)? (t. 2, p. 352)

Et si les bases mêmes étaient fragiles – brüchig ? Marx coupable ? ou les Pères de l’Église marxiste qui ne cultive plus le doute ? L’interpellation devient pressante :

Ernst, Ernst, nos interprétations des principes du marxisme ne sont-elles pas devenues depuis longtemps des visions désirantes planant dans un espace confiné, sans air, étrangères à la réalité ? N’apprenons-nous plus chez Platon la dérive logique de toute dictature — y compris de la dictature du prolétariat — en système de domination, qui au-delà de toutes les fins annoncées ne connaît plus qu’une seule fin : se reproduire lui-même ?

Ernst, Ernst, sind unsere Interpretationen der Prinzipien des Marxismus nicht längst zu wirklichkeits-entfremdeten, im luftleeren Raum schwebenden Wunsch-Visionen geworden? Lernen wir bei Plato nicht mehr über die Zwangsläufigkeit der Entartung jeder Diktatur—auch der »Diktatur des Proletariats«—zur Gewaltherrschaft, die von allen verkündeten Zielen am Ende nur noch das eine Ziel kennt: sich selbst zu erhalten? (t. 2, p. 354).

En voulant faire le paradis sur terre, n’auraient-ils pas lié un pacte avec le diable ?

Te rappelles-tu la parabole que tu m’as racontée à Positano, il y a 30 ans ? Comment le dragon avait trompé sa victime, le naïf paysan chinois en se métamorphosant en enfant du voisin, pour en fin de compte lui tordre le cou à l’aide des terribles griffes de sa forme originelle. Ces dernières semaines, j’y ai beaucoup réfléchi, Ernst. Ne sommes-nous pas ce paysan ?

Erinnerst du dich an die gleichnishafte Geschichte, die du mir vor 30 Jahren in Positano erzählt hast: wie der Drache sein Opfer, den arglosen chinesischen Bauern, in der Verwandlung als Kind des Nachbarn täuscht, um ihm am Ende mit den fürchterlichen Klauen seiner Urgestalt den Hals umzudrehen. Ich habe in den letzten Wochen oft daran gedacht, Ernst. Sind wir nicht dieser Bauer? (ibidem)

La métaphore du dragon qui déchire les corps (et donc les ‘âmes’) remet à sa juste place la métaphore euphémisante des « maladies infantiles », trop fréquente, pour désigner des crimes, des vies ravagées, des déportations. Et cetera. Elle qui servait à pointer des “faiblesses” théoriques lors des polémiques avait trouvé là un emploi indécent. La rejeter implique l’interrogation permanente et inquiète des raisons, des principes de l’action. La visée utopique n’échappe pas à la dynamique de l’interrogation éthique, celle d’un sujet agissant dans le monde.

Johann Faustus de Hanns Eisler ou la fronde idéologique

Au printemps 1953, un débat culturel devançait le 17 juin : Hanns Eisler publiait Johann Faustus (opéra), provoquant la ire du pouvoir qui toujours sait flairer le danger qui le menace. À l’Académie des Arts, les séances furent nombreuses et houleuses. Dans la séance du 24 mai 1953 s’opposèrent Eisler, soutenu par Walter Felsenstein, Brecht, et un fonctionnaire de la culture Wilhelm Girnus (rédacteur en chef de Neues Deutschland) qui refusait qu’on s’attaquât à un héros national, pis qu’on tournât en dérision (verhöhnt) rien moins que « l’histoire entière de la pensée allemande – die ganze deutsche Geistesgeschichte. » De fait, en opposant Faust — le héros humaniste germanique — au révolutionnaire Münzer, en faisant de Faust une figure de la Misère allemande, Eisler s’attaquait au fondement même de la doctrine officielle qui s’affirmait héritière d’une longue tradition humaniste allemande, ininterrompue, faisant ainsi du national-socialisme un accident, une sorte de catastrophe sans racines historiques. Au mieux, un avatar du capitalisme. Ce faisant, Eisler et Brecht, l’année précédente avec le Ur-Faust interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique. L’opéra fut interdit, Eisler s’exila un temps en Autriche.

Kantorowicz ne souffle mot sur ce débat. Parce qu’absent au moment où les hostilités se déclenchent ? Parce que le débat est resté interne ? Quoi qu’il en soit des raisons, il manque un moment fort, révélateur d’enjeux qui débordent le champ culturel, et se retrouveront un mois plus tard sur le plan politique, en forme de lutte de classes dans le pays de la «dictature du prolétariat ».

Le 17 juin 1953, fronde prolétarienne

La révolte du 17 juin arrive comme un orage bienfaisant après une longue période de sécheresse. Souhaitée, imaginée en secret, mais pensée improbable, la réévolte estinattendue, si inattendue qu’elle surprend l’intelligentsia.

Il était hospitalisé à la Charité, soumis à des examens médicaux lourds, quand les troubles commencent.

Début juin 1953, une embellie politique — inattendue. Le 11 juin, un « communiqué sensationnel » du Bureau politique (Politbüro) du Comité central de la SED annonce un tournant, accompagné de mea culpa. Un souffle léger d’espoir semble se lever. Le mouvement de l’écriture s’anime, s’élance, Kantorowicz aime à se mesurer aux soubresauts de l’Histoire. On peut se battre, rêver, et même si le rêve devient cauchemar, le chaos est plein de failles, de sorties possibles sur la vie, sur les mouvements de la vie.

Il piaffe, jubile, les infirmières se plaignent du malade qui manque de la plus élémentaire prudence. Les ami/ies s’appellent, se rendent visite. Z. s’étouffe dans les sanglots en lisant l’autocritique des dirigeants qui annonce le nouveau cours. L’air devient plus léger. Les poumons trouvent à s’oxygéner.

Les jours suivants sont publiées les mesures visant à réparer les injustices passées, entre autres les emprisonnements, les dépossessions, etc. Kantorowicz, qui ose à peine y croire, pose une série de questions qui sont aussi, et peut-être plus, des espoirs en points d’interrogation. L’ironie de Kantorowicz torsade un texte où s’accumulent des figures de la force physique qui sont autant de critiques du socialisme réel, la violence feutrée, masquée par les discours, les ordonnances, en devient physique, concrète — démasquée. Un vocabulaire qui tantôt ironise, tantôt archaïse le présent: Garnitur (von Liquidatoren) se dit familièrement des piètres représentants d’un groupe ; Fronvögte-baillis (agents du roi, du prince, des seigneurs) appartient au champ du servage (féodal, impérial, etc.); Kerker évoque les prisons souterraines de l’Inquisition, si souvent représentées dans le cinéma-réaliste-socialiste de la RDA. Le passé est ici figure de la régression politique.

La mort de Staline, la fin d’une ère ? Un recommencement sans camisole de force ? sans baillis ? sans mouvements de matraques ? Sans prévarication ? (Pas avec cette garniture de liquidateurs. Et d’où viendront les autres ? Où sont-ils ? Pas d’inquiétude. On les trouvera. Ils sortiront de l’ombre, ils sortiront des cachots, ils reviendront du bannissement, de l’exil intérieur par choix. Quand la pression cessera, mille sources jailliront. […] De nouveaux visages, de nouvelles capacités jusque-là ligotées par des camisoles, des pensées jusqu’ici bloquées, de l’espoir révivifié, du plaisir à travailler, une relance vitale.)

Stalins Tod, das Ende einer Ära ? Neubeginn ohne Zwangsjacke? ohne Fronvögte? ohne Knüppelschwinger? Ohne Rechtsbeugung? (Nicht mit dieser Garnitur von Liquidatoren. Und woher sollen die anderen kommen? Wo sind sie? Keine Bange. Die finden sich. Die treten aus der Dunkelheit hervor, die kommen aus den Kerkern, aus der Verbannung, aus dem selbstgewählten inneren Exil. Wenn der Druck aufhört, springen tausend Quellen. […] Neue Gesichter, Fähigkeiten, die bislang in Zwangsjacken eingeschnürt waren, Gedanken, die bisher blockiert wurden, entbundene Energien, wiederbelebte Hoffnung, Arbeitsfreudigkeit, Belebung.) (t. 2, 12 juin, p. 362).

On sait aujourd’hui que la contrition de la “clique moscovite” (dixit Brecht et quelques autres) se fait sous la pression du Bureau politique du Parti communiste soviétique qui, après la mort de Staline, exige « un nouveau cours ». La SED adoptait une résolution le 9 juin 1953 et la mettait en oeuvre le 11. Des concessions [N.D.A. aux paysans et à la classe moyenne], des aveux d’erreurs, certes, mais la pression sur les ouvriers des grands combinats se renforce, les normes de travail sont augmentées. Kantorowicz avait raison d’être méfiant. La réponse du monde ouvrier ne tarde pas à venir qui a perçu dans ce moment de flottement, l’indécision du pouvoir.

Le 16 juin, son assistant, Hans Kaufmann, membre du Parti, lui annonce en tremblant l’amorce de mouvements de grèves, contre le régime, chez les ouvriers du bâtiment. Des membres du Parti sont tabassés. Le choc. Normal, pense Kantorowicz, que les couches de la population qui ont été « les plus brutalement exploitées » et réduites au silence se défoulent.

Je me souviens. Je revois la scène de l’éboueur, observé lors d’un séjour à Berlin, je le revois, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, il la vidait, il la rapportait, il remontait dans le camion, et dix mètres plus loin, il recommençait, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, la vidait, la rapportait, remontait dans le camion … De dix mètres en dix mètres, ça fait des kilomètres en fin de service. (Chroniques berlinoises, année 1974-1975).

Kantorowicz s’inquiètent, les débordements risquent de faire des victimes chez les sous-fifres, comme ses étudiants, ses assistants dont beaucoup, avant 1945, étaient encore des membres enthousiastes de la Jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend), voire des soldats. Ils s’étaient engagés avec le même servilité enthousiaste pour le Parti, pour changer la société, pour la paix, la justice, l’humanité… « Ils méritaient d’être épargnés » pense Kantorowicz.

À tort ? À raison ? L’enthousiasme naïf ne serait-il pas aussi complice de la stalinisation ? Peut-on passer des idéaux nazis, des pratiques nazies autoritaires au communisme, sans le contaminer, sans le plomber, sans en briser l’élan libertaire, sans lequel le mot n’a pas de sens ? Le nombre d’anciens nazis qui auraient été recyclés par le pouvoir n’est pas négligeable. 175.000 selon Karl Wilhelm Fricke 8). Reste encore à explorer les manipulations par la Stasi de groupes nazis à des fins de renseignements. De plus, le national-socialisme avait laissé ses traces dans la classe ouvrière, dont une partie avait été séduite (voire « achetée ») par le ‘programme sociale’ du NPD, si on en croit les recherches historiques récentes.


