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02/04/2008

Kantorowicz Alfred de retour in Germania 1a

Mise à jour le 2 juillet 2008

MOTTO. Le Journal qui interroge non pas le biographique d’un individu, mais sa pratique politique, me paraît, comme forme individualisée du vécu historique, une «forme de l’écriture de l’Histoire», le ton partisan, engagé, voire hargneux quand l’auteur mord et les détenteurs du pouvoir et leurs fidèles serviteurs n’est pas une affaire de style, elle est constitutive de la tentative de «restitution du vécu», avec ses charges et décharges d’affects, en particulier les souffrances générées par le politique qui vrille l’inconscient du sujet (cauchemars). Quant aux trous, aux non-dits, aux silences, ils sont communs aux deux formes d’écriture, pour des raisons (en partie) différentes. Où l’on voit qu’il est difficile de tracer de strictes frontières entre le ‘littéraire’ (pour aller vite) et ce qui relèverait de l’épistémé. L’individu qui pense son vécu, l’insère dans des systèmes conceptuels et produit des formes de connaissances objectives, à la fois sur ce qui travaille la société (le taupique) et sur ce qui est perçu en surface par les acteurs (l’épiphénomène). Les différents journaux de Kantorowicz sont à cet égard exemplaires. Dans le Journal Allemand par exemple, les colères annoncent le 17 juin 1953, s’y concrétisent également des problèmes théoriques essentiels, entre autres, la question des rapports de l’individu, du sujet et du collectif (politique, mais aussi communautaire), mais ses colères se fixent parfois sur des détails qui tantôt font passer au second plan des faits plus importants, tantôt recouvrent des évolutions en cours, en particulier pour la RFA, que la nouvelle constitution démocratique-Grundgesetz intègre progressivement, certes avec difficulté, aux valeurs démocratiques de l’Europe, Kantorowicz comme la plupart des antinazis (exilés ou non exilés) étant surtout sensibles aux manifestations diversifiées de la bête immonde qui n’en finit pas de nuire dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre.

Mais la dimension qui me paraît la plus intéressante est cet effort constant, tendu pour construire une « forme de vie »  où l’éthique et l’esthétique se fondent en art de vivre/penser/agir. Un art coûteux pour l’intéressé. Le Journal jouant un rôle déterminant comme forme d’interrogation/ explication de soi-même et du monde.

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L’article a été coupé en deux parties 1a; 1b.

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest
Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve
Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique
Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne
Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz
La Littérature comme acte de résistance
Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

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JOURNAL DE LECTURE

I

AN 1953

Le tome 1 du Journal allemand- Deutsches Tagebuch décrivait l’an 1 de l’après-guerre, avant la guerre froide, la division de l’Allemagne, et l’installation officielle du Parti à la tête de la RDA. Le tome 2 commence à l’année 1950.

La note de lecture porte sur l’an 1953, parce que riche en événements importants où se donne à voir, de manière relativement simple, la dialectique serrée des liens entre l’individu, son entour historique et les effets de celui-ci sur le psychique qui, absorbant les pressions, tensions, les alchimise sous des formes diverses, préparant de nouvelles actions, ruptures. Une manière de compléter le ‘portrait’.


Le chaos comme espace des possibles

Sur un laps de temps très court, deux ans au plus, le chaos apparaît comme l’espace des possibles. Kantorowicz parvient à donner forme à un projet utopique : tenter de créer un pont entre l’Est et l’Ouest, créer un entre-deux, qui serait celui de « la tolérance, de l’humanité, de la liberté sexuelle (pas du ‘libertinisme’) – Dazwischen sind Toleranz, Humanität und wohlverstandene Freiheitsliebe (nicht Libertinismus)», [N.D.A. ce néologisme me semble ne pas avoir le même sens que libertinage]. « Entre les deux, l’humanisme — dans un nomansland – Dazwischen ist der Humanismus — im Niemandsland (mot à mot, le pays de personne) 1). Formulation certes abstraite, voire naïve, mais quand on lit les journaux de Kantorowicz, on connaît la teneur de ces catégories, métaphores, car son combat a toujours été concret. Wort und Tat – Parole et action.

Son outil : une revue intitulée Ost und West. Le und est porteur de son utopie. La création de cette revue est dans le prolongement de son action politique antérieure dont il a tiré un certain nombre de leçons. Comme Brecht, il pensait que l’Allemagne ne pouvait ni adopter le modèle américain ni le modèle soviétique.

Mais créer une revue et une maison d’édition dans le chaos de l’après-guerre est un défi permanent aux lois de la pesanteur. Il obtient l’appui d’officiers soviétiques et celui d’officiers américains, certains ex-collègues journalistes. Ils faciliteront l’obtention des multiples autorisations nécessaires à l’époque pour la moindre entreprise. L’ancien brigadiste se bat pour obtenir le papier, l’autorisation de publier, etc. Il investit toutes ses économies américaines dans cette entreprise don quichottesque. La revue paraîtra de juillet 1947 (Cahier 1, 1re année) à décembre 1949 (Cahier 12, 3e année). Au total 30 Cahiers ouverts sur le monde, vendus jusqu’à 150 000 exemplaires. D’une manière plus générale, entre 1945 et 1948, journaux, revues prolifèrent, qui témoignent des désirs de renouveau, d’ouverture sur le monde chez les lecteurs/lectrices, et de la volonté de participer aux processus de rénovation morale, intellectuelle, psychique, etc., chez les rédacteurs.

Le 7 Octobre 1949 : création de la RDA. Le Cahier 11 de novembre 1949 est consacré en partie à l’événement. Le Cahier 12 de décembre 1949 contient L’Adieu (Abschied) de l’éditeur. Les fonctionnaires du Parti qui n’avaient pas été consultés ont mis fin à l’expérience, la revue et la maison d’édition Ost UND West disparaissent, malgré la protestation des officiers soviétiques qui soutenaient la revue paraissant sous licence soviétique depuis août 1947. L’utopie qui tentait de pousser sur une terre dévastée est piétinée par les bottes de la nouvelle Histoire.

La guerre froide avait commencé. Durant les années 1947-1948, les deux zones renforçaient leurs options, surdéterminées par les forces d’occupation. Dans la zone soviétique, les cadres allemands du KPD/(PCA) instauraient progressivement le modèle soviétique (nationalisation de l’industrie, du commerce ; planification ; contrôle des médias; la justice sous tutelle du Parti dès décembre 1949, création du Ministère de la sûreté le 8 février 1950; investissements importants dans la culture, l’éducation, aux effets contradictoires) 2). Dans la zone-Ouest se construisait le modèle libérale, avec l’aide matérielle de l’Amérique (Plan Marshall). Des deux côtés, personne ne croyait plus ni ne souhaitait l’unité allemande, qui devenait objet d’instrumentalisation.

Don Quichotte se battait pour une cause déjà perdue. Dès 1947, le coordonnant und/et avait fait place au disjonctif oder/ou «indiquant une alternative pouvant aller jusqu’à l’exclusion». Toutefois, dans le champ de la culture (littérature, peinture, cinéma), les forces d’occupation — y compris la SED 3) — accordaient aux artistes un espace de liberté, qui expliquerait l’ardeur de Don Quichotte.

Kantorowicz sera nommé Professeur de Littérature à l’université Humboldt, responsable des Archives Heine et Heinrich Mann. Une manière de compensation — et de neutralisation. Kantorowicz en est conscient. Son amertume reste grande.

L’introduction au tome 2 examine ces évolutions historiques et leurs effets. Les premières notes commentent la «liquidation-Liquidation» de la revue par les fonctionnaires de la guerre froide.

Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest

Le Journal de l’année 1953, une année de grands crus historiques, commence sur un silence symptomatique de dix semaines. Un article de l’organe officiel du Parti, Neues Deutschland, sur la « clique-Tito », le fait rebondir 4). Pour un antinazi, la charge canonnière du journal réactive des souvenirs encore proches. Il est question de « bandes d’espions et de meurtriers – diese Bande von Spionen und Mördern », d’agents de l’Amérique, associés à la bande-Slansky (Procès de Prague), de « criminels-Verbrecher », de « la lie trotskiste, bouchariniste-Gegen den trotzkistischen, bucharinistischen Abschaum », des « capitulateurs et des traîtres- gegen die Kapitulanten und Verräter » qui cherchent à dévoyer le Parti. Verbrecher, Abschaum, Kapitulanten, Verräter. Pour qui connaît le mode nazi de constituer l’adversaire, de le désigner, le vocabulaire est familier, l’adversaire–der Gegner étant une catégorie centrale de la propagande nationale-socialiste qui permet de subsumer des éléments disparates – («selbst auseinanderliegende Gegner immer zu einer Kategorie gehörend erscheinen zu lassen», conseillait Hitler dans Mein Kampf). On imagine les effets rageurs et ravageurs de tels discours sur les oreilles d’un homme qui, durant son séjour en Amérique, écoutait et transcrivait les discours nazis, dix heures par jour, pour le New Yorker Senders CBS. De plus, Rudolf Slansky est condamné à mort pour des menées « titoïstes et sionistes »…

Dans les années cinquante-deux, cinquante-trois, la stalinisation du régime est féroce, non seulement les adversaires politiques sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines, mais la terreur frappe aussi le Parti et la classe ouvrière, le vol d’un briquet ou d’une livre de choucroute, « propriétés d’État », se paye d’un an de prison. Militarisation des jeunes et discipline de fer dans les usines, les entreprises, les campagnes. La suspicion pèse sur les exilés venant de l’Ouest. Erich Mielke qui n’est pas encore le chef de la Sûreté (MfS) 5) est fier de se dire tchékiste et élève de Béria (président du NKVD).

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Année 1950/1951, épuration du parti : 150.000 membres de la SED sont exclus : éviction, arrestation de « vieux communistes » Paul Merker, Leo Bauer, Willi Kreikemeyer, Lex Ende, Maria Weiterer. «Épuration» évoquée par Kantorowicz, le 8 septembre 1950. Le 14 février 1950, il racontait une descente de police, à quatre heures du matin. Souvenirs de Gestapo réactivés.
16 mai 1952 : la Police des frontières est rattachée au MfS.
15 décembre 1952 : le ministre du commerce et du ravitaillement, Karl Hamann (Parti Libéral-Démocratique, LDP) et ses secrétaires d’État, considérés comme responsables de la crise économique, sont arrêtés.
15 janvier 1953 : Georg Dertinger (Parti Chrétien-Démocrate, CDU) est arrêté, condamné à 15 ans de prison.
Le « pluralisme » des partis s’affiche comme fiction, ce qu’il était. La SED ne masque plus sa volonté de toute puissance, sous la tutelle de Staline
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Le 22 février, Kantorowicz qui a le sens du détail parabolique, retient la dissolution de l’Association des persécutés du régime nazi – Vereinigung der Verfolgten des Naziregimes (VVN), une manière d’écarter, entre autres, d’anciens combattants d’Espagne. Qui en savent trop long sur les Mielke, Ulbricht et autres “inspecteurs”, de passage ou permanents (français, soviétiques) qui agissaient dans le dos des combattants, les faisaient parfois arrêter, torturer, liquider.

Les Juifs aussi sont dans la ligne de mire. En RDA, la campagne antisioniste aux relents antisémites est plus feutrée qu’en URSS (où commencent en janvier 1953, les procès des blouses blanches), mais lors de l’interdiction de cette association (VVN), les premiers visés sont juifs. Julius Meyer, Président de l’Association des Communautés juives (Vorsitzenden des Verbandes der Jüdischen Gemeinden), traité de « valet des Juifs – Judenknecht » et de « roi des Juifs – König der Juden » par des officiers de la Sûreté, avait été convoqué par la commission de contrôle du Parti. Une manière d’intimidation, sans arrestation, le message fut reçu. Julius Meyer et Leon Löwenkopf quittèrent la RDA le 15.1.1953, (jour de l’arrestation du ministre des Affaires étangères Georg Dertinger). Dans les trois mois suivants, quelques 550 Juifs quittèrent la RDA. Kantorowicz fait silence. La dimension antisémite (sous couvert d’antisionisme) de certaines attaques lui aurait-elle échappé ? Aurait-il été trop douloureux de le relever ?

