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23/02/2009

I. Asja Lacis/Walter Benjamin : une rencontre improbable

HISTORIQUE


LA DYNAMIQUE D’UNE RENCONTRE IMPROBABLE


Les pages ici publiées datent en partie de l’année 1972.

Lisant du Benjamin en fonction de ses rapports à Brecht, j’avais noté, de manière plus intuitive qu’analytique, des changements «stylistiques» et ce qu’on pourrait appeler des intensifications «thématiques», dans certains des textes accessibles dans les années 1960-1974 1). Sans plus approfondir, Benjamin n’étant pas un objet d’étude, mais une passerelle brechtienne parmi d’autres. Ce qui limite l’angle du point de vue.

Quand parut le recueil de souvenirs de Lacis 2) qui concernaient le théâtre d’agit-prop (objet de recherches dans l’équipe du CNRS que j’avais rejointe), je m’intéressai à cette bolcheviste, et partant à ses rapports à Brecht, Benjamin. Confrontant les dates, 1924→1928, j’en vins à penser que c’était Lacis, et pas Brecht ou pas seulement qui avait pu jouer un rôle dans ce qui me paraissait une «évolution» de Benjamin. J’y regardai de plus près 3).

C’est ainsi que je découvris que la dédicace de Einbahnstrasse-Voie à sens unique avait été supprimée, dans les Schriften publiés par Theodor W. et Gretel Adorno en 1955. Cette voie «s’appelle la Rue Asja Lacis, d’après celle qui l’a percée dans l’auteur, en tant qu’ingénieure 4)», avait écrit Benjamin en 1931. Supprimé aussi son nom de co-auteur de l’Essai sur Naples, publié dans la Frankfurter Zeitung du 19 septembre 1925 5).

Les Adorno connaissaient l’existence de la bolcheviste et les effets de cette rencontre. Au printemps 1932, dans une lettre adressée à Gretel Adorno, Benjamin faisait allusion à Daga (fille de Lacis) :

«J’ai reçu une lettre de Daga et de sa mère […] Du reste, depuis quatorze jours, je suis plongé dans le russe, j’ai lu la Révolution de Février de Trotsky, et je suis sur le point d’achever son autobiographie. Voilà bien des années, que je n’ai été aussi passionné (à en perdre le souffle – atemloser Spannung). Il faut que vous lisiez ces deux livres» [Br. t. 2, L. 210] 6).

Étant donné le contexte historique, ces suppressions avaient un air de censure, qui déclencha une polémique entre les «Francfortois» (éditeurs) et la revue «alternative». Pour y voir plus clair, je rédigeai les pages qui suivent. Si le point de départ avait des visées polémiques, le point d’arrivée était plus nuancé.

Ces pages seront lues et présentées par Brunella Eruli 7), à une revue italienne. Le projet capota. On me reprochait plus ou moins ouvertement de surévaluer les effets de la rencontre. Parce que femme. Des histoires de gender, mais peut-être aussi une forme universitaire non othodoxe.

Pour faire la preuve de la dynamique de cette rencontre, je me proposais d’entreprendre l’exploration des changements que j’avais notés sans m’attarder. Mais l’entreprise était complexe, je manquais de temps. Les pages restèrent dans mes tiroirs, avec de temps à autre, une relecture, un ajout et/ou suppression, induits par de nouvelles questions, venant de lieux différents, jusque dans les années 80, date à laquelle, je commençais à déambuler dans les récits extra-ordinaires du monde et m’interrogeais sur l’introuvable objet-mythe. Brecht, Benjamin and Co. cessèrent pendant un temps de m’intéresser.

Je ne suis pas sûre aujourd’hui que la démarche, par ailleurs coûteuse, eût été productive, même si l’Essai sur Naples est traversé par une perception théâtralisée qui doit quelque chose aux conversations avec Lacis, femme de théâtre. En fait, pour analyser les «motifs» (d’autres diraient paradigmes) théologiques et marxistes  dans leur configuration textuelle, il aurait fallu entreprendre rien moins qu’une poétique des textes benjaminiens, analyser ce contre-et-avec quoi il écrit.

Par ailleurs, je suis convaincue qu’on n’influence personne. Ce que mon expérience de comparatiste n’a cessé de m’apprendre. Si une rencontre peut conduire à regarder dans une certaine direction, si le regard n’est pas pré-disposé à regarder dans cette direction, il s’en détournera rapidement. La rencontre (quelle que soit sa nature, intellectuelle, littéraire, politique…) peut faire surgir du non-encore-perçu, voire le précipiter, le cristalliser au sens alchimique, mais ne crée rien à partir de rien.

D’une manière générale, je n’attache pas d’importance aux amours d’écrivain, prétendre en reconstituer la chair, faite d’interactions continues dans des configurations toujours nouvelles, où affleurent l’histoire antérieure des deux individus, relève, à mes yeux, de l’imposture.

En revanche, la rencontre de deux individualités puissantes appartenant à des univers historiques différents intéressait la comparatiste, qui entrevoyait de manière concrète comment voyagent les idées, les théories qui, au passage, pollinisent d’autres idées, d’autres théories, et pour la germaniste, cette rencontre allégorisait les rapports de la jeune République de Weimar, berlinoise en particulier, avec la jeune République des soviets.

Les pages n’ont pas perdu, me semble-t-il, de leur intérêt, dans la mesure où Asja Lacis, bien que devenue une référence banalisée — et obligée, dans les biographies de Benjamin, voire une «queen du proletkult» 8), n’apparaît pas comme cette figure de la Praxis qui époustoufla Benjamin. Les informations la concernant sont disséminées, voire en notes.

Or, c’est le récit autobiographique où le devenir de l’individu est indissociable de l’Histoire-se-faisant qui explique la force de séduction intellectuelle exercée par Lacis sur ses interlocuteurs.

Après relecture des textes sur lesquels j’avais fondé ma réponse sur les effets-Lacis, après lecture des biographies récentes, la thèse soutenue me paraît encore tenable, même si aujourd’hui, j’écrirai vraisemblablement l’article de manière différente, ne serait-ce que parce que les informations produites, sur Lacis, sont aujourd’hui connues. “L’influence” de Lacis sur Benjamin est devenue une évidence que ces pages interrogent.

Paradoxalement, si je décide de publier les principaux fragments de l’article des années 70, c’est parce que la place que les biographes, commentateurs lui attribuent me paraît trop grande. L’histoire  a suffisamment d’humour pour changer les visées.

Certaines de mes questions, propositions, voire doutes me paraissent avoir gardé  une certaine actualité.

Le contexte historique

Un bref rappel n’est peut-être pas inutile pour situer le travail, en comprendre les enjeux et son historicité qui est aussi mon historicité.

1. Les souvenirs de Lacis s’inscrivent — en Allemagne — dans la réactivation des avant-gardes de la République de Weimar. Une manière, pour la nouvelle génération, de renouer avec l’histoire allemande en sautant à pieds joints sur le nazisme qui n’est pas encore devenu l’objet central de l’historiographie allemande. Génération dont la parenté est, dans son immense majorité, liée de près ou de loin au nazisme. (J’évoque cette génération rencontrée à Heidelberg dans les années 1966-1968, dans un fragment de  Mémoires croisées).

2. «Mon» horizon politique des années 1968-1974 est barré au plan international:
— par l’invasion de Prague par les chars soviétiques, le 20 août 1968 ;
— par la guerre du Vietnam (commencée en 1964, s’achevant en 1975), et ses massacres célèbres dans la mémoire collective de l’époque (dont le village My Lai, au sud du pays, où le 5 septembre 1969, 109 vietnamiens sont massacrés. Des intellectuels, des artistes américains, européens sont embarqués dans des luttes qui les dépassent (Jane Fonda au Vietnam en juillet 1972, manifestations à Paris, Berlin, Milan… nombreuses).
Dans une sérigraphie (entre autres), Rancillac allégorise le massacre, sous la forme d’un corps de femme violée par des agresseurs venus d’un autre monde, il m’en offre un exemplaire, qui en pérennise la mémoire dans mon environnement.
— par les débuts du terrorisme : Munich, jeux olympiques, assassinat de 11 athlètes israéliens; dérive terroriste de diverses gauches européennes dont la Rote Armee Fraktion (RAF), (Fraction armée rouge) créée par Ulrike Meinhof (vague d’attentats des années 70, attaque de banques en septembre 1970) ; la guérilla urbaine devait préparer ou précéder «l’insurrection populaire», elle aura pour conséquence principale le renforcement des pouvoirs de répression dans une démocratie encore jeune, le renforcement de l’anticommunisme primaire de la société civile (le communisme devenant synonyme de terrorisme), qui aura pour effet de protéger les anciens nazis qui sont nombreux à couler des retraites à l’abri du besoin, alors que les opposants, les exilés, restent objet de suspicion.
— En France : création du Front national en octobre 1972, à un moment où certains/certaines avaient encore la naïveté de croire que ce type de mouvement politique appartenait à un passé révolu.

3. Les années post-68 sont orageuses, chaotiques, source de combats difficiles et frustrants. Les effets des jolis mois de Mai européens se continuent. Des dynamiques ont été enclenchées de manière irréversible. Irréversibilité qui n’interdit pas des régressions. Des droites hargneuses, qui n’oublient pas leurs peurs, tentent de  re-construire des barrages sur des flux tumultueux, tâches d’autant plus difficiles que les contradictions fermentent et éclatent dans les deux camps.