Par-ci par-là des plaintes. Kantorowicz notait au 30 septembre 1955 celle de Victor Klemperer, des gens proches de l’ex-pouvoir nazi étaient maintenant à sa place, l’esprit de l’Institut avait changé. Le 9 mars 1955, Kantorowicz ironisait : Alfons Steiniger avait été choisi comme porte-parole des résistants, lui qui, bien que « non-aryen », avait écrit une lettre à Goebbels l’assurant de son attachement patriotique à la nation allemande (t. 2, p. 538) …

De Berlin-Ouest dévalaient sur l’avenue Unter den Linden, lycéens et “Tangobubis” (les ‘Bobos’ dans le langage des apparatchiks) venus soutenir les ouvriers.

Le lendemain, après des examens médicaux éprouvants, les visites lui sont interdites, il est réduit à lire les journaux qui taisent les incidents, mais s’étalent sur le contentement des dirigeants, sur la joie des nouveaux libérés/rées qui, malgré leur emprisonnement, disent faire confiance au Parti. Le 17 juin, les journaux rendent compte des événements, en dénonçant les provocations de l’Ouest, la manipulation des ouvriers du bâtiment. Le bouc émissaire est trouvé. Les dirigeants s’isolent et se coupent encore un peu plus des masses — ils se hérissonnent - igeln sie sich ein, note Kantorowicz.

Une infirmière lui apprendra que l’état d’urgence a été décrété, que des chars soviétiques protègent le pouvoir en place. Le soir, des amis confirment, la grève est devenue soulèvement général. Incendie de locaux du Parti, démolition du stade Walter Ulbricht, par des ouvriers, des employés, certes, mais aussi par des éléments douteux, entre autres d’anciens nazis qui prennent leur revanche. L’espoir fait place à l’inquiétude.

Le 19 juin, il file à l’anglaise vers l’Académie des arts. La place Robert-Koch est vide, cernée par des chars soviétiques.

Deux jeunes soldats russes étaient assis sur les ruines non encore dégagées d’une maison, et deux petites-filles de cinq ou six ans jouaient avec eux, elles leur tiraient les cheveux, leur dérobaient les bérets, ébouriffaient leurs cheveux blonds. Les beaux jeunes gens riaient de bon cœur.

Zwei junge russische Soldaten saßen auf dem Schutthaufen einer noch nicht abgetragenen Hausruine, und zwei kleine Mädchen von fünf oder sechs Jahren spielten zutraulich mit ihnen, zausten sie, entwendeten ihnen die Mützen, wuschelten ihnen in den dunkelblonden weichen Haaren. Die hübschen Jungen lachten herzlich (t. 2, p. 371).

*

Quarante soldats soviétiques seraient morts durant ce soulèvement, la majeure partie auraient été fusillés pour avoir refusé de tirer. [WEBER, p. 42, note 2]

*

À l’ Académie des arts, il apprend l’étendue du soulèvement qui a gagné Leipzig, Dresde, Rostock, Halle [Halle-Merseburg], un haut lieu du KPD dans la République de Weimar], Magdeburg [un ex-bastion socialiste].

Rudi Engel, directeur de l’ Académie, échangeait au téléphone des propos sarcastiques avec Brecht, quand T. entra précipitamment, lui tendit rageusement un journal, il fallait lire la nouvelle victoire de ce Parti increvable, aux stratégies infaillibles… comme en 1933… ceux, peu nombreux, qui avaient réussi à échapper aux nazis, étaient forcés de croire à ces mêmes discours satisfaits. Se souvenait-il ?

Kantorowicz se souvenait :

Oui, bien sûr, je me souvenais de la victoire de 1933, aussi bien que T. avec qui, à l’époque, dans la cellule du Parti de la Colonie des artistes, place Breitenbach, j’avais appris comment les dirgeants du Parti, les mêmes qui aujourd’hui crient victoire, s’étaient retirés sur leur position stratégiquement inexpugnable, dans leurs bureaux moscovites, tandis que nous les fantassins étions écrasés par les hordes brunes.

Ja, gewiß, ich erinnerte mich an unseren »Sieg« von 1933 ebensogut wie T.., mit dem ich damals in der Parteizelle der Künstlerkolonie am Breitenbachplatz erlebte, wie die Parteiführer, die gleichen, die heute wieder »Sieg« schrien, sich in ihre strategisch uneinnehmbaren Positionen, in die Moskauer Bürostuben, zurückzogen, während wir Fußvolk von den braunen Horden zerstampft wurden. (t. 2, p. 172)

Ecœuré, il revient à la Charité, alchimise son dégoût dans quelques vers raboteux- Knittelvers.

Le 20 juin, dans sa chambre d’hôpital, défilent des amis/ies, des étudiants, des assistants, des collaborateurs. Un besoin de discuter pour y voir plus clair.

Ce qu’ils racontent pourrait donner matière à vingt ouvrages. […] Sur la Potsdamer Platz brûle le local de divertissement rénové, Haus Vaterland. Il a été pillé […] Des actes de brutalité qui rappellent la terreur nazie, donnent des prétextes au rétablissemnt de la paix et de l’ordre, on connaît ça.

Was sie berichten, gäbe Stoff für zwanzig Bücher her. […] Am Potsdamer Platz brennt das renovierte Vergnügnungslokal »Haus Vaterland«. Es ist geplündert worden […]. Roheitsakte, die an Naziterror erinnern, liefern Vorwände – Wiederherstellung von Ruhe und Ordnung, man kennt das. (t. 2, p. 373)

Des victimes innocentes : Kurt Trepte, comédien, est à l’hôpital, sévèrement blessé. Un homme d’honneur qui avait émigré, qui jouait de petits rôles sur les scènes berlinoises. Jupp Naas, professeur de mathématique, rescapé des camps de concentration nazis, et sa femme Malla Naas, rescapée de Ravensbrück. « Des cas isolés ? Hasard ? Je n’en suis pas bien sûr - Einzelfälle? Zufälle? Ich bin nicht ganz sicher.» (t. 2, p. 374).

Kantorowicz s’interroge sur ces résurgences nazies, sur l’héritage des années 1933-1945 qui viennent miner une cause juste. Il y voit le signe même, de ce qu’il est convenu d’appeler la Misère allemande:

Le désir allemand de liberté, toujours tourné vers l’extérieur, toujours agressif, ne comprenant jamais la liberté intérieure (liberté de pensée, liberté de décider de faire le raisonnable) devient synonyme d’oppression pour ceux/celles qui pensent autrement, qui veulent autrement. Qu’une organisation, une formation, un mouvement, s’enjolivent en Allemagne du signe Liberté — et qui ne fait sien ce concept usé, torturé à mort — et ce n’est pas seulement, consciemment ou inconsciemment, la liberté de sa propre conscience, de sa propre volonté, de ses propres aspirations, de son sens de la vie, mais aussi quelques fois : le désir de terroriser, d’asservir les autres.

Der niemals die innere Freiheit (Gedankenfreiheit, Freiheit der Entscheidung, Freiheit, das Vernünftige zu tun) begreifende, stets nach außen gerichtete, stets aggressive deutsche Freiheitsdrang wird zum Synonym für Unterdrückung Andersdenkender, Anderswollender. Wo immer in Deutschland sich eine Organisation, ein Verband, eine Bewegung mit dem Kennzeichen »Freiheit» verbrämt—und wer nimmt diesen abgewetzten, zu Tode gemarterten Begriff nicht für sich in Anspruch—, da ist, bewußt oder unbewußt, nicht nur die Freiheit des eigenen Bekenntnisses, des eigenen Wollens, Strebens, Lebensgefühls gemeint, sondern auch zuweilen: die Terrorisierung, Verknechtung aller anderen. (t. 2, p. 375).

De la vieille histoire, dira-t-il en conclusion. Platon, la Bible nous l’avaient appris. Les martyrs chrétiens ont pavé les voies de l’Inquisition, comme les premiers combattants de l’utopie communiste ont pavé les voies des commissaires qui pratiquent les lavages de cerveau.

Au soir de cette dure journée, il s’interroge sur la responsabilité de l’intelligentsia. Pourquoi n’a-telle pas participé aux mouvements avant qu’il ne soit trop tard ? Pourquoi a-t-elle été prise au dépourvu ? Le désarroi est général – Die Ratlosigkeit ist allgemein. Citant un leitmotiv de Marx De omnibus dubitandum – an allem zweifeln (douter de tout), il s’interroge sur le destin improbable de Marx en RDA :

Ô ciel ! Si Marx avait vécu de notre temps et se serait tenu à ce principe, où, où, dans quel cachot serait-il aujourd’hui ? Si on avait l’humour gaulois, il faudrait écrire une pièce en un acte : Marx et Engels devant la commission de contrôle de la SED.

Du lieber Himmel ! Wenn Marx in unserer Zeit gelebt und sich zu diesem Grundsatz bekannt hätte, wo, wo, in welchem Kerker, in welchem Exil wäre er heute ? Hätte man den galligen Humor, man sollte einmal einen Einakter schreiben: Marx und Engels vor der SED-Parteikontrolle. (t. 2, p. 377)

Lisant les cris de victoire du Parti sur l’ennemi extérieur dans la presse du 21 juin, serait-ce un cauchemar ? se demande-t-il.

*

Ewald, le vieil ouvrier communiste

« Ce qui est le plus nécessaire pour la classe ouvrière allemande, c’est qu’elle cesse d’agir avec l’autorisation préalable de ses hautes autorités. Une race aussi bureaucratiquement éduquée doit suivre un cours complet de formation politique en agissant par sa seule initiative. »
Karl Marx et Friedrich Engels, La social-démocratie allemande (1871
)


Le 24, visite d’Ewald, qui a besoin de vider son sac. Il raconte la réunion de Parti à Weißensee, où les ouvriers qui étaient membres du PCA avant 33, avaient remis leur carte d’adhésion en disant : « Vous n’êtes pas meilleurs que les nazis », « L’exploitation est maintenant pire que dans le capitalisme » ou « Pourquoi a-t-on supprimé le droit de grève aux travailleurs ? Parce que nous sommes nationalisés… fadaises, tout ça… qu’en tirons-nous, si nous devons, toujours plus nous éreinter à travailler et à moins bouffer qu’avant…». Ewald protestait, si les anciens partent, il ne reste que les béni-oui-oui…

Kantorowicz l’avait rencontré en 1932. Antifasciste organisé, il répondit avec son groupe à l’appel de la Cellule des artistes. Il fut passé à tabac par les nazis, puis relâché. Il trouva du travail, épousa Annemarie qui appartenait aux Jeunesses communistes de Wilmersdorf. Durant les premiers temps du nazisme, se sachant surveillé, le couple se tenait tranquille. Des jumeaux, un garçon, une fille vinrent au monde. Ils gagnaient bien leur vie, avaient acquis un lopin de terre dans les Jardins ouvriers, au bord du lac Weißensee. Survint la crise tchèque. En septembre 1938, il entre en résistance, déterre la ronéo qui avait servi en mars 1933, tire de nouveau des tracts que son groupe colle partout dans Berlin, mettant en garde les Berlinois contre les risques de guerre. La Gestapo ne parvint pas à trouver les coupables. Au printemps 1939, après l’occupation de la Tchécoslovaquie, le couple recommence. Il fut immédiatement arrêté et condamné à huit ans de prison. Après deux années d’emprisonnement, sa femme fut envoyée à Ravenbruck, où elle mourut en 1943. En 1944, lors d’un bombardement, ses parents et son jeune fils furent ensevelis.