Au 24 février, il note avec un malin plaisir, la censure d’un poème de Theobald Tiger, accompagné de la mention scolaire : « Non artistique. Doit être encore retravaillé par un écrivain – Unkünstlerisch. Muß von einem Schriftsteller noch überarbeitet werden ». Comique, Tiger était un des cinq pseudonymes de Kurt Tucholsky. Une manière de pointer l’inculture et /ou la pédanterie de certains responsables de la culture.

L’agonie de Staline commence le 4 mars, le 8, il cite le discours convenu du Ministre de l’Intérieur, une série de clichés socialistes. Le 9 mars, il donne à entendre le bruit des pas sur l’asphalte :

On marcha, marcha, marcha du matin jusqu’au soir. Pour parvenir de l’université à la Stalinallee, nous marchâmes, trottâmes, cheminâmes et trépidâmes cinq heures durant à travers les décombres et les rues en ruine. À la fin, même les plus soumis, même les meilleures volontés n’avaient plus qu’une idée, rentrer chez soi aussi vite que possible, au chaud, et trouver à s’asseoir.

Es wurde marschiert, marschiert, marschiert vom Morgen bis in die Nacht. Um von der Universität zur Stalinallee zu kommen, marschierten, trotteten, zuckelten und ruckelten wir fünf Stunden lang um und durch Trümmer und Ruinenstraßen. Auch die Ergebensten, die Gutwilligsten hatten am Ende kein anderes Gefühl mehr, als nur so rasch wie möglich wieder nach Hause, ins Warme, auf einen Sitzplatz zu kommen. (t. 2, p. 344) 2)

Au 10 mars, il relève avec inquiétude l’absence de Wilhelm Pieck, « le dernier minuscule morceau, presque onirique déjà, du pays natal politique-für mich ein letztes, winziges, fast schon traumfernes Stückchen politischer Heimat », « un élément stabilisateur » que l’on rencontrait à Berlin avant 1935, à Paris et de nouveau lors du retour en 1946.

Le 12 mars 1953, Kantorowicz fête le 20e anniversaire de sa fuite, « Il était jeune, crédule et plein d’espoir », écrit-il.

Le 24 mars, le regard de Kantorowicz se déplace à l’Ouest. L’amnésie de certains responsables dans l’Allemagne d’Adenauer se manifeste dans le changement des noms de rue dans certains Länder: la Karl-Liebknecht-Straße devient la Moltkestraße, la Thomas-Mann-Straße devient la Bismarckstraße, à Peine, la Carl-von-Ossietzky-Straße redevient la Sedanstraße. Effacés les noms d’un révolutionnaire assassiné, d’un écrivain exilé, d’un résistant dont l’arrestation et la déportation avaient ému l’Europe, au profit d’un Feld-maréchal, théoricien militaire prussien qui, en 1870 remportait la victoire de Sedan, entrait en conflit avec Bismarck, parce qu’il voulait poursuivre l’écrasement des armées françaises, autant de signes qui inquiètent l’observateur, interprétés comme des effets de « restauration ».

La bête immonde n’en finit pas de nuire et se donne parfois des airs de jeunesse, mais au milieu des ruines, une Allemagne nouvelle  tente de  se construire sur de nouveaux fondements.

Au 28 mars, Kantorowicz note les effets du politique sur le psychique. Le dégoût vrille son inconscient. Décu par son ami d’enfance, le poète Peter Huchel 3), il raconte un rêve où nazisme et communisme échangent des figures.

Le nazisme est revenu. Il rencontre son ami Huchel qui l’invite à l’accompagner chez Goering. Un peu étrange – unheimlich, mais pas monstrueux. Il refuse, et puis résigné, il admet que cette relation pouvait être utile à son ami. Il fallait bien trouver un modus vivendi, la révolte n’avait pas de sens. Il était préférable de ne pas écouter ses conseils. « Je n’étais pas à la hauteur de mon temps (à la page) – Ich war nicht zeitgemäß ». Huchel secoua les épaules, avec un peu de pitié. (t. 2, p. 347-348).

Un ami à qui, il raconte ce rêve, lui en donne la clé : Goering n’est autre que Johannes R. Becher, le poète lige – Hofpoet, à l’éthique vacillante. Sa tête de turc. Quelque chose qui ressemble à de la haine. Dans le rêve de Kantorowicz s’amalgament des attentes frustrées, des humiliations, du subjectif donc, et le soupçon politique de pactiser avec «l ’ennemi » par trop de compromis. Mais le poète Peter Huchel résiste à sa manière qui n’est pas celle de Kantorowicz, plus frontale, la revue Sinn und Form allait dans le même sens que la revue Ost und West, ouverte sur le monde extérieur. Quoi qu’il en soit, il n’est pas simple de vivre dans l’étouffement permanent qui exaspère les contradictions, les tensions « normales » dans et entre les individualités mais qui, dans le champ littéraire où l’ego des créateurs a tendance à pavaner, acquièrent des intensités souvent surprenantes. Chacun bricole ses parades pour protéger ses priorités et cède sur d’autres terrains. Brecht défend avec acharnement et vigueur ironique la pratique artistique, mais n’intervient pas lors de l’arrestation, à la cantine du Berliner Ensemble, d’un jeune poète, assistant, Horst Bienek qui disparut durant cinq ans en Sibérie. Le grand comédien Eberhard Esche qui refuse de quitter la RDA, malgré la pression de sa femme, parce que le théâtre est sa vie, joue un jeu risqué, mais très schweykien avec les agents de la Stasi (voir le beau monologue de quatre heures, adressé à un autre comédien Manfred Krug qui est sur le point de quitter la RDA, après avoir signé une pétition dans l’affaire du chanteur Biermann) 7). Exemples symptomatiques du vivre sous une dictature. Malheur au pays qui a besoin de héros (Galilée-Brecht).

Au 2 avril, Kantorowicz cite les nouvelles ordonnances – Gesetzlichen Verordnungen, qui doivent régir la littérature progressiste et conclut : « La littérature est morte. Vive la bureaucratie – Die Literatur ist tot. Es leben die Ämter.» « La Misère allemande change les appellations, mais pas ses contenus- Die deutsche Misere ändert Firmierungen, jedoch nicht ihre Inhalte.»

Ernst Bloch

l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve

Le 18 avril, il fait visite à Ernst Bloch à Leipzig. De l’ordre de la nécessité psychique. Il doit faire provision d’oxygène. Bloch traverse « la boue du quotidien - Der Dreck des Alltags », sans la voir. Sa vitalité physique, intellectuelle sont revigorantes. Kantorowicz relit l’Esprit de l’UtopieGeist der Utopie, dans une édition de 1923, trouvée chez un petit antiquaire de la Schönhauserallee. La relecture ranime l’émotion de la première lecture, la critique de l’Allemagne impériale de 1917 éclaire le présent. « Même médiocrité, même triomphe de la bêtise, protégée par le gendarme – von Mittelmäßigen ertragen; der Triumph der Dummheit, beschützt vom Gendarm.»

Les échanges avec Bloch, la relecture d’un ouvrage qui avait ému et poussé le jeune Kantorowicz à aller voir le grand théoricien de l’utopie à Positano (Sicile), induisent une interrogation sur le marxisme et les espoirs de changements révolutionnaires. Dans un dialogue imaginaire avec son maître et ami, l’homme brûlé par les échecs se pose des questions essentielles :

[…] une question attend réponse : le monstre auquel nous sommes confrontés n’est-il qu’une parenthèse empirique, une rougeole qui nous amoche durant un temps qui, du point de vue historique, est à peine mesurable, un phénomène qui accompagne un processus de maturation (maladies infantiles) ?

[…] bleibt die Frage zu beantworten: ob das Unwesen, mit dem wir uns konfrontiert sehen, nur eine empirische Beiläufigkeit ist, Masern, die uns für eine geschichtlich kaum wägbare Zeitspanne verunzieren, Begleiterscheinung eines natürlichen Reifungsprozesses (Kinderkrankheiten)? (t. 2, p. 352)

Et si les bases mêmes étaient fragiles – brüchig ? Marx coupable ? ou les Pères de l’Église marxiste qui ne cultive plus le doute ? L’interpellation devient pressante :

Ernst, Ernst, nos interprétations des principes du marxisme ne sont-elles pas devenues depuis longtemps des visions désirantes planant dans un espace confiné, sans air, étrangères à la réalité ? N’apprenons-nous plus chez Platon la dérive logique de toute dictature — y compris de la dictature du prolétariat — en système de domination, qui au-delà de toutes les fins annoncées ne connaît plus qu’une seule fin : se reproduire lui-même ?

Ernst, Ernst, sind unsere Interpretationen der Prinzipien des Marxismus nicht längst zu wirklichkeits-entfremdeten, im luftleeren Raum schwebenden Wunsch-Visionen geworden? Lernen wir bei Plato nicht mehr über die Zwangsläufigkeit der Entartung jeder Diktatur—auch der »Diktatur des Proletariats«—zur Gewaltherrschaft, die von allen verkündeten Zielen am Ende nur noch das eine Ziel kennt: sich selbst zu erhalten? (t. 2, p. 354).

En voulant faire le paradis sur terre, n’auraient-ils pas lié un pacte avec le diable ?

Te rappelles-tu la parabole que tu m’as racontée à Positano, il y a 30 ans ? Comment le dragon avait trompé sa victime, le naïf paysan chinois en se métamorphosant en enfant du voisin, pour en fin de compte lui tordre le cou à l’aide des terribles griffes de sa forme originelle. Ces dernières semaines, j’y ai beaucoup réfléchi, Ernst. Ne sommes-nous pas ce paysan ?

Erinnerst du dich an die gleichnishafte Geschichte, die du mir vor 30 Jahren in Positano erzählt hast: wie der Drache sein Opfer, den arglosen chinesischen Bauern, in der Verwandlung als Kind des Nachbarn täuscht, um ihm am Ende mit den fürchterlichen Klauen seiner Urgestalt den Hals umzudrehen. Ich habe in den letzten Wochen oft daran gedacht, Ernst. Sind wir nicht dieser Bauer? (ibidem)

La métaphore du dragon qui déchire les corps (et donc les ‘âmes’) remet à sa juste place la métaphore euphémisante des « maladies infantiles », trop fréquente, pour désigner des crimes, des vies ravagées, des déportations. Et cetera. Elle qui servait à pointer des “faiblesses” théoriques lors des polémiques avait trouvé là un emploi indécent. La rejeter implique l’interrogation permanente et inquiète des raisons, des principes de l’action. La visée utopique n’échappe pas à la dynamique de l’interrogation éthique, celle d’un sujet agissant dans le monde.

Johann Faustus de Hanns Eisler ou la fronde idéologique

Au printemps 1953, un débat culturel devançait le 17 juin : Hanns Eisler publiait Johann Faustus (opéra), provoquant la ire du pouvoir qui toujours sait flairer le danger qui le menace. À l’Académie des Arts, les séances furent nombreuses et houleuses. Dans la séance du 24 mai 1953 s’opposèrent Eisler, soutenu par Walter Felsenstein, Brecht, et un fonctionnaire de la culture Wilhelm Girnus (rédacteur en chef de Neues Deutschland) qui refusait qu’on s’attaquât à un héros national, pis qu’on tournât en dérision (verhöhnt) rien moins que « l’histoire entière de la pensée allemande – die ganze deutsche Geistesgeschichte. » De fait, en opposant Faust — le héros humaniste germanique — au révolutionnaire Münzer, en faisant de Faust une figure de la Misère allemande, Eisler s’attaquait au fondement même de la doctrine officielle qui s’affirmait héritière d’une longue tradition humaniste allemande, ininterrompue, faisant ainsi du national-socialisme un accident, une sorte de catastrophe sans racines historiques. Au mieux, un avatar du capitalisme. Ce faisant, Eisler et Brecht, l’année précédente avec le Ur-Faust interrogeaient les fondements idéologiques de la République démocratique. L’opéra fut interdit, Eisler s’exila un temps en Autriche.

Kantorowicz ne souffle mot sur ce débat. Parce qu’absent au moment où les hostilités se déclenchent ? Parce que le débat est resté interne ? Quoi qu’il en soit des raisons, il manque un moment fort, révélateur d’enjeux qui débordent le champ culturel, et se retrouveront un mois plus tard sur le plan politique, en forme de lutte de classes dans le pays de la «dictature du prolétariat ».