Le politique et ses controverses souvent violentes balisent nos vies, fissurent des amitiés, en créent de nouvelles. Bref, tout de la vie prend une coloration politique. Y compris les objets «universitaires». Les réflexes acquis de défense et d’attaque sont vifs. J’en retrouve certains dans cet article.

Par ailleurs, dans mon cas, le politique du champ social est redoublé, parce qu’au centre de mes recherches et de mon enseignement. À la faculté, en licence et dans une équipe du CNRS, je travaillais sur les Avant-gardes européennes (russes, allemandes, françaises, italiennes). En 1972, j’avais derrière moi quatre années de travaux pratiques sur des textes de penseurs du politique, allant du XVIe au XXe siècle, dont Machiavel, ce radical sécularisateur du politique et de l’économique, qui me passionna, Hobbes, Locke, Rousseau… pensées du politique dont les ruptures conceptuelles ouvraient sur la modernité. Qui trouvaient ses fondements non plus dans les cieux (rupture radicale de Machiavel, Thomas More), mais dans la réalité humaine de l’ici-maintenant, traversé de contradictions, de conflits, où les Bonnes Lois — conquises  dans les «tumultes» (Machiavel) — font les Bons Citoyens. Pensées du politique, élaborées dans la tourmente (cf. Histoire d’Italie de Machiavel), qui étaient loin des problématiques abstraites, théologiques qui sont celles de Benjamin et de son entour — allemand  (j’y insiste et m’en expliquerai).

Ce contexte irrigue les lignes ici publiées.

Ainsi, et parce que s’inscrivant dans une configuration historique tumultueuse, la censure dont Lacis paraissait «victime» lui donnait un sens politique qu’elle n’avait pas. La Préface d’Adorno aux Schriften ne méritait pas la hargne des anti-franckfortois, Adorno ne gommait pas les rapports de Benjamin au ‘marxisme’, il disait les trouver trop schématiques, pas assez dialectiques. D’autre part, les éditeurs ont eu tendance à effacer les relations que, vraisemblablement, ils jugeaient gênantes à un moment où il fallait commencer par rétablir la notoriété de Benjamin, inconnu des nouvelles générations. Ainsi, la bolcheviste fit les frais de la guerre froide et les quelques échanges épistolaires avec Carl Schmitt au parcours sinueux, compromis par le nazisme, aussi. Les éditeurs savaient que ces disparus referaient surface. Non pas censure, mais stratégies d’éditeurs.

De plus,  la question du ‘marxisme’- de X, Y… est une question piégée. Pour ne pas dire théologique. Une manière de plomber le questionnement dans un discours de vérité au profit de ce que Brecht nommait la kamerilla (les prêtres du marxisme) aux mœurs et méthodes inquisitoriales, les militants se réclamant du marxisme n’ayant pas cessé de s’exclure mutuellement au nom de vérités ‘petit-bourgeoisement’ bafouées.

« Donne-moi moi une idée, j’en ferai un dogme » fait dire Goethe à Méphisto

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1) Entre 1955-1969 ont été publiés en Allemagne chez Suhrkamp, Frankfurt am Main :
- 1955, Schriften en deux tomes [trad. en 1959 par Maurice de Gandillac, Paris, R. Julliard, et réédité en 1971 chez Denoël : les Lettres nouvelles, (Dossiers des lettres nouvelles). Les Schriften contiennent Zur Kritik der Gewalt-Critique de la violence ; Schicksal und Charakter- Destin et charactères ; Geschichtsphilosophische Thesen und Theologisch-politisches Fragment- Thèses de philosophie de l'histoire et Fragment théologico-politique.
- 1961-1966 : Ausgewählte Werke [1. Illumination, 2 Angelus Novus]
- 1962 : Deutsche Menschen
- 1963 : Städtebilder
- 1966 : Briefe en deux tomes; Versuche über Brecht
- 1969 : Urprung des deutschen Trauerspiel, Über Literatur ; Charles Baudeaire, Ein Lyriker im Zeitalter des Hochkapitalismus. 2 Fragmente.
- Paraissent sous forme de Sonderausgaben des textes publiés dans Schriften, (Goethes Wahlverwandschaften aux Editions Insel-verlag en 1955, Illumination en 1961 chez Suhrkamp).

- En 1969, François Maspero publiait Les Notes à Svendenborg (été 1934) et Notes de journal 1938 (du 28 juin au 25 août) in  Essais sur Bertolt Brecht, traduction de Paul Laveau.

- La publication des Gesammelte Schriften. Unter Mitwirkung von Theodor W. Adorno und Gershom Scholem hrsg. von Rolf Tiedemann und Hermann Schweppenhäuser. Frankfurt a. M., commence en 1972 (t.2, t.3, t.4).

2) Asja Lacis, Revolutionnär im Beruf, Berichte über proletarisches Theater, über Meyerhold, Brecht, Benjamin und Piscator, (Révolutionnaire professionnelle, rapports sur le théâtre prolétarien, sur Meyerhold, Brecht, Benjamin, Piscator), Verlag Rogner et Bernard, München, 1971. Le texte publié source à des publications diverses, remaniées : des notes rédigées par Lacis sur le Théâtre pour enfants à Orel en 1918, publiées en 1968 dans la revue alternative, n° 59-60 ; des Souvenirs parus dans la revue Sinn und Form (RDA), Cahier 9 en 1969 ; une longue interview enregistrée par Hildegard Brenner en février 1968, en RDA ; et différents textes publiés dans les années 1925-1935 par Benjamin et/ou Lacis.  L’ouvrage est resté la source informative de TOUS les biographes de Walter Benjamin. À ma connaissance, aucun n’a encore consulté les archives de l’ex-Union soviétique pour enrichir le récit autobiographique de Lacis.

3) La polémique, déclenchée par la revue alternative, n° 56-57 (1967), n°59-60 (1968) contre les «Francfortois», visait à dénoncer la «stratégie ésotérique-strategische Esoterik», inaugurant une interprétation polémique des écrits de Benjamin, sur le mode dualiste habituel, où se trouvent opposés Benjamin théologien vs Benjamin marxiste. La revue publia des textes jusque-là inconnus, et une lettre de Lacis qui affirmait que Benjamin portait le socialisme dans son cœur – den Sozialismus im Herzen hat. Confondant des plans différents.

Opposition que l’édition française soulignent par des titres racoleurs d’époque : T 1, Mythe et violence ; T 2, Poésie et révolution, préface et traduction de Maurice de Gandillac. Paris, Les Lettres nouvelles, Denoël, 1971.

4) La métaphorique de l’ingénierie est une constante des discours militants de l’époque.

5) Benjamin/Lacis partageaient un même amour des villes. Avant le départ d’Asja Lacis, ils visitent Naples, rédigent ensemble un essai sur la ville. Benjamin y fait allusion dans deux lettres, «Naples paraîtra en letton et peut-être aussi en allemand» [t. 1, L. 137, 12.10-5.11. 1924] ; «Dans quelques semaines, tu liras un essai ‘Naples’ écrit par moi et une connaissance de Capri.» [ t. 1, L. 142, 20-25 mai 1925].

6) Briefe, Suhrkamp Verlag, Frankfurt-am-Main, 1966, en deux volumes [Br. 1, 2]. Ces deux volumes n’ont été traduits en français qu’en 1979 par Guy Petitdemange, AUBIER MONTAIGNE. J’indique donc le numéro des lettres, et leur date.

7) Auteure de travaux sur Tadeusz KANTOR, publiés au CNRS, Tome XI des VOIES DE LA CRÉATION THÉÂTRALE, 1983.

8) L’image trahit la méconnaissance des processus révolutionnaires à leurs débuts. Lacis est le maillon d’une chaîne plus vaste où des milliers de militants «basiques», parcourant les villes et les campagnes, brûlaient leur vie pour transformer leur monde. Anonymes. Lacis échappe à l’anonymat par les rencontres qu’elle a faites, elle n’en reste pas moins UNE parmi d’autres.

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Plan

I

LIMINAIRES
Benjamin et le politique avant 1924

Trois textes nous sont parvenus qui  s’inscrivent dans la tradition philosophique allemande, mais la réponse à l’Appel de Rang permet d’entrevoir une autre dimension.

II

LACIS OU L’ALLÉGORIE DE LA PRAXIS

I. 1924, CAPRI

Le récit d’un parcours : une allure de conte ou le légendaire révolutionnaire

L’IRRUPTION DE LACIS DANS LA VIE DU BENJAMIN

L’ACTIVISTE «BASIQUE»

1. Lettonie, origine sociale et ascension
2. Saint-Petersbourg
3. Moscou
4. Orel
5. Riga
Théâtre d’agitation dans un pays non communiste : l’héroïne intrépide
6. Berlin en 1922
Quête de nouveaux savoirs : l’héroïne picaresque

LA PRAXIS COMME « VERBINDLICHE HALTUNG »

II. L’APRÈS CAPRI : LES INTERMITTENCES AMBIVALENTES

I. 1928, RETOUR À BERLIN

II. Épilogue

Les grands saccages de l’Histoire


III

L’EFFET-LACIS


Un effet manqué ?
Le théologique résiste
Les interactions comme effets invisibles
La fidélité à soi

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I

LIMINAIRES


Qu’en est-il des rapports de Benjamin au politique avant 1924 ?

* La question ici posée étant limitée,  je procèderai à des ponctions dans les Lettres et dans les textes  dits “politiques” avant 1924.