En septembre 1947, lors d’une commémoration pour les victimes du nazisme, Kantorowicz le revoit et s’étonne de son silence. — On ne savait pas comment les gens s’étaient développés, réponse évasive qui blesse Kantorowicz. Ils se rencontrent quelques jours plus tard, discutent jusqu’à quatre heures du matin. Le Parti l’avait invité à assumer des fonctions importantes. Ewald avait refusé, un bon ouvrier doit rester à son poste.

Dans la circonscription de Weißensee, les anciens avaient la vie dure, qui cherchaient à faire comprendre au Parti la gravité de ce qui s’était passé, et qui n’était pas seulement une affaire d’ennemis extérieurs.

Kantorowicz dit avoir rapporté fidèlement le récit qu’Ewald a fait de la venue d’Ulbricht aux usines Niles. Un moment de démocratie ouvrière, et une page d’Histoire-se-faisant où s’imbriquent le récit de l’événement et les modes d’interprétations. Qui appelle sa traduction.

[Une remarque préalable : en français, vous est à la fois pluriel de tu et forme du voussoiement, en allemand, il existe deux formes : Sie = Vous formule de politesse et ihr -vous, pluriel de tu. Dans ce texte, il importe de sauvegarder la différence : quand les ouvriers s’adressent à Ulbricht, ils usent de la formule de politesse, Sie, une manière de marquer la distance, Ulbricht, lui, les tutoie en camarade et use de la forme ihr, pluriel de tu. Pour les distinguer, j’ai mis une majuscule à Vous comme forme de voussoiement.]

Environ 700 ouvriers occupaient la salle de la culture. Ulbricht arriva, escorté par huit policiers. Lors de son entrée, les policiers l’entourèrent. Les travailleurs hurlaient, sifflaient, criaient, lorsque les policiers montèrent sur scène: — Pfui ! Ei-Ei, qui vient donc là avec tant de fillettes! La Police dehors ! Vive le Führer des travailleurs, qui vient chez les travailleurs avec une couverture policière ! Dehors la police ou dehors Ulbricht ! (Ulbricht parlent à voix basse aux policiers, ils sortent. Un président du « Front national » ouvre la séance; tandis qu’il parle, les policiers reviennent avec des chaises et s’installent au premier rang. Nouveaux cris, sifflements. Les policiers sortent à la demande d’Ulbricht).

Dès la première phrase, Ulbricht est interrompu. Environ 150 ou 200 travailleurs se levèrent, repoussant les chaises et piaffant vers la sortie. D’autres criaient : Assez, arrêtez. Un travailleur se leva et dit : — Ce discours, vous l’avez déjà tenu des dizaines de fois et nous avons entendu tout ça des centaines de fois. Nous voulons parler maintenant de choses concrètes. Un autre travailleur cria :— Tout ça n’a pas de sens. Nous ne comprenons pas ce que Vous dites. Vous demandez que notre jeunesse parlent correctement l’allemand et Vous ne l’avez toujours pas appris. Ulbricht a mis le manuscrit dans la poche de sa veste. Il dit : — Je suis le fils d’un ouvrier, à qui la société capitaliste n’a permis que quatre années d’école. Il ne faut pas m’en vouloir, si je fais parfois aujourd’hui des fautes. Mais, ce n’est pas cela dont il s’agit. Vous ne me comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre ce que j’ai à vous dire. Cris : — Hoho !

Au milieu des cris, Ewald s’est levé du milieu de la salle et cria : — Je dois dire, camarade Ulbricht, que tu nous rends les choses difficiles. Comment, nous les simples membres du Parti qui nous tenons au milieu des collègues, devons-nous leur expliquer pourquoi tu viens avec la police!

Ensuite s’est levé le maître Wilke, un ouvrier hautement qualifié de 60 ans. Les Anglais, ex-propriétaires des usines Niles, avaient envoyé chez lui en 1945 des officiers pour l’emmener à Bielefeld. Il resta fidèle à son poste. Il dit à Ulbricht: — Expliquez-nous donc : quand moi je travaille mal à mon chaudron, je file. Vous, Vous avez officiellement avoué que Vous avez politiquement mal travaillé, mais Vous, Vous restez. Et que pensez-Vous faire maintenant ?

(Ulbricht protesta. Aucun ouvrier n’avait jamais été licencié pour avoir mal travaillé, seuls les saboteurs perdaient leur emploi)

L’un d’eux demanda à parler au nom de sa section. Il dit :

— Les travailleurs ont confiance en moi.

Il exigea :

— La suppression des affiches, des résolutions, des images surdimensionnées du chef de Parti, à Weißensee. Nous voulons une ville propre.

Wienke, un syndicaliste demande au nom du Groupe 9 la libération des travailleurs, emprisonnés après le 17 juin. Pour les usines Niles seulement, plus de 100 travailleurs avaient disparu.

(Selon Ulbricht, des travailleurs auraient fui la RDA, et donc les absents ne sont pas nécessairement en prison. Suit une liste de critiques qui portent sur les dysfonctionnements structurels dans l’organisation du travail. Les travailleurs disent ne plus croire aux promesses et au nouveau cours. L’un d’eux invite les politiques à venir en usine discuter avec les travailleurs. Mais, Ulbricht n’est plus capable de changer de méthode, il a donc l’idée saugrenue de soumettre aux voix une résolution. Tempête dans la salle. Il parvient à lire sa résolution, votée à 188 voix contre 500. L’organe du Parti rendit compte de cet affrontement sous une forme idyllique.)

Le 25 juin, après une réunion de routine à l’université, Kantorowicz croise une démonstration des Jeunesses socialistes – FDJ. il se mêle aux passants, « des travailleurs, des employés, des bourgeois qui rentrent chez eux après le travail. »

Sur tous les visages, la haine nue, dans le meilleur des cas, un mépris ricanant. J’entendais : « Maintenant, ils sortent de leur souricière » – « Il y a une semaine, on ne voyait pas une seule chemise bleue » – « Protégés par les tanks russes, ils osent montrer leur nez » – « SED, S icheres E nde D eutschlands (fin certaine de l’Allemagne) » – « Cela ne va durer encore longtemps ». Oui, c’était là la participation enthousiaste de la population.

In all ihren Gesichtern stand nackter Haß, bestenfalls grinsende Verachtung. Ich hörte: « Jetzt kommen die aus ihren Mauselöchern » – « Vor einer Woche war kein blaues Hemd zu sehen » -« Unter dem Schutz von russischen Panzern wagen sie sich raus» -« Totschlagen! » —« SED – Sicheres Ende Deutschlands » -« Lange dauert es sowieso nicht mehr ». Ja, das war die « begeisterte Anteilnahme » der Bevölkerung. (t. II, p. 388)

La presse parlera de « manifestation fidèle de la jeunesse allemande – Treuekundgebung der deutschen Jugend ». Dressée contre « la tentative de putsch fasciste du 17 juin – den faschistischen Putschversuch am 17. Juni. » En tête, les membres du Comité central des FDJ dont Erich Honecker. hipp. hipp, hurra ! Manifestations d’amitié avec les troupes soviétiques. Les passants entendus par Kantorowicz avaient aussi manifesté leur sympathie à la jeunesse défilant…

Le poème ironique de Brecht sur le 17 juin circule sur de petits papiers, entre amis.

Le 3 juillet, Kantorowicz décide de prendre position, pour ses élèves, ses assistants, ses collègues, ils sont venus en masse. Récusée la thèse du complot tramé à l’Ouest, soulignée la responsabilité des dirigeants, des communistes en général, qui ont voté, approuvé des résolutions avec lesquelles, souvent, ils n’étaient pas d’accord. Kantorowicz use du nous, s’impliquant dans cette diatribe aux mots pesés, bourrée de citations, y compris de Staline, sur la nécessité des contractions, porteuses d’avancées. « Seuls les partis qui n’ont pas d’avenir, condamnés à disparaître, ont peur de la lumière et de la critique – Nur Parteien, die keine Zukunft haben, die zum Untergang verurteilt sind, fürchten das Licht und die Kritik. » avait écrit le petit-père des peuples. Irréfutable donc. Personne ne pouvait échapper à ses responsabilités. « Sinon, nous ne valons pas mieux que les nazis qui disaient obéir à des ordres ». Une leçon de dialectique aux tenants de l’éternité qu’il regarde droit dans les yeux. « Avec des individus au garde-à-vous, des suivistes, avec des sujets assujettis, on ne peut pas fonder la société socialiste – Mit Strammstehern und Jasagern, mit »Untertanen« könne man die sozialistische Gesellschaft nicht begründen. » « On aurait entendu une feuille voler » (t. 2, p. 394).

Après avoir vidé son sac, il se sentit plus léger.

Le pouvoir se ressaisit, il en sort renforcé, le “nouveau cours” est régression.

Kantorowicz étouffe de nouveau, le souffle d’espoir fut trop bref. On étouffe avec lui. Il communique sa souffrance. Que faire quand l’Histoire se congèle sous les décrets d’apparatchiks qui ont peur de perdre le pouvoir, parce qu’ils ne peuvent pas changer de peuple, comme le conseillait Brecht.

De temps à autre, il s’offre des éclats, dit quelques vérités, refuse de participer à des réunions ou de signer des condamnations de la ‘restauration’ à l’Ouest, estimant qu’il faut d’abord pouvoir balayer devant sa porte, avant de cracher sur les voisins capitalistes.

J‘ai lu depuis, d’autres récits sur le 17 juin, une date importante qui démasque la fragilité du pouvoir, entame sa légitimité, mais aucun ne rivalise avec celui de Kantorowicz, un récit écrit sur le vif où passent les tensions du taupique qui lézarde les façades du pouvoir. Où les ouvriers deviennent sujets-de-l’Histoire. Des sujets politiques. Dans ces pages, Kantorowicz synthétise les éléments qui font de ce jour, un événement-clé.

Si on résume ce qui se manifeste dans les récits (directs ou rapportés) de l’événement-clé (au sens sociologique) où le trop plein des frustrations débordent dans un mouvement social qui fragilise le pouvoir, en ce 17 juin 1953 :

1. La surprise est générale, en particulier dans les rangs de l’intelligentsia. Les raisons exigeraient des développements qui débordent mon propos. (J’en produit un exemple dans la note 2).

2. L’élément saillant : l’incapacité psychique/intellectuelle d’un Ulbricht, non seulement à comprendre ce qui se passe, mais à s’adapter à une situation nouvelle, à changer les modes de communication, de représentation (Ulbricht faisant voter une motion à des ouvriers en colère pour retrouver une légitimité). Et jouant le jeu de l’enfant d’ouvrier privé d’éducation en terre capitaliste, pour excuser l’emploi d’une vieille rhétorique de Parti, abstraite, que les ouvriers ne veulent plus entendre. Le maître joue la victime. Mais habité par le discours d’une fonction [le 0N du pouvoir], Ulbricht ne parvient pas à dire Je, le retour sur son enfance est une ruse de la fonction-pouvoir qui ne trompe personne.

