De quelques remarques — encore — provisoires
Paradoxale association : intime, superlatif du comparatif interior, il sert à désigner le plus intérieur. Voire le plus secret. Le mot a généralement une valeur positive, nazi renvoie à un complexe d’idéologies partagées, à une structure d’État, etc., bref à du dehors. Je fais l’hypothèse qu’on n’adhère pas à une tel mouvement sans ‘pré-requis’, sans avoir intériorisé, alchimisé, un certain nombre de pré-supposés, d’a-priori qui ouvrent la voie à ce type de mouvement. Du Dedans/du Dehors indissociablement entremêlés. L’exemple tristement comique, voire caricatural, de cette intrication : des femmes criant Heil Hitler ! durant les douleurs de l’accouchement 1).
Cette notion et son qualificatif (je dis notion et non catégorie ou concept) tendent à désigner cet énigmatique de la barbarie radicale qui suinte, chaque fois de manière différente, dans les documents analysés. C’est aussi le refus de recouvrir cet énigmatique (qu’on souhaiterait naïvement qualifier d’inhumain) par des termes psychologiques (sadisme, haine, jouissance à nuire, et cetera) qui incluraient les faits relatés dans la banalité du mal, dans l’ordinaire de pratiques humaines dévoyées. Une manière de tamiser les faits.
Intime renvoie à quelque chose qui participe des affects, de l’inconscient (au sens freudien)…, de l’habitus (au sens de Bourdieu), surdéterminant le rapport au monde, à soi, aux autres, sur un mode singulier, et dans le cas nazi, habité par le désir de domination, qui vrille le dominant à lui-même d’abord, bétonne ses certitudes, mais aussi le vrille au dominé. La jouissance de Barbie dépend de la capture d’enfants de 3 à 13 ans (entre autres), de femmes que l’on peut humilier de manière spécifique. Comme la jouissance de l’Oberleutnant Walther dependait de son rôle de justicier (une fiction), comme la jouissance du lieutenant Liepe dépendait du parfait déroulement des opérations d’exécution (une autre fiction). Cet intime-là est nécessairement, fatalement mortifère pour les victimes de la domination — et jouissive pour les bourreaux. Une jouissance, notons-le qui diffère de la jouissance perverse qui transgresse l’interdit. La jouissance nazie est non seulement autorisée, mais valorisée (sous le couvert du devoir bien fait), elle se développe en toute liberté dans le cadre des lois nouvelles. Toutes les formes d’atteinte à la dignité humaine, la torture des militaires par exemple, peuvent à un moment, avoir à rendre des comptes à la justice. Et donc les pratiques, mêmes couvertes pendant un temps, s’opèrent dans la transgression. Les nazis ne transgressent rien. Aucune obéissance de cadavre donc — Kadavergehorsamkeit. Ce qui explique (en partie) que ces petits-tout-puissants étalent sans décence leur médiocrité quand la loi les rattrape. Ils sont nus, de cette nudité froide et blanche des corps abandonnés par la vie. On se détourne alors pour éviter de les trouver pitoyables. Le dénuement d’un Eichmann, plein de tics, le dénuement d’un Barbie au sourire de vieillard inoffensif et doux, de certains des dignitaires nazis à Nuremberg, qui ne parviennent pas à masquer leur peur de la mort, est tel qu’il finit par induire un discours banal sur la banalité du mal. Qu’il faut s’interdire. Car, ici, rien n’est banal. Il faut les regarder dans leurs uniformes, avec leur casquette, les pieds dans les bottes. Et pointer la continuité de ce corps-là avec le discours tenu.
« J’avais fière allure » dit un père à sa fille qui l’interrogeait sur son passé en lui tendant deux photographies sur lesquelles l’ingénieur pavanait en uniforme-SA, lui dont l’identité était si fragile 2).
Quant à ce qu’il est convenu d’appeler en grammaire traditionnelle, le ‘partitif’ DE, il est essentiel, l’intime est polymorphe, on ne peut en capter que d’infimes fragments, semblables à ces queues de comètes entrevues. Il affleure dans des situations critiques, dans le langage, dans l’acte (refus/acceptation), dans le commentaire de l’acte…
Dans le télex de Barbie, objet de l’analyse systémique, l’intime nazi se manifeste dans l’emploi du mot ausheben qui, associé à Kinderheim-foyer d’enfants, réactive une valeur ancienne, ausheben au sens de vider un nid, qui renvoie à des jeux cruels d’enfants et au plaisir, apparemment innocent, qu’ils génèrent. Sans effacer pour autant la seconde valeur dérivée de la première, arrêter des malfrats. En ce cas des malfrats de 3 à 13 ans, malfrats parce que juifs. L’idéologique dévoile, le temps d’un mot, ses ancres de jouissance. La précision apportée 10 adultes dont 5 femmes est du même ordre.