Le publiciste en quête de reconnaissance symbolique

1. Trois textes des années 1920-1921 attestent un intérêt pour le politique — d’un certain point de vue. Conceptuel. Métaphysique. Dans la tradition allemande de l’époque.

a) Le capitalisme comme religion date de 1921. Dans le sillage de Max Weber qui en fut l’explorateur dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905). Benjamin va au-delà de la thèse weberienne, il fait du capitalisme une religion, sans dogme, objet de culte (fétichisation de la marchandise, culte du marché, soumission à ses lois, et à court terme, marchandisation des religions elles-mêmes, Dieu finissant par être culpabilisé (la culpabilité étant un des 4 traits fondamentaux de cette nouvelle religion).

Une note sur une idée qui jaillit dans le fil d’une lecture, la menant jusqu’aux extrêmes ?

b) Un fragment (une page environ) intitulé par les éditeurs <Fragment théologico-politique>, daté de 1920, vraisemblablement une note rédigée lors de la lecture de l’ouvrage de Bloch, Esprit de l’utopie, qu’il rencontra en 1918 lors de son «exil suisse».

Le premier paragraphe commence de manière abrupte sur l’évocation du Messie qui seul parfait (vollendet) tout événement historique (alles historisches Geschehen) et se continue sur une distinction entre «l’ordre profane»  et «l’ordre messianique», le profane ne pouvant se prévaloir de l’idée du royaume de Dieu (Gedanken des Gottesreiches), le mérite de Bloch étant d’avoir nié la signification politique de la théocratie.

(Position qui est celle de Luther qui opposait l’Église et l’État, le théologique et le politique, la théologie ne pouvant prétendre gouverner le monde profane, la philosophie politique ne pouvant prétendre «pénétrer le royaume de Dieu».)

Un paradigme qui sera développé par le théologien Karl Barth, de manière radicale qui publiait en 1924, Das Wort Gottes als Aufgabe der Theologie, Munich. [La parole de Dieu comme tache de la théologie]. Une théologie qui est questionnement sans réponse.

La seconde partie du fragment est une variation sur des motifs théologiques, dans un système de répétitions, d’inversions (Glück/Unglück) où les mots se font échos avec ça et là des assertions de type catégorique, au caractère plutôt abscons, à la Heidegger. À titre d’exemple : «Denn messianisch ist die Natur aus ihrer ewigen und totalen Vergängnis - (traduction téméraire : Car messianique est la nature dans son éternelle et totale éphémérité). Je ne suis pas assez téméraire pour traduire la dernière phrase où s’enfilent des mots, termes qui ne font pas sens, pour moi (je le rappelle, lectrice de Machiavel). «Diese zu erstreben, auch für diejenigen Stufen des Menschen, welche Natur sind, ist die Aufgabe der Weltpolitik, deren Methode Nihilismus zu heißen hat.» Si Diese renvoie à Verhängnis, le nihilisme comme méthode (?) de la politique mondiale -Weltpolitik (?) aurait pour tache d’aspirer à cette éphémérité… La nature comme histoire / Et l’histoire comme nature ? Quels sont ces Stufen (degré, seuil, niveau) de l’être humain qui sont nature ? Alors même que les traits basiques (biologiques), communs aux mammifères (sexe/se reproduire //alimentation/ se maintenir en vie) sont marqués par l’histoire d’un temps/espace et ses représentations symboliques. Animal (certes) mais parlant, ce qui change la nature de l’animalité…

Un mot leitmotif : messianisch répété onze fois sur quelques lignes, associé à Reich, Richtung, Intensität, Natur. Et des phrases qui s’inversent, ‘dialectiquement’ en symétries sémantiques et syntaxiques :

[Denn im Glück erstrebt alles Irdische seinen Untergang,//
nur im Glück aber ist ihm der Untergang zu finden bestimmt.

Je suis tentée de lire ce Fragment comme la «fantaisie sur un passage de L'Esprit de l'utopie- Phantasie über eine Stelle aus dem Geist der Utopie» dont il est question dans une lettre adressée à Sholem (Br. t.1, L. 93, 29 décembre 1920). Et la Phantasie comme le pastiche de certains flux discursifs de Bloch. À tort ? à raison ? Dans la Lettre 81 du 15 septembre 1919, adressée à Sholem, il se disait parfois impatient à la lecture de l'ouvrage (kommt Ungeduld über mich).

Dans la longue lettre du 19 septembre 1919 adressée à Ernst Schoen, il soulignait sa dette à  l'Homme-Bloch qui l'impressionne, lors des discussions, celui-ci attaquait « son refus de toute tendance politique actuelle-Ablehnung jeder heutigen politischen Tendenz », l’obligeant à interroger ses positions (daß sie mich endlich zur Vertiefung in diese Sache nötigten) — et par voie de conséquence à s’interroger sur lui-même.

« J'ai beaucoup réfléchi pour moi-même et me suis fait des réflexions si claires que j’espère pouvoir bientôt les coucher par écrit. Elles concernent la politique. Sous de multiples rapports — pas seulement de ce point de vue — grâce au livre d'un ami, qui est la seule personne marquante que j'ai rencontrée en Suisse jusqu'ici. Mais plus encore que son livre, c'est son commerce, qui m’a obligé à approfondir ce point, car ses propos étrillaient souvent mon refus de toute tendance politique actuelle […] Le livre s’appelle L’Esprit de l’utopie d’Ernst Bloch. […] le seul livre comme expression véritablement actuelle et contemporaine auquel je peux me mesurer. Car, l’auteur répond seul et se porte philosophiquement garant de la question […]. [Br. t.1, L. 82]

c) Au sujet d’un compte-rendu de S. Friedländer, paru sur le livre de Bloch, «qui met au jour ses faiblesses avec beaucoup de sévérité», il fait allusion à un autre projet.

« Je m’expliquerai à son sujet vraisemblablement dans la première partie de ma «Politique», qui est la critique philosophique de Lesabéndio [N.D.A. Paul Scheerbart, Munich, 1923]. Dès que j’aurai obtenu de France un livre qui m’est encore nécessaire, je me mettrai à la deuxième partie de la «Politique», qui a pour titre « La vraie politique – Die wahre Politik» et comporte deux chapitres, Suppression de la violence-Abbau der Gewalt, et Théléologie sans finalité-Teleologie ohne Endzweck [Br. t.1, L. 92 du 1. 12. 1920 à Gerhard Scholem].

Seule nous est parvenue — Critique de la violence politique — une commande d’Emile Lederer pour sa revue les Weisse Blätter. Lederer refusa l’article, jugé trop long et trop difficile, mais le publia dans une autre revue Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik (August-Heft 1921).

Dans cet essai d’une vingtaine de pages, Benjamin examine des questions traditionnelles de la philosophie politique, de la philosophie du Droit : rapports de la violence (Gewalt*) à l’institutionnel, au Droit, à la Justice, et vice versa, question des fins et des moyens.  Benjamin s’interroge sur la violence (celle de l’État, des institutions, des ordres du droit) dans leurs rapports à la durée, la volonté de se pérenniser les conduisant à user de la violence (historicité des situations et donc des pratiques). La critique de la violence étant la « philosophie de son histoire », il est fait référence à Spinoza, Darwin (violence des fins vitales de la nature), Kant et la question de la paix perpétuelle, mais aussi à des auteurs contemporains Erich Unger dont il vante les mérites de Politique et Métaphysique (1921), Georges Sorel, Réflexions sur la violence (1908) que Benjamin lit en 1919, sur les conseils de Bloch.

Travail de publiciste qui s’adresse à un certain public, pour se situer, pour occuper le terrain, se mesurer-avec. Ne pas sous-estimer et l’assurance de l’égo benjaminien et ses visées privées de l’époque (obtenir une rente de ses parents, les publications nombreuses servant de caution, de « preuves » de son talent d’écrivain)1). L’obsession est telle qu’elle sert de conclusion au Capitalisme comme religion 2).

* En allemand, Gewalt est un concept aux ‘intensités’ sémantiques puissantes, où se condense une dialectique des contraires, celui du non droit, de l’injustice institutionnels (asservissement, exploitation, etc. garantis par le Droit, l’État (Staadtgewalt), mais aussi celui de leur possible réalisation institutionnelle (conversion hégélienne de la Gewalt en rationalité). D’où, dans la tradition allemande, son  antithétique dimension métaphysique de Destruction/Rédemption. Dont Sorel (entre Marx et Proudhon) proposait une variante très atténuée.

*

La configuration historique de Critique de la violence politique mérite une parenthèse. Ce texte est contemporain de deux grandes grèves générales : la première met fin au putsch de Kapp le 13 mars 1920, organisé par les Freikorps à Berlin, grève de quatre jours qui bloqua l’économie ; la seconde déclenchée par les communistes dans la Ruhr fut réprimée par les Freikorps et l’armée le 3 avril 1920 qui en sort renforcée comme pilier de l’ordre ancien. Intervention qui provoquera l’occupation de la Ruhr par les troupes alliées. Deux exemples antithétiques et inversée de l’usage de la violence, de ses effets. Dans les deux cas, la très jeune démocratie est mise en danger.

Une démocratie que les élites de droite, majoritaires (Droit, Justice en particulier) n’ont pas accepté. Les travaux de Kurt Sontheimer sur la pensée antidémocratique de la République de Weimar qui éclairent l’état des lieux allemands, en a démontré le calamiteux du point démocratique 3). La « misère politique allemande » appartient à la longue durée.