3. Incapacité où se manifeste une incapacité plus fondamentale à affronter de vrais rapports de force. Une manière de négation du conflit au profit d’une culture de l’étouffement, feutré, très pervers dans ses effets d’inhibition. Logique imparable du nous visant l’homogénéité.

[J'y reviens dans Chroniques berlinoises. Cette incapacité se retrouvait à tous les niveaux de la société. Dans le quotidien. Quand il m’arrivait de perdre patience à la frontière, ou de répliquer avec mauvaise humeur, voire insolence soulignée, à un quelque chose que je percevais comme un ordre, je me heurtais à un mur… de surprise et au silence gêné, y compris chez des policiers des frontières pourtant dotés de pouvoirs arbitraires et exorbitants.]

4. Un renversement (éphémère) mais significatif parce que politique : les représentants de la « dictature du prolétariat » jugés par des prolétaires qui dénoncent leur peur des prolétaires (protection policière, « les fillettes » d’Ulbricht), leur demandent de quitter leur poste pour incapacité, suivant le principe de l’égalité de traitement (un ouvrier incompétent perd son poste), et de nettoyer les villes, souillées par le culte de la personnalité (rendre la ville, en ce cas Weißensee, propre !). La perte de légitimité politique est drastique. L’usurpation devient manifeste, et seuls les chars soviétiques peuvent rétablir la dictature-des-quelques-uns sur le prolétariat. Intervention qui par ailleurs, manifeste l’impuissance des polices d’État et donc de l’État lui-même.

5. La somme des frustrations, colères, accumulées dans tout le corps social (regards et commentaires hostiles des passants devant le défilé des FDJ) est une bombe à retardement.

Ces éléments comme effets du système lui-même, qui donc se retrouvent lors des contestations de 1988-1989, à un moment où la situation internationale a changé dans les deux blocs, où le pouvoir doit faire face, dans la durée, aux stratégies souples et à la détermination calculée des opposants, auront raison du système.


Dans un échange avec Philippe Mangeot, Carlo Ginzburg remarquait en parlant de l’étonnant meunier frioulien, Menocchio, interrogé par l’Inquisition :

« Mais ce qui m’a intéressé dans ce procès, c’est que le contrôle ne fonctionne pas à 100 %. Quelque chose ne marche pas, il y a du sable dans les engrenages. En fait, je crois que les systèmes et les projets ne fonctionnent jamais complètement c’est peut-être un point de vue italien (rires). La réalité est toujours plus molle, plus floue qu’on ne pense. Pour la penser, il faut montrer l’écart entre les systèmes et leur fonctionnement imparfait.

C’est pour moi une question de méthode : il faut partir du sable dans l’engrenage. Si on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées.»

Janvier 2002

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1. Journal allemand, New York, le l5 août 1945, t. 1, p. 96.
La pagination du tome 1 est celle de l’édition Kindler : ALFRED KANTOROWICZ. Deutsches Tagebuch, erster teil, verlegt bei Kindler Verlag, München, 1959.
La pagination du tome 2 est celle de l’édition suivante : Alfred Kantorowicz, Deutsches Tagebuch, Zweiter Teil, Verlag Klaus Guhl Berlin, 1979.

2. Dans les Écoles supérieures (Hochschulen), le nombre des enfants d’ouvriers, de paysans progresse de manière significative, on passe de 19 % en 1945-1946, à 36 % en 1949. Le nombre d’étudiants double de 1951 à 1954, le pourcentage des enfants d’ouvriers, paysans passe à 53 %, in WEBER, Hermann, Die DDR 1945-1990, 3., überarb. Und erw. Aufl. – München: Oldenbourg, 1999. (Oldenbourg-Grundriß der Geschichte; Bd. 20), p. 26 ; p. 40.

Dans le champ culturel, les subventions permettront à Brecht (pour ne citer que l’exemple internationalement connu) de réaliser, en moins de 5 ans, le théâtre de ses rêves, somptueux, à un moment de pénurie généralisée. Un théâtre qui fera Histoire, dans les coins les plus reculés et inattendus du monde. Un théâtre POUR le peuple qui, en période de pénurie [cf. le 3è paragraphe du document annexe], rêve non pas d’un théâtre somptueux qui lui coûte la peau des fesses, mais du Pays de cocagne regorgeant de biens matériels. Le rêve de Brecht, nourri des frustrations de l’exil et le rêve du ‘peuple’ appartiennent à deux ordres différents, qui ne sont pas réconciliables en quelques mois, pas même en quelques années. De plus, Brecht critiquait le capitalisme, dont rêvaient les Ossi… De fait, le Berliner Ensemble était surtout fréquenté par les Wessi berlinois. La critique souvent féroce du régime “socialiste” se sédimente dans des poèmes, qui restent inconnus du grand public des deux côtés de la frontière. Brecht reste un exilé… de l’intérieur. Fermant les yeux sur l’exploitation des ouvriers en terre socialiste. Après le 17 juin, il écrira un poème dans lequel il évoque un cauchemar : les exploités le montraient du doigt. Le 17 juin le fissure gravement. Il meurt trois ans après.

Par ailleurs, l’investissement massif  de la RDA dans la culture est producteur de contradictions: d’un côté la dictature pérennise la tradition de l’Untertan, de l’autre la culture, même dirigée, tend à émanciper, le théâtre et le cinéma, en particulier, deviendront des espaces de clins d’oeil critiques, perçus, entendus, compris par le seul public de la RDA (j’en produis des exemples dans Chroniques berlinoises). On a tendance à sous-estimer et le nombre et les formes de résistance plus ou moins frontales, et à s’attarder sur les formes visibles, relayées largement par les médias de l’Ouest, mais les « grains de sable » étaient nombreux qui faisaient grincer la machinerie politique. Les témoignages et les archives du MfS (stasi) ont commencé à jeter les bases d’une histoire plus complexe. Le cas de Wolf Biermann est intéressant qui déclencha discussions et protestations dans toute la RDA et dans toutes les couches sociales.

3. Le Parti socialiste unifié – Sozialistische Einheitspartei Deutschlands créé en avril 1946, de la fusion des partis communiste et social-démocrate.

4. Le 20 décembre 1952, le Comité central de la SED avait approuvé les procès pragois contre Slansky. Le 28 novembre 1952, Kantorowicz commentait avec ironie le procès étrange-unheimlich et le 30 novembre, il citait la lettre du fils de Slansky, publiée dans Neues Deutschland, dans laquelle celui-ci demandait la peine de mort pour son père. « Monstrueux-monströs », « langage de Streicher-die Sprache Streicher », « atmophère des interrogatoires de la Gestapo », etc., la colère est frémissante et les parallèles nazisme/stalinisme développés sur deux paragraphes (t. 2, p. 335).

5. Le Ministère pour la sûreté de l’État- Ministerium für Staatssicherheit fut créé quatre mois après la création de la RDA, le 8 février 1950.

6. Peter Huchel, poète, était rédacteur en chef de la revue Sinn und Form. Après le 17 juin, suivant la logique du bouc émissaire adoptée pour couvrir les questions posées, le pouvoir voulut imposer à la revue une ligne offensive contre l’Allemagne de l’Ouest, sa « remilitarisation et sa déshumanisation de la vie de l’esprit ». Dans la séance plénière du 26 juillet 1953, Brecht intervint pour défendre la revue, soulignant, entre autres, sa renommée internationale. Le pouvoir recula, mais il voulut limiter l’auto-responsabilité de la rédaction. Huchel refusa. Il écrivit une lettre ferme et digne datée du 30 septembre 1953, envoyée en recommandée. Rappelons que la défense du Faustus de Hanns Eisler par Ernst Fischer avait paru dans Sinn und Form. Huchel démissionnera en 1962, après la séance de l’Académie des arts du 19 juin 1962. Dans le compte-rendu de la séance se donnent à lire griefs, idéologiques, mais aussi personnels d’écrivains non publiés, formulés par Hermlin qui souhaitait que la revue s’ouvrît sur la vie artistique de la RDA, définie comme « culture  socialiste nationale-sozialistische Nationalkultur ». « La revue pass(a) aux mains de Bodo Uhse à dater du 1er janvier 1963 » (compte-rendu de séance du 2 octobre 1962).

7. Manfred KRUG, ABGEHAUEN, Ein Mitschnitt und Ein Tagebuch, ECON-Verlag, Düsseldorf, 1995.

8. Karl Wilhelm Fricke, Mfs intern, Macht, Strukturen, Auflösung der DDR-Staatssicherheit Analyse und Dokumentation, bei Verlag Wissenschaft und Politik Claus-Peter von Nottbeck, Köin, 1991.


ANNEXE
P.-S. août 2009
J’ai retrouvé dans mes archives, un article de  L’OBSERVATEUR du 18 JUIN 1953, N° 162, daté du 16 juin, la veille de la révolte, qui fait état de la grave crise politique, économique que traverse la République démocratique.
LE  TOURNANT EN ALLEMAGNE ORIENTALE
DÜSSELDORF, 16 juin (De notre correspondant particulier).
LES commentaires sur le tournant sensationnel opéré la semaine dernière en Allemagne orientale, d’abord par le Parti Socialiste Unifié (S.E.D,), puis par le conseil des ministres, ont mis l’accent sur le sens et la portée internationale  de la nouvelle orientation, l’initiative venant de toute évidence de M. Semionof. Cependant, quels que soient les desseins soviétiques à longue échéance que le renversement de politique dans la République démocatique allemande (D.D.R.) doit servir, il représente d’abord un trournant de politique intérieure dont les effets sont immédiatement sensibles, dans l’Allemagne orientale d’abord, à Berlin-Oueàt et en Allemagne occidentale ensuite (1).

Indépendamment de l’offensive de paix soviétique, ce renversement était devenu nécessaire en lui-même à cause de la détérioration rapide, ces derniers mois, de la situation en Allemagne orientale, aussi bien sur le plan politique, économique et financier que sur celui des luttes internes au sein du S.E.D.

La crise du ravitaillement n’a cessé d’empirer après le bref intermède du début du printemps. Les minimes rations officielles, notamment de beurre et de margarine, n’étaient plus honorées; dans les H.O. (magasins à prix libres), l’approvisionnernent ne se faisait plus que très irrégulièlement. Le gouvernement était obligé de prendre des mesures d’une extrême sévérité pour diminuer tant soit peu la demande notamment par le retrait des cartes de ravitaillement à de nombreuses catégories de la population, appartenant aux classes moyennes ou exécutant des travaux « non-essentels ». (Cette mesure affectait 2 millions de personnes.)

À cette crise alimentaire s’en ajoutait une non moins grave dans l’approvisionnement en produits industriels de large consommation, notamment en textiles, assez abondants encore il y a un an, et, vers la fin de l’hiver en matériel de chauffage (briquettes, etc.).