Au pôle opposé, l’intime que l’on pourrait qualifier d’éthique, se manifeste dans le NON irréfléchi du soldat qui refuse de participer à la torture, aux exécutions. Irréfléchi et non explicable. La question du pourquoi as-tu refusé de ?… n’a pas lieu d’être posée, elle paraît même indécente.
L’intime a aussi quelque chose à voir avec le taupique de l’Histoire qui échappe aux historiographes, mais pas aux poètes, et d’une manière plus générale, aux artistes, qui ont toujours quelques longueurs d’avance sur le temps. Ils/elles flairent, captent le caché, le encore-caché au creux des individus, de leur contexte social. Des dévoileurs. Un exemple : en 1922, 1923, George Grosz dessinaient un arbre de Noël, décoré de croix gammées, de pancartes (lois d’exception, interdiction du KPD), il dessinait Hitler en Siegfried. Dans Les Brigands de 1922, neuf lithographies “prédisent” l’avenir avec précision. Qui a regardé, qui a écouté ? (À voir dans l’exposition Allemagne, les années noires, au Musée Maillol jusqu’au 4 février 2008, ou dans son très beau Catalogue, p. 216-223).
L’intime est une notion qui tente de cerner ce que je trouvais quand j’analysais les documents de cette période historique, marquée par des formes puissantes d’homogénéité nationale, sans lesquelles les figures de Mussolini, Hitler, Pétain… ne sont pas pensables, formes qui tendent aujourd’hui à se dissoudre. Recherche en chantier.
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La notion et ses visées d’individuation n’est pas sans rapports avec celles que l’on rencontre dans les Procès-NS initiés contre des responsables, à la lumière du la Théorie du droit subjectif allemand. Ainsi lors du second Procès d’Auschwitz de décembre 1963-août 1965 à Francfort, si l’accusation (Staatsanwaltschaft) considère l’extermination comme une « unité indivisible », refusant « l’atomisation » (eine Tat, Handlungseinheit, nicht in Einzelhandlungen zu isolieren, zu „atomisieren“) 3, les accusés étant considérés par voie de conséquence, comme parties d’un ensemble — la machinerie de l’extermination —, parallèlement la cour d’assises (Schwurgericht) cherchait à déterminer la responsabilité respective des accusés, « leur volonté réelle d’assassins » (tatsächlichen Willens ; Täterwillen), « leur véritable et intime implication » (wahren inneren Einstellungen). Aussi, la sévérité des condamnations a-t-elle varié, suivant que l’instance de justice les considérait comme des acteurs « agissant de leur gré, sans ordre et pour d’obscures raisons » (befehlslose, eigenmächtige, aus niedrigen Beweggründen begangene Tötungen) ou comme des « aides » (als Beihilfe), c’est-à-dire ceux dont il était difficile de démontrer l’implication ‘subjective’, « l’intime conviction » (aus innerster Überzeugung) de ceux/celles qui ont « approuvé les assassinats massifs » (die Massentötungen bejaht) ; de ceux/celles qui ont « fait leurs les actes ordonnés », qui ont « agit avec la volonté d’un acteur (sich die befohlenen Taten zu eigen gemacht, mit Täterwillen gehandelt hatten). La cour d’assises était donc à la recherche de ce que je désigne comme sujet-tueur.
L’exposition itinérante organisée par l’Institut Fritz Bauer en 2004 (28 mars au 23 mai 2004) soulignait cette visée individualisante. Les juges devaient «mesurer» (ermessen) le degré d’implication subjective des acteurs. Psychologisation ? Ou interrogation sans fin de ce qui a permis l’extermination par la multiplication des éclairages ? Car si l’Extermination peut être considérée comme UN ACTE unique, elle a été accomplie par des milliers d’individus décidés d’en finir avec les Ungeziefer (monstres parasitaires). De plus, individuer n’est pas psychologiser, même si faute de mieux, des termes empruntés à la psychanalyse (jouissance), la psychologie se glissent, en attendant d’y voir plus clair.