Le 25 février 1920, le NSDAP – Parti national socialiste des travailleurs allemands publiait, à Munich, son programme en 25 points  Hitler commençait son travail systématique de propagande, fondait le Parti nazi et une milice privée, le corps des SA. La violence (Die Gewalt) au cœur du projet politique s’affiche aux yeux des citoyens d’une République fragilisée. Une violence destructrice qui vise la rédemption de la germanicité.

Événements qui ne sont sans rapports avec la thématique de Benjamin, dans le monde de l’empirie, démasquant la fragilité de notions dont se sert Benjamin qui, d’une certaine manière, mythologise la question (Dieu, violence pure (?) entre autres). Violence conjoncturelle et structurelle (lutte de classes) qui, réintroduisant le réel du politique, en pointe l’impréviible.

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Ces fragments d’un projet théorique élaborer une théorie philosophique du politique apparemment très ambitieux me semblent appartenir à ce que Benjamin, dans la longue lettre à Scholem du 22 décembre 1924 dans laquelle il évoque son évolution après Capri, pointait comme des élaborations factices.

« Mêmes les signaux communistes  — un jour, j’espère te les soumettre avec plus de précision que je ne l’ai fait de Capri — étaient en premier lieu les signes d’un tournant  qui a éveillé en moi la volonté, non plus, comme je l’ai fait jusqu’ici, de masquer par retour au passé de manière démodée les aspects actuels et politiques (altfränkisch zu maskieren), mais de les déployer dans mes réflexions et cela, par manière d’expérience, jusqu’à l’extrême. Évidemment cela veut dire que passe au second plan l’exégèse littérale des œuvres poétiques allemandes, où dans le meilleur des cas il s’agit essentiellement de conserver et de restaurer l’authentique contre les adultérations expressionnistes. Tant que je n’aborderai pas, dans ce style du commentateur qui est conforme à ma nature, des textes d’une tout autre signification et d’une autre rigueur synthétique, je ne ferai que me fabriquer une «politique»  de mon cru (aus mir herauszuspinnen). [Br. t.1, Lettre 138, 22 décembre 1924] [Souligné par moi]

La lettre citée témoigne de la conscience des limites de sa réflexion politique, l’emploi de altfränkisch, de herausspinnen sont ironiques : altfränkisch se dit des objets, d’un comportement démodés. Spinnen, employé dans la langue populaire, pourrait être traduit par : débloquer, dérailler, déconner. Spinne étant l’araignée. Si on prend l’image au pied de la lettre, elle évoque de vieilles toiles d’araignée pleines de poussière. Des élucubrations.

D’une manière générale, Benjamin qui avait conscience de l’envergure de sa pensée, non seulement reconnaissait avec sa lucidité  habituelle, dans ses lettres, le caractère provisoire de certaines propositions, mais il avouait aussi cultiver ‘l’ésotérique’ pour en masquer l’indétermination, voire pour camoufler une idée insuffisamment fondée, mais prometteuse.

*

1923, des germes de pensée politique

Son refus réitéré, affirmé avec hauteur, de tout engagement, qui s’accompagne d’un regard distant sur le réel calamiteux, favorisant  les «élucubrations» dans le champ du politique, le met parfois en porte à faux. Les lettres de 1923 adressées à Florens Christian Rang* sont à cet égard intéressantes. Rang, théologien protestant en rupture, conservateur et prophète nietzschéen «représentait» à ses yeux, «la vraie germanité». En octobre 1923, Rang lui envoyait le manuscrit de Deutsche Bauhütte  (Chantier allemand), dont le sous-titre explicite la visée pratique: Appel à nous autres Allemands à propos d’une justice possible envers la Belgique et la France et en vue d’une philosophie de la politique. Avec des textes d’Alfons Paquet, Ernst Michel, Martin Buber, Karl Hildebrandt, Walter Benjamin, Theodor Spira, Otto Erdmann. Sanners, Leipzig (1924).

*(cf. Adalbert RANG, «Florens Christian Rang», Die Neue Rundschau 70, 1959).

Ces lettres sont intéressantes de deux points de vue. Elles témoignent des difficultés de Benjamin à s’impliquer, et d’une réflexion plus ‘intimiste’ dans le champ du politique, qui rompt avec le mode publiciste des années 1920-1921.

1) La dérobade

Benjamin commence par écarter l’Appel, en avançant un argument privé, le travail en cours :

« Car, maintenant plus que jamais, il me faut éviter de m’engager réellement dans une philosophie politique approfondie, alors que je suis loin encore d’être enfoncé, comme cela serait souhaitable, dans mon propre travail. (Trauerspiel et tragédie) [Br. t.1, Lettre 119, du 23 octobre 1923).

Dans les lettres suivantes du 18.11.1923, 23.11.1923, il argumente son refus de manière plus étoffée. Après avoir assuré Rang de sa proximité, «je me compte parmi les tiens avec tout ce que je suis, y compris mon origine juive», continue en disant qu’il vaut mieux «ne rien dire du lien qui les unit», «le juif qui aujourd'hui s'engage publiquement pour la meilleure cause allemande, la perd parce que son expression allemande officielle est nécessairement vénale (au sens profond); elle ne peut produire le témoignage de son authenticité.»* [Br. t.1, Lettre 122, 18.11.23].

*L’argument ne manque pas de pertinence, à un moment où déferlait une vague antisémite (crise économique à son sommet en 1923).

Benjamin ne souhaite pas que son texte soit rendu public, il risquerait de tomber dans les mains de son directeur de thèse, homme de droite qui pourrait lui nuire. Benjamin se dérobe. Est-il dupe de ces justifications ? Je serais tentée de répondre par la négative à en juger par le tortueux de la réponse embarrassée. Il s’en excusera dans la lettre suivante.

2) Une pensée du politique plus intime

Mais le Zuschrift, Supplément [Br. t.1, Lettre 123, 23.11.1923], sa participation à l’Appel de Rang, qui donc vise à intervenir dans le présent, contient des éléments politiques qui font contraste avec les textes précédents et qu’il importe de retenir parce qu’ils peuvent être considérés comme des éléments programmatiques. Ce n’est plus le publiciste qui écrit, mais un homme qui s’adresse à un ami dont il admire la hauteur de vue, œuvre d’une vie qui irrigue lAppel (die Lebensarbeit die hinter diesen Zeilen steht). Dans la lettre du 26 novembre 1923, il dira  : « Le Supplément est né d’un besoin-  sie ist entstanden aus dem Bedürfnis [...]» de dire « presque tout ce que j’ai à dire à cette occasion – Sie sagt nahezu alles, was ich bei dieser Gelegenheit zu sagen habe.».

Et du point de vue de la pensée politique, le résultat est à la hauteur de la pensée intervenante de Rang.

Commentant le projet de Rang — (entre autres, la question des indemnités qui avaient conduit les troupes franco-belges à envahir la Ruhr en janvier 1923) — Benjamin opère une distinction, moderne, entre la politique (liée à des tactiques, calculs non dépourvus d’hypocrisie, il est question du « brutal néant de pensée qui caractérise l’argumentation officielle») et le politique. Il poursuit en creusant l’opposition, laissant entrevoir une pensée du politique fondée sur l’éthique-et/de-l’échange pluriel. De l’utopique démocratique au sens fort. Après avoir relevé «avec joie» les références à des penseurs du politique Machiavel, Milton, Voltaire, Görres, écarter l’homme de parti sans culture qui par «manque de conscience et d’idées»  étouffe «la pluralité morale des idées sous la généralité opaque du principe - die sittliche Vielheit der Ideen unter der undurchsichtigen Allgemeinheit des Prinzips zu ersticken», il poursuit en soulignant la position ouverte de son ami dont les propositions ne sont pas déduites de principes ou de concepts, mais «naissent d’idées qui s’entrelacent et agissent les unes sur les autres -weil sie nicht aus Grundsätzen und Begriffen deduziert, sondern aus dem Ineinanderwirken von Ideen geboren sind. Des idées de justice, de droit, de politique, de l’hostilité, du mensonge».

Acculé à prendre parti, Benjamin livre ici la dimension véritablement politique de sa pensée.

On serait tenté de sur-souligner ces remarques, tant elles sont fortes. À un moment où la Pensée du politique (générique incluant le pluriel) a tendance à faire l’autruche.

Dans des lettres de 1923, lors de ses voyages, à Heidelberg, Francfort, constatant l’état de délabrement de l’Allemagne vaincue, il disait «entrevoir l’abîme», être «ramené au bord du désespoir» (Br. t.1, L.116, à F. Chr. Rang). Benjamin partageait avec de nombreux intellectuels, penseurs, poètes, européens, une «atmosphère de permanent désespoir devant la situation mondiale» (Lukàcs, écrivant la Théorie du roman que Benjamin lisait). De fait, sur les temps de l’après-guerre soufflent des vents apocalyptiques qui brouillent tout. La société allemande est secouée par diverses crises qui interagissent, nourrissent des projets politiques contradictoires. Les clivages politiques dessinent des lignes sinueuses qui brouillent le paysage politique- les Gedankenlandschaften : l’antiparlementarisme n’est pas nécessairement de droite, pas plus que la référence au peuple-Volk comme actant décisionnaire n’est völkisch. Pas plus que la critique du capitalisme est nécessairement de gauche. Et ainsi de suite. Le national-socialisme instrumentalisera habilement et à son profit ces brouillages. Qui exigeaient clarification. Et non  désespérance…

*

Rappelons enfin, que le frère de Benjamin était communiste, on peut s’autoriser à penser qu’ils ont échangé, disputé, que le vocabulaire «marxisant» ne lui est pas étranger (inflation, appauvrissement général, aliénation comme soumission à la brutalité de l’économique, fétichisation de la marchandise qui deviendra un noeud de riches réflexions…). Même si ce vocabulaire n’apparaît qu’après 1924, et surtout dans les années 1928-1940. Son frère lui avait offert les Lettres de prison de Rosa Luxembourg, dont il dit : « [...] j’ai été touché par leur beauté incroyable et leur signification.» (Br. t.1, L. 93 à Gerhard Scholem, le 29 décembre 1920). Lecture contemporaine donc, de la rédaction du texte intitulé «la vraie politique» qu’il dit avoir «recopié» (idem).