Les causes de cette pénurie vont multiples, la spéculation y a certainement joué un rôle. Mais le raidissement de la politique gouvernementale depuis la proclamation en 1952, de la « construction du sociealisme »  s’est poursuivi pendant et durant l’hiver et a incontestablement aggravi la situation. Le 1er janvier 1953, le droit de vendre les surplus agricoles à des prix libres fut supprimé, jusqu’alors, lis étaient achetés par des entreprises commerciales d’État à des prix cinq fait supérieurs à ceux obtenuis par les paysans pour leurs fournitures obli.gatoires à I’État ; c’étaient les principales ressources financières des paysans qui disparaissaient… Puis, après des mois de tractations, on accrut considérablement les fournitures obligatoires des paysans – celles de viande et d’œufs furent augmentées de 30%., cel!es de lait de 35 %. La campagne contre la spéculation et le commerce privé s’accentua sans cesse, des milliers de petits entrepreneurs. qui avaient été les principaux fournisseurs de la population en biens de consemribtion. passèrent a une forme de résistance passive qui s’avéra tragiquement efficace ; ils s’évadaient vers l’Ouest abandonnant à l’État des usines vidées de matières premières et souvent de machines.

Non moins grave avait été la crise financière, provoquée par l’accroissernent rapide et imprévu des dépenses rnilitaires. Dans le communiqué du conseil des ministres concernant les fautes comrnises, il est spécifié que « des moyens budgétaires considérables avaient été utilisés à des dépenses non prêvues par. Ie plan quinquennal ». De telles  « dépenses considérables » ne peuvent se rapporter qu’à celles relatives aux préparatifs militaires et, notamnient à celles du « Dienst für Deutschland ».

Il en est résulté une pénurie de moyens d’achat dans l’industrie, un retard des investiscsements et une accumulation des stocks, et cela au moment où il fallait redoubler d’efforts, le plan n’ayant été réalisé que pour 92% l’an passé.

Une grave crise politique

Les difficultés politiques étaient aussi graves. Le conflit avec l’Église protestarite était d’autant plus pénible que ses principaux chefs menaient campagne, en Allemagne occidentale, contre la remilitarisation et pour les pourparlers avec l’Est. La bonne volonté du gouvernement de Pankow à s’engager dans la vote des négociations devenait sujette à caution à partir du moment où il ce mettait à persécuter les partisans les plus énergiques de ces nêgociations. En s’attaquant à l’organisatîon de jeunesse « Dîe junge Gemeinde », le gouvemement de la D.D.R était arrivé dans une impasse : avancer, c’était engager un Kirchenkampf de grande envergure; reculer,  c’était reconnaitre explicitement son tort et «  perdre la face ». M. Semionov n’a pas hésité à choisir cette solution. Mais, une importante fraction du S.E.D. lui avait sans doute préparé cette voie en augmentant, au cours des dernières semaines, sa résistance à la politique extrémiste de M. Ulbricht.

Car on ne saurait douter que la crise intérieure du S.E.D., ouverte par le limogeage de Franck Dahlem, était intimement liée à la discussion sur la tactique à employer devant les difficultés économiques et politiques chaque jour grandissantes. MM. Ulbricht, Matern, Hermann Axen semblent avoir été les partisans d’un raidissement de plus en plus fermee, politique qui, du moins y a quelques semaines, paraissait avoir l’accord des autorités soviétiques. (Autre innovation sensationnelle : les communiqués d’auto-critique admettent explicitement la co-responsabilité de ces autorités dans les erreurs conmises!). Il y a à peine sîx semaines, Ulbricht préconisait encore d’accélérer la «constriietion du socialisme » et qualifiait la « Junge Gemeinde », aujourd’hui solennellement autorîsée à fonctionner, « d’organisation de camouflage pour l’espionnage, le sabotage et la campagne guerrière des Etats-Unis ». Le prestige d’Ulbricht résistera-t-il au revireinent qui vient de reproduire ? Aussi, n’avions-nous pas tort de prévoir (2) lors de I’élimination de Dahlern, que.l’affaire n’était pas terminée et que la décision d’Ulbricht pourrait bien être se perte, du moins en tant que grand chef du S.E.D.

Le tournant, cependant, n’est encore que tactique. Pour le moment, le S.E.D. ne lâche aucun d« leviers de commande politiques et économiques dans la zone orientale , l’amnistie même se limite aux condamnés de droit commun. Mais la panique qui s’est emparée de certains milieux du S.E.D. a des causes plus profondes. Dans l’ignorance complète où ils se trouvent des projets à longue échéance des autœltés soviétiques, ils se demandent s’ils ne seront pas un jour « làchés » par Moscou et si, pour imposer l’unité de l’Allemagne, l’U.R.S.S. n’accepterait pas la liquidation pure et simple des positions tenues par le S.E.D. Quoi d’étonnant, dans ces comditions, qu’après le déclenchement de l’offensive de paixsoviétique, la tentation de prendre à tout prix des gages sérieux  pour parer à une telle éventualité a été trop forte pour qu’on puisse y résister ? On pourrait accuser M. Ulbricht, cette fois non sans raison, de « manquer de confiant  en l’Uunion Soviétique »…

Pierre GOUSSET.

(t) Le jour même où cet article nous parvenait, une importante manifestation ouvrière se déroulait à Berlin-Est.
(t) Voir « L’Observateur » du 14 au 21 mai 1983


26/03/2008

Kantorowicz Alfred, Don Quichotte germanique 1a)

Mise à jour, le 15 juin 2008

L’article devenu peu maniable a été coupé en deux parties : 1a; 1b.

Alfred Kantorowicz, une vie en forme de destin exemplaire de la sombre Histoire allemande, française, “socialiste”. Européenne donc. Une figure historique, au sens aussi de sujet-historique* qui participe, à contre-courant, de la dynamique de l’Histoire-se-faisant.

À ne pas confondre avec Alfred Kantorowicz, l’historien, prussien, nationaliste, combattant des Corps Francs, qui a contribué, d’une certaine manière,  à paver la voie du national-socialisme.

* Cf. La très intéressante réflexion d’Élisabeth GUIBERT-SLEDZIEWSKI, Penser le sujet de l’Histoire, in PENSER LE SUJET AUJOURD’HUI, PARIS, MÉRIDIENS KLINCKSIECK, 1988.

On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même et avec lesquelles on se brûle en s’identifiant (63).

René Char

DIALOGUER

TRANSMETTRE

Plan

1a)

Parcours accidenté

1933, Exil en France
1936-1938, Brigades internationales (Espagne)
1938-1941, Exil dans la France de Vichy

1b)
1941-1946, troisième exil, Amérique
1946, retour in Germania, «mère blafarde»
Berlin-(Est)*
1957, Munich-(Ouest)*, nouvel exil
Hambourg-(Ouest)*, sortie relative du tunnel

* Avant la construction du mur (13 août 1961), il est surtout question de Zone (soviétique vs américano-/anglo-/française). L’emploi Est/Ouest anticipe ironiquement sur la réalité, chacune des parties évitant, officiellement, une précision qui entérinerait la division.

** Nota : la forme dialoguée n’est pas un artifice, le dialogue a eu lieu, mais sa mise en forme par l’écriture a induit des modifications dans le sens d’une plus grande précision, lui donnant un caractère hybride que j’assume.


— Qui est ce Kanto… dont tu ne cesses de parler en ce moment ? me demanda mon neveu.

— Kantorowicz, dis-je en traînant sur les deux dernières syllabes, c’est d’abord ma bouteille d’oxygène ! Mon anti-dépresseur !

— On l’a compris ! mais encore ?

— Je commencerai par dire que c’est une âme vaillante, atteinte de cette maladie de l’espoir (comme dit quelqu’un), de ces individus libres qui gênent tout le monde, parce qu’impossible à enrégimenter, individus qui paient comptant leurs engagements. L’Histoire semble plus dure pour les [?, quel mot sera le bon ?], disons en allant vite, “individus éthiques” que pour les salauds. Elle prend même son temps, beaucoup de temps, pour s’intéresser aux ’salauds’. Que de criminels nazis ont échappé à la justice !

J’aurais pu commencer par dire : c’est un Juif allemand ou un Allemand juif. Mais, c’est déjà choisir un angle qui n’était pas le sien. Du moins pendant un temps. Exil in Frankreich 1), s’ouvrait sur cette question : « Suis-je exilé parce que Juif allemand ? » Après avoir examiné la liste des 28 personnes qui perdent la nationalité allemande 2), il répondait par la négative. De fait, la liste recouvre une grande diversité de situations économiques, politiques, confessionnelles, allant du député communiste bavarois, Hans Beimler qui avait réussi à s’échapper de Dachau et qui mourut à Madrid en décembre 1936, dans le combat contre les fascistes espagnols, Max Brauer, maire d’Hambourg et député socialiste, Willi Bredel, écrivain et métallurgiste de Hambourg, Leonhard Frank, écrivain pacifiste, Carola Neher, la Polly de L’Opéra de quat’sous qui mourra plus tard dans les prisons staliniennes, Dr. Otto Strasser, un ancien nazi, et en milieu de liste Alfred Kantorowicz. Cette liste :

« me montra que mon destin n’était pas déterminé par mon origine, mais qu’il s’agissait d’une décision libre et volontaire – beweist mir, daß mein Schicksal nicht durch meine Herkunft vorbestimmt war, sondern durch eigene freie Willensentscheidung.» (p. 9)

Certains ont voulu voir dans cette mise à distance des “origines”, un «refoulement de sa judéité», un refoulement de communiste… Serait-il interdit, communiste ou pas, de s’éloigner du groupe qui vous inscrit, voire vous marque — enfant — du sceau de ses croyances, sans avoir à passer pour un renégat ou un ‘refouleur’ ? Même s’il est vrai, par ailleurs, qu’il était difficile de ne pas être juif, dans une société où l’antisémitisme se donnait fréquemment à lire, à voir, à entendre, dans l’espace public. Victor Klemperer, chroniqueur de l’époque, plus connu en France, notait dans son Journal avec tristesse et dégoût, le 26 décembre 1926, que les universités réactionnaires refusaient de nommer des professeurs juifs et les universités libérales qui «en avaient déjà deux, n’en prenaient pas un troisième». Des notes de 1926, 1927 pointent des stations balnéaires de la Baltique qui affichaient leur antisémitisme : Zinnowitz [île Usedom] se voulait judenfrei-libre de juifs, on y chantait une chanson, «à Zinnowitz, on ne voulait pas d’une race étrangère-fremde Rasse » (note du 20 août 1927). Le 11 juillet 1926, il disait avoir reçu de Vitte [île Hiddensee], un prospectus publicitaire avec la mention : « Il faut qu’il soit dit : que les Juifs évitent Vitte ». Où l’on voit que des Juifs pouvaient être isolés, exclus, en certains lieux/temps, avant même que les nationaux-socialistes reçoivent le pouvoir.

— « reçoivent » ?

