J’ai toujours attaché de l’importance au détail (matériel, intellectuel, vestimentaire, pictural…) sans pour autant en penser l’heuristique. J’ai cultivé — à mon insu — un art certain de bondir sur le détail qui m’entraînait dans des labyrinthes inattendus, et dans lesquels je me suis souvent perdue. Dans l’analyse des textes aussi, tout devenait détail digne d’exploration. Une courbe, une couleur… Ce qui a pour effet de produire une masse de réseaux où les fils d’Ariane les plus visibles se perdent, voire disparaissent. L’ordre qui lentement émerge de ce chaos a toujours été laborieusement construit.
Mais, c’est le travail sur le nazisme qui m’a incitée à tenter de penser le pouvoir heuristique du détail qui permet de pénétrer dans un ensemble plus vaste, non pas comme un système figé dont on pourrait produire la vérité autour de quelques catégories, mais comme puzzle que l’on construit, reconstruit en fonction d’un nouveau détail, où peuvent se créer des liens inattendus. D’autant que ce sont de petites narrations, portés par un détail, racontées par une rescapée de Ravensbrück, Idoine, une compagne de misère de Germaine Tillion, qui m’ont ouvert de larges fenêtres sur les camps de concentration nazis : histoires de chiens, histoires de faim, histoires de coups de bottes qui achevaient une femme tombée à terre… À mon insu, des univers se créaient, donnant plus de densité aux discours historiographiques déjà lus, qui toujours tamisent les faits, les abstraient.
Par certains de ses aspects, l’horreur nazie semblerait s’inscrire dans l’histoire humaine, les massacres de populations civiles, les pillages, l’exploitation des vaincus, leur mise en esclavage, et cetera, (ça commence dès le néolithique, ce dont l’art témoigne (j’y reviendrai un jour)), mais — en permanence — on bute sur quelque chose qui aveugle et donc échappe. Ce qui relance l’interrogation. Pour repérer des points d’appui, y repérer des figures, afin de cerner au plus près ce point aveugle de l’Histoire allemande-occidentale. À tâtons, dans le noir de l’énigme. Le détail, malgré ses limites et ses risques (en ce cas de psychologisation), peut y aider.
Revenons aux factures de Göring. En soi, rien de neuf dans les frais de bouche élevés d’un puissant. Rien de neuf dans l’obésité du gros mangeur 1). Rien de neuf non plus, dans le double langage de Göring. Ce sont même des stéréotypes constitutifs de la critique des puissants dans le langage courant du sens commun. Et pourtant. La juxtaposition d’un propos — commenté en son temps, par de vaillants esprits (Herzfeld et son montage, Brecht et sa Ballade de bonne vie réécrite, qui commence par une strophe sur le Reichsmarschall, Clown et boucher) — et des factures qui contredisent ce propos, disent de manière palpable le cynisme d’une figure majeure du nazisme qui ose — malgré son corps alourdi de bonnes graisses *— vanter les bienfaits de la diète, au profit du canon. Ici, nul besoin d’arracher aux mots leur « mystique foireuse- faule Mystik » que Brecht dénonçait en réécrivant les discours nazis (Ges. Werke 18, 231).
* au cas où le lien ne s’afficherait pas : voir http://www.dhm.de/lemo/objekte/pict/ba108282/index.html
dans http://www.dhm.de/lemo/html/biografien/GoeringHermann/index.html
Quand le cynisme s’affiche avec autant d’insolence, il dit le mépris de cet autre, soumis aux restrictions (cartes de matière grasse) dès 1936. (Cet autre dont une partie continue à applaudir aux exploits nazis). La puissance est ici ouvertement au service de la jouissance matérielle absolue, et c’est la pire forme d’alliance, car ce type de puissant-LÀ ne recule devant rien. Avec la brutalité des arrivistes. Fils d’un haut fonctionnaire prussien, Göring n’est pas un riche héritier, il lui faudra donc trouver de l’argent, beaucoup d’argent, nerf de la jouissance matérielle, les titres 2) ne suffisent pas à alimenter les besoins financiers.
Si l’extermination n’est pas nécessairement inscrite au bout de la violence de la populace, décrite par Walter Grab, elle est en revanche à l’horizon de la dépossession matérielle de ces Autres que la Loi ne protège plus. Même à l’Est, donc loin de l’Allemagne, les aryanisations relevaient d’un bureau spécial échappant à la hiérarchie militaire et responsable devant Göring.
La dimension économique de l’extermination fut pour moi une découverte déconcertante. Dans tous les rapports lus, rédigés par des Täter, l’importance accordée aux biens saisis et listés, était manifeste. J’avais lu dès les années 60, l’ouvrage de Eugen KOGON, Der SS-Staat, Das System der deutschen Konzentrationslager, dans son chapitre sur les SS, Parasites économiques – DAS DROHNENDASEIN DER SS, l’auteur analysait les fondements de l’économie-SS, la corruption généralisée, il évoquait la ferme de Göring, à Buchenwald – Der Göringsche Falkenhof in Buchenwald, mais d’une part, on a tendance à rester en deça de ce qu’on lit, les faits décrits suffisant à la peine, et d’autre part, la saisie de pauvres biens, immédiatement après les arrestations a longtemps été négligée comme objet d’études historiques (du moins à ma connaissance). Or, dans les rapports, corps et biens étaient confondus au niveau du vocabulaire, les choses phagocytant le vivant.