*

En résumé. Bien que refusant toute prise de parti (tendance dit Benjamin), l’intérêt pour certains paradigmes du politique est antérieur à Lacis, Brecht. La rencontre de Bloch à Berne en 1918 l’incite à penser dans une certaine direction. L’intérêt pour le politique s’inscrivant dans une perspective philosophique, métaphysique, voire messianique, dans l’air du temps allemand (travail de publiciste ambitieux). Une réflexion qui déploiera sa propre dynamique évolutive, irriguée par quelque chose de plus secret (réponse à l’Appel de Rang) que je désignerai comme de l’utopique démocratique. Avec un intérêt renouvelé,  pour la société «capitaliste» et ses effets. Dans cette configuration, la rencontre du «bolchevisme» qu’un diable facétieux va placer sur son chemin de vie sous la figure d’une amazone des temps modernes, Asja Lacis, accélère des processus. Non pas influence, mais turbulence dans les modes de penser… et d’être.

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1) La lecture distancée que je faisais des textes de 1920-1921 est en radicale opposition avec l’importance que leur accordent, actuellement,  des commentateurs.

« [...] le Fragment théologico-politique, mais aussi dans le fragment Le capitalisme comme religion – [sont] décidément en train de devenir un des principaux textes de référence dans la recherche actuelle sur le penseur juif/allemand.»

remarque Michael Löwy dans son compte-rendu de l’ouvrage de Bernd Witte, Mario Ponzi et éds. Theologie und Politik. Walter Benjamin und ein Paradigma der Moderne, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2005, 280 p. [http://assr.revues.org/sommaire3393.html].

2) Citation-clausule : « On reconnaîtra plus facilement une religion dans le capitalisme si on se rappelle que le paganisme originaire a tout d’abord certainement conçu la religion, non comme un intérêt « supérieur », « moral », mais comme l’intérêt le plus immédiatement pratique, qu’en d’autres termes, il n’avait pas davantage que le capitalisme conscience de sa nature «idéale», «transcendante» et que la communauté païenne considérait ceux des leurs qui ne partageaient pas la même croyance ou n’en partageaient aucune comme des incapables, exactement comme la bourgeoisie aujourd’hui considère ceux des siens qui ne gagnent pas d’argent.» Reproche païen que Lacis reprendra, s’étonnant de sa dépendance financière.

2) Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik. Die politischen Ideen des deutschen  Nationalismus zwischen 1918 und 1933, Nymphenburger Verlag GmbH, München, 1962, 1968, réédité en 1978, Taschenbuch Verlag GmbH & Co. KG, München.

Je me permets de renvoyer à un P.-S. 2006 (à l’histoire de la Rue Prinz-Albrecht, siège de la Gestapo), qui apporte des éléments de réflexion.  Sur la question de l’État en particulier, dans la pensée du politique en France, Angleterre, et en Allemagne. Les traditions y sont radicalement différentes. Rappelons que Marx dans sa réflexion sur l’État, prendra appui sur les «Français modernes».

Cf. également un article de Chryssoula Kampas, Walter Benjamin lecteur des «Réflexiosn sur la violence » publié dans les  Cahiers Georges Sorel lien Année  1984 lien Volume  2 lien Numéro  2 lien pp. 71-89 [sur le site Persee

[http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mcm_0755-8287_1984_num_2_1_886?_Prescripts_Search_isPortletOuvrage=false#]

Kamaps situe l’essai de Benjamin dans  le contexte intellectuel, dans ses rapports à Sorel, l’historicité de l’écriture du texte [1920], c’est-à-dire sa spécificité, dans l’avant 1924, s’en trouve un peu noyée.

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II. Lacis ou l’allégorie de la Praxis

07/11/2007

De l’intime nazi 1 : Montage

MONTAGE

Des histoires de fèces, de brutalité, de cynisme

I

1934-1935

Nur wer im Wohlstand lebt, lebt angenehm !
Seul qui dans l’aisance vit, vit agréablement ! 1)

Interroger, penser le détail

Cherchant un ouvrage, je suis tombée sur un petit recueil de documents trouvés dans les archives de Göring 2). Je le feuillette et retrouve les deux pages qui m’avaient incitée à l’acheter, en solde, à l’entrée de la Humboldt Universität, à Berlin. Apparemment anecdotiques, une page témoigne de la dimension économique et jouissive du nazisme, la seconde de sa dimension idéologique et jouissive, ces trois éléments étant intriqués, et pas seulement chez les hauts dignitaires nazis.

La dimension économique et jouissive

Au moment où le pouvoir nazi, diminuant la ration de matière grasse, demande au peuple allemand de tirer la ceinture d’un cran, la comptabilité du cuisinier de Göring est édifiante. Pour la période du 1.1 au 30.9.1937, deux pages de factures : au total, la somme colossale de RM 38 205,98 [Document n° 2, p.14] 3). Avec un solde de RM 1118,32 pour les livraisons de viande entre juillet et septembre [p.15] On comprend pourquoi le satrape hitlérien avait besoin d’argent, et pas seulement pour les opiacés. Deux ans auparavant, dans son célèbre discours de Hambourg, le même Göring disait avec sérieux : « L’acier a toujours rendu fort un empire, le beurre et le saindoux ont tout au plus rendu un peuple obèse ». John Heartfield, alias Wieland Herzfeld, en dénonça le cynisme dans un photomontage : Hurrah, die Butter ist alle ! – Hurrah, plus de beurre!, daté du 19. décembre 1935 4). Autour d’une table, sous le portrait tutélaire de Hitler, quatre membres d’une famille allemande (père, femme, grand-mère, enfant) tentent d’ingurgiter des objets en métal, la femme ronge un guidon de bicyclette, l’enfant avale une chaîne de bicyclette, le chef de famille un poids de balance. Dans son landau, un bébé mord une hache, semblable à celle que Wieland Herzfeld avait mise dans la main droite de Göring, Le bourreau (G., der Henker), photomontage du 14 septembre 1933, se tenant devant le Reichstag en feu. À terre, un jeune chien ronge un énorme boulon.

Kanonen statt Butter !
Des canons au lieu de beurre !

Afin de mieux évaluer l’importance des sommes dépensées par Göring, quelques points de comparaison. Le blocage général des salaires et des prix de novembre 1936, drastiquement appliqué, permit de tempérer la poussée inflationniste. Pour l’année 1937, Götz Aly avance les évaluations suivantes : selon les Sozialstatistik le revenu moyen annuel de 3.7 millions d’employés est estimé à 2400 RM. En moyenne donc de 150 à 200 RM pour les hommes, les revenus des femmes étant toujours inférieurs 5). Une amie historienne, Dr. Dietlinde Peters m’a apporté les informations suivantes, trouvées dans les rapports de la SOPADE (rapports des sociaux-démocrates en exil) 6) : à Erfurt, un maçon gagnait 85 RPfennig (85 centimes) par heure, à la campagne sur la construction d’une route, 67 Pfennig; à Eisenach, dans une usine d’armement, Bayerische Motorenwerke, le revenu moyen hebdomadaire était de 43 RM ; à Berlin les sténotypistes d’une compagnie d’assurance gagnaient 120 RM brutto par mois. Dans les provinces de l’Est, en Silésie en particulier, les salaires ne dépassaient pas en moyenne les 100 RM. En Rhénanie, une livre de beurre coûtait 1,68 RM, une livre de sucre 38 RPfennig, 5 kg de mauvaises pommes de terre, 45 Pg. À Berlin, une livre de pommes valait entre 35 et 80 RPg.

Si nous divisons 38 205,98 par 9, Göring dépensait donc pour les seuls « frais de bouche », 4245 RM par mois.

P.-S. du 19 décembre 2007. En 1942-43, les participants allemands à l’Aktion Reinhard (solution finale) dans le camp de Belzec recevaient, outre leur solde et indemnités diverses, 18 RM par jour. «De mars à mai 1942 y furent assassinées au minimum 90 000 personnes, et de juillet à novembre 1942, au minimum 300 000 ».

(voir la rubrique PAGES)

II

1938

La dimension idéologique et jouissive ou l’orgasme nationaliste

Le deuxième document n°42 : une lettre de la sœur de Göring, datée du 15.3.1938, après l’Anschluss. Oyez :

Wels, le 15 mars 1938

Sur la terrasse ensoleillée !

Mon frère aimé par-dessus tout ! 7)

Depuis 3 jours, j’avance comme dans un rêve à pas lents et ne peux me faire à l’idée de cet événement gigantesque, immense, merveilleux (dieses ungeheure gigantische wunderbare Geschehen). J’en suis si profondément saisie que je suis incapable d’agir, j’écoute la radio des heures durant et les larmes ne cessent de rouler et ne veulent pas tarir ! (immer wieder rollen mir die Tränen herunter u. wollen nicht versiegen !). J’aurais aimé t’écrire dès la nuit de vendredi au samedi, mais j’étais incapable de tenir la plume ! Portée par un ardent sentiment de gratitude (im heißen Dankesgefühl), je t’appelai samedi soir, mais j’en fus empêchée [...]. « Nous tous, nous ne pouvons toujours pas comprendre, qu’enfin nous vous appartenons, qu’aucune frontière ne peut plus nous séparer (Wir alle können es immer noch nicht begreifen, daß wir nun endlich zu Euch gehören, keine Grenze uns mehr trennt etc. etc.)