— Oui, « reçoivent » ! Je me refuse à employer Prise de pouvoir – Machtergreifung ! INEXACT ! On pourrait même dire recevoir sur un plateau des mains des dominants.

Dans les années 1924-1926, Victor Klemperer notait qu’en France, en Allemagne, en Italie, le nationalisme se développait, or le nationalisme est par essence exclusif. Les objets de l’exclusion varient suivant les lieux/temps, les groupes sociaux, mais l’exclusion, variable aussi en intensité, est consubstantielle au nationalisme. On comprend pourquoi l’INTER-nationalisme communiste pouvait constituer, utopiquement, une porte de sortie, pour qui cherche à se construire en choisissant ses buts et ses fins. En 1957, quatre ans après son voyage à Auschwitz, qui est un retour à sa judéité, quand il envisage de fuir en RFA, il se demande avec inquiétude quel pourrait être le destin «d’un Juif de gauche» dans l’Allemagne d’Adenauer. Car, Kantorowicz est juif, ou plus exactement fils de Moïse, prophète au sens judaïque, par ses rapports intransigeants à l’éthique (respect de la vie, donc attention à l’autre, désir fou de justice, des valeurs universalisables et universalisées dans les utopies), les prophètes juifs sont de farouches invectiveurs qui dénoncent les compromissions, ce pain quotidien des humains (juifs/non-juifs). Ce qui lui donne une certaine raideur plus apparente que réelle, car cette exigence éthique est source de souffrances. Une injustice patente lui coupait le souffle-Atemnot 3). De l’ordre de la somatisation et non du pathos phrasé. Non pas «haine de soi» (une catégorie qui sert à expliquer tout et n’importe quoi), mais une exigence éthique qui le coupe des groupes sociaux (juifs/non-juifs), des individus (juifs/non-juifs) qui avalisent des formes de l’injustice. L’éthique comme forme de vie façonnée par soi dans ses rapports aux autres, sans référence religieuse, ce qui exclut — aussi — la vérité marxiste comme forme substitutive à la religion traditionnelle.

[Parcours accidenté]

Mais, commençons par le commencement ! Il naquit en fin de siècle, 1899, à Berlin, le 12 août. Dans une famille juive qui avait intériorisé les valeurs ‘prussiennes’ (ordre, discipline, etc.). Les rapports au père resteront tendus. En 1916, à 17 ans, patriote comme de nombreux jeunes bacheliers allemands de l’époque, il s’engage. Blessé, il est décoré de la croix de guerre. Après la guerre, il mène une vie d’étudiant besogneux, fréquente différentes universités, Berlin, Frieburg/Br., Munich, Erlangen, dans deux disciplines, le Droit et la Germanistik (comme option). Il en sort avec le titre de Doktor en 1923, avec un sujet juridique, ‘sioniste’ : « Les fondements du foyer national juif en Palestine au regard du droit international- Die völkerrechtlichen Grundlagen des nationaljüdischen Heims in Palästina ». À Erlangen, Munich, il avait dû affronter l’antisémitisme radical de la gente estudiantine «völkisch».

De retour à Berlin, il fréquente les milieux littéraires, artistiques. Il renonce à la carrière juridique, une manière de marquer ses distances avec son père, décide de vivre de sa plume, devient journaliste et écrivain.

Après avoir fait ses apprentissages dans différents journaux — la Westfälische Neueste Nachrichten (Bielefeld), la Vossische Zeitung à Berlin, appelé par Monty Jacob, impressionné par un article sur l’expérience du Front — il se voit confier le Feuilleton et la critique théâtrale de la Neue Badische Landeszeitung. Devenu correspondant de plusieurs quotidiens (Leipzig, Königsberg, Cologne, Magdeburg), il est chargé de rendre compte des événements culturels (art et théâtre) du Sud-Ouest de l’Allemagne.

Il est envoyé à Paris fin 1927 comme correspondant, entre autres de la Vossische Zeitung. Pour l’anecdote, il loge Rue de Tournon, à Hôtel Helvetia. Quand il rentre en 1929, il hésite, dit-il, à s’engager politiquement, redoutant les organisations, il publie un essai au titre symptomatique dans la revue Die Tat, Entre les classes - Zwischen den Klassen 4). Une manière de «battre en retraite» (ein Rückzugsgefecht) dira-t-il. Il s’y s’affirmait individualiste. Kantorowicz sera toujours porté par un Ethos humaniste pour qui la « raison », l’éducation (culturelle, politique, civique, etc.) sont déterminantes. En septembre 1939 dans ses Journaux de nuit, il précisait ainsi son utopie allemande: «L’Allemagne de l’intériorité- Deutschland der Innerlichkeit» contre celle de la puissance (note du 6 septembre 1939). Autant de racines de ses difficultés avec le Parti communiste, l’individualisme, l’intériorité, ces «survivances petites-bourgeoises» étant suspectes. Des questions centrales.

— Pourquoi ‘central’ ?

… La négation de l’individu n’est pas sans rapport avec la négation du Sujet (terme générique ici). Le NOUS faussement inclusif où l’hétérogène devient homogène ! Ce que ne cessaient de dire des poètes. En URSS en particulier. Des enjeux qui débordent les critiques apparemment anodines, l’emprise consenti ou imposé du collectif sur l’individu produit toujours des effets douteux, voire ravageurs dans la pratique et dans la théorie politiques.

1929 est une période de crise aiguë, le nombre des chômeurs augmente, les nazis montent en puissance, en 1931, il entre au Parti communiste à Berlin-Wilmersdorf. Un tournant décisif dans sa vie, mais aussi une rupture que l’on pourrait dire radicale, avec les valeurs dominantes de la société allemande, valeurs «germano-nationalistes», y compris dans les couches intellectuelles. En allant vite, on pourrait dire que les valeurs politiques, ouvertes sur le monde, qui avaient pris racine en Angleterre, en France, dans les Pays-Bas, au fil du temps, semblaient avoir, sinon ignoré l’Allemagne, du moins n’avoir pas réussi à trouver un sol d’ancrage. L’adhésion au PC d’Allemagne est donc un saut qualitatif.

Au moment de ce passage, il logeait dans la Colonie d’artistes (construite entre avril 1928-hiver 1931) sur la Laubenheimer Platz, il avait pour voisins des ‘marxisants’, les Bloch, Wilhelm Reich, Arthur Koestler, le chanteur «brechtien» Ernst Busch, Axel Eggebrecht, et quelques autres. La situation politique se dégradant, la Colonie d’artistes devint un «îlot rouge» qui s’organisa pour faire face aux provocations régulières des SA. Les réunions informelles — antifascistes — regroupant toutes les sensibilités politiques, se tenaient dans l’appartement de Kantorowicz qui commence à mener une vie de militant, distribuant des tracts clairvoyants, dont « Qui vote Hitler, vote la guerre – Wer Hitler wählt, wählt Krieg ». Hitler au pouvoir, il résiste dans la clandestinité. Recherché par la Gestapo, il parvient à quitter l’Allemagne pour la France, en passant par la Suisse, mi-mars 1933, échappant ainsi à la descente de la police prussienne, accompagnée par des SA, dans la Künstlerkolonie, le 15 mars. Arrestations, saisie de documents, de papiers personnels.

[Premier exil]

En ces temps, la France accueillait les exilés antinazis, sans grand enthousiasme, mais sans difficultés majeures. De plus, il était en règle, je veux dire, qu’il avait un passeport en cours de validité.

— “accueillir” ne serait-il pas impropre ?

— Oui, si tu entends recevoir favorablement, en ce sens, la France n’a jamais accueilli les migrants d’où qu’ils viennent.

Non, si tu l’entends au sens neutre recevoir une personne. De fait, les exilés, ces “cadavres en sursis” disait Goebbels, ouvriers, employés, intellectuels, ne furent pas très bien reçus. La presse de droite (80 % de la presse, alors) se déchaîna, et même à gauche, il fallut « réanimer » la flamme internationaliste… Mais est-ce un phénomène français ? À prouver ! Personne ne voulait de ces exilés (juifs/non-juifs). Surtout en un temps de crise économique qui exaspère les contradictions. La situation des exilés épouse l’air du temps, durant le Front populaire, leur situation s’améliore, lors des virages à droite, elle se dégrade… En 1933, on est dans l’émotion de ladite « prise du pouvoir » par Hitler, mais l’émotion retombe vite, dès octobre 1933, la législation se durcit, aux frontières les contrôles se ressèrent, favorisant l’immigration illégale. Et le travail clandestin ! Un vieux cercle vicieux, aujourd’hui bien connu, se met en place.

— Mais la France se dit et se répète LE Pays des droits de l’homme !

— Ne pas confondre les mythologies nationales comme idéaux et la réalité ! L’émigration provoque toujours des sentiments ambivalents, contradictoires, et fluctuants. Y compris chez les Juifs, réputés pour leur sens de l’entraide. En 1933, quelques 6000 Juifs reçoivent une aide matérielle du Comité national d’aide et d’accueil aux réfugiés (créé par des organisations juives en France), en 1934, faute de moyens, l’aide se tarit, elle reprend sous l’impulsion des Juifs américains, mais aucun effort n’est fait pour faciliter l’intégration des Juifs allemands dans la société. Ajoutons que les exilés non-juifs, sans aide, lorgnent sur ces aides avec amertume ! Personne ne veut de ces exilés (juifs/non-juifs) et plus Hitler affermit son pouvoir, plus la situation des exilés devient difficile. Des comités d’aide (socialistes, communistes) s’organisent progressivement, mais la redistribution est conflictuelle, controversée — et souvent humiliante. De plus, le réseau a ses exigences qui souvent pèsent. Les colères de Kantorowicz contre les responsables de « l’assistance » communiste sont fréquentes… Bref, un lourd et douloureux chapitre ! L’aveuglement est général. Et les exilés qui ont compris ce qui se profile rament à contre-courant.

— Quel était leur nombre en 1933 ?

— Je ne me suis pas vraiment intéressée à la question. Des études existent aux réponses contradictoires. Le nombre des individus qui fuient leur pays pour des raisons politiques n’est jamais très élevé. On estime à environ 400 000, les individus de langue allemande (Allemands, Autrichiens, Tchèques) qui auraient dû quitter leur pays durant le IIIe Reich, dont 30 000 réfugiés politiques. 60 000 seraient restés en France. C’est là un ordre de grandeur. Un chiffre (trop rond) qui ne tient pas compte des variations temporelles, des différentes vagues : en 1933, ce sont surtout les politiques qui fuient, en 1938, les persécutions s’aggravant, l’émigration des citoyens juifs s’accroît.

— Comparé à l’immigration actuelle, leur nombre est presque insignifiant ! Pourquoi en faire un problème ?