Le 17 juin 1953, fronde prolétarienne

La révolte du 17 juin arrive comme un orage bienfaisant après une longue période de sécheresse. Souhaitée, imaginée en secret, mais pensée improbable, la réévolte estinattendue, si inattendue qu’elle surprend l’intelligentsia.

Il était hospitalisé à la Charité, soumis à des examens médicaux lourds, quand les troubles commencent.

Début juin 1953, une embellie politique — inattendue. Le 11 juin, un « communiqué sensationnel » du Bureau politique (Politbüro) du Comité central de la SED annonce un tournant, accompagné de mea culpa. Un souffle léger d’espoir semble se lever. Le mouvement de l’écriture s’anime, s’élance, Kantorowicz aime à se mesurer aux soubresauts de l’Histoire. On peut se battre, rêver, et même si le rêve devient cauchemar, le chaos est plein de failles, de sorties possibles sur la vie, sur les mouvements de la vie.

Il piaffe, jubile, les infirmières se plaignent du malade qui manque de la plus élémentaire prudence. Les ami/ies s’appellent, se rendent visite. Z. s’étouffe dans les sanglots en lisant l’autocritique des dirigeants qui annonce le nouveau cours. L’air devient plus léger. Les poumons trouvent à s’oxygéner.

Les jours suivants sont publiées les mesures visant à réparer les injustices passées, entre autres les emprisonnements, les dépossessions, etc. Kantorowicz, qui ose à peine y croire, pose une série de questions qui sont aussi, et peut-être plus, des espoirs en points d’interrogation. L’ironie de Kantorowicz torsade un texte où s’accumulent des figures de la force physique qui sont autant de critiques du socialisme réel, la violence feutrée, masquée par les discours, les ordonnances, en devient physique, concrète — démasquée. Un vocabulaire qui tantôt ironise, tantôt archaïse le présent: Garnitur (von Liquidatoren) se dit familièrement des piètres représentants d’un groupe ; Fronvögte-baillis (agents du roi, du prince, des seigneurs) appartient au champ du servage (féodal, impérial, etc.); Kerker évoque les prisons souterraines de l’Inquisition, si souvent représentées dans le cinéma-réaliste-socialiste de la RDA. Le passé est ici figure de la régression politique.

La mort de Staline, la fin d’une ère ? Un recommencement sans camisole de force ? sans baillis ? sans mouvements de matraques ? Sans prévarication ? (Pas avec cette garniture de liquidateurs. Et d’où viendront les autres ? Où sont-ils ? Pas d’inquiétude. On les trouvera. Ils sortiront de l’ombre, ils sortiront des cachots, ils reviendront du bannissement, de l’exil intérieur par choix. Quand la pression cessera, mille sources jailliront. […] De nouveaux visages, de nouvelles capacités jusque-là ligotées par des camisoles, des pensées jusqu’ici bloquées, de l’espoir révivifié, du plaisir à travailler, une relance vitale.)

Stalins Tod, das Ende einer Ära ? Neubeginn ohne Zwangsjacke? ohne Fronvögte? ohne Knüppelschwinger? Ohne Rechtsbeugung? (Nicht mit dieser Garnitur von Liquidatoren. Und woher sollen die anderen kommen? Wo sind sie? Keine Bange. Die finden sich. Die treten aus der Dunkelheit hervor, die kommen aus den Kerkern, aus der Verbannung, aus dem selbstgewählten inneren Exil. Wenn der Druck aufhört, springen tausend Quellen. […] Neue Gesichter, Fähigkeiten, die bislang in Zwangsjacken eingeschnürt waren, Gedanken, die bisher blockiert wurden, entbundene Energien, wiederbelebte Hoffnung, Arbeitsfreudigkeit, Belebung.) (t. 2, 12 juin, p. 362).

On sait aujourd’hui que la contrition de la “clique moscovite” (dixit Brecht et quelques autres) se fait sous la pression du Bureau politique du Parti communiste soviétique qui, après la mort de Staline, exige « un nouveau cours ». La SED adoptait une résolution le 9 juin 1953 et la mettait en oeuvre le 11. Des concessions [N.D.A. aux paysans et à la classe moyenne], des aveux d’erreurs, certes, mais la pression sur les ouvriers des grands combinats se renforce, les normes de travail sont augmentées. Kantorowicz avait raison d’être méfiant. La réponse du monde ouvrier ne tarde pas à venir qui a perçu dans ce moment de flottement, l’indécision du pouvoir.

Le 16 juin, son assistant, Hans Kaufmann, membre du Parti, lui annonce en tremblant l’amorce de mouvements de grèves, contre le régime, chez les ouvriers du bâtiment. Des membres du Parti sont tabassés. Le choc. Normal, pense Kantorowicz, que les couches de la population qui ont été « les plus brutalement exploitées » et réduites au silence se défoulent.

Je me souviens. Je revois la scène de l’éboueur, observé lors d’un séjour à Berlin, je le revois, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, il la vidait, il la rapportait, il remontait dans le camion, et dix mètres plus loin, il recommençait, il descendait du camion, il allait chercher une poubelle, la vidait, la rapportait, remontait dans le camion … De dix mètres en dix mètres, ça fait des kilomètres en fin de service. (Chroniques berlinoises, année 1974-1975).

Kantorowicz s’inquiètent, les débordements risquent de faire des victimes chez les sous-fifres, comme ses étudiants, ses assistants dont beaucoup, avant 1945, étaient encore des membres enthousiastes de la Jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend), voire des soldats. Ils s’étaient engagés avec le même servilité enthousiaste pour le Parti, pour changer la société, pour la paix, la justice, l’humanité… « Ils méritaient d’être épargnés » pense Kantorowicz.

À tort ? À raison ? L’enthousiasme naïf ne serait-il pas aussi complice de la stalinisation ? Peut-on passer des idéaux nazis, des pratiques nazies autoritaires au communisme, sans le contaminer, sans le plomber, sans en briser l’élan libertaire, sans lequel le mot n’a pas de sens ? Le nombre d’anciens nazis qui auraient été recyclés par le pouvoir n’est pas négligeable. 175.000 selon Karl Wilhelm Fricke 8). Reste encore à explorer les manipulations par la Stasi de groupes nazis à des fins de renseignements. De plus, le national-socialisme avait laissé ses traces dans la classe ouvrière, dont une partie avait été séduite (voire « achetée ») par le ‘programme sociale’ du NPD, si on en croit les recherches historiques récentes.


Par-ci par-là des plaintes. Kantorowicz notait au 30 septembre 1955 celle de Victor Klemperer, des gens proches de l’ex-pouvoir nazi étaient maintenant à sa place, l’esprit de l’Institut avait changé. Le 9 mars 1955, Kantorowicz ironisait : Alfons Steiniger avait été choisi comme porte-parole des résistants, lui qui, bien que « non-aryen », avait écrit une lettre à Goebbels l’assurant de son attachement patriotique à la nation allemande (t. 2, p. 538) …

De Berlin-Ouest dévalaient sur l’avenue Unter den Linden, lycéens et “Tangobubis” (les ‘Bobos’ dans le langage des apparatchiks) venus soutenir les ouvriers.

Le lendemain, après des examens médicaux éprouvants, les visites lui sont interdites, il est réduit à lire les journaux qui taisent les incidents, mais s’étalent sur le contentement des dirigeants, sur la joie des nouveaux libérés/rées qui, malgré leur emprisonnement, disent faire confiance au Parti. Le 17 juin, les journaux rendent compte des événements, en dénonçant les provocations de l’Ouest, la manipulation des ouvriers du bâtiment. Le bouc émissaire est trouvé. Les dirigeants s’isolent et se coupent encore un peu plus des masses — ils se hérissonnent - igeln sie sich ein, note Kantorowicz.

Une infirmière lui apprendra que l’état d’urgence a été décrété, que des chars soviétiques protègent le pouvoir en place. Le soir, des amis confirment, la grève est devenue soulèvement général. Incendie de locaux du Parti, démolition du stade Walter Ulbricht, par des ouvriers, des employés, certes, mais aussi par des éléments douteux, entre autres d’anciens nazis qui prennent leur revanche. L’espoir fait place à l’inquiétude.

Le 19 juin, il file à l’anglaise vers l’Académie des arts. La place Robert-Koch est vide, cernée par des chars soviétiques.

Deux jeunes soldats russes étaient assis sur les ruines non encore dégagées d’une maison, et deux petites-filles de cinq ou six ans jouaient avec eux, elles leur tiraient les cheveux, leur dérobaient les bérets, ébouriffaient leurs cheveux blonds. Les beaux jeunes gens riaient de bon cœur.

Zwei junge russische Soldaten saßen auf dem Schutthaufen einer noch nicht abgetragenen Hausruine, und zwei kleine Mädchen von fünf oder sechs Jahren spielten zutraulich mit ihnen, zausten sie, entwendeten ihnen die Mützen, wuschelten ihnen in den dunkelblonden weichen Haaren. Die hübschen Jungen lachten herzlich (t. 2, p. 371).

*

Quarante soldats soviétiques seraient morts durant ce soulèvement, la majeure partie auraient été fusillés pour avoir refusé de tirer. [WEBER, p. 42, note 2]

*

À l’ Académie des arts, il apprend l’étendue du soulèvement qui a gagné Leipzig, Dresde, Rostock, Halle [Halle-Merseburg], un haut lieu du KPD dans la République de Weimar], Magdeburg [un ex-bastion socialiste].

Rudi Engel, directeur de l’ Académie, échangeait au téléphone des propos sarcastiques avec Brecht, quand T. entra précipitamment, lui tendit rageusement un journal, il fallait lire la nouvelle victoire de ce Parti increvable, aux stratégies infaillibles… comme en 1933… ceux, peu nombreux, qui avaient réussi à échapper aux nazis, étaient forcés de croire à ces mêmes discours satisfaits. Se souvenait-il ?

Kantorowicz se souvenait :

Oui, bien sûr, je me souvenais de la victoire de 1933, aussi bien que T. avec qui, à l’époque, dans la cellule du Parti de la Colonie des artistes, place Breitenbach, j’avais appris comment les dirgeants du Parti, les mêmes qui aujourd’hui crient victoire, s’étaient retirés sur leur position stratégiquement inexpugnable, dans leurs bureaux moscovites, tandis que nous les fantassins étions écrasés par les hordes brunes.

Ja, gewiß, ich erinnerte mich an unseren »Sieg« von 1933 ebensogut wie T.., mit dem ich damals in der Parteizelle der Künstlerkolonie am Breitenbachplatz erlebte, wie die Parteiführer, die gleichen, die heute wieder »Sieg« schrien, sich in ihre strategisch uneinnehmbaren Positionen, in die Moskauer Bürostuben, zurückzogen, während wir Fußvolk von den braunen Horden zerstampft wurden. (t. 2, p. 172)

Ecœuré, il revient à la Charité, alchimise son dégoût dans quelques vers raboteux- Knittelvers.

Le 20 juin, dans sa chambre d’hôpital, défilent des amis/ies, des étudiants, des assistants, des collaborateurs. Un besoin de discuter pour y voir plus clair.

Ce qu’ils racontent pourrait donner matière à vingt ouvrages. […] Sur la Potsdamer Platz brûle le local de divertissement rénové, Haus Vaterland. Il a été pillé […] Des actes de brutalité qui rappellent la terreur nazie, donnent des prétextes au rétablissemnt de la paix et de l’ordre, on connaît ça.

Was sie berichten, gäbe Stoff für zwanzig Bücher her. […] Am Potsdamer Platz brennt das renovierte Vergnügnungslokal »Haus Vaterland«. Es ist geplündert worden […]. Roheitsakte, die an Naziterror erinnern, liefern Vorwände – Wiederherstellung von Ruhe und Ordnung, man kennt das. (t. 2, p. 373)

Des victimes innocentes : Kurt Trepte, comédien, est à l’hôpital, sévèrement blessé. Un homme d’honneur qui avait émigré, qui jouait de petits rôles sur les scènes berlinoises. Jupp Naas, professeur de mathématique, rescapé des camps de concentration nazis, et sa femme Malla Naas, rescapée de Ravensbrück. « Des cas isolés ? Hasard ? Je n’en suis pas bien sûr - Einzelfälle? Zufälle? Ich bin nicht ganz sicher.» (t. 2, p. 374).