L’exaltation de la mère est telle qu’elle contamine par mimétisme sa petite-fille:

Roswitha est franchement enthousiaste (hellbegeistert) et consciente de l’inouï de cet événement. Elle disait : maman, c’est le jour le plus heureux de ma vie et de petites larmes d’intense émotion (u. voller Ergriffenheit ) lui coulaient des yeux.

La lettre s’achève sur une étreinte intime (innig umarmen).

L’exaltation a multiplié les superlatifs, les stéréotypes amoureux : tomber dans les bras, brûlure (heiß) de l’amour, cœur débordant de reconnaissance (mein übervolles Herz ; heißen Dankesgefühl) ; voix du bien-aimé (deine geliebte Stimme). Etc. Dans cette exaltation, l’auteur de l’événement (le frère bien-aimé) et l’événement lui-même (l’annexion) fusionnent, se confondent, jette la sœur dans les bras du frère, celle-ci participant ainsi de la création de l’événement inouï. Lettre qui fait écho à la joie, justement qualifiée de lubrique, de si nombreux Autrichiens, heureux d’être sous les bottes.

Cette miniature familiale n’est-elle pas à l’image de la fusion jouissive d’une majorité du peuple allemand, du peuple autrichien — et du Führer ? Image kitsch, enrubannée, parfumée aux fleurs de guimauve, forme de l’aveuglement mythifiant le réel. La jouissance à l’air libre.

Dans un texte de 1935, fondant les Lois raciales de Nuremberg, intitulé La liberté vient du sang-Die Freiheit kommt aus dem Blut 8), Göring y ré-affirmait la puissance des liens du sang, que seule « la pureté de la race » pouvait « assurer pour l’éternité», retissant ainsi cet « affreux nœud de vipères des liens du sang » suivant la pénétrante formule d’Éluard, ces liens qu’il faut toujours défaire pour construire de l’humain en constituant le sujet (nécessairement différencié).

III

« Amusement de populace »

Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments.
René Char

À Vienne, six semaines après « l’événement gigantesque, immense, merveilleux », un 25 avril 1938, Walter Grab, autrichien, raconte 9). Des Juifs (une quarantaine) furent raflés dans la rue et conduits dans un gymnase, fréquenté par des enfants juifs. Dans ce gymnase, les nazis (« un régiment de SA ou de SS ») avaient abondamment déféqué : « Le sol et les murs étaient entièrement recouvert d’excréments. Ça puait bestialement. [...] ». On obligea les Juifs à nettoyer ces “chiottes”. « Ils riaient et braillaient durant 10 ou 15 minutes, se moquaient de nous, parce que nous avions peur ». Ce n’était encore qu’un jeu – « einen Jux ». Un jeu de preuves : les Juifs sont sales. Ce n’était pas une action organisée comme le pogrom du 9 novembre qui suivra. Seulement, un amusement de populace - einen echten Pöbelspaß. Car, à Vienne, au printemps 1938, c’étaient des gens du peuple qui éventaient leurs obscurs désirs. Walter Grab estime que les brutalités antisémites autrichiennes dépassèrent tout ce qui s’était déjà vu en Allemagne.

De l’inconscient parle à voix haute. S’y étale la jouissance dans l’humiliation de l’Autre. Dans les formes, du très banal « infantile humain ». De l’archaïque. Est-ce pour autant qu’on peut s’autoriser à user, ici, de catégories cliniques, sadisme, rituels de pathologie sexuelle, haine de soi, et autres catégories élaborées dans le cadre de la cure, pour rendre compte, voire ‘expliquer’, une réalité historique nouvelle : le débordement massif de ‘bas-instincts’ (pour aller vite) dans les rues, couverts par la Loi, qui prend pour objet cet Autre du christianisme, objet d’une haine séculaire, réifié comme Ungeziefer par le discours nazi pour en finir avec “l’émancipation des Juifs” (trait moderne de l’antisémistisme) ?

Si ce type de comportements archaïques ne conduit pas nécessairement, inéluctablement à l’extermination de l’objet de haine, l’extermination peut commencer par ÇA, par ce mode ‘populace’ d’autoriser le pouvoir à prendre en charge l’éradication des Ungeziefer. Et d’en jouir. Une manière de légitimation dont le pouvoir politique le plus terrorisant ne peut se passer. Dialectique diabolique du dedans/dehors, avec ses effets d’amplification.

Dans son témoignage, Walter Grab commente avec justesse un détail. Un camarade de classe de l’école primaire, Lichtenegger le reconnaît, la rencontre lui est désagréable. « Je sentis qu’il ne voulait pas m’humilier, moi, c’est-à-dire le Juif qu’il connaissait, mais le Juif anonyme, le croquemitaine juif de la folie raciste des nazis ». Lichtenegger l’autorise à quitter les lieux. « Le Juif est un monstre qu’il faut écraser, anéantir, mais pas le camarade de classe Grab, que l’on a connu comme être humain. Non, pas celui-là ». Grab pointe la contradiction entre la folie antisémite, abstraite, et la rencontre d’un nazi avec un Juif réel, c’est-à-dire sur un point essentiel du discours raciste en général : LE Juif comme abstraction, LE Juif comme effet de langage devenant une réalité.

Il faut ici nouer — sans hiérarchiser — et la question de l’individu dans ses rapports au pouvoir et aux lois nouvelles qu’il édicte,  désinhibant l’individu devenant ce sujet-cynique 10) dont il a besoin. La question du langage est centrale pour passer de l’individuel au collectif et vice versa. En ce cas, en particulier, la séculaire sédimentation des discours aux formes diverses, allant de l’antijudaïsme à l’antisémitisme moderne, producteur de cet Autre comme parasite, catégorisation réifiante, terme où viennent se nicher des frustrations (sociales/psychiques/…), discours qui occupent (au sens militaire) l’imaginaire romano-chrétien 11).

Post-scriptum du lundi 1er octobre 2007.

Dans le Monde, quelques lignes sur un album mis en ligne par le musée américain du Mémorial de l’Holocauste qui illustre, à sa manière, d’autres formes de jouissance, celles des exécuteurs ordinaires, les Täter (terme juridique pour désigner les responsables).

« Le caractère exceptionnel de la chose, ce sont les clichés relatant la vie des bourreaux passant du bon temps dans le plus grand camp de concentration et d’extermination nazi. Tirées du journal intime d’un officier, la soixantaine de photos ont été prises entre mai et décembre 1944. Elles montrent exclusivement des scènes quotidiennes de gradés dansant accompagnés d’un accordéoniste, préparant le sapin à la veille de Noël, ou d’épouses et concubines prenant le soleil ….»

IV

DÉPLOIEMENT DES IMPLICITES ÉNONCÉS EN 1935

1939

Vous le vîtes filouter la moitié de l’Europe

Dans un ouvrage intitulé « Dieu avec nous - Gott mit uns ». La guerre de destruction allemande à l’Est 12), deux documents déploient les implications du discours de Göring, Kanonen statt Butter ! : 1) le discours de Hitler sur la Pologne ; 2) le rapport d’un officier supérieur de la Wehrmacht, en conflit avec les organisations SS, qui dénonce les effets de cette conquête sur les populations polonaises et sur les Juifs. Officier habité, semble-t-il, par l’idéologie de la guerre propre, alors même que Hitler se lance, dans une guerre de conquête, avec la complicité de la Wehrmacht.

1) Projet et injonctions

L’ouvrage s’ouvre sur un fragment du discours de Hitler, prononcé le 22.8.1939, à l’adresse des officiers qui attaquent la Pologne. L’énoncé ne masque RIEN. Trois leitmotivs hitlériens : une temporalité-éclair, rapidité de l’attaque (Blitzkrieg), le non droit et LA justification, à savoir le droit à l’espace vital des aryens, présenté comme un espace de survie, faisant de la conquête une affaire de vie OU de mort. Trois éléments indissociés. La destruction radicale de la Pologne est planifiée. Le discours est répétitif, pas moins de 4 verbes commençant par zer (le préfixe de la division (en ce cas destructrice), et 5 ver-nicht-en (nicht = négation, le rien), répétition qui fait masse dans un texte court; l’allemand en est misérable (il est difficile d’en garder les ellipses), mais il est la forme d’un discours qui veut aller à l’essentiel, d’où l’accumulation de formes substantivées (en -ung, en particulier), une syntaxe d’appositions, les liens logiques entre les éléments étant de l’ordre de l’évidence, la suppression presque systématique des articles, relativement courante en allemand, fait symptôme ici, dans la mesure où la présence de quelques-uns renforce certains éléments.