— Je suis incapable de répondre. Une question en soi, qui exige de procéder à des distinctions fines, les Journaux, témoignages des exilés, internés livrent des matériaux qui interdisent les globalisations. L’attente de certains exilés politiques, de certains intellectuels (sens large), qui perdent leur statut symbolique, dirait Bourdieu, n’a-t-elle pas été trop grande ? À trop aimer LA France, les progressistes allemands ont fini par confondre l’imaginaire de la liberté, de l’égalité, de l’interrogation critique — et la réalité toujours contrastée et contradictoire. Ton grand-père disait : quand on quitte son pays, il faut bien nettoyer ses semelles au passage de la frontière et ne compter que sur soi.

Revenons aux stations de Kantorowicz ! À Paris, il habite dans une chambre mansardée dans le même hôtel où il avait logé du temps de son activité journalistique à la Vossische Zeitung. Il collabore au Livre brun sur l’incendie du Reichstag et sur la terreur hitlérienne 5), qui lui valut la haine tenace des nazis, bien que le chapitre sur la persécution des Juifs soit insignifiant, un doux murmure, presque gentillet, dira-il en substance. Il sera Secrétaire général de l’Association des écrivains allemands en exil et co-fondateur de la Bibliothèque-Libre allemande (deutsche Freiheits-Bibliothek), créée avec l’aide d’intellectuels français, anglais, sous la présidence de Romain Rolland, André Gide, H. G. Wells, Heinrich Mann. Une manière de répondre au 10 mai 1933, jour du premier autodafé nazi, y furent brûlés les livres des écrivains allemands les plus importants de l’époque. La bibliothèque avec ses 11 000 livres, ses journaux, son matériel illégal, lettres, témoignages, tracts, devient un centre d’information sur le nazisme et un lieu de rencontres. Elle initiera le célèbre Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, en juin 1935, où « L’autre Allemagne », à laquelle Kantorowicz et les exilés d’une manière générale tiennent tant, est longuement applaudie dans la personne de Heinrich Mann.

En novembre 1934, il perd la nationalité allemande comme d’autres exilés politiques, ce qui fragilise sa situation d’émigré.

Non seulement la vie matérielle des exilés est difficile, mais la politique les divise, l’Internationale communiste (plus moscovite que communiste), aux agents parfois douteux et aux méthodes souvent discutables, s’efforce d’abord d’empêcher la formation d’un front commun avec tous les antifascistes pour combattre le nazisme et quand la stratégie change, elle s’efforce de mettre la main sur les organisations antifascistes. Les notes du Journal de nuit de Kantorowicz sont ironiques, amères, quand ce n’est pas désespérées. Il lui arrive de se demander s’il ne vaudrait pas mieux «crever (verrecken) en Allemagne, là au moins on saurait qui est son ami, qui est son ennemi, là au moins on saurait contre qui se battre […] Ici, aujourd’hui, on se sait plus si on doit se battre contre les nazis ou contre nos propres conseillés occultes (Geheimräte) qui nous empêchent de nous battre contre les nazis» [18 mars 1936, NACHTBÜCHER, p. 140, note 1)].

— ? ‘Conseillés occultes’ communistes ?

— Des passeurs d’ordres moscovites. Mais aussi deux stratégies qui continueront de traverser le mouvement communiste, l’antifascisme étant considéré comme une diversion pour les tenants de la Révolution mondiale. Diversion étant un mot faible…

(Mon neveu paraissait perturbé par ces arguments contradictoires, voire inconséquents, à ses yeux)

En 1936, il est invité par l’Association des écrivains soviétiques dans une maison de repos dans le Caucase. Une forme d’aide.

— 1936 ?

— Oui, les congés payés (2 semaines), la semaine de 40 heures en France… Après les élections  [26 avril-3 mai 1936], la France est gouvernée par une coalition de gauche, premier gouvernement de Front populaire, dirigé par Léon Blum. Guerre d’Éthiopie, le fascisme italien rêve de conquêtes et se heurte à l’impérialisme “démocratique”…

ET les Jeux Olympiques à Berlin, dont un ami de Kantorowicz, Axel Eggebrecht, dira qu’ils furent moralement dévastateurs pour les opposants au régime, les participants si «merveilleusement» (wunderbar) traités par le régime étaient devenus aveugles !

— Je pensais à l’Union soviétique…

— Oui… une année ténébreuse… L’ère du soupçon et de la contre-révolution staliniennes ont mis fin à l’utopie d’un monde autre. L’avant-garde bolcheviste est décapitée. Arrestations, déportations, exécutions. Brecht perd de proches amis/amies, Tretjakov, Carola Neher, Asja Lacis… Qu’a-t-il vu, pensé, perçu durant son séjour ? A-t-il pris des notes ? Nature de son silence, relatif 6) ? Schizoïdie de celui/celle qui se heurte à la férocité du réel, mais veut continuer à «croire» à l’utopie ? « La croire » pour la faire advenir. La même année, André Gide, invité en URSS, publiait à son retour un essai critique qui fera scandale, à gauche. Mais Gide est un Français qui rentre chez lui, et donc protégé.

Mais bon… il faut se garder de trop grandes simplifications. Nateck 7) n’a cessé de me répéter qu’il y avait plus de démocratie dans l’URSS stalinienne — « à la base » (répétait-il) — qu’en France (celle des années anté- et post-68). La première fois, j’ai sursauté, mais l’argumentation a toujours été solide. Éclairage singulier et donc limité, certes, (il était très loin de Moscou), mais pas inutile pour éviter les trop grandes simplifications. De plus, on a de grandes chances de se fourvoyer, si on néglige les racines nationales-pan-russes du ‘communisme’ stalinien. La lecture de l’ouvrage de Henri Rollin, L’Apocalypse de notre temps, (écrit en 1939, interdit et réédité en 1991) est utile pour entrevoir ces obscures racines.

Je me répète, il faut essayer de penser-chinois et non sur le mode dualiste occidental !

— Compliqué !

— Oui ! Compliqué de faire du neuf avec du vieux, quand ce n’est pas de l’archaïque ! Compliqué de prendre les bonnes décisions, les pieds  dans la gadoue ! Banalité. Binsenwahrheit.

[Deuxième engagement, 1936-1938]

Last but not least, la guerre d’Espagne, où va se jouer le destin de l’Europe, commence en juillet. L’ Angleterre, la France lâchent la République espagnole, le gouvernement de Blum devient la cible des critiques communistes qui s’estiment trahis par cet abandon, l’Italie et l’Allemagne, plus conséquentes, soutiennent les fascistes. La chrétienté qui se pense menacée est défendue par les mercenaires du Rif qui avaient déjà maté — dans les rangs des armées colonialistes françaises, espagnoles — la première rébellion conduite par un des premiers nationalistes de haute stature, Abdel-Krim (1921-1926).

Les antifascistes européens (communistes (nombreux), humanistes, anarchistes, etc.) se rangent auprès des Républicains espagnols. Kantorowicz s’engage comme d’autres Allemands antinazis dans les Brigades internationales. D’abord simple soldat, ensuite officier d’information dans le bataillon de la XIIIe Brigade internationale, qui porte le nom d’un partisan russe, Tschapaiew, Le bataillon des 21 nations 8).

— 21 nations ?! (Rires) Comment faisaient-ils pour se comprendre, s’organiser en pleine guerre civile?

— Bonne question ! qui en fait lever d’autres. C’est une expérience majeure qu’il questionnera jusqu’à la fin de sa vie 9). S’y inventent des formes de communication translinguistique, des formes démocratiques de commandement, des engagés volontaires n’obéissent pas aux ordres de la même manière que des troupes mercenaires (ce qu’étaient pour partie les troupes de Franco).

Dans le Journal allemand, il en souligne la nouveauté. Les luttes de libération qui ponctuent l’Histoire humaine constituent des points d’appui: révoltes des esclaves de Spartacus, celles des paysans allemands dans la Guerre de Trente ans, des Grecs au siècle passé (1821-1830), pour leur indépendance, etc. Tschapaiew, le nom de ce berger russe, illettré, devenu le combattant héroïque de la révolution d’Octobre est un terme générique qui devra désigner l’ensemble de ces militants antifascistes venus de toute l’Europe. L’ouvrage Tschapaiew-Buch est une œuvre collective, écrite par 78 camarades d’horizons divers, ouvriers du bâtiment, de l’industrie, des mines, paysans, mécaniciens, pêcheurs, marins, 78 camarades de 13 nationalités, Espagnols, Allemands, Polonais, Français, Israéliens, Hollandais, Suédois, Anglais, Hongrois, Tchèques, Autrichiens, Yougoslaves, Suisses (t. II, p. 619). Ensemble, ils ont formé une communauté internationale de combattants de la liberté à un moment où les États démocratiques renoncent. Ça mérite d’être rappelé ! Non ?!


Je te demande, France, par pitié et comme faveur
Ta terre et ton chèvrefeuille.
La vérité de tes tourterelles et les naines iniquités
De tes vignes enveloppées de gaze. (III 1937)

Ossip Mandelstam, Les Cahiers de Voronej,
3è Cahier, Harpo &, traduction Christian Mouze, 1999


[Exil dans la France vichyste, 1938-1941]

Il revient en France, blessé, au printemps 1938. Avant que le pouvoir ne passe dans les mains de Daladier dont le gouvernement internera les combattants antifascistes qui se refugient en France après la défaite. Dans des conditions indignes. À Paris, il tente de soustraire la bibliothèque aux fonctionnaires du Parti. Après Munich, vécu douloureusement par tous les exilés, il s’installe dans le sud de la France à Bormes-les-Mimosas (Var). Il obtiendra une bourse de l’American Guild for German Cultural Freedom, qui lui permettra d’écrire Tschapaiew: Das Bataillon der 21 Nationen. Ernest Hemingway, ex-brigadiste et ami, qui appréciait son « inébranlable rectitude – steadfast honesty » l’aida financièrement. Le terme INTER-national déployait encore ses valeurs.

La situation des exilés antifascistes, antinazis se dégrade. Des pages sombres de l’Histoire de France s’écrivent. Amer, il notait :

« Dans la presse française à sensations, dans les journaux locaux et naturellement dans la majeure partie de la presse de droite, il y avait durant cette “drôle de guerre” plus d’articles incendiaires contre les réfugiés sans défense venant de l’Allemagne nazie que de discussions avec les opposants à la guerre.» (t. 2, p. 93)

Il collectionne les exemples les plus sordides qu’il colle dans les pages du Journal. Les Français battus sont à la recherche de boucs émissaires et les réfugiés à gueule de métèques sont des cibles de choix. Pour l’élite pensante et gouvernante de la France, l’ennemi n’est pas Hitler, mais les gens de gauche, et donc les opposants qui ont fui le nazisme, suspects de sympathie communiste. «La renommée séculaire de la France comme terre d’asile et la bonne réputation de l’hospitalité française en ont pris, à l’époque, un sacré coup !» écrira-t-il dans l’Exil en France (p. 74). Pis, c’est une histoire d’amour déçue, douloureuse pour tous les exilés (juifs/non-juifs). Les mythologies finissent toujours par se fissurer. Kantorowicz cite l’exemple de Juifs (par ailleurs très ignorants et/ou aveugles) qui avaient fui la Belgique et la Hollande qui, en 1940 encore, préféraient retourner en zone occupée, plutôt que de rester dans le camp de St-Cyprien, «l’enfer de Perpignan», car «rien, ne pouvait être pire». « Un paradoxe à peine croyable- die kaum glaubliche Paradoxie » (t. 2, p. 200-201).