[Cf. Un autre exemple dans http://fpbchb.wordpress.com/ Voir Sachsenhausen, il est, entre autres, question de la valeur financière du recyclage du prisonnier mort]
Une exposition récente à Paris 3) illustrait l’ampleur de la dépossession allant de la pauvre casserole en aluminium, du pauvre matelas de pas même 5 cm d’épaisseur de Juifs pauvres, aux meubles, tableaux et batteries de cuisine de Juifs aisés ou riches. Les biens saisis après les arrestations étaient listés, emmagasinés, exposés avant d’être envoyés en Allemagne, ainsi des dignitaires militaires ou civiles pouvaient se servir lors d’une visite, les pièces les plus précieuses étant réservées à quelques-uns.
D’évidence, les arrestations étaient pensées sans retour.
Quant à la lettre de la sœur, où s’étalent les effets jouissifs de l’annexion, dans les rangs des dignitaires, mais aussi auprès d’une majorité d’Autrichiens/nes, elle constitue l’envers de la miniature familiale : la sensiblerie de la sœur (le fameux Gemüt 4) germanique) “sublimise” la brutalité cynique du frère. Deux traits constitutifs de l’intime nazi. Son endroit et son envers. Indissociables. Une miniature que les Göring ne sont pas seuls à exhiber.
Un exemple parmi d’autres, celui de Reinhard Tristan Eugen HEYDRICH. Cet autre ardent partisan de la pureté de la race, observant avec une intensité satisfaite les résultats d’expériences médicales sur des humains, ses frères d’espèce, ce fils de musiciens — le père était compositeur et directeur du Conservatoire à Halle, le grand-père maternel créa le célèbre, aujourd’hui encore, Conservatoire de Dresden, qui avait hérité de prénoms de héros d’opéras (Reinhard, héros d’un opéra de son père, Tristan (de Wagner), Eugen, le « bien né», prénom du célèbre grand-père, était connu pour sa brutalité-et-sensiblerie dite ‘romantique’, tourmentée.
Le détail comme point critique, qui met à nu le telos latent du mouvement auquel Göring adhère dès la première heure, qui rendra indissociables l’exclusion/la dépossession /l’extermination.
Par ailleurs, le montage de détails apparemment liés peut aussi rendre visible le jusque-là inaperçu. J’y reviendrai.
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1) Il se sentira obligé de laisser croire qu’il souffrait d’une obésité endogène (Fettsucht).
Dans L’Opéra de quat’sous, Brecht devance l’argument. Peachum reproche à un faux-mendiant d’être trop gras : — Tu as encore bouffé, dit-il en le congédiant, et l’employé de répliquer : — Mon lard est chez moi non naturel – Mein Speck ist bei mir unnatürlich (endogène donc, et non exogène disent des physiologistes). Dans la Ballade de bonne vie réécrite pour les satrapes hitlériens, l’adjectif fett, répété deux fois sur une strophe, renvoie à la voracité du personnage.
L’avide* Reichsmarshall, le clown et le bourrreau
D’abord, vous** le vîtes filouter dans la moitié de l’Europe
Ensuite, vous le vîtes suer pour ça à Nuremberg
Mais toujours plus gras que ses gardiens
Et à la question, pourquoi il a fait ça
L’homme nous dit, c’était pour l’honneur de l’Allemagne !
Comme s’il pouvait s’y engraisser !
Je voudrais bien voir le gallinacé*** qui ne rirait pas !
Pourquoi était-il nazi, c’est pas un problème.
Seul qui dans l’aisance vit, vit agréablement* Süchtig pourrait aussi désigner le toxicomane
** Ihr en allemand est le pluriel de du, on aurait pu traduire par le singulier, accentuant l’ironie et la forme populaire du dire. (D’abord, tu le vis filouter la moitié de l’Europe…)
*** L’expression familère da lachen ja die Hühner (les poulets rient) = ridicule ! [Ridicule ! Qui n’en rirait !]
Der süchtige Reichsmarschall, der Clown und Schlächter
Erst saht ihr halb Europa ihn stibitzen
Dann saht ihr ihn in Nürnberg dafür schwitzen
Noch immer fetter da als seine Wächter.
Und auf die Frag, warum er es gemacht
Sagt uns der Mann, er tat’s für Deutschlands Ehr
Als ob er davon fett geworden wär!
Ich möchte da das Huhn sehn, das nicht lacht!
Warum der Nazi war, ist kein Problem.
Nur wer im Wohlstand lebt, lebt angenehm.2) « Commandant en chef de la Luftwaffe (aviation de guerre), ministre de l’Air, Premier ministre de Prusse, président du Reichstag, conservateur des forêts, maréchal du Reich » dira-t-il à Nuremberg. Il fut aussi grand veneur du Reich, commissaire pour le plan de quatre ans, successeur désigné du Führer par le décret du 29 juin 1941.
3) « Retour sur les lieux ». Des camps dans Paris, Austerlitz, Levitan, Bassano, juillet 1943-août 1944, d’après l’ouvrage de Sarah Gensburger et Jean-Marc Dreyfus, éditions Fayard, Paris, 2007, Passage du Désir, 85-87, rue du Faubourg-Saint-Martin, Paris-10e.
4) Capacité à ressentir en profondeur (tiefe und warme gefühlsmäßige Veranlagung). Les emplois ironiques ne manquent pas en allemand, au sens de sentimentalité infantile.
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