Brutalité du Dire et du Faire

Destruction de la Pologne en premier. Même si à l’Ouest (la) guerre éclate, (la) destruction de la Pologne reste au premier plan. Etant donné (la) saison, décision rapide. Je donnerai (une) raison-propagande pour le déclenchement de la guerre, indifférent si crédible (ou pas). Le vainqueur n’est pas questionné, plus tard, s’il a dit la vérité ou pas. Au début et dans (la) conduite d’une guerre, il n’est pas question du droit, mais de la victoire. Verrouiller (le) cœur à (la) pitié. Action brutale. 80 millions d’être humains doivent voir leur droit reconnu. Leur existence doit être assurée. Le plus fort a le droit. (La) plus grande dureté. Rapidité de la décision nécessaire. Croyance ferme dans les soldats allemands. Les crises à mettre uniquement sur le compte de la défaillance des nerfs du Führer.

Première exigence : avancée jusqu’à Weichsel et jusqu’à Narew. Notre supériorité technique doit briser les nerfs des Polonais. Toute nouvelle force vivante polonaise se reformant est à détruire immédiatement. De nouvelles frontières allemandes selon des points de vue sains, éventuellement, protectorat comme avant-terrain. Les opérations militaires ne tiennent pas compte de ses réflexions. (L’) écrasement intégral de la Pologne est le but militaire. Rapidité est la chose principale. Persécution jusqu’à totale destruction.

Vernichtung Polens im Vordergrund. Auch wenn im Westen Krieg ausbricht, bleibt Vernichtung Polens im Vordergrund. Mit Rücksicht auf Jahreszeit schnelle Entscheidung.
Ich werde propagandistischen Anlaß zur Auslösung des Krieges geben, gleichgültig, ob glaubhaft. Der Sieger wird später nicht danach gefragt, ob er die Wahrheit gesagt hat oder nicht. Bei Beginn und Führung des Krieges kommt es nicht auf das Recht an, sondern auf den Sieg. Herz verschließen gegen Mitleid. Brutales Vorgehen. 80 Millionen Menschen müssen ihr Recht bekommen. Ihre Existenz muß gesichert werden. Der Stärkere hat das Recht. Größte Härte. Schnelligkeit der Entscheidung notwendig. Festen Glauben an den deutschen Soldaten. Krisen nur auf Versagen der Nerven der Führer zurückzuführen.

Erste Forderung: Vordringen bis zur Weichsel und bis zum Narew. Unsere technische Überlegenheit wird die Nerven der Polen zerbrechen. Jede sich neu bildende lebendige polnische Kraft ist sofort wieder zu vernichten. Fortgesetzte Zermürbung. Neue deutsche Grenzführung nach gesunden Gesichtspunkten, evtl. Protektorat als Vorgelände. Militärische Operationen nehmen auf diese Überlegungen keine Rücksicht. Restlose Zertrümmerung Polens ist das militärische Ziel. Schnelligkeit ist die Hauptsache. Verfolgung bis zur völligen Vernichtung. [..] p. 12.

2) Rapport secret de Walter Petzel, Général de l’Artillerie, Poznan, le 23.11. 1939.

L’officier supérieur, qui semble ne pas avoir entendu ou compris le discours du Führer, dénonce les pillages qui accompagnent les arrestations, les exécutions arbitraires. Les formations SS ont tendance, note-t-il, à devenir un État dans l’État. Ce qui provoquent des tensions dans les troupes, dont le mérite n’est pas toujours reconnu. Il craint des affrontements, qu’il se dit prêt à réprimer au nom de la discipline dans l’armée. Le général note qu’il n’est jamais question dans les communiqués officiels, de la guerre contre la Pologne, l’armée allemande se serait contentée de prendre aux Polonais les armes livrées par les Français et les Anglais. Les soldats qui s’en étonnent, apprécient assez peu, par ailleurs, les différences de solde entre les soldats et les formations SS.

« Dans presque toutes les localités d’une certaine importance, ont lieu des exécutions publiques par les organisations évoquées. Le choix en est très divers et souvent incompréhensible, l’exécution maintes fois indigne. Dans de nombreux cantons, la totalité des propriétaires terriens polonais ont été arrêtés et internés avec leur famille. Les arrestations étaient presque toujours accompagnées de pillages.

« Fast in allen größeren Orten fanden durch die erwähnten Organisationen öffentliche Erschiessungen statt. Die Auswahl war dabei völlig verschieden und oft unverständlich, die Ausführung vielfach unwürdig. (p.13) In manchen Kreisen sind sämtliche polnische Gutsbesitzer verhaftet und mit ihren Familien interniert worden. Verhaftungen waren fast immer von Plünderungen begleitet.»

Le pillage est un leitmotiv de tous les rapports lus. La diversité des verbes est grande (ausgeplündert, ausgeräubert...). Ce qui ne peut être emporté, comme le bétail, est abattu (abgeschlachtet) ou brûlé (abgebrannt).

Le discours du maître aux officiers semble avoir été “entendu” au-delà du cadre, au-delà du prévisible. Non pas comme discours impératif, mais comme signal pour la curée. Collusion d’inconscients emportés par la vision du maître ?

La forme temporelle du non-humain

Hitler au principe de la toute-puissance qui seule permet d’échapper à la temporalité humaine, (dialectique tendue des présents/passés/futurs), se situant donc dans un hors-temps — un présent d’éternité — tient un discours performatif, où le dire EST le faire-comme-but-fantasmé à atteindre dans l’immédiat (Blitzkrieg). Ainsi, ignorant les aléas de la vie et leurs logiques immanentes, le maître et ses complices en uniforme sont rattrapés — de manière régulière — par les effets de boomerang des actions déclenchées. Le rapporteur note que dans les camps de déportation, l’état sanitaire est si grave que les épidémies menacent l’armée allemande elle-même. Ce type de constat sur les effets négatifs de l’action engagée est si fréquent dans des rapports secrets qu’il pointe un permanent déni de réalité, que l’on serait tenté de qualifier d’ahurissant si les effets n’étaient aussi effroyables ?

Faut-il par ailleurs souligner la dimension fantasmatique de ce discours dans lequel Hitler projette la conquête-éclair de la Pologne et l’extermination de ses populations ? L’accumulation d’adverbes temporels, des termes de destruction, associés à des superlatifs, des qualificatifs porteurs de la radicalité absolue (restlos, total) vise la production de la croyance dans ce projet de conquête de l’« espace vital » pour les 8O Millions ‘d’aryens’. Dimension renforcée par l’énoncé de la visée exterminatrice. Que les populations civiles puissent être les premières victimes de la guerre est un implicite aussi ancien que la guerre, en revanche, en proclamer le projet est à la fois neuf et intenable par sa radicalité même.

Quant aux Juifs

Amusement de jouisseurs

Il existe une sorte d’homme toujours en avance sur ses excréments.
René Char

Le Général de l’Artillerie raconte :

Dans plusieurs villes, furent menées des actions contre les Juifs qui dégénérèrent en débordements les plus graves. À Turck, le 30.10.39, trois voitures SS sous la direction d’un haut dignitaire SS, traversaient la ville, en frappant sans distinction la tête des gens dans la rue, avec des lanières de bœuf et de longs fouets. Il y avait aussi des Allemands parmi les frappés. Finalement, un groupe de Juifs fut poussé dans la synagogue, là, ils furent obligés en chantant de ramper entre les bancs, pendant qu’ils étaient frappés au fouet par les SS Ils furent ensuite obligés d’enlever leur pantalon, pour être frappés à même les fesses dénudées. Un Juif qui d’angoisse fit dans ses pantalons, fut obligé de barbouiller le visage des autres Juifs de ses excréments [...]

Rapport du Wehrkreiskommando XXI (Posen) au Commandant en chef de l’armée de réserve
Posnan, le 23.11.1939
I c 86/39 secret

In mehreren Städten wurden Aktionen gegen Juden durchgeführt, die zu schwersten Übergriffen ausarteten. In Turck fuhren am 30.10. 39 drei SS-Kraftwagen unter Leitung eines höheren SS-Führers durch die Straßen, wobei die Leute auf der Straße mit Ochsenziemern und langen Peitschen wahllos über die Köpfe geschlagen wurden. Auch Volksdeutsche waren unter den Betroffenen. Schließlich wurde eine Anzahl Juden in die Synagoge getrieben, mußten dort singend durch die Bänke kriechen, wobei sie ständig von den SS-Leuten mit Peitschen geschlagen wurden. Sie wurden dann gezwungen, die Hosen herunterzulassen, um auf das nackte Gesäß geschlagen zu werden. Ein Jude, der sich vor Angst in die Hosen gemacht hatte, wurde gezwungen, den Kot den anderen Juden ins Gesicht zu schmieren. [...]

Bericht des Wehrkreiskommandos XXI (Posen) an den Befehlshaber des Ersatzheeres
Posen, den 23.11. 1939
I c 86/39 geheim

Manifestement, le DIRE du pouvoir (propagande, ‘lois’, décrets, relevant du non-droit…) dés-inhibe des individus qui deviennent sujets jouissifs tout-puissants à l’abri des non-lois. Aussi, le terme gangster (Brecht dans Arturo Ui, entre autres) est-il impropre, pour ne pas dire inconvenant, le gangster n’est gangster que dans un État de droit, même très relatif, il prend donc le risque d’avoir à répondre de ses actes devant la Loi. Le terme allemand Täter est plus juste, le Täter étant indissociablement acteurE/exécuteurE (c’est-à-dire sujet agissant/et/exécutant, et pas seulement un « receveur d’ordres – Befehlsempfänger» (stratégies défensives des nazis lors des différents procès).

V

Rationalité ?

Le montage montre l’importance et du langage et de la Loi (Droit, Justice) comme forme sociale du DIRE.