Comme tant d’autres antinazis, Kantorowicz est interné au camp Les Milles (Aix en Provence), une ancienne fabrique de briques, il y rencontre des artistes de l’art ‘dégénéré’, Bellmer, Max Ernst, une ombre, note Kantorowicz. Mais aussi des antinazis qui portaient encore les marques de leur passage à Buchenwald, à Dachau, et dont on imagine sans grands efforts le désespoir. Des Juifs orthodoxes qui construisirent avec les débris de briques un espace de prière pour la fête de Yom Kippour. Des légionnaires dont certains, couverts de médaille, une jambe ou un bras laissés sur les champs de bataille français, ne parlaient même plus allemand. Des ouvriers saarois qui, lors du referendum de 1935, s’étaient compromis contre Hitler, pour la France, dont quatre étaient mariés à des Françaises. Des Tchèques qui arrivèrent enchaînés. « Grotesque » écrira Feuchtwanger dans son Journal. Dans quel dictionnaire trouver le mot exact pour désigner le comportement des autorités centrales françaises, vis à vis de ces citoyens européens fuyant le nazisme ? Aux Milles, il était tous les jours question de suicide et des moyens sûrs et indolores de le réussir. Le matin du 21 juin 1940, Lion Feuchtwanger, alerté par un jeune médecin autrichien découvrit Walter Hasenclever, écrivain, co-fondateur de l’expresionnisme allemand, plombé sur sa paillasse. Il avait avalé des somnifères, la veille de l’évacuation du camp. On lui infligea, en vain, un lavage d’estomac.

J’allai à l’infirmerie pour voir Hasenclever. C’était une bâtisse de pierre, nue et misérable. Les malades étaient couchés sur des lits de camp hors d’usage, ça puait. Là, dans une sorte de réduit gisait Hasenclever. Son visage était cramoisi, son cou boursouflé, sa langue pendait, épaisse et violacée; effets du lavage d’estomac, me dit-on. Il râlait fort. Deux médecins étaient auprès de lui, un Allemand et un Français. On m’assura qu’Hasenclever n’était plus conscient, qu’il ne sentait plus rien, qu’il n’entendait plus rien. Le Français estimait qu’il restait encore de l’espoir, l’Allemand assurait le contraire.

Le 28 juin, à Nîmes, il note dans son Journal, la nouvelle de la mort de Hasenclever, abandonné aux Milles.

Lion Feuchtwanger , Der Teufel in Frankreich, édition Aufbau, 1992, p. 139 ; p. 292.

Dans la France de Vichy, ces opposants nazis ou fuyant le nazisme, sont le plus souvent placés devant l’alternative suivante : l’internement (et à terme leur « livraison » aux nazis), ou l’engagement dans la Légion. Qui ne protégeait pas toujours la famille de la déportation. Kantorowicz refuse l’engagement dans la Légion, « cette police coloniale » :

« Quelques–uns se demandaient pourquoi un ancien des Brigades Internationales en Espagne, ne s’était pas engagé dans la Légion comme si c’était la même chose : combattre comme volontaire dans les Brigades Internationales contre le fascisme ou s’engager avec les aventuriers de tous les pays pour une solde dans une troupe qui a été créée pour maintenir le joug colonial. S’il y avait eu une brigade allemande formée de volontaires antifascistes, je me serai engagé, comme je me suis engagé en 1936 dans les Brigades Internationales en Espagne. (t. 2, p. 37) »

Arthur Koestler, avec qui Kantorowicz était entré au Parti communiste, interné au camp de Vernet, fera de la Légion étrangère une porte de sortie de la France, il s’y engage, change d’identité, déserte et rejoint Londres. Il fait le récit de son expérience française dans La Lie de la terre- Scum of the earth, 1941.

L’armistice signé, après la guerre-éclair (10 mai 1940), les émigrants sont livrés à la Gestapo, à partir du 27 août 1940. Clause dix-neuf du traité d’armistice.

René Char résumait ainsi la situation avec son habituelle hargne éthique: « La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste ». Ce que le Journal de Lion Feuchtwanger confirme, désorganisation, je-m’en-foutisme, corruption, voire antisémitisme de certains officiers ou sous-officiers du camp (mais pas seulement) comme compensation, voire “revanche” sur la défaite, et selon Feuchtwanger sur l’Affaire Dreyfus …


Suite Deuxième partie,1b)

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1. Exil in Frankreich, Merkwürdigkeiten und Denkwürdigkeiten, SCHÜNEMANN UNIVERSITATSVERLAG BREMEN, 1971. Complété en 1995 par la publication des NachtbücherJournaux de nuit par Ursula Büttner et Angelika Voß, aux Éditions Hans Chritians, Hambourg. Un beau travail.

2. Liste publiée dans le Deutschen Reichsanzeiger et dans le Preußischen Staatsanzeiger, le 3 novembre 1934.

3. Nachtbücher, 13 août 1939, p. 269.

4. Jg.21, 1929-1930, p. 765-771

5. Le Livre brun parut à Bâle en 1933.

6. Il publia deux articles, dans le Pariser Zeitung, l’un sur le Festival de théâtre à Moscou, de septembre 1936, Das Theater der Völker (22.09.1936, n° 103), le second sur Moscou en plein développement, Verwandlung einer Stadt, daté du mardi 17 novembre 1936 (n° 159). Le ton mesuré est celui du reportage journalistique, écrit par un journaliste bienveillant, relativement neutre. Dans l’article sur le festival de théâtre, il souligne, la diversité des peuples qui composent l’URSS, comme aurait pu le faire pour n’importe quel journal, un correspondant intéressé par la diversité et séduit par la dimension folklorique des costumes et comportements. L’article sur Moscou, en plein développement, commence par une comparaison : Moscou visité en 1929 et le Moscou de 1936. Il ne peut noter que des améliorations, les rues y sont devenues praticables, même s’il reste encore beaucoup à faire, la surface habitable est en progression, même s’il reste encore beaucoup de logements à construire. Et cetera. En allant vite, je dirai que ce sont deux articles, bien documentés, dignes de la bonne presse ‘bourgeoise’. La comparaison avec le ton de la presse communiste européenne (française, italienne) plus laudative permettrait-elle de lire entre les lignes des critiques non formulées ? Je ne m’y risquerai pas.

7. Nateck Globus avait d’abord fui la Pologne après avoir assisté au massacre de sa famille par les nouveaux conquérants de l’Europe. Il vécut en URSS comme ouvrier jusqu’à la fin de la guerre. Dans la région de Taschkent. Puis, dissident communiste, il quitta sa terre natale pour la France, entra au CNRS, où il fit des découvertes importantes dans le domaine des champs magnétiques (physique des métaux). Il a dû se battre à la fois sur sa droite contre les féodalités spécifiquement françaises (on ne pouvait pas marcher sur les plates-bandes d’un prix Nobel français, par exemple, même si celui-ci avait tort. Ainsi, ce sont les Japonais et non les Français qui ont exploité son modèle), et sur sa gauche contre des syndicalistes pro- ou communistes, jouant le « gauchiste » de service. Je n’ai, hélas, pas réussi à lui faire écrire ses mémoires. Un roman picaresque. Comme Kantorowicz une figure de l’Histoire-se-faisant.

8. Kantorowicz Alfred, Tschapaiew: Das Bataillon der 21 Nationen. Dargest. in Aufzeichnungen seiner Mitkämpfer Otto Brunner, Ewald Fischer, W. Hofer u.a. Red. v. Alfred Kantorowicz, Madrid 1938 [Rudolstadt 1948 (gekürzter Nachdruck), Berlin 1956].

Wasilij Iwanowitsch Tschapaiew (1887–1919) est une figure héroïque et mythologique de la guerre civile russe, commandant de la 25e division, il joua un rôle déterminant dans la victoire contre les gardes blancs conduits par A. W. Koltschak. Audace, esprit de décision, soif d’apprendre, dévouement à la cause du peuple, autant de qualités dont avait besoin la brigade.

L’édition de 1938 contient 64 pages d’images (portrait, dessins, photographies, etc.) et 180 reproductions (articles du journal de la Brigade, notes de journaux privés, fragments de journaux muraux. Etc.). Je renvoie à une étude passionnante d’Anna ANANIEVA, Alfred Kantorowicz: Tschapaiew. Das Bataillon der 21 Nationen, étude qui appartient à un ensemble de recherches sur l’écriture littéraire de l’histoire, dans la littérature européenne, les médias. Recherches interdisciplinaires entre deux Universités, Barcelone et Giessen. Ananieva analyse les formes narratives, les techniques polyphoniques qui donnent la parole aux combattants (montage de documents, de voix, etc.). Des combattants qui écrivent eux-mêmes l’histoire d’un combat.

[L’étude est accessible sur le site www.stud.uni-giessen.de/~s4822/pdf/kantorowitz.pdf]

9. En 1947, Kantorowicz publie dans le premier Cahier de la revue Ost und West des textes de Georges Bernanos, Theodore Dreiser und Ilya Ehrenburg sur la guerre d’Espagne. En 1948 paraît pour la première fois en Allemagne, Tschapaiew. Das Bataillon der 21 Nationen, la même année, en 1948, il publie le Journal espagnol – Spanisches Tagebuch, Berlin 1948 [1949,1951], un texte plus personnel, à une voix.

En 1952, en RDA, l’Association des persécutés du régime nazi-Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (Hg.), publiait Vorwärts im Geist der Kämpfer der Internationalen Brigaden zur bewaffneten Verteidigung unserer Heimat und unseres sozialistischen Aufbaus, Dresden 1952. L’histoire de la XIIIe Brigade assume ici une fonction culturelle et formative pour la société à construire. Socialistement. En 1937, Tschapaiew visait à arracher à l’oubli l’histoire d’une brigade qui, isolée, tenta de défendre Madrid ; quarante ans plus tard, Kantorowicz lutte contre l’oubli politiquement programmé des combattants des Brigades internationales, la guerre d’Espagne sert donc dans les combats politiques internes à la RDA.

Avant sa mort, il travaille à une préface pour le Journal de guerre espagnol- Spanisches Kriegstagebuch qui paraîtra en 1979 dans la collection de la ›Bibliothek der verbrannten Bücher‹ des Konkret Literatur Verlags in Hamburg [et à Frankfurt a.M. en 1982]. Il soulignait l’historicité du point de vue, celui d’un exilé, lié au Parti communiste, dont il critique la politique, dans les années 1936-1937, »Die Neuauflage zeigt den Spanienkampf nicht aus der Sicht von 1979, sondern mit dem Bewusstsein eines exilierten, ausgebürgerten, mit der kommunistischen Partei verbundenen, aber ihrer Politik oftmals kritisch gegenüberstehenden Antifaschisten der Jahre 1936/37.«


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