Kantorowicz s’interroge sur ces résurgences nazies, sur l’héritage des années 1933-1945 qui viennent miner une cause juste. Il y voit le signe même, de ce qu’il est convenu d’appeler la Misère allemande:

Le désir allemand de liberté, toujours tourné vers l’extérieur, toujours agressif, ne comprenant jamais la liberté intérieure (liberté de pensée, liberté de décider de faire le raisonnable) devient synonyme d’oppression pour ceux/celles qui pensent autrement, qui veulent autrement. Qu’une organisation, une formation, un mouvement, s’enjolivent en Allemagne du signe Liberté — et qui ne fait sien ce concept usé, torturé à mort — et ce n’est pas seulement, consciemment ou inconsciemment, la liberté de sa propre conscience, de sa propre volonté, de ses propres aspirations, de son sens de la vie, mais aussi quelques fois : le désir de terroriser, d’asservir les autres.

Der niemals die innere Freiheit (Gedankenfreiheit, Freiheit der Entscheidung, Freiheit, das Vernünftige zu tun) begreifende, stets nach außen gerichtete, stets aggressive deutsche Freiheitsdrang wird zum Synonym für Unterdrückung Andersdenkender, Anderswollender. Wo immer in Deutschland sich eine Organisation, ein Verband, eine Bewegung mit dem Kennzeichen »Freiheit» verbrämt—und wer nimmt diesen abgewetzten, zu Tode gemarterten Begriff nicht für sich in Anspruch—, da ist, bewußt oder unbewußt, nicht nur die Freiheit des eigenen Bekenntnisses, des eigenen Wollens, Strebens, Lebensgefühls gemeint, sondern auch zuweilen: die Terrorisierung, Verknechtung aller anderen. (t. 2, p. 375).

De la vieille histoire, dira-t-il en conclusion. Platon, la Bible nous l’avaient appris. Les martyrs chrétiens ont pavé les voies de l’Inquisition, comme les premiers combattants de l’utopie communiste ont pavé les voies des commissaires qui pratiquent les lavages de cerveau.

Au soir de cette dure journée, il s’interroge sur la responsabilité de l’intelligentsia. Pourquoi n’a-telle pas participé aux mouvements avant qu’il ne soit trop tard ? Pourquoi a-t-elle été prise au dépourvu ? Le désarroi est général – Die Ratlosigkeit ist allgemein. Citant un leitmotiv de Marx De omnibus dubitandum – an allem zweifeln (douter de tout), il s’interroge sur le destin improbable de Marx en RDA :

Ô ciel ! Si Marx avait vécu de notre temps et se serait tenu à ce principe, où, où, dans quel cachot serait-il aujourd’hui ? Si on avait l’humour gaulois, il faudrait écrire une pièce en un acte : Marx et Engels devant la commission de contrôle de la SED.

Du lieber Himmel ! Wenn Marx in unserer Zeit gelebt und sich zu diesem Grundsatz bekannt hätte, wo, wo, in welchem Kerker, in welchem Exil wäre er heute ? Hätte man den galligen Humor, man sollte einmal einen Einakter schreiben: Marx und Engels vor der SED-Parteikontrolle. (t. 2, p. 377)

Lisant les cris de victoire du Parti sur l’ennemi extérieur dans la presse du 21 juin, serait-ce un cauchemar ? se demande-t-il.

*

Ewald, le vieil ouvrier communiste

« Ce qui est le plus nécessaire pour la classe ouvrière allemande, c’est qu’elle cesse d’agir avec l’autorisation préalable de ses hautes autorités. Une race aussi bureaucratiquement éduquée doit suivre un cours complet de formation politique en agissant par sa seule initiative. »
Karl Marx et Friedrich Engels, La social-démocratie allemande (1871
)


Le 24, visite d’Ewald, qui a besoin de vider son sac. Il raconte la réunion de Parti à Weißensee, où les ouvriers qui étaient membres du PCA avant 33, avaient remis leur carte d’adhésion en disant : « Vous n’êtes pas meilleurs que les nazis », « L’exploitation est maintenant pire que dans le capitalisme » ou « Pourquoi a-t-on supprimé le droit de grève aux travailleurs ? Parce que nous sommes nationalisés… fadaises, tout ça… qu’en tirons-nous, si nous devons, toujours plus nous éreinter à travailler et à moins bouffer qu’avant…». Ewald protestait, si les anciens partent, il ne reste que les béni-oui-oui…

Kantorowicz l’avait rencontré en 1932. Antifasciste organisé, il répondit avec son groupe à l’appel de la Cellule des artistes. Il fut passé à tabac par les nazis, puis relâché. Il trouva du travail, épousa Annemarie qui appartenait aux Jeunesses communistes de Wilmersdorf. Durant les premiers temps du nazisme, se sachant surveillé, le couple se tenait tranquille. Des jumeaux, un garçon, une fille vinrent au monde. Ils gagnaient bien leur vie, avaient acquis un lopin de terre dans les Jardins ouvriers, au bord du lac Weißensee. Survint la crise tchèque. En septembre 1938, il entre en résistance, déterre la ronéo qui avait servi en mars 1933, tire de nouveau des tracts que son groupe colle partout dans Berlin, mettant en garde les Berlinois contre les risques de guerre. La Gestapo ne parvint pas à trouver les coupables. Au printemps 1939, après l’occupation de la Tchécoslovaquie, le couple recommence. Il fut immédiatement arrêté et condamné à huit ans de prison. Après deux années d’emprisonnement, sa femme fut envoyée à Ravenbruck, où elle mourut en 1943. En 1944, lors d’un bombardement, ses parents et son jeune fils furent ensevelis.

En septembre 1947, lors d’une commémoration pour les victimes du nazisme, Kantorowicz le revoit et s’étonne de son silence. — On ne savait pas comment les gens s’étaient développés, réponse évasive qui blesse Kantorowicz. Ils se rencontrent quelques jours plus tard, discutent jusqu’à quatre heures du matin. Le Parti l’avait invité à assumer des fonctions importantes. Ewald avait refusé, un bon ouvrier doit rester à son poste.

Dans la circonscription de Weißensee, les anciens avaient la vie dure, qui cherchaient à faire comprendre au Parti la gravité de ce qui s’était passé, et qui n’était pas seulement une affaire d’ennemis extérieurs.

Kantorowicz dit avoir rapporté fidèlement le récit qu’Ewald a fait de la venue d’Ulbricht aux usines Niles. Un moment de démocratie ouvrière, et une page d’Histoire-se-faisant où s’imbriquent le récit de l’événement et les modes d’interprétations. Qui appelle sa traduction.

[Une remarque préalable : en français, vous est à la fois pluriel de tu et forme du voussoiement, en allemand, il existe deux formes : Sie = Vous formule de politesse et ihr -vous, pluriel de tu. Dans ce texte, il importe de sauvegarder la différence : quand les ouvriers s’adressent à Ulbricht, ils usent de la formule de politesse, Sie, une manière de marquer la distance, Ulbricht, lui, les tutoie en camarade et use de la forme ihr, pluriel de tu. Pour les distinguer, j’ai mis une majuscule à Vous comme forme de voussoiement.]

Environ 700 ouvriers occupaient la salle de la culture. Ulbricht arriva, escorté par huit policiers. Lors de son entrée, les policiers l’entourèrent. Les travailleurs hurlaient, sifflaient, criaient, lorsque les policiers montèrent sur scène: — Pfui ! Ei-Ei, qui vient donc là avec tant de fillettes! La Police dehors ! Vive le Führer des travailleurs, qui vient chez les travailleurs avec une couverture policière ! Dehors la police ou dehors Ulbricht ! (Ulbricht parlent à voix basse aux policiers, ils sortent. Un président du « Front national » ouvre la séance; tandis qu’il parle, les policiers reviennent avec des chaises et s’installent au premier rang. Nouveaux cris, sifflements. Les policiers sortent à la demande d’Ulbricht).

Dès la première phrase, Ulbricht est interrompu. Environ 150 ou 200 travailleurs se levèrent, repoussant les chaises et piaffant vers la sortie. D’autres criaient : Assez, arrêtez. Un travailleur se leva et dit : — Ce discours, vous l’avez déjà tenu des dizaines de fois et nous avons entendu tout ça des centaines de fois. Nous voulons parler maintenant de choses concrètes. Un autre travailleur cria :— Tout ça n’a pas de sens. Nous ne comprenons pas ce que Vous dites. Vous demandez que notre jeunesse parlent correctement l’allemand et Vous ne l’avez toujours pas appris. Ulbricht a mis le manuscrit dans la poche de sa veste. Il dit : — Je suis le fils d’un ouvrier, à qui la société capitaliste n’a permis que quatre années d’école. Il ne faut pas m’en vouloir, si je fais parfois aujourd’hui des fautes. Mais, ce n’est pas cela dont il s’agit. Vous ne me comprenez pas, parce que vous ne voulez pas comprendre ce que j’ai à vous dire. Cris : — Hoho !

Au milieu des cris, Ewald s’est levé du milieu de la salle et cria : — Je dois dire, camarade Ulbricht, que tu nous rends les choses difficiles. Comment, nous les simples membres du Parti qui nous tenons au milieu des collègues, devons-nous leur expliquer pourquoi tu viens avec la police!

Ensuite s’est levé le maître Wilke, un ouvrier hautement qualifié de 60 ans. Les Anglais, ex-propriétaires des usines Niles, avaient envoyé chez lui en 1945 des officiers pour l’emmener à Bielefeld. Il resta fidèle à son poste. Il dit à Ulbricht: — Expliquez-nous donc : quand moi je travaille mal à mon chaudron, je file. Vous, Vous avez officiellement avoué que Vous avez politiquement mal travaillé, mais Vous, Vous restez. Et que pensez-Vous faire maintenant ?

(Ulbricht protesta. Aucun ouvrier n’avait jamais été licencié pour avoir mal travaillé, seuls les saboteurs perdaient leur emploi)

L’un d’eux demanda à parler au nom de sa section. Il dit :

— Les travailleurs ont confiance en moi.

Il exigea :

— La suppression des affiches, des résolutions, des images surdimensionnées du chef de Parti, à Weißensee. Nous voulons une ville propre.

Wienke, un syndicaliste demande au nom du Groupe 9 la libération des travailleurs, emprisonnés après le 17 juin. Pour les usines Niles seulement, plus de 100 travailleurs avaient disparu.

(Selon Ulbricht, des travailleurs auraient fui la RDA, et donc les absents ne sont pas nécessairement en prison. Suit une liste de critiques qui portent sur les dysfonctionnements structurels dans l’organisation du travail. Les travailleurs disent ne plus croire aux promesses et au nouveau cours. L’un d’eux invite les politiques à venir en usine discuter avec les travailleurs. Mais, Ulbricht n’est plus capable de changer de méthode, il a donc l’idée saugrenue de soumettre aux voix une résolution. Tempête dans la salle. Il parvient à lire sa résolution, votée à 188 voix contre 500. L’organe du Parti rendit compte de cet affrontement sous une forme idyllique.)

Le 25 juin, après une réunion de routine à l’université, Kantorowicz croise une démonstration des Jeunesses socialistes – FDJ. il se mêle aux passants, « des travailleurs, des employés, des bourgeois qui rentrent chez eux après le travail. »

Sur tous les visages, la haine nue, dans le meilleur des cas, un mépris ricanant. J’entendais : « Maintenant, ils sortent de leur souricière » – « Il y a une semaine, on ne voyait pas une seule chemise bleue » – « Protégés par les tanks russes, ils osent montrer leur nez » – « SED, S icheres E nde D eutschlands (fin certaine de l’Allemagne) » – « Cela ne va durer encore longtemps ». Oui, c’était là la participation enthousiaste de la population.

In all ihren Gesichtern stand nackter Haß, bestenfalls grinsende Verachtung. Ich hörte: « Jetzt kommen die aus ihren Mauselöchern » – « Vor einer Woche war kein blaues Hemd zu sehen » -« Unter dem Schutz von russischen Panzern wagen sie sich raus» -« Totschlagen! » —« SED – Sicheres Ende Deutschlands » -« Lange dauert es sowieso nicht mehr ». Ja, das war die « begeisterte Anteilnahme » der Bevölkerung. (t. II, p. 388)

La presse parlera de « manifestation fidèle de la jeunesse allemande – Treuekundgebung der deutschen Jugend ». Dressée contre « la tentative de putsch fasciste du 17 juin – den faschistischen Putschversuch am 17. Juni. » En tête, les membres du Comité central des FDJ dont Erich Honecker. hipp. hipp, hurra ! Manifestations d’amitié avec les troupes soviétiques. Les passants entendus par Kantorowicz avaient aussi manifesté leur sympathie à la jeunesse défilant…

Le poème ironique de Brecht sur le 17 juin circule sur de petits papiers, entre amis.