Néanmoins, malgré ces rapports, mon interrogation ne recoupe pas la Théorie subjective du droit (au fondement du code pénal allemand), qui exige la recherche des motivations du meurtrier, je tente de repérer autant que faire ce peut, à travers des pratiques discursives, de ce sujet-historique, sujet parlant, agissant dans un cadre spatial /temporel donné, par qui le monstrueux est arrivé. Et continue d’arriver. D’où l’urgence de ce repérage. Sujet de l’action qui s’est imposé, d’abord à mon insu.
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C’est ce procès — désapprouvé par 54 % de la population qui estimait, comme la fille de Barbie, qu’il fallait en finir (endlich Schluß machen) avec ces condamnations ‘tardives’ — qui fit entrer l’extermination dans la littérature, la philosophie… Une manière de réaffirmer, envers et contre tout, des valeurs construites au fil du temps par des humains pour s’imposer des limites.
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Last but not least. Il n’est pas inintéressant de noter, que dans les comptes rendus journalistiques des différents Procès-NS, les désignations des agents varient suivant le sexe. Alors que les hommes pouvaient être considérés comme de simples « receveurs d’ordres – Befehlsempfänger », les femmes, du moins après 1954, étaient désignées comme des SS-Bestien, SS-Hyäne. Des injures puissantes, Bestie étant un animal féroce qui, dans l’imaginaire, n’a pas la beauté du fauve, mais la ‘méchanceté’ du chacal ou de la hyène (pourtant de simples charognards), l’insulte pourrait être traduite par bête immonde, hyène. La désignation reproduit des stéréotypes courants, mais pointe la participation active, ‘émotivement féminine’ certes, mais assumée, voire jouissive des Täterinnen. Il semblerait que les femmes soient donc devenues plus sujet que les hommes dans l’imaginaire du sens commun. En fait, c’est un vieux stéréotype qui soutient cette représentation : les hommes du côté de la rationalité obéissent, c’est-à-dire font leur devoir (le noble), les femmes du côté de l’émotion se contenteraient de jouir (le bas). Dans les années 1940, elles apparaissaient encore comme de pauvres victimes, ‘enrôlées’. La politisation progressive de la Justice leur sera fatale. Reconnues pleinement coupables, certaines des SS-Bestien, SS-Hyänen seront alors condamnées à la prison à vie. 4). Mais, comme leurs homologues masculins, elles sont nombreuses à avoir échappé à la justice.
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1. Rapporté par Gerhard Bauer, ”Hitlers Heil im Mund seines Volkes” – Le salut Heil Hitler dans la bouche de son peuple, dans Das Argument 29, 1987, p. 835-844.
2. Film d’une jeune cinéaste allemande Karin Jurschick, ET MAINTENANT… (Allemagne, 2000, 71mn), vu sur Arte. Film qui, à sa manière, fait pénétrer dans de l’intime nazi. J’en propose une analyse sur un autre site, sous le titre Nuit écourtée.
3. Werner Renz, Völkermord als Strafsache, Vor 35 Jahren sprach das Frankfurter Schwurgericht das Urteil im großen Auschwitz-Prozess, in Frankfurter Rundschau vom 18. August 2000, Frankfurt am Main. Sur le site de l’Institut Fritz Bauer, nom du Procureur général (Generalstaatsanwalt) présidant le procès.
4. Voir les études passionnantes publiées par Ulrike Weckel, Edgar Wolfrum (Hg.):”Bestien” und “Befehlsempfänger” Frauen und Männer in NS-Prozessen nach 1945. Göttingen: Vandenhoeck & Ruprecht 2003.
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P.-S. du 26 mars 2008
Je tiens à préciser que cet INTIME-là n’a RIEN à voir avec l’intériorité fictionnée de Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Cet intime-là, l’intime nazi, n’est pas parlable, même s’il ne cesse de produire des «événements énonciatifs». Je pense qu’il y a plus de savoirs dans la légende du Golem et ses avatars (humanoïdes, androïdes…) que dans l’intériorité fictionnée des bourreaux. Le terme allemand Täter (champ sémantique du tun-faire) est étonnant de justesse. Le sujet de l’action est à la fois le sujet grammatical du verbe d’action et le sujet produit par l’action, à laquelle il s’identifie. J’y reviendrai le moment venu, lors de la publication de l’analyse des rapports militaires de deux tueurs par balles (Les lieutenants Walther et Liepe).
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