Par ailleurs, il rend difficile, me semble-t-il, d’adhérer à la thèse d’Adorno qui pensait pouvoir trouver la nouveauté radicale du nazisme dans la « guerre sans haine » menée contre les Juifs. Thèse accréditée par les nazis eux-mêmes. La thèse d’Adorno est portée par un stéréotype idéologique largement répandu, masqué par sa critique de la Raison, à savoir l’efficacité technique, et donc froide des Allemands. D’où la tendance à sous-estimer les ratés, nombreuses — effroyablement nombreuses, car elles ajoutent de la souffrance à la souffrance — l’individu que la rafale de balles n’a pas tué, doit être achevé d’une balle dans la tête, certains pouvaient satisfaire leurs pulsions « d’assassins innocents », mais quelques-uns sont devenus fous, au point que les instances militaires finissent par donner des conseils pour bien achever et ne pas voir une cervelle éclater. Exemple à multiplier par le nombre d’exécutions collectives, soit 400, 600 individus, abattus par petits groupes par des unités changeantes de soldats. Ou encore la voiture qui sert à gazer qui ne fonctionne pas, ou les fours crématoires qui s’encrassent quand l’extermination s’accélère, les nouveaux venus, rapidement assassinés, n’ayant pas eu le temps d’auto-consommer leur graisse. Etc. Détails sordides sur lesquels on préfère passer, détails sordides que les rapports taisent, qui viennent renforcer le stéréotype de l’efficacité allemande, nazie. Détails dont témoignent des photographies ou des films tournés par les instances militaires. L’histoire des camps de concentration témoigne de ces « améliorations » successives qui, implicitement, renvoient à des essais, voire des ratées. À Belzec, la chambre à gaz a d’abord été une baraque de bois recouverte de tôle à l’intérieur, au début on utilisait le Zyklon B, plus tard par économie, les gaz d’un moteur Diesel. « Quand on eut amassé assez d’expérience, on détruisit la baraque et construisit une immense bâtisse en pierre, avec 6 chambres à gaz de 4 x 5 m ». Le nombre de victimes s’accrut, améliorant les performances destructives du camp de Belzec : de mars à mai 1942, on dénombrait au minimum 90 000 personnes, de juillet à novembre après la construction du nouveau bâtiment, on dénombrait plus de 300 000 personnes. (In dem Vernichtungslager Belzec fanden in der Zeit vom März bis Mai 1942 mindestens 90000 und in der Zeit von Juli bis November 1942 (nach Errichtung des massiven Vergasungsgebäudes) mindestens 300 000 Menschen den Tod. Procès de Belzec). Dans certains cas, et chez certains groupes sociaux, ladite « méthodicité technique, administrastive » peut être chargée d’affects haineux. Dans le champ d’exploration du nazisme, aucune généralisation théorique n’est possible.

Primo Levi avait souligné non la rationalité mais l’absurde de certaines dispositions, défiant toute logique technique, rationnelle. Et cet absurde-là mériterait d’être interrogé.

Donner la mort à des millions d’êtres humains est une entreprise, nouvelle, non maîtrisable de bout en bout. Les rapports analysés témoignent d’une peur panique du réel (présence des corps qui bougent, crient, pleurent…), réel qui toujours dément le fantasme d’extermination parfaite et rapide de simples objets à recycler. C’est la dimension fantasmatique qui prime et non ladite « rationalité moderne ».

D’une manière générale, penser pouvoir soutenir UNE thèse sur le nazisme n’est pas tenable. Tentation quelque part apaisante, semble-t-il.

Ce temps, par son allaitement très spécial, accélère la prospérité des canailles qui franchissent en se jouant les barrages dressés autrefois par la société contre elles. La même mécanique qui les stimule, les brisera-t-elle en se brisant, lorsque ses provisions hideuses seront épuisées ?
(Et le moins possible de rescapés du haut mal.)
René Char

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1. Refrain de la Ballade de bonne vie dans L’Opéra de quat’sous, ballade réécrite par Brecht pour les Satrapes hitlériens. La première strophe a pour cible Göring, figure de l’avidité obèse. (cf. Page Penser le détail)

2. Aus Gorings Schreibtisch, Ein Dokumentenfund, Dietz Verlag Berlin, 1990, 127 S. : 11 Faks. Bearbeitet von T. R. Ernessen.

3. Le Reichmark [RM] remplace le Rentenmark à l’automne 1924, après la période d’hyperinflation 1920-22.

4. HERZFELDE Wieland, John Heartfield, Leben und Werk, Dargestellet von seinem Bruder, Dresden, VEB, Verlag der Kunst, 1962, p.183. J’aurais souhaité produire le document, mais je ne l’ai pas trouvé sur internet.

5. Götz Aly, Hitlers Volksstaat, Raub, Rassenkrieg und nationaler Sozialismus, Frankfurt/Main 2005, p. 48 ; p. 68.69. SOPADE, Deutschland-Berichte der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands 1934-1940, Vierter Jahrgang 1937, Frankfurt/Main 1980

7. Mein über alles geliebter Bruder ! fait écho à Deutschland über alles !

8. Hermann Göring zar Begründung der Nürnberger Rassengesetze in: Gerd Rühle, Das Dritte Reich , Hummelverlag Berlin 1935,S. 257. Produit par Léon Poliakov/ Joseph Wulf, Das Dritte Reich und seine Denker, Dokumente und Berichte, Fourier Verlag , Wiebaden, 1989, p.7 (1959, première édition , arani-Verlag Berlin).

9. Walter GRAB, « Die Juden sind Ungeziefer, ausgenommen mein jüdischer Schulkamead Grab (Les Juifs sont de la vermine, excepté mon camarade de classe Grab, juif) » p. 47-48 ; 49-50 in Jorg Wollenberg (Hrsg.) « Niemand war dabei und keiner hat’s gewusst», Die deutsche Öffentlichkeit und die Judenverfolgung 1933-45, (Personne n’a rien vu, personne n’a rien su, les Allemands et la persécution des Juifs), Piper München Zürich, 198

10. Les notions de sujet-cynique, sujet-tueur se trouvent précisées dans et par l’analyse de documents. À paraître ultérieurement.

11. Pierre Legendre fait remonter aux commentaires d’un même texte — Genèse, du versets 26-27, livre 1 — le clivage irréductible juif/chrétien (Un « Immense événement dans l’ordre du Texte, insuffisamment exploré, qui a pesé sur le destin de la constitution symbolique en Occident.») Cet immense événement étant constitué par « l’union du droit romain et du christianisme, contre la tradition juive ». [Leçons III, Dieu au miroir, 1994, p. 18]

12. Ernst KLEE /Willi DRESSEN , »Gott mit uns«*. Der deutsche Vernichtungskrieg im Osten, 1939-1945, Unter Mitarbeit von Volker Riess, S. Fischer, Frankfurt am Main, 1989.

Cet ouvrage est un montage de documents puisés à des sources diverses. Il met à la disposition du grand public des documents sur lesquels aucun discours négationniste ne peut venir se greffer. L’entreprise militaro-économique de conquête des richesses de l’URSS s’y affiche comme telle. L’éradication systématique des Juifs aussi — sept mois avant la Conférence de Wannsee — à travers des décrets, des rapports, des analyses, non seulement de hauts responsables, mais des bourreaux eux-mêmes. Car les Täter font des rapports, photographient, écrivent des lettres à leur famille. Documents qui ont servi à Nüremberg et dans différents procès en Allemagne, publiés dans les Actes des procès.

* Gott mit uns reprend ironiquement une inscription gravée sur les plaques des ceinturons des soldats qui allaient participer le 22 juin 1941, à la campagne de Russie qui, elle-même, portait le nom de code Barbarossa, un nom d’empereur au destin tragique qui, au XIIe siècle, s’était engagé avec les rois de France et d’Angleterre, pour la troisième croisade. Après avoir traversé l’Empire byzantin, la Turquie, Frédéric Barberousse se noya dans le Cydnos, petit cours d’eau de Cilicie. Il voulait délivrer Jérusalem comme les nouveaux croisés voulaient délivrer l’Europe du bolchevisme. Car il s’agissait bien d’une croisade « Kreuzzug » dont les buts étaient ainsi définis, le 2 mai 1941, par le Generaloberst Erich Hoepner, du groupe 4 de l’infanterie blindée (Panzergruppe 4) : « C’est la combat des Germains contre le slavisme, la défense de la culture européenne contre la submersion moscovito-asiatique, la résistance contre le bolchevisme juif [...] Chaque action militaire doit être, tant dans la préparation que dans l’exécution, dirigée par une volonté de fer visant la destruction totale et sans pitié de l’ennemi. » – Es ist der alte Kampf der Germanen gegen das Slawentum, die Verteidigung europäischer Kultur gegen moskowitisch-asiatische Überschwemmung, die Abwehr des jüdischen Bolschewismus. [...] Jede Kampfhandlung muß in Anlage und Durchführung von dem eisernen Willen zur erbarmungslosen, völligen Vernichtung des Feindes geleitet sein 1. [Cité par les auteurs, p. 7, la citation est empruntée à Gerd R. Ueberschar/Wolfram Wette (Hrsg.) : « Unternehmen Barbarossa » Der deutsche Überfall auf die Sowjetunion 1941. Paderborn 1984, p.305].

L’armée de Barberousse sera décimée, entre autres par la chaleur. L’armée du Führer sera décimée par le froid et la volonté incandescente des soldats soviétiques qui instrumentalisent le froid contre une armée qui croyait à la Blitzkrieg – Guerre éclair. On aurait raison d’être superstitieux dans le choix d’un code.

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