Le 3 juillet, Kantorowicz décide de prendre position, pour ses élèves, ses assistants, ses collègues, ils sont venus en masse. Récusée la thèse du complot tramé à l’Ouest, soulignée la responsabilité des dirigeants, des communistes en général, qui ont voté, approuvé des résolutions avec lesquelles, souvent, ils n’étaient pas d’accord. Kantorowicz use du nous, s’impliquant dans cette diatribe aux mots pesés, bourrée de citations, y compris de Staline, sur la nécessité des contractions, porteuses d’avancées. « Seuls les partis qui n’ont pas d’avenir, condamnés à disparaître, ont peur de la lumière et de la critique – Nur Parteien, die keine Zukunft haben, die zum Untergang verurteilt sind, fürchten das Licht und die Kritik. » avait écrit le petit-père des peuples. Irréfutable donc. Personne ne pouvait échapper à ses responsabilités. « Sinon, nous ne valons pas mieux que les nazis qui disaient obéir à des ordres ». Une leçon de dialectique aux tenants de l’éternité qu’il regarde droit dans les yeux. « Avec des individus au garde-à-vous, des suivistes, avec des sujets assujettis, on ne peut pas fonder la société socialiste – Mit Strammstehern und Jasagern, mit »Untertanen« könne man die sozialistische Gesellschaft nicht begründen. » « On aurait entendu une feuille voler » (t. 2, p. 394).

Après avoir vidé son sac, il se sentit plus léger.

Le pouvoir se ressaisit, il en sort renforcé, le “nouveau cours” est régression.

Kantorowicz étouffe de nouveau, le souffle d’espoir fut trop bref. On étouffe avec lui. Il communique sa souffrance. Que faire quand l’Histoire se congèle sous les décrets d’apparatchiks qui ont peur de perdre le pouvoir, parce qu’ils ne peuvent pas changer de peuple, comme le conseillait Brecht.

De temps à autre, il s’offre des éclats, dit quelques vérités, refuse de participer à des réunions ou de signer des condamnations de la ‘restauration’ à l’Ouest, estimant qu’il faut d’abord pouvoir balayer devant sa porte, avant de cracher sur les voisins capitalistes.

J‘ai lu depuis, d’autres récits sur le 17 juin, une date importante qui démasque la fragilité du pouvoir, entame sa légitimité, mais aucun ne rivalise avec celui de Kantorowicz, un récit écrit sur le vif où passent les tensions du taupique qui lézarde les façades du pouvoir. Où les ouvriers deviennent sujets-de-l’Histoire. Des sujets politiques. Dans ces pages, Kantorowicz synthétise les éléments qui font de ce jour, un événement-clé.

Si on résume ce qui se manifeste dans les récits (directs ou rapportés) de l’événement-clé (au sens sociologique) où le trop plein des frustrations débordent dans un mouvement social qui fragilise le pouvoir, en ce 17 juin 1953 :

1. La surprise est générale, en particulier dans les rangs de l’intelligentsia. Les raisons exigeraient des développements qui débordent mon propos. (J’en produit un exemple dans la note 2).

2. L’élément saillant : l’incapacité psychique/intellectuelle d’un Ulbricht, non seulement à comprendre ce qui se passe, mais à s’adapter à une situation nouvelle, à changer les modes de communication, de représentation (Ulbricht faisant voter une motion à des ouvriers en colère pour retrouver une légitimité). Et jouant le jeu de l’enfant d’ouvrier privé d’éducation en terre capitaliste, pour excuser l’emploi d’une vieille rhétorique de Parti, abstraite, que les ouvriers ne veulent plus entendre. Le maître joue la victime. Mais habité par le discours d’une fonction [le 0N du pouvoir], Ulbricht ne parvient pas à dire Je, le retour sur son enfance est une ruse de la fonction-pouvoir qui ne trompe personne.

3. Incapacité où se manifeste une incapacité plus fondamentale à affronter de vrais rapports de force. Une manière de négation du conflit au profit d’une culture de l’étouffement, feutré, très pervers dans ses effets d’inhibition. Logique imparable du nous visant l’homogénéité.

[J'y reviens dans Chroniques berlinoises. Cette incapacité se retrouvait à tous les niveaux de la société. Dans le quotidien. Quand il m’arrivait de perdre patience à la frontière, ou de répliquer avec mauvaise humeur, voire insolence soulignée, à un quelque chose que je percevais comme un ordre, je me heurtais à un mur… de surprise et au silence gêné, y compris chez des policiers des frontières pourtant dotés de pouvoirs arbitraires et exorbitants.]

4. Un renversement (éphémère) mais significatif parce que politique : les représentants de la « dictature du prolétariat » jugés par des prolétaires qui dénoncent leur peur des prolétaires (protection policière, « les fillettes » d’Ulbricht), leur demandent de quitter leur poste pour incapacité, suivant le principe de l’égalité de traitement (un ouvrier incompétent perd son poste), et de nettoyer les villes, souillées par le culte de la personnalité (rendre la ville, en ce cas Weißensee, propre !). La perte de légitimité politique est drastique. L’usurpation devient manifeste, et seuls les chars soviétiques peuvent rétablir la dictature-des-quelques-uns sur le prolétariat. Intervention qui par ailleurs, manifeste l’impuissance des polices d’État et donc de l’État lui-même.

5. La somme des frustrations, colères, accumulées dans tout le corps social (regards et commentaires hostiles des passants devant le défilé des FDJ) est une bombe à retardement.

Ces éléments comme effets du système lui-même, qui donc se retrouvent lors des contestations de 1988-1989, à un moment où la situation internationale a changé dans les deux blocs, où le pouvoir doit faire face, dans la durée, aux stratégies souples et à la détermination calculée des opposants, auront raison du système.


Dans un échange avec Philippe Mangeot, Carlo Ginzburg remarquait en parlant de l’étonnant meunier frioulien, Menocchio, interrogé par l’Inquisition :

« Mais ce qui m’a intéressé dans ce procès, c’est que le contrôle ne fonctionne pas à 100 %. Quelque chose ne marche pas, il y a du sable dans les engrenages. En fait, je crois que les systèmes et les projets ne fonctionnent jamais complètement c’est peut-être un point de vue italien (rires). La réalité est toujours plus molle, plus floue qu’on ne pense. Pour la penser, il faut montrer l’écart entre les systèmes et leur fonctionnement imparfait.

C’est pour moi une question de méthode : il faut partir du sable dans l’engrenage. Si on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées.»

Janvier 2002

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1. Journal allemand, New York, le l5 août 1945, t. 1, p. 96.
La pagination du tome 1 est celle de l’édition Kindler : ALFRED KANTOROWICZ. Deutsches Tagebuch, erster teil, verlegt bei Kindler Verlag, München, 1959.
La pagination du tome 2 est celle de l’édition suivante : Alfred Kantorowicz, Deutsches Tagebuch, Zweiter Teil, Verlag Klaus Guhl Berlin, 1979.

2. Dans les Écoles supérieures (Hochschulen), le nombre des enfants d’ouvriers, de paysans progresse de manière significative, on passe de 19 % en 1945-1946, à 36 % en 1949. Le nombre d’étudiants double de 1951 à 1954, le pourcentage des enfants d’ouvriers, paysans passe à 53 %, in WEBER, Hermann, Die DDR 1945-1990, 3., überarb. Und erw. Aufl. – München: Oldenbourg, 1999. (Oldenbourg-Grundriß der Geschichte; Bd. 20), p. 26 ; p. 40.

Dans le champ culturel, les subventions permettront à Brecht (pour ne citer que l’exemple internationalement connu) de réaliser, en moins de 5 ans, le théâtre de ses rêves, somptueux, à un moment de pénurie généralisée. Un théâtre qui fera Histoire, dans les coins les plus reculés et inattendus du monde. Un théâtre POUR le peuple qui, en période de pénurie [cf. le 3è paragraphe du document annexe], rêve non pas d’un théâtre somptueux qui lui coûte la peau des fesses, mais du Pays de cocagne regorgeant de biens matériels. Le rêve de Brecht, nourri des frustrations de l’exil et le rêve du ‘peuple’ appartiennent à deux ordres différents, qui ne sont pas réconciliables en quelques mois, pas même en quelques années. De plus, Brecht critiquait le capitalisme, dont rêvaient les Ossi… De fait, le Berliner Ensemble était surtout fréquenté par les Wessi berlinois. La critique souvent féroce du régime “socialiste” se sédimente dans des poèmes, qui restent inconnus du grand public des deux côtés de la frontière. Brecht reste un exilé… de l’intérieur. Fermant les yeux sur l’exploitation des ouvriers en terre socialiste. Après le 17 juin, il écrira un poème dans lequel il évoque un cauchemar : les exploités le montraient du doigt. Le 17 juin le fissure gravement. Il meurt trois ans après.

Par ailleurs, l’investissement massif  de la RDA dans la culture est producteur de contradictions: d’un côté la dictature pérennise la tradition de l’Untertan, de l’autre la culture, même dirigée, tend à émanciper, le théâtre et le cinéma, en particulier, deviendront des espaces de clins d’oeil critiques, perçus, entendus, compris par le seul public de la RDA (j’en produis des exemples dans Chroniques berlinoises). On a tendance à sous-estimer et le nombre et les formes de résistance plus ou moins frontales, et à s’attarder sur les formes visibles, relayées largement par les médias de l’Ouest, mais les « grains de sable » étaient nombreux qui faisaient grincer la machinerie politique. Les témoignages et les archives du MfS (stasi) ont commencé à jeter les bases d’une histoire plus complexe. Le cas de Wolf Biermann est intéressant qui déclencha discussions et protestations dans toute la RDA et dans toutes les couches sociales.

3. Le Parti socialiste unifié – Sozialistische Einheitspartei Deutschlands créé en avril 1946, de la fusion des partis communiste et social-démocrate.

4. Le 20 décembre 1952, le Comité central de la SED avait approuvé les procès pragois contre Slansky. Le 28 novembre 1952, Kantorowicz commentait avec ironie le procès étrange-unheimlich et le 30 novembre, il citait la lettre du fils de Slansky, publiée dans Neues Deutschland, dans laquelle celui-ci demandait la peine de mort pour son père. « Monstrueux-monströs », « langage de Streicher-die Sprache Streicher », « atmophère des interrogatoires de la Gestapo », etc., la colère est frémissante et les parallèles nazisme/stalinisme développés sur deux paragraphes (t. 2, p. 335).

5. Le Ministère pour la sûreté de l’État- Ministerium für Staatssicherheit fut créé quatre mois après la création de la RDA, le 8 février 1950.

6. Peter Huchel, poète, était rédacteur en chef de la revue Sinn und Form. Après le 17 juin, suivant la logique du bouc émissaire adoptée pour couvrir les questions posées, le pouvoir voulut imposer à la revue une ligne offensive contre l’Allemagne de l’Ouest, sa « remilitarisation et sa déshumanisation de la vie de l’esprit ». Dans la séance plénière du 26 juillet 1953, Brecht intervint pour défendre la revue, soulignant, entre autres, sa renommée internationale. Le pouvoir recula, mais il voulut limiter l’auto-responsabilité de la rédaction. Huchel refusa. Il écrivit une lettre ferme et digne datée du 30 septembre 1953, envoyée en recommandée. Rappelons que la défense du Faustus de Hanns Eisler par Ernst Fischer avait paru dans Sinn und Form. Huchel démissionnera en 1962, après la séance de l’Académie des arts du 19 juin 1962. Dans le compte-rendu de la séance se donnent à lire griefs, idéologiques, mais aussi personnels d’écrivains non publiés, formulés par Hermlin qui souhaitait que la revue s’ouvrît sur la vie artistique de la RDA, définie comme « culture  socialiste nationale-sozialistische Nationalkultur ». « La revue pass(a) aux mains de Bodo Uhse à dater du 1er janvier 1963 » (compte-rendu de séance du 2 octobre 1962).

7. Manfred KRUG, ABGEHAUEN, Ein Mitschnitt und Ein Tagebuch, ECON-Verlag, Düsseldorf, 1995.

8. Karl Wilhelm Fricke, Mfs intern, Macht, Strukturen, Auflösung der DDR-Staatssicherheit Analyse und Dokumentation, bei Verlag Wissenschaft und Politik Claus-Peter von Nottbeck, Köin, 1991.


ANNEXE
P.-S. août 2009
J’ai retrouvé dans mes archives, un article de  L’OBSERVATEUR du 18 JUIN 1953, N° 162, daté du 16 juin, la veille de la révolte, qui fait état de la grave crise politique, économique que traverse la République démocratique.
LE  TOURNANT EN ALLEMAGNE ORIENTALE
DÜSSELDORF, 16 juin (De notre correspondant particulier).
LES commentaires sur le tournant sensationnel opéré la semaine dernière en Allemagne orientale, d’abord par le Parti Socialiste Unifié (S.E.D,), puis par le conseil des ministres, ont mis l’accent sur le sens et la portée internationale  de la nouvelle orientation, l’initiative venant de toute évidence de M. Semionof. Cependant, quels que soient les desseins soviétiques à longue échéance que le renversement de politique dans la République démocatique allemande (D.D.R.) doit servir, il représente d’abord un trournant de politique intérieure dont les effets sont immédiatement sensibles, dans l’Allemagne orientale d’abord, à Berlin-Oueàt et en Allemagne occidentale ensuite (1).

Indépendamment de l’offensive de paix soviétique, ce renversement était devenu nécessaire en lui-même à cause de la détérioration rapide, ces derniers mois, de la situation en Allemagne orientale, aussi bien sur le plan politique, économique et financier que sur celui des luttes internes au sein du S.E.D.

La crise du ravitaillement n’a cessé d’empirer après le bref intermède du début du printemps. Les minimes rations officielles, notamment de beurre et de margarine, n’étaient plus honorées; dans les H.O. (magasins à prix libres), l’approvisionnernent ne se faisait plus que très irrégulièlement. Le gouvernement était obligé de prendre des mesures d’une extrême sévérité pour diminuer tant soit peu la demande notamment par le retrait des cartes de ravitaillement à de nombreuses catégories de la population, appartenant aux classes moyennes ou exécutant des travaux « non-essentels ». (Cette mesure affectait 2 millions de personnes.)

À cette crise alimentaire s’en ajoutait une non moins grave dans l’approvisionnement en produits industriels de large consommation, notamment en textiles, assez abondants encore il y a un an, et, vers la fin de l’hiver en matériel de chauffage (briquettes, etc.).

Les causes de cette pénurie vont multiples, la spéculation y a certainement joué un rôle. Mais le raidissement de la politique gouvernementale depuis la proclamation en 1952, de la « construction du sociealisme »  s’est poursuivi pendant et durant l’hiver et a incontestablement aggravi la situation. Le 1er janvier 1953, le droit de vendre les surplus agricoles à des prix libres fut supprimé, jusqu’alors, lis étaient achetés par des entreprises commerciales d’État à des prix cinq fait supérieurs à ceux obtenuis par les paysans pour leurs fournitures obli.gatoires à I’État ; c’étaient les principales ressources financières des paysans qui disparaissaient… Puis, après des mois de tractations, on accrut considérablement les fournitures obligatoires des paysans – celles de viande et d’œufs furent augmentées de 30%., cel!es de lait de 35 %. La campagne contre la spéculation et le commerce privé s’accentua sans cesse, des milliers de petits entrepreneurs. qui avaient été les principaux fournisseurs de la population en biens de consemribtion. passèrent a une forme de résistance passive qui s’avéra tragiquement efficace ; ils s’évadaient vers l’Ouest abandonnant à l’État des usines vidées de matières premières et souvent de machines.

Non moins grave avait été la crise financière, provoquée par l’accroissernent rapide et imprévu des dépenses rnilitaires. Dans le communiqué du conseil des ministres concernant les fautes comrnises, il est spécifié que « des moyens budgétaires considérables avaient été utilisés à des dépenses non prêvues par. Ie plan quinquennal ». De telles  « dépenses considérables » ne peuvent se rapporter qu’à celles relatives aux préparatifs militaires et, notamnient à celles du « Dienst für Deutschland ».

Il en est résulté une pénurie de moyens d’achat dans l’industrie, un retard des investiscsements et une accumulation des stocks, et cela au moment où il fallait redoubler d’efforts, le plan n’ayant été réalisé que pour 92% l’an passé.

Une grave crise politique

Les difficultés politiques étaient aussi graves. Le conflit avec l’Église protestarite était d’autant plus pénible que ses principaux chefs menaient campagne, en Allemagne occidentale, contre la remilitarisation et pour les pourparlers avec l’Est. La bonne volonté du gouvernement de Pankow à s’engager dans la vote des négociations devenait sujette à caution à partir du moment où il ce mettait à persécuter les partisans les plus énergiques de ces nêgociations. En s’attaquant à l’organisatîon de jeunesse « Dîe junge Gemeinde », le gouvemement de la D.D.R était arrivé dans une impasse : avancer, c’était engager un Kirchenkampf de grande envergure; reculer,  c’était reconnaitre explicitement son tort et «  perdre la face ». M. Semionov n’a pas hésité à choisir cette solution. Mais, une importante fraction du S.E.D. lui avait sans doute préparé cette voie en augmentant, au cours des dernières semaines, sa résistance à la politique extrémiste de M. Ulbricht.

Car on ne saurait douter que la crise intérieure du S.E.D., ouverte par le limogeage de Franck Dahlem, était intimement liée à la discussion sur la tactique à employer devant les difficultés économiques et politiques chaque jour grandissantes. MM. Ulbricht, Matern, Hermann Axen semblent avoir été les partisans d’un raidissement de plus en plus fermee, politique qui, du moins y a quelques semaines, paraissait avoir l’accord des autorités soviétiques. (Autre innovation sensationnelle : les communiqués d’auto-critique admettent explicitement la co-responsabilité de ces autorités dans les erreurs conmises!). Il y a à peine sîx semaines, Ulbricht préconisait encore d’accélérer la «constriietion du socialisme » et qualifiait la « Junge Gemeinde », aujourd’hui solennellement autorîsée à fonctionner, « d’organisation de camouflage pour l’espionnage, le sabotage et la campagne guerrière des Etats-Unis ». Le prestige d’Ulbricht résistera-t-il au revireinent qui vient de reproduire ? Aussi, n’avions-nous pas tort de prévoir (2) lors de I’élimination de Dahlern, que.l’affaire n’était pas terminée et que la décision d’Ulbricht pourrait bien être se perte, du moins en tant que grand chef du S.E.D.

Le tournant, cependant, n’est encore que tactique. Pour le moment, le S.E.D. ne lâche aucun d« leviers de commande politiques et économiques dans la zone orientale , l’amnistie même se limite aux condamnés de droit commun. Mais la panique qui s’est emparée de certains milieux du S.E.D. a des causes plus profondes. Dans l’ignorance complète où ils se trouvent des projets à longue échéance des autœltés soviétiques, ils se demandent s’ils ne seront pas un jour « làchés » par Moscou et si, pour imposer l’unité de l’Allemagne, l’U.R.S.S. n’accepterait pas la liquidation pure et simple des positions tenues par le S.E.D. Quoi d’étonnant, dans ces comditions, qu’après le déclenchement de l’offensive de paixsoviétique, la tentation de prendre à tout prix des gages sérieux  pour parer à une telle éventualité a été trop forte pour qu’on puisse y résister ? On pourrait accuser M. Ulbricht, cette fois non sans raison, de « manquer de confiant  en l’Uunion Soviétique »…

Pierre GOUSSET.

(t) Le jour même où cet article nous parvenait, une importante manifestation ouvrière se déroulait à Berlin-Est.
(t) Voir « L’Observateur » du 14 au 21 mai 1983


Kantorowicz de retour in Germania, 1b)

Plan

1a)

Le chaos comme espace des possibles
Stalinisation à l’Est/ ‘Restauration’ à l’Ouest
Ernst Bloch : l’utopie comme « Wunschträume » (rêves du désir) mise à l’épreuve
Hanns Eisler, Brecht ou la fronde idéologique
Le 17 juin 1953, la fronde prolétarienne
Ewald, le vieil ouvrier communiste

1b)

Auschwitz
La Littérature comme acte de résistance
Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

*

JOURNAL DE LECTURE

I

AN 1953

Auschwitz

Cette année-là, en août 1953, Kantorowicz obtient l’autorisation de sortie, grâce à l’obstination des Polonais qui ne cessent de renouveler leur invitation pour vaincre « l’entêtement – Sturheit » des apparatchiks teutons. Voyage ambivalent. Bienfaisant d’abord. Il découvre que les Polonais ont édité son Journal d’Espagne, interdit de publication en RDA, qu’ils ont archivé la collection de la revue Ost und West, interdite par Ulbricht & Co. Du baume sur les plaies du Don Quichotte. Ce voyage, écrit-il, est « un tonique » dont il usera « avec parcimonie pour parvenir à surmonter, ce qui m’attend ici -Ein Tonikum. Ich werde die Belebungsspritze möglichst haushälterisch aussparen, um das, was mich hier erwartet, überstehen zu können ». (t. II, p. 414).

Durant ce séjour, il se rend à Auschwitz. Un dur moment de vérité. Comme beaucoup d’Allemands, juifs, il se sentait plus allemand que juif, malgré l’exil et les souffrances de l’exil, malgré les pertes, (il est un des rares survivants de sa famille). À Auschwitz, devant les amas de chaussures, de cheveux, de dentiers…, il s’interroge, pour la première fois, sur sa germanité. Les pages du Journal, écrites après son retour, sont douloureuses. Bouleversantes.

« L’exposition sur l’emplacement de l’ancien ghetto de Varsovie où des centaines de milliers de Juifs furent abattus comme du bétail galeux, et le camp d’Auschwitz, conservé comme mémorial terrifiant, où comme il est dit, plus de 2 millions d’êtres humains ont été gazés comme des punaises, cela ne s’oublie plus jamais. Les baraques avec les cheveux des femmes (qu’on n’a pas eu le temps de transformer), les monceaux de milliers de chaussures, parmi lesquelles de petites chaussures d’enfants, les dentiers, dont on a arraché les couronnes en or. […]

« — non cela ne s’oublie pas, cela ne s’oublie plus jusqu’à la fin de la vie. Je me tenais debout devant la montagne de chaussures et je pensais, peut-être que l’une ou l’autre de ces chaussures appartenait à tante Lotte, une femme douce, mince et tendre, qui m’était la plus chère parmi les parents, ou peut-être à la grand tante Sophie, que l’on a déportée ici à l’âge de presque 80 ans ; ou à l’oncle George, l’ingénieur correct, paisible et à l’oncle Erich, l’employé des AEG, blond aux yeux bleus ou à mon ami de jeunesse Hans Arno Joachim, un scientifique rêveur, qui était trop maladroit pour échapper à temps à la France, [...].

« On a pensé et repensé cela des centaines de fois, on a essayé de se représenter pour s’en approcher, et pourtant lorsque je vis à Auschwitz les fours crématoires, les baraques de la mort, le mécanisme des  massacres à la chaîne, lorsque je me tins debout devant les tours des valises abandonnées, des vêtements, des chaussures, des cheveux de femmes, je fus violemment saisi par la vision de ceux qui m’étaient les plus chers qui, après l’irreprésentable horrible fin, avaient encore été utilisés, convertis commercialement comme matière première pour la fabrication des tapis avec les cheveux des femmes gazés, de savon avec la graisse des corps torturés, de lampes avec la peau humaine.

« Die Ausstellung auf dem Gelände des ehemaligen Warschauer Ghettos, wo Hunderttausende von Juden wie räudiges Vieh abgeschlachtet wurden, und das als grausiges Mahnmal erhaltene Lager von Auschwitz, wo, so heißt es, mehr als zwei Millionen Menschen wie Wanzen vergast worden sind — das vergißt sich nie mehr. Die Baracke mit den Frauenhaaren (die nicht mehr zur “Verwertung” kommen konnten), die Stapel von Zehntausenden von Schuhen, Kinderschühchen darunter, die Gebisse, aus denen die Goldplomben sachgemäß herausgebrochen worden sind, […]

« —nein, das vergißt sich nicht, das vergißt sich nicht mehr bis ans Lebensende. Ich stand vor dem Berg von Schuhen und dachte, vielleicht gehörte der eine oder andere Tante Lotte, der zarten, schmalen, sanften Frau, die mir von all meinen Verwandten die vertrauteste war oder vielleicht Großtante Sophie, die man mit fast achtzig Jahren noch hierher abtransportiert hat; oder Onkel Georg, dem redlichen, stillen, korrekten Ingenieur, oder Onkel Erich, dem blonden, blauäugigen mittleren Angestellten bei der AEG, oder meinem Jugendfreund Hans Arno Joachim, dem versponnenen Wissenschaftler, der zu unbeholfen war, um rechtzeitig aus Frankreich zu entkommen, […].

« Man hat das alles tausendmal überdacht, sich vorzustellen versucht, um vor sich selber damit zu Rande zu kommen doch als ich in Auschwitz die Gasöfen, die Todesbaracken, den Mechanismus der Schlächterei am laufenden Band sah, als ich vor den aufgetürmten hinterlassenen Koffern, Kleidungsstücken, Schuhen, Frauenhaaren stand, ergriff mich übermächtig die Vision, daß manche von den mir Liebsten hier nach dem schrecklichen, dem nicht vorstellbar grausigen Ende womöglich noch ausgeweidet worden waren zur «geschäftlichen Verwertung», Rohstoff für die Fabrikation von Teppichen aus dem Haar der vergasten Frauen, von Seife aus Fettbeständen der gemarterten Körper, von Lampenschirmen aus Menschenhaut.»

« Je n’avais plus en tête le nombre abstrait de milliers, de millions; je voyais tante Lotte devant moi, et Hans Arno, j’aurais presque dans un mouvement réflexe tendu le bras pour les toucher, tant je les voyais avec précision. Et subitement, j’eus comme le sentiment qu’ils me regardaient, m’accusant. Jamais avant, je ne m’étais senti si totalement juif comme en ce moment, lié à eux et à eux seulement, et je me demandai dans cet état de sidération, dans lequel j’étais tombé, si j’avais bien fait de revenir en Allemagne comme Allemand, de me considérer comme faisant partie de ce peuple, de m’identifier à lui.

« Ich hatte keine abstrakte Zahl von Hunderttausenden oder Millionen mehr im Sinn; ich sah Tante Lotte vor mir und Hans Arno, ich hätte beinahe in einer Reflexbewegung den Arm ausgestreckt, um sie zu berühren, so deutlich sah ich sie. Und plötzlich war mir, als ob sie mich anklagend ansahen. Nie zuvor habe ich mich so völlig als Jude gefühlt wie in diesem Augenblick, nur mit ihnen verbunden, und ich fragte mich in dem benommenen Zustand, in den ich geriet, ob ich recht daran getan hatte, als Deutscher nach Deutschland zurückzukehren, mich zu diesem Volk zu bekennen, mich mit ihm zu identifizieren. (t. II, p. 415-416)»

Il faut avoir lu les différents Journaux d’Alfred Kantorowicz pour comprendre la profondeur abyssale du désarroi moral, politique, de ce communiste qui, en 1953, découvre la réalité concrète de l’Extermination, qui s’interroge sur son identité — après avoir douté des valeurs qui ont balisé ses engagements politiques. L’amertume de la ciguë.

Le 8 septembre 1953, à Bansin 10), il note :

« Des espoirs secrets, des illusions, des rêves utopiques qui pourraient se blesser à la réalité, je n’en ai plus. Je construirai des murs autour de moi encore plus hauts et encore mieux calfatés.

« Geheime Hoffnungen, lllusionen, Wunschträume, die sich an der Wirklichkeit wund stoßen könnten, habe ich nicht mehr. Ich will die Mauern um mich noch höher bauen und noch besser abdichten. (t. II, p. 421)».

La Littérature comme acte de résistance

Dans ce naufrage, il ne parvient pas à écrire. Même si, et c’est notre chance, il a gardé la pratique du Journal, une manière de s’oxygéner en laissant libre cours à ses colères salutaires, ses haines. Son activité de Professeur de Littérature à l’université Humboldt lui apporte quelques satisfactions, et de possibles revanches qui sont des formes de résistance à l’oppression. Il se sert de textes de Brecht, de certaines scènes de Grand Peur et Misère du IIIe Reich, « La croix à la craie, L’espion, L’heure du travailleur, se lisent comme un pamphlet écrit aujourd’hui contre le régime d’Ulbricht » (t. II, p. 425). Galilée devient la métaphore de toutes les formes d’inquisition. Le roman de Bredel, Ton frère inconnu, qui montrait la résistance d’un travailleur durant le nazisme, sert à dénoncer l’oppression présente, “socialiste”. La scène de la visite d’un haut responsable, Reichstreuhänder, qui invite les ouvriers à dire en toute franchise où la chaussure fait mal, assurant que les critiques sont bienvenues, produit des échos, sans avoir à la commenter. Les étudiants comprennent les choix.

« Je lis in extenso la scène. Il faudrait vraiment être des imbéciles, qui, en écoutant, ne se rappelleraient pas les visites de nos «Reichstreuhänder» dans les usines après le 17 juin.

« Es müssen schon besondere Dummköpfe sein, die sich dabei nicht an die Besuche unserer »Reichstreuhänder« in den Großbetrieben nach dem 17. Juni erinnern.» (t. II, p. 426)

La littérature comme outil de dévoilement et espace de résistance, où le Je tente de s’affirmer en se construisant libre, espérant devenir sinon un modèle à imiter, du moins un support. On comprend pourquoi les pouvoirs s’en méfient. Pourquoi les sociétés démocratiques en font une marchandise parmi d’autres, une manière de neutralisation.

L’année 1953 est aussi nécrologie. Les amis, c’est-à-dire pour Kantorowicz des compagnons de luttes, meurent. Chaque fois, il dessine une petite miniature, la tonalité en est toujours chaleureuse. Au printemps, Erich Weinert disparaissait. Un fidèle compagnon de lutte et un ami fiable, qui partageait la même aversion (Abscheu) d’Ulbricht et de Becher. En automne, c’est Friedrich Wolf qui mourait «profondément désespéré, résigné, au bout de sa capacité de résistance». L’année s’achève sur la mort Rudolf Leonhard, mort de désespoir - Er ist hier in Verzweiflung zugrunde gegangen (19 décembre 1953). Lui qui attendait quelque reconnaissance pour son passé de combattant anti-nazi malmené par l’Histoire, fut mis au ban de la société socialiste. Alors que d’anciens nazis devenus communistes pouvaient voyager, ON lui interdit de sortir. Du mépris. Y compris de « dame Seghers », que Kantorowicz ne tenait pas en grande estime, après l’avoir vue rafler de la nourriture pour les siens sur le bateau qui les conduisait vers un ailleurs moins incertain que l’Europe. Kantorowicz ignore l’indulgence pour les comportements mesquins qui lèsent ses semblables en des temps difficiles. Leonard avait dit à Grotewohl qu’il désirait émigrer. La mort le délivra.

« Le vide se fait autour de nous – Es wird leer um uns.» (t. II, p. 427)

L’année 1953 se termine noire, comme elle a commencé. Le mouvement de l’écriture en devient lent, presque ennuyeux, quelque chose qui ressemble à de la rumination, car le pouvoir rumine et se répète, Kantorowicz s’y englue.

Dans les pages de l’année 1954, l’ironie se fait toujours plus mordante, les comparaisons, les parallèles avec le régime nazi, se multiplient, il est question des SA d’Ulbricht, des McCarthys rouges… qui ont définitivement remporté la victoire. Le 30 mai 1954, il analyse des affiches qui invitent au rassemblement de Pentecôte des FDJ (Jeunesses communistes):

« Au premier plan, deux jeunes gens blonds comme la paille avec des visages inexpressifs, et un sourire dentifrice, au milieu, une jeune fille à la tête carrée, blonde comme les jeunes gens, hanche large, vigoureuse et montrant aussi ses dents. Légèrement de côté, derrière ces trois prototypes de la force et de la joie de vivre germaniques, un défilé sans fin de colonnes marchant au pas avec des drapeaux au vent, chemises bleues uniformes, comme sont uniformes les visages aux contours vagues et sans vie des garçons et des filles.» (t. II, p. 457-458)

Ces “nouveaux Siegfrieds” marchent sur des adversaires caricaturés, Adenauer, des officiers SS, « Une affiche nazie » dit-il justement. Une affiche semblable aux dessins nazis publiés dans le Stürmer, les adversaires du communisme remplaçant les Juifs. Le Ungeist 11) est ressuscité – dieser Ungeist […] (ist) wieder auferstanden.

Le désenchantement est si profond qu’il fait des cauchemars où figures du nazisme et du communisme se superposent. S’y lisent la solitude, le désarroi, les blocages, l’angoisse. Cauchemars clairvoyants qui anticipent sur sa fuite. Une forme de maturation inconsciente, on ne saute pas dans le vide de gaieté de cœur, après avoir patiemment reconstruit une vie, professionnelle en particulier, qui apportait des satisfactions.

Pentecôte 1954, il note un cauchemar. Kafkaïen. Maïakovskien aussi. Une gare, ses papiers et bagages sont sous clés dans une salle de consigne. Personne à qui s’adresser. Le train va partir, il aperçoit deux fonctionnaires des chemins de fer, tente de s’en approcher, sans y parvenir. Pour pouvoir prendre le train, il renonce à les approcher, sa liberté en dépend. Il s’adresse au chef de gare, prêt à donner le signal du départ. La gare est vide, le chef de gare est indifférent à sa détresse. Il n’a pas de papiers, pas d’argent. Lentement, le fonctionnaire se transforme, grandit, s’élargit, son crâne atteint le toit de la gare. Du haut de sa nouvelle grandeur, il lui dit : Mais que voulez-vous donc au fait ? Vous n’étiez même pas chez les SA. (t. II, p. 459-460).

La gare, le train, l’indifférence, le nazisme, cauchemar de l’exilé…

Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine

L’année 1954 s’achève sur des notes d’un voyage en Chine, précédées du titre: Dictature de la raison/Notes sur un voyage en Chine. Dans le cadre d’un échange universitaire, il s’envolait pour la Chine, le 15 novembre. Le Professeur Feng, germaniste, chef de la délégation culturelle chinoise en RDA, désirait un collègue, expert en littérature moderne, de Gerhart Hauptmann à Thomas et Heinrich Mann. Personne d’autres ne remplissant les conditions posées par le professeur Feng, Kantorowicz, qui s’était retiré à Bansin, devenu «son refuge» fut prié de se rendre immédiatement à Berlin pour être vacciné et préparer son voyage. En moins de cinq semaines, tout était prêt pour son départ. Il accepta l’offre avec joie. D’autant qu’il n’avait rien demandé, pas fait de compromis et qu’il pouvait donc se livrer aux joies de la découverte sans remords.

À l’époque, fait-il remarqué, les artistes, peintres, écrivains, musiciens voyageaient beaucoup, ils n’écrivaient plus, ne peignaient plus, ils/elles se contentaient de représenter la RDA dans différentes instances internationales. Une manière de domestication relativement efficace.

Le voyage dura trois mois. Il fit des conférences sur Brecht, Heinrich Mann, Hauptmann, etc., observa, fréquenta les théâtres, vit et revit les classiques de l’Opéra de Pékin, le théâtre d’agitation qui avait pour objet la Révolution et la guerre de Corée, mais aussi Tchekhov et Gorki, «dans des mises en scène qui égalaient celles de Reinhardt». Comme tout Occidental qui ignore la langue, il scrutait les apparences pour trouver des entrées dans une culture aussi différente que la culture chinoise. Il avait lu les écrits de Mao Tsé-toung sur L’art et la littérature, censurés en RDA, et publié en 1949, l’essai sur La littérature en Chine (Cahier 2, p. 6-14; Cahier 3, p. 27-33), traduit de l’anglais par son collaborateur Maximillian Scheer.

Le voyage en Chine n’apprend rien qu’on ne sache sur Kantorowicz : un être libre, qui sait regarder, ne s’en laisse pas conter, « vieux jeu » dit-il de lui-même, très vif, irascible même, qui souvent perd patience et envoie promener sans ménagement les représentants trop zélés des pouvoirs quels qu’ils soient (gendarme français, apparatchik…). Du trop plein qui déborde. En Chine, c’est une jeune femme, chargée de le conduire et de le surveiller qui, étonnée, subira l’éclat.

En revanche, les notes de voyage permettent de compléter la galerie de portraits des internationalistes, anglais, allemands, combattants de la liberté sur tous les fronts. Il évoque deux figures, un homme, une femme. Leur goût de l’aventure épouse les désirs de justice sociale. Mais je pourrais dire aussi que les désirs de justice activent l’esprit d’aventure, le goût du risque, etc., dynamisés par le vent de l’Histoire.

À Pékin, il revoit Fritz Jensen qui fut médecin dans la 13e Brigade. La guerre d’Espagne perdue, avec quelques autres brigadistes, Jensen allait se battre auprès des Chinois contre les Japonais. Rejoignait Mao Tsé-toung, se maria et devint citoyen chinois. Ils s’étaient revus deux fois dans les années cinquante en RDA. Les doutes croissants de Kantorowicz sur le communisme embuèrent leurs rencontres. Jensen pensait que les perversions des régimes communistes n’étaient que des «maladies infantiles» qui disparaîtraient, le but principal atteint, à savoir du pain pour tout le monde. L’Histoire lui a donné tort.

Kantorowicz s’interroge, revient une fois encore sur le trop célèbre vers d’un song de L’Opéra de quat’sous : « D’abord la bouffe, ensuite la morale – Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral », vers repris dans l’immédiat après-guerre pour écarter les leçons de morale que les vainqueurs dispensaient aux vaincus, et dont Brecht aussi regrettait le sociologisme primaire, lors de son retour en Allemagne en 1947. S’il est vrai, concède Kantorowicz, que la question du bol de riz se pose autrement en Asie pour des millions d’affamés, et qu’il ne peut y avoir de liberté là où règne la faim, il tient à réaffirmer le lien dialectique, nécessaire, entre les deux éléments, la bouffe et la morale, précisant ainsi ce qu’il entend par morale : « ordre social raisonnable, éthique, libre-pensée – lies: gesellschaftliche Vernunft, Ethik, freies Denken » (t. II, p. 505). Si les fondements même de la vie doivent être assurés, ils ne peuvent suffire au socialisme. Il y faut pour reprendre une expression de Heine, un morceau de pain spirituel – Stückchen Geistesbrot.

Les rencontres de Kantorowicz et Jensen à Pékin furent néanmoins productives. Jensen qui avait combattu aux côtés des Vietnaniens, participé à la défaite des Français à Dien Bien Phu, décrivait les différences entre les combats des partisans en Espagne et en Asie. Il l’aidait aussi à déchiffrer les codes au quotidien, en soulignant parfois les racines culturelles très anciennes, de certaines pratiques ’modernes’ dont la vigilance chinoise– Wachsamkeit.

La seconde figure évoquée : Agnes Smedley, « l’indomptable rebelle qui n’aurait jamais pactisé avec les puissants – Die unbändige Rebellin, die mit keiner Macht je paktiert hätte» (t. II, p. 506-507) qui décéda à Londres, le 11 mars 1950, dans un hôpital, exilée par le maccarthysme, dont la dépouille fut transférée en Chine, selon ses désirs, à la demande de Mao et de Chu Teh. Sur sa tombe, dans le Panthéon de la nouvelle Chine, Kantorowicz lira l’inscription suivante, en anglais : »IN MEMORY OF AGNES SMEDLEY; AMERICAN REVOLUTIONARY WRITER AND FRIEND OF THE CHINESE PEOPLE.«

Agnes Smedley, fille d’un travailleur et d’une lavandière du Colorado, avait atterri en Allemagne en 1920, vécut 8 ans à Berlin, lectrice d’anglais par intermittence à l’Université, fréquentant le cercle des exilés politiques hindous, elle fut envoyée en 1928 par la Frankfurter Zeitung comme correspondante en Chine. Elle vécut la révolution chinoise de l’intérieur (an ihren Quellen), écrivit la biographie de Chu Teh, son compagnon, prestigieux commandant en chef de l’armée rouge, devenu maréchal, l’alter ego de Mao 12). Elle partagea la faim, le froid avec les révolutionnaires dans les grottes du Yenan, l’« étrange ville de troglodytes » où « ont été établies les bases inébranlables de la politique maoïste » selon K.S.Karol 13).

Kantorowicz avait rencontré Agnes Smedley en Amérique en 1943, chez une amie commune Elizabeth Ames à Yaddo, Saratoga Springs 14). Il évoque ce personnage de femme dans le tome I du Journal allemand (p. 569-576). Elle dessinait à grands traits, soir après soir, les principales figures de la révolution chinoise.

« Je me répète, ce n’étaient ni des bureaucrates de parti ni un organe exécuteur dirigé par une centrale détentrice du pouvoir, écrit-il, mais des intellectuels, des théoriciens qui partaient certes de Marx, mais qui interprétaient sa doctrine, avec créativité et sans dogmatisme, en l’adaptant à un pays agraire d’Asie.

« Das waren ich wiederhole mich— keine Parteistubenbürokraten, keine ausführenden Organe, die von einer Zentrale dirigiert wurden. Sie waren Intellektuelle, Theoretiker, die wohl von Marx ausgingen, seine Lehre aber ganz undogmatisch schöpferisch für die eigenständigen Bedingungen des asiatischen Agrarlandes umprägten.

« Le bol de riz ou de millet quotidien qui était resté, depuis des millénaires, pour des millions de Chinois, un rêve, la répartition juste des fruits de leur travail, c’est la formule magique qui a fait d’un pays semi-colonial dévasté par les seigneurs de guerre et les féodaux corrompus, en une dizaine d’années, une grande puissance.

« Die tägliche Schale Reis oder Hirse, die jahrhundertelang für die Mehrheit der Bauern Chinas ein Wunschtraum geblieben war, die (nach Möglichkeit) gerechte Verteilung der Erträgnisse ihrer Arbeit, das ist die Zauberformel, die China aus einer von korrupten War-Lords und Feudalherren verwüsteten Halbkolonie im Verlaufe von zehn Jahren zu einer Großmacht gemacht hat. (t. II, p. 503-504).

Il avait emporté les dernières lettres reçues d’Agnes Smedley, pour les remettre à Chu Teh qui, devenu le deuxième homme fort du régime 15) était difficilement accessible. L’ambassade de la RDA refusa d’intercéder. Il s’en réjouit après coup, mesurant sa naïveté, lui qui pensait remettre — par courtoisie — ces lettres à l’ancien compagnon d’Agnes Smedley, devenu son légataire universel. Mais, note-t-il avec ironie :

« Je me trouvais en Chine en 1954/55, confronté non plus aux théories philanthropiques des révolutionnaires des grottes du Yenan, mais à la pratique de chefs qui, en attendant, avaient accédé au pouvoir. Cette connaissance devait me servir de fil conducteur pour mes observations..

« Ich fand mich im China von 1954/55 nicht mehr mit den menschenfreundlichen Theorien der Revolutionäre aus den Felsenhöhlen von Jenan konfrontiert, sondern mit der Praxis der unterdessen zur Macht gekommenen Regierungschefs. Diese Erkenntnis sollte ein Leitfaden für meine Beobachtungen werden. (t. II, p. 507-508)

Il conclut : elle mourut à temps. Après avoir appris leur victoire, mais avant de voir la révolution se muer en dictature de quelques-uns et les anciens combattants de la liberté se métamorphoser en oppresseurs. «Hyde, le meurtier tu(ant) le bon Dr Jekyll».

En Amérique, Agnes Smedley lui avait donné à lire le roman d’un jeune écrivain et partisan chinois T’ien Chün 16), Le village en août, dont il avait acheté les droits et qu’il avait publié sous le titre Das erwachende Dorf-Le réveil du village (Le village se réveillant). En Chine, il demanda à le rencontrer. On commença par écarter sa demande, il vivait retiré. Son entêtement lui permit de découvrir les formes chinoises d’oppression politique. Le jeune auteur s’était écarté de la ligne du Parti, ses nouvelles productions étaient sans valeur ; en fait, il était « en réhabilitation idéologique dans de lointaines campagnes ».

Il découvrit avec surprise, la vivacité des débats entre artistes, intellectuels, et surtout la durée de ces débats. Quand le Président de l’Association des écrivains Kuo Mo-jo 17), avide de titres, d’honneurs, dévoré par l’ambition voulut imposer sa vison de l’art, de la littérature, il se heurta rapidement à un front d’écrivains, d’artistes déterminés à défendre leurs pratiques. Débats dont les quotidiens rendaient compte, en première page. Lors de ses déplacements, il constata que les débats avaient gagné les universités de Nankin, Schanghai, Canton, Hankou, Wuhan… 18)

Jensen avait promis de lui envoyer la suite des débats et des arguments, mais il mourut dans le célèbre attentat qui élimina une partie de délégation asiatique qui se rendait à la Conférence de Bandung (Indonésie) 19).

À chaque comparaison, le communisme de la RDA apparaît singulier, particulièrement asservi à Moscou qui barrait toute tentative de réforme, particulièrement gris, du gris du petit petit-bourgeois, ‘clone’ de l’Untertan ‘impérial’. Un sujet largement exploré par la littérature, le cinéma, entre autres, Der Untertan de Heinrich Mann, porté au cinéma par Wolfgang Staudte.

Première partie 1a)

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10. Bansin est une des trois stations balnéaires dites impériales (Kaiserbäder) sur l’île Usedom (Baltique).

11. Esprit malfaisant pour Ungeist est trop faible, le terme esprit n’a pas la même valeur théologico-philosophique qu’en allemand. Le terme Ungeist servait à désigner chez les intellectuels l’esprit nazi, fasciste, impérialiste, bref le réactionnaire. Le Ungeist nous rapprocherait du monstrueux. Le privatif UN- associé à différents mots (-geist (esprit), -wesen (être), – sinn (sens), -recht (droit), à des adjectifs, etc.) tisse un fil sémantique tendu entre les pages du journal traversées par des éclats de colère ironique.

12. Auteure de The Great Road, Monthly Review Press, New York, 1956. K.S.Karol (note suivante) remarquait en 1966 que l’ouvrage n’était pas traduit en Chine. Voir p. 83, l’explication suggérée. Kantorowicz publia dans la revue Ost und West, quelques textes de Smedley dont L’influence de Käte Kollwitz en Chine, avec deux reproductions de gravures sur bois de Lu Hsün (Cahier 12 de décembre 1948, p. 12-15) et un texte court sur sa première rencontre avec Mao à la lueur d’une bougie (Cahier 2 de février 1949, p.4-5).

13. K.S.Karol, La Chine de Mao, l’autre communisme, Paris, Robert Laffont, 1966, p. 23.

14. Dans la région de New York. Connu pour ses sources et une bataille, considérée comme la 14è bataille la plus importante de l’histoire militaire (september-octobre 1777), un tournant lors de la Révolution américaine.

15. Depuis 1975, Président du comité permanent de l’Assemblée nationale populaire (RPC). Commandant en chef de l’armée rouge durant la guerre sino-japonaise (1937-1945) et la guerre civile chinoise, nommé commandant en chef de l’armée populaire de libération après 1949, et maréchal en 1955.

16. Transcription du chinois par Kantorowicz.

17. Kuo Mo-jo assuma des fonctions diverses. Présenté comme «Président de l’Académie des sciences, historien et dramaturge» par K.S.Karol quand il le rencontre, il fut d’abord président de la Fédération nationale de littérature et d’art, créée en juillet 1949, il fut aussi un des 13 vice-présidents qui assistaient Chu Teh au Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire. K.S.Karol, op. cit., p. 276, p. 285, p. 465.

18. À partir de 1957, la théorie du « laisser toutes les fleurs s’épanouir » qui avait entraîné la chute de Kuo Mo-jo, commença à devenir dangereuse pour le pouvoir politique, et les artistes furent à nouveau soumis aux pressions du pouvoir politique.

19. La conférence de Bandung en Indonésie (18 au 24 avril 1955), qui réunissait pour la première fois les représentants de vingt-neuf pays africains et asiatiques, inaugure l’entrée sur la scène internationale des ex-pays colonisés. Nehru, Nasser et Chou En-laï en furent les vedettes.

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Première partie 1a)

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